‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 2 sur 41 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

DE IjA OINQUIÈIME ÉDITION.

La révision la plus attentive ne peut apporter de changement sensible à un ouvrage d'observation et d'expérience, dont les principes ne sauraient varier.

. La seule partie mobile est celle de la législation scolaire; mais cette législation, que la sagesse des pouvoirs publics améliore et complète par degrés, subsiste dans son ensemble.

Nous voulons du moins consigner ici l'expression de la gratitude des Instituteurs, dont une loi récente (1) vient de rendre la situation plus digne.

(1) La loi du 19 juillet 1875, qui a élevé le traitement des Instituteurs et des Institutrices.

LB

SDR LA

PROFESSION B'INSTITUTEUB

lénétré vous me répondites : — Ah ! raonaieTir, ce n'est

jilàce qu'il me fauti — Et si je vous gardais, repria-je, fl'aider un an ou deux dans mon étoleî — Il voua mpossible, cette fois, de me répondre, mais deux larmes Ceconnaissance et un serrement de main m'apprirent

B.je ne m'Étais par trompé.

^ décidai votre famille, mon ami ; je vous gardai, et je a'applaudir de votre zèle. Vous manquiez d'exience, c'est tout simple, et je ne vous prenais pas comme

■ '^^tre. D'ailleurs, le nombre des élèves qui fréquen-

n'avait obligé depuis longtemps de choisir

Kâdjoint; mais vous étiez là pour faire l'apprentissage

e profession dilïicile, et votre bonne volonté était tout

pie je pouvais exiger de vous.

& pratique, si restreinte qu'elle soit, est une pierre de !he sans égale. Celui qui n'a pas pratiqué ne se figure

I la millième partie des obligations qu'une profession lui tose. Il a beau être intelligent et animé des intentions

Bplus droites; il a beau être appliqué, judicieux, et (èotir un goût décidé pour ce qu'il entreprend, tant il n'aura pas vu, touché et senti, il connaîtra l'ombre et

û le corps, et il risquera de tomber tout étourdi du haut )on rêve dans la réalité.

fcuBsi, n'ai-je pas oublié votre surprise lorsque, passant

^ bancs de l'école à un rôle modeste de surveillance et ttseignement en sous-ordre pour les plus jeunes enfants, rus sembla changer, non pas seulement de position, 8 de domicile, et presque de contrée. Vous me racon-

^ naïvement vos découvertes toutes nouvelles, faites dans jue, la veille, vous pensiez connaître si bien. Sorti de ht passif d'écolier, où vous n'aviez qu'à ouvrir l'oreille Eparoles du maître, pour prendre une part active, quoi- 6 inférieure, à ce petit gouvernement des intelligences, s étiez comme le voyageur qui, au détour d'un coteau,

^^roit

[ON D'INSTITL'TEIIB. H

voit s'étendre subitement devant lui un horizon inconnu. Ce n'était pas de l'embarras que vous éprouviez, mais de l'émotion, et, lorsque je vous demandais si vous étiez content, vous me répondiez : Ce n'est pas assez dire : je suis heureux I

Je remarquai bientôt que vous n'éprouviez plus le trouble inséparable d'un premier essai. Après six mois, vous commenciez à devenir un bon et utile auxiliaire. Les enfants vous aimaient et se montraient dociles avec vous, même dans les rares occasions où vous restiez seul avec votre petite phalange. Quelquefois, j'affectais d'être fort occupé de toute autre chose, et je vous suivais du coin de l'œil ; mes observations vous étaient géuéralement favorables; je voyais se fortifler en voua l'amour de l'état que vous aviei choisi .

Il vous manquait bien des conditions, mon ami. D'abord, votre âge ne vous permettait pas d'appliquer, aux soins que réclame l'école , cet esprit de suite sans lequel on n'obtient pas de succès durable. Ensuite, cette précieuse pratique de la discipline et surtout de l'eoseignement que vous ébauchiez sous mes yeux, n'était pas soutenue par une connaissance claire de la théorie. Or, la théorie, qui ne saurait remplacer la pratique, est cependant nécessaire pour éviter la routine. Je vous donnais bien quelques conseils, et mon expérience vous profitait ; d'ailleurs vous remarquiez la façon dont je m'y prenais, et votre jugement naturel reconnaissait mes principes en me voyant faire les applications. Mais notre temps d'école était trop bien rempli, et nos loisirs étaient trop rares, pour qu'il vous fût possible de méditer sérieusement sur la science de l'éducation .

En outre, nous sentions bien, vous et moi, que voua ne possédiez encore qu'une instruction insuffisante. Vous aviez (ait de bonnes études primaires, et vous en saviez assez

i2 LETTRES

pour conquérir votre place comme surveillant dans une exploitation agricole, comme contre-maître dans un atelier, comme employé dans un petit bureau. Mais, pour distribuer aux enfants [le pain de l'instruction, il faut savoir, de chaque partie, au-delà de ce qu'on enseigne; et, sans aucune mauvaise pensée d'ambition, il est bon que le maître inspire le respect par ses connaissances en même temps que par ses qualités morales. Ainsi, lors même que la loi vous eût permis de prétendre dès ce moment aux fonctions de maître-adjoint, vous n'aviejfr pas encore la capacité nécessaire pour les remplir.

Vous le compreniez à merveille, et c'était une preuve de votre bon sens. Vous n'eûtes plus qu'une pensée : devenir capable d'entrer à l'École normale primaire, où vous pourriez acquérir tout ce qui vous manquait. J'approuvai votre dessein, et, en attendant, je vous exhortai à continuer de gagner un peu d'expérience, jusqu'au jour où vous me quitteriez pour passer trois années sous une précieuse et féconde direction .

La fin de l'année s'écoula dans cette préparation modeste, à laquelle vous consacriez vos rares moments de liberté. Au reste, nous savions qu'on n'exigerait pas de vous, pour l'admission à l'École normale, des connaissances bien étendues, mais qu'on vous demanderait seulement la preuve d'un bon commencement d'études : des principes bien compris de grammaire et de calcul, une lecture et une écriture suffisantes ; une teinture enfin des choses vraiment essentielles ; le tout, bien entendu, appuyé sur une instruction religieuse élémentaire, mais solide. Nous savions surtout qu'on aurait le plus grand égard aux témoignages qui seraient rendus de votre caractère, de votre conduite, de vos sentiments pieux. J'étais bien rassuré surtout ces points, et votre conscience vous disait que vous n'auriez pas à redouter les résultats d'une enquête.

srH LA PROFESSION d'institl-teur, 43

Je vous engageai abrs , vous le rappelez-vous? à vous observer très-attentivement vous-même, pour être bien assuré d'une vocation sur laquelle il aérait si dangereux de se tromper. Je n'eus pas de peine avoua persuader de tout faire pour acquérir cette douce sécurité qui devait multiplier vos Torcea : auasi ne laissiez-vous pasaer aucune occasion de vous éprouver sérieusement, de voir clair au fond de votre cœur.

Moi, de mon côté, par amitié pour vous, je guettais, pour ainsi dire, vos pensées, vos impressions, surtout daoa ces moments où l'esprit n'est pas sur ses gardes, oii il ouvre, sans le vouloir, ses replia les plus cachés. Quand vous exerciez la surveillance, je remarquais si vous aviez des dispositions à la patience, à l'énergie contenue ; si votre langage était bref ou diffua, rude ou conciliant, digne ou trivial. Lorsqu'une petite part dans l'enseignement vous était confiée, j'observais si voire manière était méthodique ou confuse, si vous attachiez de l'importance à être compris. Je fronçais le sourcil quand l'inexpérience vous jetait dans une faute ; je rayonnais quand vous entriez dans la bonne route, quand vous la suiviez fermement.

On se figure quelquefois qu'une multitude de qualités sont néceaaairea pour conatituer un bon Inatituleur, et on part de là pour regarder l'Instituteur parfait comme un être imaginaire. Parce qu'il y a des détails nombreux, des obligationa fractionnées à l'infini dans ses fonctions modestes, on paraît croire qu'il lui faut autant de petites vertus que d'occasions, autant "de petites recettes que d'infirmités à combattre. Une telle croyance rendrait l'opinion trop sévère pour les jeunes maîtres, et, par contre-coup, leur inspirerait à eux-mêmes trop de confiance. Les théories exigeantes ont pour effet d'amollir les volontés, de mettre les amours- propres à l'aise. Comme on n'espère pas remplir tout le programme d'une vocation complète,

-afi se contente des qualités qu'on ee suppose, et qui ne peuvent manquer de figurer sur une liste aussi étendue. On se sent, par exemple, de l'activité, de l'intelligence, de la fermeté, et on en oonclut qu'on fera aussi bien qu'un autre. Nul nest parfait, ajoute-t-on ; il suffît de posséder le principal... et le principal, c'est évidemment ce qu'on

De là, mon ami, bien des vocations légères et bien des existences déclassées. Un faus jugement, trop encouragé par les livres même qui sont destinés à éclairer tes jeunes genssurleur vocation véritable, amène une position fausse. Ne prétendant pas au rôle de phénix, ceux qui aspirent a la direction d'une école se satisfont à bon marché, et sa croient dans toutes les conditions requises, quand ils se reconnaissent une aptitude générale.

Ils devraient être plus ambitieux et plus modestes ; plus ambitieux de cette bonne et louable ambition qui ne se repose que dans la certitude de faire le bien; plus modestes , en ne se croyant pas si facilement aptes à une mission difficile, parce qu'Os ont quelques dispositions heureuses ; en ne s'imaginant pas que la science de l'éducation leur sera donnée comme par surcroit, lorsqu'ils auront, par exemple, la parole facile, ou assez d'énergie pour se faire obéir par des enfants.

Pour moi, il m'a toujours semblé que deux grandes qualités, deux grandes forces sont nécessaires et suffisantes pour établir la vocation du futur Instituteur. Je les renfermerai dans cette courte formule : Aimer l'enfance et se respecter soi-même.

