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LETTRE LIV

Nootka. — L'indemnité Pritchard. — Autre indemnité. — Océanie. — Afrique. — Acte d'accusation. — Rccradescence de la politique de conquête. — Prurit d'annexions. — Appétit d'autruche. — La saignée. — La prépondérance de la France et sa sécurité en Europe.

De pareilles déclarations sont inquiétantes quand on voit les risques de guerre qu'a pu provoquer la possession des territoires les plus insignifiants.

En 1785, un méchant petit port, situé au cinquantième degré latitude nord, couvert de neige les trois quarts de Tannée, défendu par un misérable bastion, faillit occasionner une guerre sanglante entre l'Angleterre et l'Espagne.

— Ferez, le premier, a abordé Nootka, disaient les Espagnols; et en vertu de cette priorité, Martinez y saisit deux vaisseaux anglais qui y avaient mouillé.

— Gook Ta décrite le premier, répondaient les Anglais ; du reste votre procédé est inqualifiable et exige une éclatante réparation.

En attendant qu'on s'entendît et pendant que les cabinets échangeaient les notes habituelles, les deux

nations hâtaient leurs préparatifs de guerre. L*Angleterre y dépensa trois millions de livres sterling ; TEspagne eut peur, paya des dédommagements et accorda tout ce que voulut son ennemie. Le 23 mars 1785, le pavillon anglais flotta sur le port de Nootka, et le bastion espagnol fut rasé.

Tout le monde connaît, de nom au moins, la fameuse indemnité Pritchard. Elle a été une des causes de la chute de Louis-Philippe. Voici à quoi se réduisait cette question, d'après Tesquisse très exacte qu'en a tracée Lamartine :

M On aperçut avec la loupe sur la carte de rOcéanie un point imperceptible, un îlot égaré sur les mers, une curiosité de navigateur. On résolut de la disputer à l'Angleterre qui n'avait jamais daigné Toccuper. On s'y querella avec un ministre méthodiste. On faillit avoir la guerre avec l'Angleterre pour une tète d'épingle. Enfin on indemnisa le missionnaire, et la France fut quitte de sa gloire pour trente mille francs une fois payés I (1) »

La France, l'année dernière, a encore été obligée d'indemniser un ministre protestant, M. Shaw, molesté à Madagascar, et le gouvernement n'ayant pas osé porter la question à la tribune, a pris l'indemnité sur les fonds secrets. Peu de chose, du reste, en comparaison des frais généraux de l'expédition.

Nous nous sommes mis aussi en tète d'occuper les Nouvelles-Hébrides, malgré la convention de 1862 avec l'Angleterre qui déclarait qu'aucune des deux

(1) Lamartine, 1847, Discours, t. V, p. 87.

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nations ne devait les prendre et à laquelle elle n*a pas renoncé. L'Angleterre et rAllemagne ont failli se tirer des coups de canon à propos de la Nouvelle- Guinée. Le Times considérait récemment que le partage de TOcéanie serait probablement le commencement d'une lutte (i).

En Afrique, les Allemands ne semblent s'être établis à Angra-Pequana que pour avoir à leur gré une occasion de conflit avec l'Angleterre. Il est vrai que celle-ci peut les prendre par la soif, puisque les habitants de ce pays fortuné ne peuvent boire qu'à la condition d'aller chercher de l'eau au Gap. Le conflit a recommencé à propos de Sainte-Lucie (2).

On sait enfin que les Allemands ont récemment fait, à bord de YAriadne, une petite incursion sur des territoires que nous considérons comme nôtres en Afrique. Un drapeau planté, un autre abattu : et les canons peuvent partir en Europe !

Des journalistes français déclarent tous les jours la guerre à l'Angleterre. La République française, organe de la majorité qui soutient le gouvernement, a formulé un acte d'accusation contre l'Angleterre dans lequel elle évoque w l'afiTaire de l'Enfîda et les scandaleuses intrigues de l'avocat d'expropriation Broadley en Tunisie, le projet de traité avec le Portugal au Gongo, la complicité la moins dissimulée avec les pires flibustiers howas à Madagascar, la destruction du double contrôle en Egypte suivie de

(1) Février 1885.

