RÉCOMPENSES OBTENUES PAR L^INSTITUTEUR
Respirons, mon ami, dans une atmosphère plus pure, et parlons à notre aise d'un sujet qui ne peut exciter que d'agréables émotions.
C'est beaucoup, c'est tout pour certaines natures d'élite, que la satisfaction intérieure, le témoignage favorable de la conscience. Sentir qu'on a fait son devoir devant Dieu et devant les hommes, qu'on a employé toutes ses forces intellectuelles et morales à servir les familles en élevant bien les enfants, à servir la société en préparant des familles chrétiennes et éclairées, voilà pour l'Instituteur homme de bien une récompense qui ne dépend ni des caprices du hasard, ni des décisions bienveillantes de Tautorité.
Mais il faut faire la part de Thumanité, surtout dans ce qu'elle a d'honorable. Le maître le plus consciencieux sera flatté d'une marque publique d'estime ; il y verra aussi une rémunération morale, puisqu'elle donne de la force aux bons exemples, et qu'elle en étend l'influence ; il la recevra avec gratitude , comme un témoignage de sympathie venant de ses semblables, comme un signe de l'approbation toujours précieuse de ses supérieurs.
Les récompenses auxquelles peut prétendre le bon Instituteur sont de cinq espèces. Suivons-les dans leur gradation naturelle.
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11 y en a une qu'il recevra fréquemment, et qui ne set jamais refusée à sou mérite par ceux qui visiteront l'écolf Ce sont les éloges sincères, réfléchis, d'autant plus flatteui qu'ils viendront des hommes dont l'impartialité doit alU presque jusqu'à la déflance, tant une indulgence irréflécM pourrait causer de mal 1 L'Inspecteur primaire qui loue 1) maître en face de ses élèves a dû mesurer toute la porté de ses paroles, et le maître peut être fier de celte justice qui lui est rendue par un juge si compétent.
La munificence du Gouvernement ou des Conseils génê raux pourra quoiquefois créer des espèces de primes e faveur des meilleurs Instituteurs. Une certaine somj d'argent sera répartie, sur l'avis des Conseils académique! entre ceux qui sont notés avec avantage. L'importance di chilire sera peu de chose en ce cas, parce qu'il s'agit moi de venir en aide à des positions gênées, que d'attrihné aux bons maitres quelques médailles, sous la forme utile i pratique des pièces de cinq francs. Au fond, la penst d'une gratification n'est pas étrangère à l'établissement d ces primes, et, lorsqu'elles tombent sur une famille noi breuse, elles ont bien leur intérêt matériel ; mais uu maitï dont l'esprit est élevé y voit surtout l'hontîeur qui s'y n tache, et conserve avec bonheur la lettre officielle qui '. lui annonce, titre glorieux qui survit à l'emploi de l'argeâ qu'on lui a compté.
Cependant, cette faveur n'est pas comparable aux tinclions enviées par tous les Instituteurs dignes de ce nom aux mentions honorables, aux médailles de bronze, ai médailles d'argent, marque ineffaçable de l'estime que m chefs ont conçue pour nous, titres que l'Étal ne dédaigi pas d'assigner aux humbles maitres de l'enrance.
Ces mentions sont pour eux des lettres de noblesse ; c médailles sont des armoiries qui perpétuent dans leurs f milles comme un blason populaire. 11 n'y a pas d'Instîti
leur, honoré de ces distinctions suprêmes, qni ne fasse encadrer l'arrêt du Ministre et qui ne le suspende à sa muraille nue. Il n'y en a pas qui ne serre contre son cœur, qui ne montre avec attendrissement à ses parents, à ses amis, la médaille frappée à la Monnaie de France, où est inscrit son nom, avec une devise noble et grave. Heureux le père qui peut laisser à ses enfants ce monument de famille I Heureux le maître qui voit couronner ses vertus et son zèle de ce touchant hommage, et qui reparait au milieu de ses chers élèves, aussi modeste que la veille, mais avec un titre d'honneur qui accroît leur respect et son dévouement I
Je suis, mon ami, un des plus indignes entre ceux qui ont obtenu de si flatteuses récompenses, et j'en reporte tout l'honneur à la Providence qui m'a protégé et soutenu. Je ne me suis jamais fait illusion en les recevant, et je n'en étais que plus attentif à redoubler d'efforts pour justifier mon bonheur. Mais, je puis dire au moins que j'ai dû à ces distinctions, après le témoignage intime de ma conscience, les jouissances les plus pures de ma vie, et qu'elles ont augmenté en moi, avec le sentiment de mes devoirs, l'amour de la profession que j'avais choisie.