Aimer l'enfance I no dirait-on pas que je prêche une vertu trop facile ; que la sympathie s'attache naturellement à cet âge faible et gracieux ? ne regarderait-on pns ce précepte comme superflu? On aurait bien tort cependant, et une "«semblable disposilion de l'àme, telle qu'il convient de la

I ^BOÏ

1 LA PHOFESSION D INSTITUTEUR.

Eouhaîter à l'instituteur primaire, est plus rare que lua pensent les esprits saperûciels.

Il est bien rare aussi, j'en conviens, que l'enfance un sentiment de répulsion ; cela est contre nature. Dans famille, nous sommes attirés vers elle par un aimant invinci])le, et, même à l'égard des enfants étrangers, il n'y a guère que les cœurs blasés ou les caractères égoïstes qui se défendent d'un mouvement affectueux.

Mais ce sentiment vague, cet intérêt banal ne Buffiseni pas pour donner le droit de diriger, de former ces jeunes &mes. Il faut encore un don particulier du cœur, une sorte d'influence secrète, pour remplir ce rôle de second père. L'enfant a ses défauts comme ses grâces; si vous oubliez celles-ci par l'impatience que ceux-là vous causent, et que vous ne donniez votre affection qu'en raison des efforts tentés et continués pour vous plaire, vous vous trompez de route ; vous n'avez pas ce qu'il nous faut.

Aimer l'enfance 1 ah I c'était le secret de ces hommes de bien qui ont erré quelquefois dans leurs thL'oriea, mais qui, grâce à une sympathie puissante , ont obtenu de si beaux 8uccës personnels 1 c'était le secret des abbé Gauthier , des Fellenherg , des Pestalozzl , du P. Grégoire Girard , de ce dernier surtout , mon ami , dont je vous dirai plus tard la méthode. Sans prétendre égaler ces hommes supérieurs, nous devons allumer notre zèle au même foyer ; il n'y en a pas d'autre qui puisse nous fournir la chaleur avec la lumière.

Celui qui a pu s'éprouver sur ce point capital, et qui s'est senti porté vers l'enfance sans effort de raisonnement, sans calcul d'intérêt ou de repos, sans répugnance pour les petites misères du premier âge, celui-là peut déjà se Ûalter de posséder une des grandes conditions de lavocaliond'lnstituteur.

Mais ce n'est pas assez. L'amour de l'enfance traliirait

fis la

Tenfance et le vœu des familles , s'il n'était soutenu , agrandi par cette autre qualité essentielle : le respect de soi-même .

Le jeune homme qui se respecte est attaché à Taccomplissement personnel des devoirs que la religion et la morale nous imposent. Il ne néglige ni Tintérieur , c'est-àdire la culture de son âme, ni l'extérieur, c'est-à-dire les soins du corps. Ce n'est pas lui qui, à la tête d'une école, se contenterait d'une bonne tenue matérielle ; ce n'est pas lui non plus qui regarderait la propreté, la poUtesse, les bonnes manières comme des détails indifférents. Pénétré pour lui-même de toutes ces obligations, il les ferait remplir par tous, et les enfants, ce petit peuple imitateur, n'auraient qu'à copier leur maître.

Quand on se respecte soi-même, on modère, on améliore continuellement son caractère ; on se souvient, selon les expressions de la Sainte-Écriture, qu'il faut posséder honnêtement k vase de son corps, et que rien ne doit être épargné pour maintenir blanche et pure notre âme, faite à Vimage de Dieu.

Quand on se respecte soi-même, on est ferme sans dureté, bon sans faiblesse avec ceux qu'on est appelé à conduire, car on sent que la dureté et la faiblesse proviennent de ce qu'on a pas le courage de se maîtriser. On a l'humeur égale, la volonté calme et forte ; on a la conscience de se préparer sérieusement à sa mission, non pas d'une manière vague et générale, mais chaque jour à la mission de chaque jour.

Ainsi, chez l'Instituteur, le respect de soi-même entraîne le respect de l'enfance qui lui est confiée. Non-seulement il l'aime et il lui paie une dette affectueuse de dévouement, mais il se tient obligé envers elle pour rester méritant à ses propres yeux. Il se croirait coupable de lui apporter une "routine stérile, de la traiter comme une chose inerte

Sl'll U PROFESSION I) INSTITUTEUB.

et indifférente, de l'élever en amateur distrait, de l'instrOÎ sans préparation suffisante.

Eh bien I mon cher ami, le jeune homme qui se croî^J vocation d'Instituteur doit ressentir à l'avance une diaM tition claire, évidente, pour la pratique de ces deux verti Ceux-mêmcs qui n'ont pas eu comme vous l'avantage à*d premier essai pratique, sauront bien, s'ils ont l'esprit jui et le cœur pur, se rendre compte, dans la réflexion inti: du fond même de leur nature. A plus forte raison, cet petite expérience que vous avez pu acquérir dans i école vous offrait-elle un moyen de connaître si Dieu VM appelait à élever des enfants.

Tous avez interrogé cette voix intérieure, et elle vousii répondu : Oui, tu aimes l'enfance ; oui, tu as le respect de toi-même, Marche donc avec confiance vers le but que tu t'es proposé .

Que j'aime à vous rappeler ces premiers souvenirs, au début de notre correspondance I Le commencement est si décisif en toute chose, et on est si naturellement lié pour le bien, quand on a solidement attaché le premier anneau, qu'il y a tout profit à se rappeler l'heure ou la vie morale a réellement commencé en nous.

Lorque vous vîntes me déclarer, sans vanité, mais sans Tousse modestie, que vous étiez résolu à vous faire Instituteur, je fus attendri, parce que je lisais dans vos yeux une coafiance fondée sur la réflexion , un désir de me faire comprendre que vous ne disiez rien à la légère, et que vous vous étiez bien observé vous-même, comme votre vieux maître vous l'avait recommandé si instamment. Je vous emLrassai sans mot dire, je vous serrai la main, et dès lora je vous regardai comme un collègue futur, qui ferait honneur à sa parole.

L'eiamen d'admission arriva ; les épreuves étaient simples et tendaient surtout à constater l'aptitude, sans exiger

beaucoup de connaissances acquises. Vous eûtes les honneurs du premier rang. Tous les renseignements fournis sur votre compte inspirèrent une juste confiance. Votre bonne et loyale famille se réjouit de vous voir admis dans un établissement qui vous offrait tant de secours pour la carrière que vous aviez choisie, et fortifié par la bénédiction patriarcale de votre père, vous n'eûtes plus qu'une pensée, celle de vous rendre de plus en plus digne de ce nouveau bienfait de la Providence, qui semblait vous prendre par la main.

C'est vous maintenant, mon ami, qui allez me fournir les matériaux d'une seconde lettre. Je n'ai qu'à les puiser dans vos lettres à vous, si pleines du sentiment de votre bonheur présent, où vous m'avez tenu au courant de votre sérieux apprentissage. Repassons-les ensemble; j'y ajouterai, pour vous être utile, pour répondre à votre désir, les réflexions que me suggérera mon expérience.

SÉJOUR A l'école normale PRIMAIRE.

Je n'ai pas eu comme vous, mon bon ami, l'avantage de passer plusieurs années dans une École normale primaire. Avant 1828, il n'y en avait que trois en France, et la distance ne me permit pas de concourir. Et lorsqu'en 1828 d'abord, puis en 1832, en 1833 surtout, cette belle institution se développa dans tout le pays, je compris que l'instruction primaire allait se recruter avec une puissance que la génération précédente n'avait pas soupçonnée.

C'est 'qu'en effet tout ce que j'ai appris sur les Écoles normales bien dirigées, tout ce que vous m'écrivez depuis vjtre installat.on, ma convaincu que nulle préparation

Sun LA PROFESSION D IKSTITUTEUB.

erpff

n'est comparable à celle-là pour former les bonnes na1 pour décourager les tièdes, et pour mettre pables et les indignes.

Certes, un Instituteur moral et capable peut s'élever p( la seule force d'une volonté persévérante, secondant un naturel heureux. Je ne me range pas parmi les plus dignes; mais, une fois décidé, et encouragé dans ma vocation naissante par les conseils de gens éclairés qui me témoignaient de l'affection, je suis parvenu, à force de travail et de réflexion, à rae placer au niveau des fonctions d'adjoint, que j'ai remplies pendant deux années. J'avais alors vingt ans, et je devais être moins sujet aux fautes d'inexpérience que vous n'avez pu l'être à seize ans. Et cependant, bon Dieu! qu'il me manquait de lumières et de qualités, lorsqu'on me jugea en état de prendre la direction d'une école 1 Comme j'étais embarrassé dans les occasions les plus simples, et avec quelle frayeur j'abordais les grosses dUGcultés I Moi, qui me sentais ferme et calme lorsque je travaillais en présence et sous l'autorité de l'Instituteur, dont je n'étais que l'auxiliaire, je chancelai, j'eus le vertige, dans les premiers essais que je fls à moi tout seul. Je vous détaillerai tout à l'heure les angoisses de ma vie nouvelle. Aujourd'hui, la loi permet de tenter une autre combi- Kpùson, et de commencer un degré plus bas. C'est ce qu'on rappelle le stage; yons l'avez pratiqué avant la loi, mon ' ami, lorsque vous a^vez séjourné dans mon école après vos éludes. Vous étiez là plutôt pour me regarder faire, et pour vous instruire aussi à l'exemple de mon adjoint, que pour pratiquer vous-même d'une manière suivie. Lorsque nous vous déléguions quelques parcelles de l'enseignement ou de la discipline, nous le faisions avec toute la réserve que nous imposait votre âge. Il y a maintenant un certain nombre de jeunes gens qui passent quelques années, à titre de ttayiaires, dans telles ou telles écoles désignées par les

Conseils départementaux. Les inspecteurs primaires ont mission de s'assurer dans leurs tournées si ces jeunes aspirants montrent des dispositions avantageuses, et, quand leur temps sera expiré, ils ne seront pas tout à fait novices. L^expérience n'a pas été très-favorable à cette innovation ; et, tout en reconnaissant qu'une telle combinaison offre des garanties, j'ai peine à croire qu'elles puissent équivaloir aux garanties que les bonnes Écoles normales présentent à l'instruction et à la France.

