‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 39 sur 41 · RETRAITE. — COUP D'ŒIL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

RETRAITE. — COUP D'ŒIL GÉNÉRAL

La profession d'Instituteur , mon cher ami , ne conduit pas à la fortune ; mais, avec des désirs bornés et une sage économie, il nous est possible de ménager quelques ressources à notre vieillesse. Et la vieillesse, ne nous le dissimulons pas , arrivera peut-être pour nous un peu plus tôt que pour beaucoup d'autres serviteurs de l'État. Trente ou quarante années d'un dévouement de toutes les minutes, d'un dévouement qui embrasse tant de détails , usent l'esprit avec le corps. Si les infirmités se joignent au progrès

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SUR LA PROFESSION h'instituteub. 411

[e rSge, le terme naturel de nos fonctions est encore avancff il faut prévoir toutes ces chances et ne pas se laisser su( prendre par elles. Tant que noua nous sentons actifs, valide que nous conservons une mémoire 'présente, des organi dociles; tant que nous agissons dans la plénitude de ni facultés, ou que nous n'éprouvons du Kioins que faiblemei les atteintes de la vieillesse, restons à la tête de notre écol^ nos cheveux blancs ne donnent que plus d'autorité à q( leçons. Mais dès que, malgré nous la discipline s'alîaîb] le travail languit ou perd sa régularité première, dès qi nous baissons d'une manière sensible, et que nous en avoi conscience, songeons au repos, mon ami; laissons à de pli jeunes, à de plus énergiques, une charge devenue tro lourde pour nos épaules ; ayons présent l'intérêt des famille et montrons-nous, jusqu'à la fin , hommes de scrupule i d'honneur.

Telle a été maloi.Lejouroù j'ai reconnu que mes foro trahissaient mon courage, je suis descendu de mon eslrat pour n'y plus remonter. Je me suis retiré, avec la compaga de ma vie, avec nos enfanta, dans une maisonnette hï modeste, mais qui est à moi. Je laboure mon petit cham| aidé par mon fils, qui vous succédera, je l'espère, à l'Ée normale, et qui est impatient de suivre les traditions pal nelles. Jelisde bons livres, non pas sans lunettes, vraimea mais jusqu'ici sans fatigue; je repasse avec bonheur li souvenirs de ma carrière obscure et paisible, et je tâche t me préparer, en chrélien fidèle, à cette heure de la ma qui est la première heure de l'immortalité.

C'est de là, cher ami, que je vous adresse encore cet dernière épître. Combien j'aimerais à pouvoir vous suiv) quelque temps de l'œil dans votre début, et à voir réali» par vous les rêves de mon zèle, avec plus de succès enco; qu'il ne m'a été donné le faire i

Pourquoi ne deviendriei-vous pas un Instituteur modèle

qui vous empêcherait d'accomplir Toracle de mon amitié ?

Vous avez la vocation , cette qualité qui est la première d*un bon maître, et sans laquelle tous ses efforts n'aboutiraient qu'à rimpuissance et à Tennui.

Vous aimez Tenfance , et vous n'êtes effrayé ni de ses défauts, ni de la lenteur de ses progrès. Vous êtes habitué à vous respecter vous-même, force immense, condition nécessaire pour assurer le succès d'une mission toute morale.

De solides études vous ont préparé, une habitude précoce de la pratique vous a rendu propre à transmettre, par l'ehseignement, les connaissances usuelles qui importent aux enfants du peuple.

Des maîtres vertueux ont formé votre jeunesse, vous ont ouvert les richesses de leur expérience , et vous ont appris tout ce qui touche ces deux grandes branches unies sur le même tronc : l'éducation du cœur, l'instruction de l'esprit.

Vous êtes sincèrement religieux , et vous ne doutez pas que la religion ne soit la garantie de la morale, que la foi ne donne aux œuvres leur caractère de pureté et de grandeur.

Votre fermeté naturelle, accompagnée d'une modeste défiance de vous-même , promet un mahitien raisonnable de la discipline, dont cependant vous ne voudrez jamais forcer le ressort.

Après la religion et la conscience, vous ne connaissez rien de plus respectable que l'autorité ; l'autorité de la loi d'abord, puis celle des magistrats de tout ordre qui en assurent l'exécution.

L'égalité de votre humeur, la modération de votre esprit, vous préserveront des dépits et des découragements puérils qui entravent souvent un jeune homme à l'entrée de sa carrière, et qui le livrent à des chimères sans nom et sans

Sun LA PROFESSION D'INSTITIÎTEUB.

but, Vons avez du jugement, et votre, imagination est n glÉe. Vous êtes bien décidé à remplir votre tâche, si airer, comme un Étourdi ou comme un cerveau malat précisément ce que vous ne pouvez avoir.

Sans négliger les calculs de la prudence humaine , v6^ placerez toujours au premier rang les vues nobles et dS sintéresséea. Vouane dédaignerez pas les bonnes manière ce signe visible de rélévation des idées et des beureusfl dispositions du cœur.

Naturellement ami de l'ordre, vous en porterez ment dans votre vie privée , dans la tenue de votre écol^ dans les détails de votre enseignement. Vous voua souvf nez que vous avez bien retenu ce qu'on vous apprenait p« de bonnes méthodes, et vous ne comprendriez ] pour vos élèves que pour vous-même un travail abandonn

au hasard.

