AUX ZOOLOGISTES
L'association des races noire et blanche n'est pas seulement une question morale et politique; c'est aussi, et avant tout, une question zoologique ; en prenant le mot de zoologie dans son acception véritable, et
la plus élevée, de science de la vie. Car les rapports moraux et politiques des deux races ne sont évidemment qu'une conséquence des rapports naturels d'organisation qui les lient l'une à l'autre ; une conséquence de la fonction particulière que remplit chacune d'elles dans la vie d'ensemble des races humaines.
C'est à ee point de vue qu'appartient la pensée principale des Lettres suivantes sur la race noire et la race blanche; pensée essentiellement zoologique et dont les observations morales et politiques, contenues dans ces mêmes Lettres , ne sont que le développement et la vérification. Peut-être, cependant, cette pensée fondamentale ne s'y trouve-t-elle pas mise suffisamment en évidence, et je sens le besoin de la présenter ici d'une manière spéciale à l'attention des hommes de science auxquels je m'adresse plus particulièrement.
Il y a environ deux cents ans que , par suite des progrès de l'esprit scientifique,
les philosophes et les historiens ont commencé à considérer I'Histoire, ou, pourme servir d une expression plus positive , la VIE DE l'espèce humaine , comme soumise dans son développement à des lois régulières, et comme suivant une marche analogue à celle que présente la \ie de l'individu humain , et , en général , la vie des êtres organisés. En France, Pascal et Bossuet d'abord , puis à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci ^ Turgot, Condorcet et Saint-Simon ; en Allemagne, l'école philosophique moderne tout entière, ont adopté et développé cette conception.
Et tandis que les philosophes tendaient ainsi à transformer l'histoire en zoologie , les zoologistes , de leur côté , abordant la question des races, cherchaient à expliquer la destinée des peuples par les caractères primitifs de leur organisation , et préparaient, en sens inverse des philosophes, l'alliance de la zoologie avec l'histoire.
Cependant cette élaboration ne pouvait
être féconde qu'à la condition qu'on appliquât la conception nouvelle dans toute son étendue et dans toute sa rigueur. Puisqu'on prétendait bannir de l'histoire les idées de hasard , et les interprétations mystiques , il fallait, pour n'être pas inconséquent avec soi-même , y introduire les conditions non point d'une vie imaginaire, mais de la \ie réelle des êtres organisés.
C'est ce que l'on n'a pas fait. On a comparé, il est vrai, le développement de l'espèce humaine à celui d'un iNDivmu , mais d'une sorte d'individu abstrait et fictifs sans analogie avec le type réel des êtres organisés. Chez tous ces êtres, en effet, sans aucune exception , nous voyons chaque individu lié à certains autres par des rapports de sexe et de filiation qui lui donnent un caractère particulier. Tout individu est MALE ou FEMELLE, et succcssivement fils et PÈRE. Ce n'est que par l'existence et le développement de ces rapports que l'espèce et l'individu lui-même peuvent subsister.
La vie réelle^ la \ie suffisante^ si je puis me servir de ce mot, ce n'est pas la vie de TiNDiviDu, c'est la vie de la famille. Ainsi, pour appliquer utilement à l'histoire les formules zoologiques, il fallait chercher à retrouver dans le développement de l'espèce humaine , non point une vie d'iNDiviDU , mais une vie de famille; il fallait dire qui, dans cette famille , est le mâle , et qui la femelle, qui la génération ancienne, et
qui la GÉNÉRATION NOUVELLE.
Telle est la pensée qui m'a dirigé dans la détermination des rapports de la race blanche avec la race noire, et de toutes les deux avec la race mulâtre, issue de leur concours. J'ai appliqué respectivement à ces races les caractères zoologiques de sexe et de filiation.
Il est clair d'ailleurs que la considération de ces caractères qui fournit un élément nouveau à l'histoire et à la zoologie, peut aussi devenir une nouvelle base d'appréciation des rapports moraux, politi
— coques et religieux, qui existent ou doivent exister entre les races et même entre les individus.
Gustave d'Eichthal.
20 Juillet 183a.