Une École normale vraiment modèle, comme celle où vous avez eu le bonheur de vous préparer, est d'une utilité si évidente, que la prévention seule pourrait lui contester ce caractère.

Elle est, avant tout, profondément religieuse. Gomme la pensée chrétienne ne doit jamais abandonner l'Instituteur, l'École normale la mêle à toutes ses études, à tous ses exercices. Elle ne forme, elle ne perfectionne que des chrétiens; je ne dis pas des chrétiens qui ne le seraient que pour la montre, sachant bien les livres, fort indifférents sur les actes; mais des chrétiens appliquant ce qu'ils apprennent, pratiquant ce qu'ils croient, sans affectation comme sans respect humain.

Le directeur, qui donne l'impulsion à tous, puise sa force dans une piété sincère. De son exemple, qui vient à l'appui de ses préceptes, découle une imitation facile qui maintient toujours les élèves-maîtres en présence de Dieu. L'autorité laïque met toute sa confiance dans l'homme qui inspire aux maîtres, et, par eux, à toute la population des écoles, le respect de la morale fondé sur la base inébranlable de la religion. L'autorité ecclésiastique, sans exiger du directeur la dévotion spéciale d'un homme d'Église, attend avec sécurité les fruits d'une administration qui place dans les croyances religieuses son point de départ et d'appui. __^remier auxiliaire du directeur, l'aumônier partage avec

SUR LA l'ROFESSlON D INSTITUTEltR. l^^H

joie aux élèves-maîtres les consolations et les promesses divines. Assnré d'un auditoire respectueux et sympathique, il sait joindre à l'exposition du dofnne, aux enBeiynemcnla généraux de la morale éYangélique, ces traits particuliers qui ont rapport à la carrière où les jeunes gens qui l'écoutent vont tous entrer. Il n'est abstrait que lorsqu'il fant l'Être, en proposant à leur vénération la sainte obscurité .des mystères, el revient promptement, avec autorité, avec Ame, aux grandes applications morales que le lecture de l'Évangile suggère à chaque ligne, dans une claire prévision des embarras et des misères de chaque condition.

La conviction des protesseui-s nu mai très-adjoints les associe au dévouement du directeur et de l'aumônier. Les vérités et les grandeurs de la religion éclatent dans les cours même qui sont consacrés à des sciences toutes profanes.

11 n'y a pas une voix dans l'école qui ne lone le Créateur du ciel et de la terre, pas une I6le qui ne s'incline devant le Rédempteur du genre humain. Les élèves- m ai très fortifient leurs croyances naturelles au milieu de ce concert unanime, et celui qui laisserait entrevoir l'ironie sur ses lèvres quand on parle devant lui le langage de la foî, se sentirait à l'instant même isolé, perdu dans une maison où la piété se mêle à l'air qu'on respire.

En second lieu, une bonne Ecole normale est modeste en ce qui touche l'acquisition des connaissances. Toutes celles qui ont affecté un enseignement trop ambitieux sont devenues, par là même, suspectes à l'opinion raisonnable. Le vague des prescriptions réglementaires, l' amour-propre local, quelquefois un défaut de logique chez ceux qui donnaient l'impulsion aux études, ont compromis plus d'un établissement de ce genre. Dieu merci! le vent est à une direction plus sensée. Les Écoles normales primaires tendent à se dégager de l'excès de science pour s'attacher &

une science bien comprise, en rapport avec l'avenir de ceux,' qui viennent l'y chercher. On n'ignore pas que les élèvesmaîtres doivent savoir plus qu'ils n'auront à enseigner ; mais, tout en élevant leur instruction, on la tient dans un milieu prudent; on a compris qu'il importe spécialement de leur apprendre les meilleures méthodes, pour les mettre à même d'acquérir sans cesse, et de montrer aux autres ce qu'il convient à chacun de retenir pour exercer sa profession, pour occuper son emploi.

Troisièmement enfin, une bonne École normale tend sana cesse à la pratique, et celte condition résulte nécessairement de la fidélité aux deux précédentes.

D'abord, dans les deux premières années, le directeur et les maîtres sous ses ordres ont soin que la théorie ne reste jamais parmi les nuages. Dans l'enseignement, dans la discipline, les exemples sont invoqués sans cesse à l'appui des conseils. Tout est matière aux souvenirs de la morale ; tout prêche l'amour de la famille, le respect de la propriété, leaavantages de l'égalité d'humeur, de la prudence, de l'économie, l'obligation de respecter les droits d'auli'ui, d'être sévère envers soi-même pour l'accomplissement des devoirs. Parlant à des esprits un peu agrestes, qui sont arrivés à l'École avec un fonds propre à la culture, mais avec une imagination peu éveillée, un jugement encore douteux, les maîtres inclinent justement à préciser, à formuler leurs préceptes, à les revêtir de couleurs sensibles, qui les graveront dans la mémoire , et chasseront bien loin les chimères, les idées à moitié comprises, ce fléau de l'éducation d'abord, et bientôt de la société.

De même, en ce qui concerne chaque science prise à part, la grammaire, le calcul, l'histoire, on élague sans vains ménagements les branches parasites, les longs détails de second ordre, les curiosités d'érudition, et on se fait un devoir de mettre ea lumière avec d'autant plus de force les

SCK LA PROFESSION D INSTITUTEUH. Sï

triparties que personne ne iloit ignorer, et sans lesquelles il n'y aurait pas d'éducation véritable.

Arrive alors la troisième année, l'année pratique par excellence. Une bonne école primaire élémentaire est annexée à l'Ecole normale. Les éièves-maîtres y sont appelés tour à tour, et là, sous la surveillance du chef de l'école, ils appliquent, médiocrement d'abord, mieux ensuite, toujours avec fruit, les leçons qu'eux-mêmes ont reçues. Rentrés dans l'école-mère, ils sont jugés comme maîtres, après l'avoir été comme élèves; la direction amicale et ferme qui les suit partout ajoute, retranche, modifie; conseille à celui-ci de dépen&er moins de paroles, à celui-là de se mettre plus à la portée des enfants, à cet autre de conserver sans morgue l'attitude de l'autorité. Quelques jours après, une nouvelle épreuve succède ; le souvenir des avis du directeur, et l'émulation excitée par les succès de quelques condisciples, accompagnent le jeune maître dans ce second début. 11 a la conscience de son progrès, et le courage na!t avec la confiance. Il y aurait du malheur si, après une année de ce raàle exercice, il n'avait pas acquis une bonne partie des qualités qu'on a voulu créer en lui.

Voilà bien, mon bon ami, ce que vous avez éprouvé, ce que vous m'avez écrit dix fois en d'autres termes. Quand je représente ici un élève-maître qui a remplis consciencieusement sa tâche, et qui a pu se fiatter de la remplir avec succès, je sais bien que je fais votre éloge. Entre nous, c'est un compliment trop sincère pour embarrasser votre modestie. Je veux pourtant vous montrer que j'ai aussi le courage de la critique. Vous m'avez parfois confié vos doutes sur tel point du régime de l'École. Je vous ai laissé dire, parce que, après tout, votre bon esprit prenait le dessus. Mais aujourd'hui que vous devez partir avec une proviaiou d'idées saines, franches de tout alliage, et que vous pouvez être vraiment impartial envers la maison que

VOUS quittez, je reprends vos objections, et je vais y répondre .

Il vous en coûtait d'être soumis à une discipline régulière, que vous appeliez minutieuse. L'obligation de faire toujours les mêmes choses aux mêmes heures, à des signaux convenus, avec une ponctualité presque militaire, choquait en vous un certain instinct d'indépendance. Vous ne compreniez pas qu'on prit tant de sûretés contre des jeunes gens raisonnables, ou plutôt, c'était votre expression un peu amère, contre des hommes faits. Il vous paraissait, dans votre sagesse prématurée, que votre dignité d'homme était blessée de cette direction, bonne seulement pour de jeunes enfants.

Illusion de l'orgueil, mon ami ! Si je n'avais pas eu la preuve que votre conduite ne se ressentait en rien de ces impressions fâcheuses ; que vous les déposiez seulement, comme un fils confiant, dans le sein d'un père adoptif, je vous aurais dès lors adressé des observations tristes et sévères. Mais c'était votre première année ; vous veniez de passer par une demi-liberté qui vous avait semblé plus douce que le régime du casernement ; vous étiez entré à l'École avec une émotion de plaisir qui prouvait une résolution bien arrêtée. Je ne me pressais pas d'engager une lutte dont le prétexte ne pouvait durer.

Vous-même, un peu plus tard, n'avez vous pas reconnu sans peine que cette régularité, si importune au premier abord, est la sauvegarde du bon ordre et des solides études ? Hélas I je me souviens d'avoir vu, il y a bien des années, une grande École normale qu'on essayait de conduire par le seul sentiment du devoir, sans règles mesquines, sans discipline machinale et mécanique. Les heures d'étude étaient fixées pour la forme, mais aucun surveillant ne présidait au travail ; aucun reproche n'était adressé à ceux ' qui modifiaient le temps suivant leurs convenances. On

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B'élalt contenté d'inacrire en lettres gigantesques sur le mur de la salle commune cette superbe devise : T'eus les hùmma sonf frères! En conséquence, nulle contrainte n'était exercée sur les intelligences, et, pouiTU que la marche générale ne fût pas un véritable désordre, c'était seulement par voie de conseil que se réglaient les travaux, les récréations, enfin presque tous les exercices du jour. Qu 'arriva- t-il de ce beau rêve philanthropique? les élèveamaitres, seuls arbitres de leurs occupations, devinrent mous, négligents ; les m ai très- adjoints étaient obligés de courir sans cesse après leur bonne volonté, qu'ils ne ren- '1 contraient guère ; les études baissèrent avec rapide, et, ê qui était bien plus triste, l'esprit devint douteux d'abord,,J puis mauvais, et il était temps qu'une mesure administra tJve énergique mit fin à cet essai malheureux.