Lorsque je reçus la nouvelle qu'une mention honorable m'était accordée, j'étais Instituteur depuis douze ans. On m'avait souvent donné des éloges, qui suffisaient amplement à mon ambition, et j'étais loin de croire que je fusse devenu digne d'une plus haute récompense. L'Inspecteur primaire qui l'avait demandée pour moi, se rendit à mon école accompagné des membres du Comité local, et tenant à la main la bienheureuse décision ministérielle. Il la lut solennellement devant mes élèves réunis, et me la remit en me félicitant. Les enfants, qui aimaient leur maître, auraient bien voulu applaudir après cette lecture, mais les habitudes d'ordre que je leur avais données ne permet-
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taient aucune manifestation bruyante ; ils se contentèrent de me témoigner leur joie par l'épanouissement de leur visage et par la vivacité de leurs regards. Pour moi, j'étais ému jusqu'aux larmes, et cette petite scène ne s'est jamais effacée de mon souvenir.
L'année suivante, je fus plus heureux encore ; décidément la roue de fortune tournait pour moi. J'obtins une médaille de bronze. Le Recteur qui faisait une tournée d'inspection crut devoir dévier un peu de sa route pour venir, en personne, récompenser un pauvre Instituteur. Rien ne doit échapper aux fonctionnaires supérieurs de l'instruction, et ils font plus de bien en paraissant de temps à autre dans les écoles, en se laissant connaître, en disant eux-mêmes de bonnes paroles à ceux qui le méritent, qu'en rédigeant dans leur cabinet ane longue it froide correspondance. Leur présence, leur action personnelle, sont le moyen capital, le levier par excellence de leur administration.
Le Recteur avait pris en passant le Sous-Préfet, président du Comité d'arrondissement , qui , en même temps, venait installer un nouveau maire dans ma commune. Celait un jeune homme de cœur et de sens, qui s'intéressait vivement au progrès de l'instruction primaire , et qui ne négligeait aucune occasion d'y concourir. Lorsque les enfants de ma classe virent paraître sur le seuil la palme d'argent du Recteur et i'babit brodé du Sous-Préfet , ils me regardèrent avec admiralion; je leur parus sans doute grandi d'une coudée. Le Recteur, dans une allocution courte, mais chaleureuse, parla au cœur des élèves et à celui du maître ; il me complimenta, mais sans exagérer les éloges ; il mêla de graves conseils à la louange, et il recommanda à mes écoliers de redoubler de zèle et d'obéissance, pour se montrer dignes d'avoir un si bon maître. Je ne sais si vous me croirez, mon ami, mais je vous assure que j'étais bien embarrassé de mon triomphe; et que, malgré ma joie et mare-
connaissance, j'aurais voulu abréger la fête. J'étais troublé jusqu'à éprouver de l'incertitude, et je me tâtais pour savoir si j'étais le jouet d'un rêve ou si je tenais l'heureuse réalité.
Cependant, lorsque je fus bien réveillé, et que je me trouvai en possession de la médaille, je sentis croître mon énergie ; je formai le dessin de reconnaître la faveur dont j'étais l'objet par un dévouement sans bornes, et d'améliorer sans cesse ma direction morale et mes procédés d'enseignement.