(2) Voir les Livres blancs et bleus publiés en Allemagne et en Angleterre en décembre 1884 et janvier 1885.

LES COLONIES ET LES RISQUES DE GUERRE liOl]

la dictature gallophobe de M. Clifford Lloyd, tous ces faits et bien d'autres que nous n'oublions pas (1) ». Il est évident que TEnfida, les Howas et les bondholders Egyptiens valent les risques et les pertes, en hommes et en capitaux, d'une guerre entre l'Angle ter re*^t la France I

Une question de borne au milieu de déserts, de pays sans population et sans culture, a été, il y a quelques jours à peine, sur le point d'allumer la guerre entre l'Angleterre et la Russie.

La vieille politique de conquête semble avoir repris une nouvelle impulsion en Europe depuis 1866 : la Prusse ouvré cette ère avec Sadowa ; elle continue avec l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. L'Autriche prend à son tour la Bosnie et l'Herzégovine. La Russie projette des postes de Cosaques jusqu'aux portes de l'Inde. L'Angleterre s'empare de Chypre, et M. Gladstone, qui avait protesté contre cette annexion, protège l'Egypte, avec une vigueur toute anglaise et essaye «d'écraser le Madhi. » La France, la vaincue d'hier, proclame, aussi elle, la sainteté de la conquête, la mission civilisatrice du vainqueur, et se met en train de protéger, à coups de canon, la Tunisie, Madagascar et le Tonkin, sans compter les Nouvelles-Hébrides. L'Italie est furieuse de notre annexion de la Tunisie, quoique toutes les améliorations que nous pourrons y faire doivent surtout profiter à ses nationaux, puisqu'on y compte huit italiens au moins contre deux français : cette annexion la jette dans Talliance Austro-Allemande.

(1) La République française, août 1884.

Elle veut aussi, elle, quelque chose, n'importe quoi, mais elle veut avoir sa colonie. Quœrens quem devoreti Elle tripote à Tripoli; et enfin, elle va triomphalement s'échouer dans la mer Rouge, comme si, avant de songer à aller coloniser les autres continents, elle ne ferait pas bien de coloniser la Calabre, et comme si elle n'avait pas assez de la malaria, sans aller chercher encore les maladies du climat torride !

M. de Bismarck joue au Napoléon à l'égard de l'Angleterre, et il a l'habileté de nous mettre dans son jeu. La politique protectionniste est en recrudescence, et, sous prétexte de nous « défendre contre l'invasion des produits étrangers, » ne provoque que des idées de haine et de lutte armée de pays à pays.

Chaque peuple européen semble pris d'une gloutonnerie d'autruche ; il avale tout, pourvu qu'il avale, rochers arides, marécages où ne se récoltent que des fièvres paludéennes j territoires sans eau, populations qui résistent, peu importe ! il se précipite sur tout, sans s'inquiéter de la digestion ; mais ce prurit d'annexions coloniales, cette agitation rapace indiquent un état mental peu rassurant. Les territoires des indigènes n'ayant donné à chacun que des déceptions, on voudra essayer du territoire du voisin. Un choc en Afrique, en Asie, en Océanie peut faire éclater une conflagration européenne, d'un jour à l'autre, au gré d'une diplomatie autocratique dont les peuples ne connaissent ni les trames ni les desseins; qui, pour des intérêts dynastiques, peut

provoquer des conQits même contre la volonté elles intérêts des peuples qu'elle prétend représenter. Est-ce que la guerre n'a pas été considérée par tous les despotes, comme un moyen de grouper leurs peuples autour d'eux et de supprimer les questions intérieures ? Est-ce qu'un homme d'Etat embarrassé ne peut pas lâcher la guerre, comme on ouvre une soupape? Est-ce que pour les politiques qui considèrent que la force des gouvernements est surtout composée de la faiblesse des gouvernés, la guerre n'est pas ce qu'est la saignée de Purgon pour la médecine antiphlogislique?

Prenons donc garde ; et il faut avouer que le temps s'écoule bien vite pour certaines personnes, puisque depuis 1881, dix ans après 1870, nous avons choisi et maintenu, presque constamment au pouvoir, un gouvernement qui a pris pour programme de sa politique extérieure :

— Fonder la prépondérance de la France sur l'oubli de sa sécurité en Europe !

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