Non, mon ami, la règle n'est jamais inutile, ni les enfants, ni parmi les hommes. Je consens qu'elle n^ soit pas apphquée exactement de la même manière dai les deux cas, et vous vous apercevez aujouid'hui de la diffé^ rence qui distingue la discipline exacte, mais largemei paternelle de l'École normale, de la discipline des écoleij primaires. Mais quel que soit l'âge des jeunes gens réuni dans un internat, il faut qu'il y ait des supérieurs toujourii obéis, des moments bien réglés, des yeux ouverts sur l mollesse et la négligence. Les mieux disposés ont des la»; gueurs, des défaillances morales. tJne main vigoureuse q les redresse sans les blesser, est nécessaire. La règle doj être bénie, car c'est elle qui rend le bien possible; c'est \ Bon ombre que l'homme grandit.

Dans votre seconde année, ce fut un autre scrupulftj Vous trouvez que les sorties étaient trop rares, que les congi laanquaienL ou ne difTéraient guère des jours de travai Vous demandiez si le séjour de l'Ecole devait être une pri ton ; s'il était même utile de vous faire passer subitemei 1 ■

d'une vie de reclus à la liberté complète qui vous attendait au sortir de TEcole.

Autre erreur 1 autre illusion I Vous vous étiez rendu sur la question de Tordre intérieur ; et voilà que vous vous chagriniez de ne pas secouer quelques fois de plus ce joug salutaire.

Mais , voyons ; qu'est-ce donc que la population des Écoles normales primaires ? Se compose-t-elle de jeunes gens appartenant à des familles aisées , à des gens de loisir ? qui pourrait le penser? La plupart, et il faut s'en féliciter, sortent des campagnes; leurs parents mènent la vie laborieuse qu'on mène aux champs. Comment admettre que nos élèves-maîtres puissent, sans causer beaucoup de gêne, tomber souvent au milieu de ces pauvres et honorables familles, qu'ils n'aident pas encore, qu'ils aideront seulement plus tard, quand les connaissances acquises à l'École leur auront donné un gagne-pain? En outre, sait-on bien tout ce que des distractions fréquentes, puisées au dehors, apporteraient de troubles dans les modestes études de l'École ? tout ce qu'elles mettraient en péril du côté de la religion, de la morale? combien elles dissiperaient les caractères ? Ce qui est un repos, un délassement innocent pour des enfants jeunes , dont le travail n'a pas pour but immédiat une carrière à suivre, devient un obstacle au zèle et au succès pour ceux qui, comme vous, remplissent une tâche en vue d'un état. D'ailleurs, à l'exception des vacances, dont la duréee permet une excursion dans la famille , les sorties d'un jour ou de quelques jours ne peuvent vous conduire que chez des correspondants dont la surveillance n'est pas très-austère, ou vous livrer à vousmême, en vous jetant à l'abandon sur le pavé des rues I que de justes motifs de crainte 1 et que les règlements ont été sages de vous interdire une si fâcheuse liberté I

A présent, vous ne songez plus, et depuis longtemps, à

SUB lA PilOFESStON h'institdtf.l'b. 27

:B ce3 chimères. Vos propres réflexions vous en ont sans que j'aie eu pour ainsi dire à me mêler de Eeonibatlre. Mais il vous reste encore une inquiétude ipril ; et ceci est un souvenir tout récent, dont votre re lettre m'a rafraîchi la mémoire, s dites : Me voici à la fin du cours normal; je repas- 1 tout à rheure le seuil de cette maison où je viens mployer trois année de ma vie. Mais mon avenir est-il iréîNon. On me dit d'espérer une place ; on tâchera s faire accepter dans une commune ; on a lieu de e que je n'attendrai pas longtemps la direction d'une Le. Voilà toute l'assurance qu'on me donne. Cependant, e souviens que, les deux années précédentes, plusieurs ae mes condisciples sont restés trois mois, six mois, à la charge de leurs familles, après avoir, autant qu'il était en eux, rempli les conditions du contrat. L'obligation n'estelle donc pas réciproque ? l'État, le département ou les villes qui entretiennent des boursiers à l'École normale primaire, ne sont-ils pas tenus, pour leur part, à leur assurer un petit bien-être quand ils sont arrivés au ternae légal?

Je conviens, mon ami, que tous les jeunes gens, au sortir de l'Ecole normale, ne tiennent pas entre leurs mains la Ulro qui doit les faire vivre. Mais d'abord, c'est le très-petit nombre qui attend, car le chilTre des admissions est âs.é d'aprèa les prévisions les plus raisonnables , d'après l'expérience du passé. Les administrations qui entretiennent des boursiers, et celle qui dirige l'Ecole normale, n'ont pas la puissance de créer des places. Elles ne se sont engagées eovera vous qu'à vous rendre capable de profiter, plus avantageusement que d'autres, des occasions qui naissent d'elles-mêmes chaque année. Tous n'avez que des grâces à leur rendre pour avoir fait de voua un homme utile, digne d'élever l'enfance, et dont les bons instincts sont devenus

des qualités réfléchies. Il y aurait de Tingratitude à leur dire : J'ai accepté vos bienfaits pendant trois ans, mais à condition que vous resteriez obligés envers moi, et que vous me garantiriez de toute mauvaise chance. Je compte pour rien le développement de mes connaissances, les excellentes habitudes que j'ai contractées sous votre patronage, si, de plus, vous ne me faites immédiatement un sort. D'ailleurs, quels sont ceux qui peuvent craindre de rester quelques temps les mains vides? Il faut bien le dire : ce sont les moins zélés, les moins instruits, les moins sûrs sous tous les rapports, ceux qui n'ont profité qu'à demi de leur séjour à l'École. N'est-il pas juste que les meilleurs sujets soient appelés les premiers à la direction des écoles vacantes? Les derniers auront leur tour; mais en quoi l'équité sera-t-elle blessée s'ils reçoivent cette sévère leçon? En somme, mon ami, vous n'avez pas, vous, de retard à craindre, parce que vous vous êtes placé dans les premiers rangs par la sagesse et par l'application à tous vos devoirs ; mais, fussiez- vous obligé d'attendre un peu, ne vous méprenez pas sur les obligations contractées envers vous. Elles sont toutes de bienveillance , tandis que les vôtres sont gtrictes et rigoureuses. Celles-ci consistent à faire honneur, en tous lieux et en tous points, aux excellents soins que vous avez reçus ; à rester digne de la faveur dont vous avez été l'objet, et qui doit vous pénétrer de reconnaissance. La reconnaissance I prenez de bonne heure l'habitude de cette douce vertu; elle est celle des bons cœurs, des natures généreuses. Vous mériterez alors de l'inspirer plus tard à vos élèves, et vous jouirez d'un bon esprit dont l'exemple sera venu de vous.

SDH LA l'HOFESSION 1

LETTRE m.

soutie de l'école hormale primaire.

^oilà donc une affaire terminée, mon bon ami. VoudJ ! quitter l'École hormale. Je vous dois d'abord i

Bpliment bien sincère. Vous figurez le troisième s ") mérite dressée par la Commission d'examen

îvet de capacité vous est acquis, et vous avez eu n les honneurs de l'examen complémentaire. On a. reconni que vous aviez également cultivé toutes les études impoQj tantes, et que les études accessoires ne vous sont p(J étrangères. Ce qui a surtout frappé vos examinateurs, M l'ai su et je vous le dis, non pour vous flatter, mais poia vous donner confiance, c'est l'assurance modeste de v(^ réponses et la première habitude acquise de l'enaeigna* ment. Cette grande condition qu'on vous avait posée lorjj de votre admission à l'École, l'aptitude, s'est nettemei dessinée pendant vos trois années de noviciat, spécialemeoH pendant la dernière, et aujourd'hui elle a conquis les sul l'rages. Bon augure, mon ami, pour votre avenir !

Vous allez, je n'en doute pas, obtenir prochainement là " direction d'une école. Je crois même savoir ceUe qu'on TOUS destine, car j'ai des intelligences dans la place, et je vojs que vous serez, comme il est juste, parmi les premiers pourvus.

C'est donc maintenant surtout que mes conseils peuvent vous être utiles : c'est lorsque vous allet prendre le gouvernail qu'il est bon de recourir à l'expérience du vieux pilote. Je commencerai donc, sauf à continuer et à finir, quand vous serez déjà en possession de votre place, si la bienveillance de l'administration est assez prompte pour tnuper en deux ma correspondance.

Mais auparavant, n'étes-vous pas d'avis que nous dressions un inventaire, celai des acquisitions de tout genre que vous avez faites à FÉcole normale? Rendons-lui cet hommage au moment où vous allez la quitter. Nous y trouverons un avantage. Il serait injuste à moi devons demander autre chose que ce qui vous a été enseigné; je ne veux pas non plus être exposé à trop d'indulgence, ni exiger de vous moins qu'il ne vous a été donné.

Partageons notre inventaire en deux parties : qu'avezvous acquis sous le rapport moral, et quelles forces pouvezvous mettre au service de l'éducation , cette première mission de l'Instituteur? qu'avez-vous acquis sous le rapport intellectuel, et quelles ressources emploierez-vous à distribuer l'instruction, second devoir de celui qui est appelé à diriger une école?

Quant aux acquisitions qui intéressent Tordre moral, nous y distinguerons les principes religieux, les vérités de la morale usuelle, les règles de la discipline, les moyens d'émulation, les calculs permis de la prudence, et même la science des bonnes manières, cette forme utile qu'il ne faut pas séparer du fond.