Un an plus tard, je reçus la plus brillante des récompenses de ce genre. Une lettre partie du bureau de l'Académie m'appela au chef-lieu. Le Préfet, sur la prière du Recteur, avait bien voulu proclamer cette année les distinctions accordées aux meilleurs instituteurs de son département et distribuer les médailles. La première médaille d'argent m'était décernée. Mes compagnons d'honneur et de succès se réunirent, avec moi, dans un des salons de la préfecture, préparé courtoisement pour nous recevoir. Je n'oublierai jamais les paroles bienveillantes, la cordialité, la haute raison du magistrat qui nous faisait cette faveur inespérée. Sa conversation, car il ne nous adressa pas de discours apprêté et solennel, nous remplit de feu pour le bien, et renouvela en nous la jeunesse et la force. Nous partîmes plus décidés que jamais à concourir, dans la mesure modeste de notre emploi, à la prospérité de l'éducation nationale et à la grandeur morale de notre Patrie.
Depuis ce temps, j'ai obtenu ce qu'on nomme des rappels de médailles, c'est-à-dire que, ne pouvant plus recevoir la récompense déjà accordée, j'étais signalé comme un Instituteur resté digne de cette récompense. Vous avez vu briller, aux deux angles de la cheminée, mes deux médailles de bronze et d'argent ; je vous ai fait lire les différentes décisions dont se compose mon petit trésor honorifique. J'ai lu dans vos yeux l'émulation, la vocation généreuse qui vous
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feront égaler, et je l'espère , surpasser un jour \otre vieil
La toi nouvelle vous permet encore d'aspirer à des distinctions d'une autre espèce. Après quinze ans de services, vous pouvez être nommé officier (tacadémw; cinq ans plus tard , vous pouvez aspirer au titre d'officier de rinslructton publique. Ces titres, réservés juaau'alors aux degrés supérieurs de renseignement, sont maintenant accessibles aux simples Instituteurs primaires. Le législateur a pensé que leur obscur dévouement ne devait pas être le moins honoré. Dételles nominations seront assez rares, peut-être; mais il suffit qu'elles soient possibles, pour que l'instruction primaire en reçoive tout entière une sorte de reflet glorieux.
Et comment oublierais-je la baute récompense qui, dans ces dernières années , a été^iius d'une fois accordée à des Instituteurs hors ligne , la croix d'bonneur ? une telle distinction, rare et suprême, est un témoignage si éclatant que nul ne peut se la proposer comme le but auquel on aspire. Celui qui l'obtient doit être encore plus sensible à la reconnaissance que touché de son bonheur.
Enfin, une liste d'avancement est dressée, chaque année, en Conseil académique. C'est déjà une distinction trèshonorable que d'y être porté; et plus tard cette distinction peut entraîner un avantage palpable , en désignant l'Instituteur pour un poste plus fructueux.
Néanmoins, mon ami, et c'est par là que je terminerai mes conseils, votre devoir est d'attendre et non de provoquer les récompenses. Ayez toujours présentes à la mémoire ces paroles d'un ministre vigilant (1) qui , à propos de la liste d'avancement, disait aux Recteurs, dans sa circulaire du 24 décembre 1850 :
410 tBTTRES.
« Il faut que rînscription sur celte liste soit déjà par elle-même une première récompense décernée aux bons Instituteurs , mais elle ne doit pas être sollicitée par eux. Invitez le Conseil académique à en écarter ceux qui prétendraient s'y faire placer par d'autres moyens que par l'accomplissement le plus exact et le plus consciencieux de leurs devoirs, et à y placer ceux qui leur seront signalés comme dignes de ce témoignage d'estime par MM. les Inspecteurs d'arrondissement et les délégués cantonaux. Les Instituteurs apprendront ainsi, non-seulement que la modestie et la résignation ne sont pas des causes d'oubli, mais encore que ces qualités si rares sont appréciées à leur juste valeur et qu'elles constituent déjà à leur égard un préjugé iavorable. Ainsi s'établira parmi ces fonctionnaires une utile émulation, dont on doft favoriser le développement avec autant de soin, qu'on doit résister aux obsessions de ces esprits inquiets et remuants qui cherchent constamment dans de nouvelles voies une situation plus en rapport avec l'importance personnelle qu'ils se supposent. »