Esprit conciliant, vous ne vous mêlerez point aux petites animoaités locales ; vous observerez une neutralité sage entre les rivalités ; vous ramènerez par la patience et la douceur ceux qui vous auraient refusé d'abord leur sympathie.

Si vous êtes contrarié par des difficultés imprévues, vous ne chercherez pas à les trancher brusquement; c'est un procédé qui ne réussit guère aux Instituteurs ; vous les dénouerez d'une manière grave et pacifique. Les têtes les plua échauffées se calmeront, si vous évitez sagement de les irriter, et si vous attendez beaucoup du temps.

Les gens susceptibles forment une classe nombreuse. Vous aurez à vous faire pardonner votre jeunesse , votre nouveauté, vos connaissances, voire méthode. Songez bien que , même en sacrifiant beaucoup à la prudence , vous heurterez des idées reçues, des préventions, des préjugés. Soyez plus adroit que vos adversaires, et que votre adresse consiste à faire loyalemenl et patiemment votre devoir.

n y a nn langage qui va au cœur des enfants. Vous le chercherez et vous le rencontrerez sans peine. Le meilleur enseignement serait mal donnée s'il ne Tétait avec ces paroles qui commandent Tattention, et qui font aimer la leçon et le maître tout ensemble.

Vous ne vous croirez pas quitte, lorsque vos élèves seront sortis de la classe ; votre sollicitude d'ami et de père les suivra au dehors, et s'informera de ce qu'ils deviennent lorsqu'ils ne sont pas sous vos yeux ; mais vous vous instruirez de ces détails sans afiTecter de les recueillir, et vos écoliers reconnaîtront en vous un maître sensible à tout ce qui les touche, non un surveillant chagrin et importun.

Éloigné de toute faiblesse, vous n'hésiterez pas à punir quand la conscience vous dira d'être sévère. Vous serez bien plus heureux de récompenser, et, grâce à l'exactitude de votre discipline, l'ascendant moral remplacera plus de la moitié des châtiments, tandis que le nombre des récompenses s'accroîtra sans rien perdre de sa valeur. Vous savez qu'il n'y a pas de petits moyens quand il s'agit d'encourager l'enfance, et qu'un excellent maître tire parti des plus simples , comme les plus magnifiques échouent entre les mains d'un maître inintelligent.

Quoique chargé de distribuer l'instruction à un assez grand nombre d'enfants réunis, vous vous ferez une loi d'étudier le caractère de chacun , afin d'approprier à chacun les conseils, les injonctions les plus efficaces. Le maître habile , expérimenté , ne néglige pas l'ensemble , mais ne sacrifie pas les détails ; il est juste envers tous, mais il s'accommode aux faiblesses particulières ; il a , comme le bon médecin, des remèdes divers, selon la diff'érence des humeurs.

Vous, mon ami, qui devrez à un jugement sain vos meilleures inspirations, vous cultiverez avec amour dans vos enfants cette faculté modeste et supérieure qui suffît aux

BCH LA PBOFESSIOK d'iNSTITOTEUB.

grands embarras comme aux petites difficultés de la vie â le jugement, la reflexion séFieflse, le bon sens. Vous nm vous bornerez pas à leur en donner tristement le préceptes ils en sentiront l'esprit dans toiltes vos relations avi Vous n'userez, dans votre enseignement, que des abstracr lions indispensables ; tout y sera clair et positif. Les éludes que vous Ferez en particulier tendront au même but pra4 tique, vous y éviterez tout ce qui amuse stérilement l'imaS gination , pour vous attacher aux choses solides, subatan^ tietles. Tout natureHement vous porterez à l'école 1^ habitudes d'esprit que vous aurez prises en travaillaut.

Soumis , dans votre méthode , aux décisions el ai férences de l'autorité , vous n'abdiquerez pas le droit d rendre celte méthode plus fructueuse en y mêlant votflj action personnelle. Nul ne vous condamnerait à exécutM comme une pure machine des procédés dont les moindre détails seraient prévus. Toujours prêt à voua amender, 4 rectifier vos vues, d'api-èa les ordres de vos surveilianâ légitimes, vous garderez cependant celte initiative raisoBfi nable qui donne du courage aux maîtres de quelque valeurî Instruit des prescriptions de la loi el des règlements, voOi ne vous en écarterez jamais volontairement, et vou terez par là qu'un oubli accidentel vous soit pardonné.

Comme vous aimerez vos fondions, ce n'est pas légère ment que vous accepterez des missions qui réclameront uhA partie de votre temps. Vous ne voudrez rempUr que cellaf qui, en augmentant la dignité de votre position, vous laig^ seront tout le loisir nécessaire pour soigner consciencieuse ment vos élèves.

Enfin, si un avancement non sollicité vient vous enleveg un jour à votre modeste résidence, vous vous en montrere digne par de nouvelles rétlexions, par de nouvelles études^ et vous mériterez la première des récompenses , l'estime efl la louange des gens de bien.

Puis , lorsque vous arriverez , comme moi , au terme de votre carrière, et que vous jouirez, dans la retraite, d'un repos dignement acquis , vous trouverez sur votre route, mon ami, quelque jeune homme bon et studieux, désireux, lui aussi , de consacrer sa vie à notre profession commune. Vous l'instruirez par vos conseils et par votre vieille expérience, comme j'essaie de le faire aujourd'hui.

Fin,

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