Les acquisitions qui regardent l'ordre intellectuel comprennent la somme des connaissances obtenues après un triage sérieux, et ensuite les méthodes d'enseignement, les procédés les plus convenables pour transmettre aux enfants une instruction claire et pratique.

Un mot sur chacun de ces articles. Les longs détails seraient inutiles, car ce sont des idées fondamentales que nous retrouverons bien des fois, mais vous conviendrez, mon ami, que le voyageur qui, avant de quitter, la nuit, son domicile, vérifie soigneusement, un flambeau à la main, toutes ses provisions de voyage, se met en route avec plus de sécurité.

Vos dispositions religieuses étaient bonnes lorsque vous

SUEl tA PROFESSION d'iNSTITUTEL'H. 31

entré à l'Ecole , elles n'ont pu qu'y devenir meilleures. Bavez que la piété n'est pas une faiblesse de Tâme, me certaines personnes essaient de le croire; qu'elle au contraire, une source de force, puisqu'elle noua anue contre les assauts de nos passions. Ce qu'on appelle le respect humain, c'est-à-dire l'importance attachée aux moqueries des hommes Irréligieux, vous est parfaitement inconnu. Vous ne comprendriez pas qu'on hésitât à conformer sa conduite à ses croyances, et vous, du moins, voua éles bien décidé à ne rougir jamais de votre Dieu ni de son culte. Voua êtes loin cependant de vous livrer à une dévotion minutieuse ; vous ne confondez pas les devoirs du moine avec ceux de l'homme qui vit mêlé aux affaires du siècle, et quoique, par figure, on ait appelé souvent les fonctions de l'Instituteur un sacerdoce, vous ne prenez pas celte expression à la lettre ; il vous semblerait usurper le rang du prêtre, si vous prétendiez vous égaler à lui pour les pratiques de la religion.

Vous étendez aux ministres de Dieu le respect profond que la religion voua inspire. La majesté des cérémonies de l'Église vous plait et vous impose. Vous voua êtes préparé avec soin, avec succès, par l'étude du plain-chant, à seconder le curé de votre paroisse dans la célébration de l'office divin.

Soua l'empire de l'idée religieuse, sous l'inDuence toujours agissante du vertueux directeur de l'École normale, vous avez pris chaque jour une leçon vivante de morale. Tout a serW ù cet objet. Tantôt, c'étaient des occasions toutes naturelles de s'aider mutuellement, et d'exercer envers des condisciples le devoir de la charité chrétienne ; tantfit, c'étaient des cas extraordinaires de dévouement; un ÏDcendie où couraient maîtres-adjoints et élêves-mattres, pour s'y distinguer au premier rang; une inondation où vous étiez les premiers au péril, les derniers au départ.

J'apprenais, parles journaux, sans compter vos lettres, que les élèves de l'école avaient préservé des propriétés et sauvé des malheureux. Je me disais : Mon cher élève a pris sa part, et, j'en suis sûr, une bonne part au dévouement de tous.

Le respect, un respect raisonné pour l'autorité, est entré dans votre esprit pour n'en plus sortir. Vous rendiez ce devoir à vos administrateurs, à vos maîtres ; vous l'exigiez des enfants de l'école anaexe. Vous touchiez ainsi les deux bouts de la chaîne, et vous reconnaissiez par un premier exercice de l'autorité combien il y a de vérité et de nécessité dans la loi de l'obéissance.

Vous avez appris que toute violence est basse et cruelle ; que rien ne déshonore la force comme de divorcer avec la raison.

Que l'intempérance est le dernier et le plus dégradant des vices, et que l'homme qui noie sa raison dans un pot de vin ou de cidre, devient inférieur à la brute qu'il maltraitera peut-être dans son ivresse.

Que la pureté des mœurs n'est pas seulement une sauvegarde de la santé, et une satisfaction individuelle donnée à la morale ; que la paix des familles y est intéressée, et même la sécurité publique ; car, l'État se composant des familles, on peut dire que la pureté des mœurs importe à l'existence même de TÉtat.

L'esprit de l'École, les instructions de vos maîtres vous ont inpiré un grand amour de la vérité, un goût de loyauté et de franchise qui vous préservera de bien des pièges. L'intrigue se croit parfois fort habile, mais son habileté s'embarrasse et s'embrouille toujours en finissant ; du moins les exceptions qu'on pourrait citer ne prouveraient rien contre la règle; et il est consolant de penser que la droiture habituelle, à qui suffirait la récompense intime d'une bonne conscience, est souvent aussi le plus sûr, comme le plus noble moyen de succès.

srn LA rHOFESSiON d'ikstitdteob. 33

Je ne sais pourquoi l'on range habiluellement la discipline parmi les moyens de l'instruction proprement dite; c'est bien plutôt à l'éducation morale qu'elle appartient. La discipline sous laquelle voua avez vécu n'a pas eu pour nnique but, pour unique profit, de rendre possible l'enseignement de vos maîtres, et la suite de vos éludes. Son grand mérite est de vous avoir accoutumé à porter le joug du devoir. Celui qui reste chez lui, qui s'instruit seul, et qui, se levant et se couchant à des heures marquées par sa fantaisie, est à lui-mCme sa règle et sa loi, aura toujours, je le crains, peu d'aptitude aux résolutions énergiques. Qu'un travail pressé, important, exige un emploi méthodique des heures, il ne se pliera pas facilement à cet esclavage ; il forcera le travail pour en être plus tôt affranchi, et n'arrivera qu'à une fatigue impuissante. La discipline vous a forcé d'estimer la juste répartition des heures, et vous a fait comprendre la puissance de l'ordre appliqué & l'emploi du temps. Elle a fait plus : eUe vous a inspiré cette justesse, cet à-propos de l'esprit, qui nous préserve de l'incoLérence des doctrines ; car la régularité extérieure Tirojelte son reflet sur le fond de l'intelligence. Pourquoi l'amour de l'ordre, le respect de l'ordre, caractérisent-ils en général les troupes réglées? C'est que la discipline, en asGDrant l'exactitude des mouvements, les alt'rnalives de. travail et de repos, de convei-sation et de silence, pénètre jusqu'à l'intérieur de l'homme et le rend ami de toute exactitude, de toute combinaison bien ordonnée, au moral comme dans le service matériel. Félicitez-vous donc aussi. CBon ami, d'avoir pa<î9é trois ans sous cette bienfaisante UOuence, dont vous voue ressentirez toujours.

Vous n'avez pas eu besoin de beaucoup d'excitations p»ur éveiller et soutenir votre zèle, parce qu'on vous a tnités en hommes, plus sensibles à l'intérêt prochain d'une carrière qu'à des récompenses enfantines. La même raison

a fait réduire à un très-petit nombre les moyens de châtiment ; on a dû croire que ceux d'entre vous qui porteraient dans rÉcole normale Tirréflexion d'un enfant, la turbulence d'un jeune élève de collège, n'y séjourneraient par longtemps, et que, pour les autres, des punitions d'hommes, rares et fortes, propres surtout à stimuler le sentiment de l'honneur, suffisaient à tous les besoins. Mais vos maîtres, qui ont été Instituteurs, votre directeur, qui vous a fait un cours de pédagogie, vous ont expliqué maintes fois toute la théorie si importante de l'émulation. Ils vous ont dit qu'avec des enfants, ce serait folie de vouloir s'interdire les punitions et les récompenses ; qu'il fallait seulement acquérir le tact nécessaire pour user des unes et des autres sobrement et à propos. Yous l'avez éprouvé vous-même dans l'école annexe ; il y avait bien quelques natures d'élite qui, pendant un certain temps, auraient gardé l'habitude du travail et de la sagesse par la seule impulsion de la conscience, et sans rechercher les encouragements de la vanité ; mais combien ces exceptions étaient rares I Encore faut-il avouer qu'elles tenaient quelquefois au calme du tempérament plutôt qu'à un principe généreux ou à vos exhortations magistrales. Vos illusions, car vous en aviez, sont tombées devant cette réalité parlante. « Mon cher maître, m'écriviez-vous , j'apprends ici que les enfants, vives et impatientes natures, tout yeux, tout oreilles, tout livrés aux impressions sensibles, ne sauraient être conduits par les belles abstractions que nous rêvons quelquefois. Je ne connais pas bien encore tous les moyens d'émulation qu'il est utile d'inventer; je sais qu'il faut en inventer et en employer sans cesse ; et je me crois déjà très-avancé d'avoir acquis cette conviction. »

Mon expérience de trente ans parle, mon cher ami, comme votre expérience d'une année, et je vois avec plaisir que vous n'aurez pas besoin, comme moi, de l'acquérir k vos dépens.

Srn LA l'flOFESSION niNSTd'U-TlîlTK. 3j

Si j'ai compté parmi les fruits de votre séjonr à l'École une étude des calculs permis de la prudence, c'est que cette qualité est bien nécessaire dans la proression que vous allez embrasser. Elle y a des applications diverses, toutes plus délicates les unes que les autres. Il vous faut, en effet, de la prudence avec les autorités, de la prudence Qvec la population au mileu de laquelle vous serez appelé à vivre, de la prudence avec les parents de vos élèves, de la prudence avec les enfants eux-mêmes. Vous vous disiez peut-être qu'en marchant droit devant soi on n'a rien à craindre, que trop de finesse ferait naître les embarras au lieu de les écarter, et que, si vous êtes bon et loyal avec tout le monde, vous ne trouverez sur votre cbemin que des amis. Tout cela est vrai en partie, mais trop absolu. AviezvouB bien pensé à l'exlrême diversité des caractères, aux intérêts, aux préventions, aux préjugés, à toutes ces petites passions qui s'excitent encore plus facilement dans les bourgs que dans les villes, dans les villages que dans les bourgs, dans les hameaux que dans les villages, et qui ijêroutent les théories les mieux étudiées? Vous y aviez songé vaguement ; d'autres y ont songé pour vous, et votre jugement a été provoqué à résoudre des problèmes de diplomatie permise, indispensable. L'esprit de conduite, de cunciliation, de modération intelligente vous a été soufQé avec persévérance. Combien de fois ne vous a-t-on pas dit : Que feriez-vous si telle difficulté se présentait? si votre maire et votre curé n'étaient pas d'accord ? si des élections avaient lieu dans votre commune ? si des parents voua accusaient d'injustice envers leurs enfants? si vos élèves opposaient une paresse invincible à vos leçons et à vos reproches? Et tontes ces questions ne vous étaient pas posées seulement dans un cours, sous forme d'enseignement officiel. Sauvent, lorsque le directeur se promenait avec TOUS dans les larges allées du jardin, il mettait la convor-

JàÊâ

sation sur ces graves chapitres ; il vous racontait, comme moi, sa vie passée, les jours bons et les jours mauvais de son école ; et, invitant votre esprit à la réflexion, il vous donnait le plaisir de découvrir les solutions les plus heureuses. Vous n'étiez pas, vous, le plus lent à concevoir, le plus tardif à résoudre. Vous avez eu souvent l'honneur d'entendre votre opinion proclamée la plus juste par le directeur.

Si les bonnes manières ne sont pas comparables pour l'importance aux idées saines et droites sur le fond des choses, nous devons reconnaître qu'elles sont ce qu'il y a de plus propre à les faire valoir, surtout quand il s'agit de vivre parmi des populations rustiques, et des enfants toujours plus attentifs à l'extérieur de leur maître, au moins dans les premières rencontres, qu'aux excellents conseils qu'il se hâte de leur prodiguer.

La plupart des élèves-maîtres, lorsqu'ils entrent à l'École normale, apportent avec eux la rusticité des manières, l'absence de toute habitude du monde, la gaucherie née de l'isolement. Ce n'est pas un reproche à leur adresser ; j'en ferais plutôt un sujet d'éloges et d'espérances ; car c'est le signe très-probable de l'innocence des mœurs et de la candeur de l'âme. Ils viennent du champ paternel, et, sous cette enveloppe grossière, battent peut-être les cœurs les plus purs, vivent peut-être les intelligences les plus susceptibles de perfectionnement. A Dieu ne plaise que l'école en fasse jamais des messieurs , c'est-à-dire des esprits mécontents de tout ce qui les entoure, enivrés du sentiment de leur fausse supériorité ! Non, non ; ce qu'il nous faut, ce qu'il faut à la société malade, ce sont de bons et simples maîtres, qui, médecins des âmes à l'imitation des pasteurs, étouffent dans les jeunes enfants les germes du mal qui ronge leurs pères, l'orgueil de la valeur personnelle et la défiance de l'autorité. Mais, en revanche, pour que leur

Sim LA PnOFESSION D INSTITUTEDB.

parole soit écoutée, acceptée, pour que leur personne devienne agréable sans cesser d'être modeste, il convient qu'ils se forment aux habitudes polies, à l'observation aisée des petites convenances dont on sent le prix, même quand on l'îs ignore. Tel paysan qui a la parole rude sans s'en apercevoir, et qui souhaite le bonjour d'une voix de tonnerre, aura du plaisir à entendre le maître d'école le saluer d'un ton calme et affable, et s'en retournera disant à son voisin qui l'accompagne: C'est tin brave homme; il vous parle bien poliment !

Vous voilà donc muni des principes et des habitudes qui vous seront si utiles pour donner aux enfants une bonne éducation. Vous avez en vous tout ce qu'il faut pour les bien élever ; mais ce n'est pas là votre rôle tout entier : il faut aus^i les bien instruire.

En cela encore, l'École normale vous a préparé avec une prévoyance toute maternelle.

L'enseignement qui a tenu le premier rang dans vos éludes, celui que vous avez le plus approfondi, c'est la grammaire. La langue maternelle ne pouvait sans honte être négligée ou mollement étudiée. Elle a fait l'objet d'un cours raisonné , d'où votre sage directeur a cependant banni tout ce qui est subtil ou accessoire ; tout ce qui partage les grammairiens, dont il n'est pas très-utile que vous connaissiez les disputes ; il a voulu que vous connussiez à fond les éléments, les règles essentielles et incontestables de la langue, laissant les curiosités aux savants.

Le calcul a été la seconde des principales branches de vos éludes. Vous n'êtes pas devenu un mathématicien ; voue ne prétendez pas, que je sache, correspondre avec l'Académie des Sciences, mais vous possédez très-bien les règles fondamentales de l'arithmétique, et vous êtes rompu, par la solution des problèmes usuels, à toutes les applications qu'elles comportent; vous éles fomiliarisé avec ces

mesures nouvelles que la loi aujourd'hui admet seules en France.

Vous êtes devenu habile dans les arts graphiques. Votre écriture ferme et lisible, vos essais de dessin linéaire tracés d'une main exercée, promettent un bon enseignement.

Pour en finir avec vos acquisitions scientifiques, je sais que vous avez profité d'un enseignement modeste sur les premières notions toutes pratiques de la physique et de l'histoire naturelle, sur l'agriculture et l'industrie, et je prévois que vous pourrez, avec ces connaissances précises, vous rendre souvent très-utile à la commune où vous serez envoyé.

Je n'oublierai pas que vous connaissez maintenant les principaux faits de l'histoire, les détails les plus saillants de la géographie, surtout en ce qui touche la France. Peut-être n'aurez-vouspas à enseigner d'abord ces matières, car il y a un bien grand nombre de communes où elles seraient regardées comme un luxe, et il ne faut pas trop se hâter de jeter l'instruction à la tête des familles. Mais vous, instituteur, il est à propos que vous sachiez tout d'abord ce que vous pourriez avoir à enseigner dans une grande école ; car, si le temps ne manque jamais pour entretenir son instruction, il peut vous manquer pour l'étendre. Le devoir de la transmettre ne vous laissera pas toujours le loisir de la pousser plus loin.

Ai-je besoin de dire que vous emportez avec vous une bonne instruction religieuse et morale ? Celle-là commence et termine tout le programme; j'aurais pu la nommer au début, car c'est la première qu'on vous ait donnée ; je la mentionne au couronnement de vos études, parce qu'elle les enveloppe en les consacrant.

Vous possédez les matériaux de votre enseignement ; saurez-vousles mettre en œuvre ? En d'autres termes, avezvous à votre disposition de bonnes méthodes, des procédés dignes de confiance ?

SL-ll LA PBOFEïSIOK D'INSTITUTEUR. 39

i VU autrefuis des expériences tentées dans les Ecoles Riales primaires, sous prétexte qu'il était utile aux js-maîtres de se rendre compte des systèmes, et de Këstr le meilleur en connaissance de cause. Je sais qu'ils t pouvaient choisir qu'après avoir pris l'avis de leurs iytres-adj oints et de leur directeur ; néanmoins, on per- Rieitaità des invenleursd'esaayer leurs systÊmesdelecture, d'écriture, de calcul, de grammaire, en présence des jeunes élèves de l'école ; souvent même sur eux et à leurs dépens. Que de temps perdu I que de tentatives avortées 1 et, lors même qu'elles obtenaient un denii-sueeès, quel inconvénient de naturaliser dans l'esprit des jeunes maitres cette indépendance d'examen, à l'époque où il n'y a d'enseignement utile que celui qui s'impose comme une loi.

Oui, mon ami, je me félicite pour vous de ce que vous avei trouvé l'École gouvernée par un meilleur principe. Vos maitres ont discuté avec vous les principales méthodes, mais il ont toujours fini par trancher les questions avec autorité, et, quand vous aviez conçu des doutes, ces hésitations disparaissaient devant la parole, devant l'arrêt du juge. Vos doctrines sont donc les doctrines de l'École normale ; vos procédés sont ceux qui vous ont été recommandée comme les seuls bons ; vous ne flotterez pas entre des opinions diverses que votre inexpérience n'a pu apprécier encore, et vous pratiquerez avec sécurité, sauf les modifications que déciderait plus tard l'autorité supérieure, ce qu'on vous a prescrit en vous l'enseignant.

Vous Êtes surtout bien pénétré d'une vérité qui s'est reproduite à vos yeux sous toutes les forme, c'est qu'il n'y de méthode utile que celle qui est facilement applicable, et qui donne les résultats les plus sûrs selon les circonstances où l'on est placé; c'est, aussi, qu'il n'y a de procédés vraiment raisonnables que ceux qui sont immédiatement saisis par l'esprit des enfants, qui arrivent à leur iotclligenca

par le canal des sens, qui ne sont ni vagues ni abstraits, et qui prennent un corps pour se faire toucher et sentir. Tout ce qui n'est pas éminemment clair et pratique doit être banni de l'instruction primaire, à nàoins que le maître ne songe à la satisfaction de son amour-propre, et fort peu au devoir social qui lui est imposé.

Allons, mon bon ami ; si je ne me suis pas trompé dans mon analyse, si j'ai fait mon inventaire avec exactitude, vous n'êtes pas trop mal équipé. Partez maintenant le plutôt que vous pourrez, et bonne chance I Mes vœux ne vous manqueront pas plus que mes avis I

DIRECTION d'une ËGOLE RURALE.

Ainsi, mon bon ami, vous allez attendre quelques semaines ; le mobilier de l'école qui vous est réservée n'est pas encore en état, et vous ne monterez sur l'estrade que vers le milieu d'octobre. J'ai tout le temps de causer avec vous.

Comme il était naturel de le penser, on vous appelle d'abord à diriger une école de campagne ; mais, comme il était juste aussi, cette école est placée dans une des positions les plus heureuses, quant à l'esprit des habitants et aux résultats probables que peut espérer un Instituteur attaché à ses devoirs.

La maison vient d'être restaurée, un peu vite peut-être, et avec plus d'empressement que de soin ; cela n'est pas rare. On fait de son mieux pour compléter le mobiher de classe, et votre inspecteur m'a écrit qu'il vous manquera peu d'objets essentiels.

La commune, dit-on, s'est corrigée de ses anciennes divisions. Autrefois, 11 y avait le parti du maire et le parti

l du cnré

SL'R LA l'IiOFESSrOlT 15 INSTITUTËUH. 41

cnré. Aujourd'hui, ces deux autorités sont dans les meilleurs termes, et la population est paisihle.

ËaÛn, votre prédécesseur, homme sage et modeste, a bieo préparé les voies, et vous êtes heureux de n'avoir pas à rencontrer, dès les premiers pas, de trop grandes difficultés.

Ne vous y fiez pas cependant, et songez hien que, d'un moment à l'autre, le vent peut changer; une mutation dans les personnes peut amener des dissidences nouvelles ; un oubli, un défaut d'adresse peuvent exciter des soupçons, des mécontentements, soulever un orage peut-être; ne vous endormez pas au début; tout dépendra du premier essai et de la présence d'esprit que voua conserverez dans les mauvais jours.

J'ai commencé comme vous par une école rurale, et je suis arrivé à ce poste avec moins de réflexion et des chances moins heureuses que vous.

L'instituteur que je remplaçais était mort à la suite d'une longue maladie, qui ne lui avait laissé que des Intervalles favorables. Il n'avait pas eu de congé, parce qu'on ménageait sa position de pcre de famille et qu'on gardait mémoire des services qu'il avait rendus. Sur la demande des autorités du lieu, le recteurde l'académie avait permis que l'école fiit dirigée momentanément par le fils du malade, jeune homme de dix-sept ans, formé par les leçons paternelles, et agréable aux habitants. On aurait voulu une chose impossible et même dangereuse, c'est-à-dire que ce jeune garçon restât à la place de son père mort ; qu'une autorisation provisoire lui fût continuée d'année en année, jusqu'à ce que lui-même, arrivé à Tige légal, pût être nommé à son tour.

Evidemment, l'autorité, quelque bienveillante qu'elle fût, ne pouvait céder à un tel désir. C'eût été compromettre tout dans l'école, instruction, discipline. La juste douleur de la veuve s'inquiétait peu de la loi et ne voyait dans u

Instituteur nouveau que l'usurpateur de son patrimoine. Le fils, dont la présomption avait été nourrie par les fonctions temporaires qu'il avait assez bien remplies, s'étonnait de la dureté d'une mesure qui plaçait l'intérêt privé le plus respectable au-dessous de l'intérêt général. Comme son père avait dirigé l'école pendant dix ans, il avait acquis des amis, dont les plus dévoués paraissaient fort disposés à me faire un mauvais parti, à mon arrivée dans la commune. Il y avait un peu de forfanterie dans leurs menaces, mais les dispositions étaient certainement hostiles. Dans les plus petites communes, on ne se figure pas aisément que le bien doive émaner d'une autorité supérieure ; on se croit de force à gouverner soi-même dans le sens des intérêts locaux, et, si une décision contrarie le petit plan qu'on avait imaginé, on garde rancune à la volonté dominante.

Tel fut mon premier mécompte, et je dirai à ma honte que j'y fus beaucoup trop sensible. Je m'étais bien dit d'une manière générale, que je ne pouvais espérer de rencontrer partout, et en débarquant, des visages amis ; mais je n'étais pas entré dans ces utiles réflexions de détail qui donnent une expérience anticipée ; je ne m'étais pas posé des problèmes d'éducation pratique, comme ceux qui ont tenu une si grande place dans vos leçons de l'École normale; j'étais mieux préparé à l'action qu'à la soufi'rance, et, si j'osais me permettre une comparaison un peu guerrière, j'avais assez bien aiguisé ma lance, mais je manquais de bouclier.

L'esprit de la population, indépendamment de ce motif, n'était pas rassurant pour moi. C'était une de ces communes où le prix de l'instruction est fort peu senti, et où la rusticité des manières résiste à l'emploi des moyens ordinaires d'éducation. Il y avait là beaucoup d'apathiques et quelques meneurs ; ceux-ci étaient écoutés comme des oracles, et,quand ils se prononçaient contre un nouveau venu,

ùA pnoFËssioH d'instituteur. 43

i position, dès le premier jour, était compromise. Ils avaient déjà fait partir, ou, comme ils le disaient grossièrement, démoli un curé qui n'était pas assez indulgent pour les habitudes de cabaret, et qu'ils avaient réussi à fairepasser pour un brouillon, suscitant des divisions dan.- la commune. Us avaient la haute main sur les élections municipales ; et le maii'e qui aurait marché au rebours de leurs intrigues, aurait été promptement dégoûté d'une tAche qu'ils savaient rendre ingrate à volonté. Or, les meneurs me voyaient arriver avec peine, et je les aurais reconnus tout d'abord à leurs sourcils froncés, à leurs paroles brèves et à double entente, à leurs protostations aîfectées de sympathie pour la famille de mon prédécesseui', qui lui-même avait eu longtemps à soufîrir de leurs caprices.

La maison d'école était bien loin de répondre à mes espérances. Bâtie depuis quelques années seulement, elle menaçait ruine. Cinq mille francs avaient été jetés dans celte construction avec si peu d'intelligence que le quart de cette somme était déjà nécessaire pour réparer d'énormes bévues, pour étayer les plafonds, remplacer les fenêtres, établir des communications sans lesquelles il n'y avait ni ordre ni propreté possibles. La commune possédait bien quelques ressources, mais elle avait d'autres vues, et les hommes influents trouvaient ta maison assez bonne pour son usage. Je vis qu'il ne fallait pas attendre un prompt remède à ce fâcheux état.

Quant au mobilier, il était d'une simplicité fabuleuse. Les tables manquaient à la moitié des enfants qui apprenaient à écrire ; les bancs, mal assis sur leurs jambes et rangés sans ordre, tombaient avec fracas au moindre mouvement d'un étourdi. Quelques tableaux de lecture, sales et enfumés, pendaient aux murailles. L'estrade du maître (lait percée de trous dans lesquels disparaissait tour à tour

chaque bâton de sa chaise, à la grande joie des écoliers les plus voisins.

Lorsque j'entrai dans la classe sous les auspices du maire, qui s'était dérangé avec assez d'impatience pour me mettre en possession de mon emploi, je m'aperçus que la salle n'avait pas été balayée depuis longtemps. C'était un cloaque. La pousdière qui couvrait les bancs et les tables pouvait dispenser d'écrire sur le sable, comme on le fait dans quelques écoles ; le doigt des enfants y laissait des traces trop bien marquées pour qu'il fût besoin d'un autre procédé.

La veuve était assise dans un coin et tricotait, pendant que son flls essayait de se faire entendre. Des bourdonnements perpétuels attestaient le peu d'attention et d'obéiseance des enfants, qui ne voyaient en lui qu'un enfant comme eux. Personne ne se leva, je ne dis pas pour moi, mais pour le magistrat municipal qui m'accompagnait. Les tètes restèrent coiffées de leurs casquettes, et une sorte d'ébahissement, à la vue d'un nouveau visage, fut ]a seule expression sympathique que je pus surprendre sur toutes ces figures, dont l'éponge n'avait pas souvent approché.

C'était un samedi soir : mon installation s'était faite à la fin de la classe, et je ne devais réellement commencer l'exercice de mes fonctions que le lundi matin.

Aussitôt que le maire m'eut quitté, je courus me renfermer dans une petite chambre d'auberge, où je devais passer quelques jours, pour donner à la famille de l'ancien Instituteur le temps de faire son déménagement.

Quand je me vis seul, je levai les yeux et les mains au ciel, et, dans un premier mouvement de douleur, je versai des larmes abondantes. Je repassai dans mon esprit toutes les circonstances d'un si triste début, et je laissai tomber mes bras à mes côtés, comme un homme qui s'abandonne lui-même.

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I n'était pas le misérable étal du matériel qui me

^rJnait le plus, quoique je n'y fusse pas indîRérenl. l^Tais assez de fermelé pour me résigner à des privations

i pouvaient n'être gue passagères, et assez d'amour- EOpre pour être flatté d'essayer le bien avec de si pauvres iOyens de le faire. Mais ces visages froids ou ennemis, ce mécontentement des gens qui se croyaient dépouillés d'une propriété par ma nomination, cet élnignement que me laissaient apercevoir ceux même de qui je devais espérer l'assistance, voilà ce qui me navrait le cœur.

Je restai ainsi quelque temps plongé dans des réflexions bien pénibles. Un instant, je fus près de prendre un grand parti, de renoncer à ma carrière, de quitter sans bruit la commune où je recevais un lel accueil, et d'aller louer mes bras à un honnête ouvrier, pour goûter la sécurité, le bien-élre d'une obscure et commune obéissance.

Toul-â-coup, je m'indignai contre moi-même. Je m'accusai de lâcheté ; je souris de pitié à la vue de ma propre faiblesse. Mon bon génie avait repris le dessus.

Je tombai à genoux devant la chaise unique du réduit où ce combat se livrait en moi, et, la tête appuyée sur mes mains, je priai avec ferveur. mon jeune ami ! quel bienfait que la prière I comme elle verse un baume salutaire sur les plus cuisantes blessures I Lorsque je me relevai, il n'y avait plus de lutte ; mon cœur était changé.

Ëxamûons de sang-froid , me dis-je alors, les difficultés de la position qui m'est faite, et surtout n'allons pas les croire insolubles ; c'est la ressource des esprits faibles, de croire impossible ce qui n'est que malaisé. Sans nous dissimuler les mauvais eûtes, plaçons en regard les chances favorables, et n'oublions pas que, parmi ces chances, il y en a que la volonté seule peut créer.

B'abord, je ne suis pas ici comme un voyageur qui passe; je possède un titre; je suis chargé d'une i

par une autorité dont le droit n'est pas douteux. Voilà déjà un motif de confiance ; j'ai une position officielle à défendre, et je ne puis la perdre que si je démérite réellement. Encore cette mesure extrême ne serait-elle prise qu'après mûre réflexion, parce que l'existence de l'Instituteur en dépend et que l'instruction primaire est gouvernée avec une sage bienveillance.

Je sais bien que cette garantie ne suffirait pas. Si je n'ai pour moi que ma nomination et l'absence de fautes graves, je périrai plus lentement, mais je périrai tôt ou tard. Je serai miné au lieu d'être renversé, et moi-même, après avoii' tenu quelque temps, le front haut, devant le péril, je quitterai la partie; Je demanderai, j'implorerai la triste faveur de la quitter.

Aussi n'est-ce pas là tout ce que Je compte faire ; puisque j'ai affaire à des ennemis qui ne me connaissent pas, je veux qu'ils me connaissent sous des rapports assez avantageux pour que leurs préventions cèdent. Ils commenceront par résister; mais, à force de m'ingénier à leur rendre service, j'aurai peut-être le dernier avec eux.

Mon premier devoir, ce me semble, est une longue patience. Point de susceptibilité devant le mauvais vouloir; point de dépit manifesté en présence des petites taquineries locales. La douceur, l'égalité d'humeur finissent souvent par faire rougir les malveillants et les bourrus. Je supporterai beaucoup de choses dans les moments les plus difficiles, c'est-à-dire dans les premiers temps. J'en abrégerai la durée.

Pourtant, j'aurai soin de ma dignité, comme tout homme, quelque modeste que jsoit son titre, doit le faire. Il ne faut pas qu'on regarde la douceur comme une faiblesse, la conciliation comme une disposition à tout céder. Si j'ai le malheur d'être faible, l'aversion qu'on me témoigne déjà se compliquera de mépris; je serai perdu, et, ce qui est

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^ je serai justement perdu. Oui, je resterai digne, sans ;e, sans forfanterie. Je mériterai le respect par ma le, comme je tâcherai, par ma prévenance, de conquérir l'a fTec lion.

D'ailleurs, je ne connais pas encore moi-même cette population que je n'ai vue qu'à la surface. Pourquoi ne s'y cacherait-il pas quelques bonnes qualités? Suis-je bien assuré que personne, personne parmi ceux qui exercent ici de l'influence, ne voudra me venir en aide? Ne serais-je pas injuste envers la Providence, si je supposais à l'avance tant de méchants ? 11 est vrai que je n'ai pu faire encore aucun bien dans la commune ; mais, certes, je n'y ai causé aucun mal réel ; mes torts sont purement imaginaires, en ce qui regarde l'intérêt public. L'école est là, et ne périclite pas en passant des mains d'un jeune homme de dix-sept ans dans les miennes; je suis arrivé, précédé et muni de témoignages qui rassurent toutes les familles sur la moralité de ma conduite, et personne ne songe à me reprocher une instruction trop faible pour le centre où je suis envoyé. Qu'y tt-t-il donc? une famille dépossédée par la perte de son chef; je m'en afflige, quoique la veuve de celui que je remplace ait du bien au soleii ; et Je me propose de faciliter au jeune homme, si cela lui convient, l'achèvement de ses études. Qu'y a-lr-il encore ? une contrariété d'amour-propre, essuyée par des importants de village qui voudraient forcer la main à des pouvoirs dont ils dépendent. Qu'il se trouve seulement un homme raisonnable, dont la parole grave établisse les vrais principes, ils se tairont, honteux de leur opppsition passionnée , et, avec le temps , ils s'accoutumeront à moi.

Le courage m'a manqué en entrant dans une maison si mal dixlribuée, si mal tenue; dans une classe où il m'a semblé que les enfants ne recevaient rien, ni instruction, ni éducation. Mais une partie de ces inconvénients peut

être corrigée par moi-même. Puisque j'ai acquis, dans les fonctions d'adjoint, une première expérience, et que j'ai pris, sous une direction éclairée, l'habitude de ce qui est bien, qui m'empêche de le réaliser, lorsque j'ai la direction à mon tour ? On se dispense souvent de chercher les meilleurs moyens, en considérant les objets trop en masse. On ne voit alors que confusion et désordre, et, par paresse d'esprit, on néglige de porter la lumière dans ce chaos. Je diviserai les difficultés pour les vaincre. Ce qui ne dépendra pas de moi, c'est le mauvais état des constructions, l'insuffisance du mobilier de classe, des tableaux, des livres; encore parviendrai-je peut-être, si je plais davantage dans la suite, à rendre un peu moins âpre l'économie municipale. Mais il dépend bien de moi d'assainir mon école par le soin et la propreté, de donner aux enfants des manières plus douces et plus polies , de les accoutumer à l'ordre, au silence, à un commencement d'application. Eh 1 ne voilà-t-il pas tout un monde, et, lors même que je serais longtemps mal pour tout le reste, les progrès que je saurais obtenir en ce genre ne seraient-ils pas pour moi une source de consolations?

Allons! courage! et encore courage I entrons en campagne, armé de patience, d« dignité, de projets d'amélioration prudente I Que Dieu nous soit en aide, et qu'il nous accorde le concours des gens de bien I

Mes réflexions et mes résolutions avaient achevé de me calmer. Je m'apprêtai à dîner de bon appétit à une table plus que frugale. Gomme j'allais descendre, j'entendis un bruit de voix sous ma fenêtre. C'étaient les enfants qui venaient de quitter de l'école et qui s'en retournaient chez leurs parents. La conversation paraissait animée, et, comme les enfants ne connaissent guère le secret des confidences, ils envoyaient les leurs à tous les échos.

— Savez-vous, disait l'un, gros garçon de onze à douze

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ans, à la chevelure mal peignée, qui tenait sous son braa quelques livres sans couverture, retenus plutôt qu'attachés pai'un bout de ficelle; savez-vous que le nouveau maître D'à pas l'air bon? Comme il était aérieux quand il est venu à l'école avec monsieur le maire!,.. J'ai peur qu'il ne se laisse pas faire les bons tours que nous faisions à l'autre. Ah I mais il faudra voir 1

— Imbécile I reprenait un second, à peu près du même âge, dont les bas étaient roulés jusque sur ses talons; tu sais bien que l'autre faisait d'abord le méchant et que nous l'avons mis au pas. Est-ce que tu n'es plus un des bons à présent? Vas-tu faire le câlin et le chien couchant auprès de celui qui arrive 7

On ne répondit pas, mais j'entendis un hourra de tous les petits écoliers qui avaient fait cercle, et je vis pleuvoir une déluge de coups de poing que s'administraientlesdeux champions, aux grands éclats de rire de ceux qui passaient par là, et qui ne songeaient guère à les séparer.

D'un mouvement rapide, j'ouvris la fenêtre. J'étais plus ému qu'indigné. — Mes enfantsl m'écriai-je d'une voix retentissante, pour couvrir le brouhaha de la foule. Il se lit un silence, et je me hâtai de descendre pour prêcher la paix. Mais, quand je fus en bas, je ne trouvai plus personne. Le mot paternel dont je m'étais servi n'avait pas suffi pour me conquérir d'un coup les sympathies. On avait reconnu le nouveau maître, c'esl-à-dire, l'ennemi commun. Combattants et spectateurs, tous avaient déserté en un elin d'ceil.

Une heure auparavant, j'aurais été bien aflligé de eette petite aÛ'aire. J'aurais versé des larmes de regret sur ces habitudes d'enfants mal élevés, sur ces mœurs violentes, et sur ce ti-avers d'esprit qui taisait fuir des enfants devant le maître qui leur parlait en pÈre. Mais j'avais prié et réfléchi; j'étais fort contre les Épreuves ; je me contentai donc de

noter ce fait dans ma mémoire, et je me dis avec confiance : Pauvres enfants, si je peux vous faire tout le bien que je désire, vous changerez I

Je passai le reste de la journée à faire des plans, non pas d'enseignement, mais d'éducation morale. C'était là le plus pressé ; les questions de procédés, de distribution du travail, ne devaient venir que lorsque j'aurais préparé les cœurs. Du moins il me sufQsait d'abord de mettre un peu d'ordre dans les études, et je me sentais obligé d'établir avant tout, sur cette petite race indisciplinée, l'empire de la volonté et de l'affection.

Le lendemain, qui était dimanche, je me rendis à la messe paroissiale, et je n'affectai pas de me mettre en vue, ni d'attirer l'attention sur moi en aucune manière. D'abord, j'ariivais à peine dans le pays ; je n'avais pas encore dirigé la classe, et d'ailleurs je comprenais bien que la modestie devait être mon premier acte de prudence dans la lutte que j'entreprenais contre d'injustes préventions.

Je priai de nouveau avec ardeur, et je crois que Dieu agréa mon hommage, comme celui d'un cœur droit et sincère. Soit illusion, soit sainte confiance, il me sembla qu'au sortir de l'église je rencontrais des regards moins malveillants, et que j'excitais plus de curiosité que de déplaisir. Ce faible progrès, imaginaire peut-être, me fit du bien. Ma résolution s'en accrut, et j'attendis avec impatience le matin du jour suivant, pour affronter cette estrade qui me brûlait les pieds lorsque, la veille, j'essayais d'y monter.

Soyez attentif, mon bon ami, au récit que je vais vous faire. Les fonctions d'Instituteur ont partout et en tout temps plus de points communs que de différences sensibles. Tel bénit aujourd'hui les circonstances favorables dans lesquelles il est placé, qui peut demain, et sans qu'il y ait — de sa faute, se trouver dans la peine. Tel, au contraire,

Sl'B LA PROFESSION D'INSTITUTEUR. Si

ftt privé 'de tout moyen de succès, qui recevra peut-être bientôt toutes les chances heureuses de la main même de la Providence. Les lois ont beau changer, les règlements se modifier, les programmes se réduire ou s'accroître , le fond de rinslruclion primaire, avec ses devoirs et ses charges, avec ses dédommagements et ses douceurs, subsiste toujours.

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