‹ Lettres sur la race noire et la race blancheChapitre 6 sur 6 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

A ISMATÏ. URBAIN, A AI.GSR.

Paris, 25 avril 1^8.

Votre lettre du 6 avril, mon cher ami, me prouve que nous nous entendons bien sur cette grande question du rapport des blancs et des noirs, et cet accord est déjà à mes yeux une forte probabilité que nous ne nous trompons pas. Mais voici un autre témoignage, inspiré par un sentiment différent du nôtre , par un sentiment tout

politique^ et qui cependant est une précieuse confirmation de notre pensée.

Dans son voyage en Amérique , Micliel Chevalier a été vivement frappé de la position réciproque des deux races blanche et noire. Il eût été difficile qu'il en fût autrement, puisque la population noire et métis des deux Amériques s'élève aujourd'hui à plus de dix millions, dont près de quatre millions dans l'Amérique du nord et les Antilles, et que l'existence de l'état libre de Saint-Domingue, l'émancipation des noirs aux colonies anglaises, et la lutte des abolitionistes et non-abolitionistes aux États-Unis, sont, en réalité, les faits les plus importants qui s'accomplissent aujourd'hui dans le Nouveau-Monde.

Michel a consigné le résultat de ses observations dans une lettre fort remarquable, insérée au journal des Débats du 27 février dernier.

Tout ce qu'il a vu des rapports des deux races dans les colonies anglaises et aux États-Unis l'a conduit à une conviction bien arrêtée, qu'il n'y avait de terme possible à la lutte actuelle que par une séparation complète des deux races. Toutefois ce qu'il a vu à File de Cuba lui a inspiré une pensée différente. « Sous le rapport de l'esclavage, dit- « il , la situation de l'île de Cuba est tout autre « que celle des Antilles anglaises et françaises. »

En effets aux Antilles^ sur cent individus^ neuf seulement sont blancs. A Tile de Cuba sur 700^000 habitants^ 45 O/q appartiennent à la race blanche^ ^ 5 O/o sont des noirs ou gens de couleur libres , et 40 O/o sont des esclaves. Dans Tarchipel des grandes et petites Antilles, tout le travail agricole est fait par des noirs; ici une foule de petits cultivateurs blfiufics travaillent de leurs mains la terre. — Puis vient Ténumération des droits que la loi espagnole accorde au nègre esclave. Ainsi, moyennant un prix fixé par le magistrat , il peut exiger d'être vendu à un nouveau maître. L'esclave qui a payé une portion de sa valeur, un quart par exemple, devient de fait libre de sa personne, sous la seule condition de payer à ses maîtres une redevance journalière sur ce qui reste dû. L'esclave cruellement maltraité acquiert par là même son affranchissement (ce qui est une loi du Pentateuque). « Enfin les mœurs étant au moins au niveau des lois , beaucoup d'affranchis- , sements sont octroyés par les maîtres. Le régime de l'île n'est pas moins libéral à l'égard des noirs et des gens de couleur libres. Malgré l'existence d'une noblesse parmi les blancs , la ligne de démarcation entre les races est bien moins tranchée qu'aux États-Unis, où il n'y a pas de noblesse. La barrière qui séparé lés gens de couleur des blancs .

n'est pas d'ailleurs infranchissable. Une goutte de sang noir n'est pas une tache indélébile que le temps même soit impuissant à détruire. On peut être blancM,et acquérir le Don par décret royal ; on le peut par arrêt de justice. En général toutes les classes, sans distinction de couleur, vivent en bonne intelligence. Le plus humble noir, esclave ou non , arrête un Espagnol dans la rue pour allumer son cigare à celui du blanc. Les colons isolés ne connaissent point les frayeurs qui troublent le sommeil du planteur de la Louisiane. Les esclaves sont soumis , et les dasses libres , si nombreuses qu'elles soient , ne paraissent avoir aucun projet de révolte.

« Dans un pareil état de choses, les lois, les règlements et les usages de l'Ile de Cuba méritent, non moins que la chanceuse expérience des colonies anglaises, de fixer l'attention du gouvernement français. — Dieu me garde de dire qu'il faille songer à maintenir l'esclavage ! — Pour nos colonies , comme pour le continent américain , ou pour les colonies anglaises , la question ne peut plus être de savoir si l'esclavage doit ou non être maintenu, là où le blanc et le noir doivent continuer à vivre ensemble. Jt ne peut s'agir que des nouveaux rapports à étaàlir entre Us deux races. Mais à cet égard, Cuba, où l'esclavage existe

nominalement dans sa plénitude, peut fournir d'aussi utiles enseignements que la Jamaïque, où il n'y a plus que des apprentis. Dans les colonies anglaises on parle beaucoup de liberté. Dans les colonies espagnoles on n'en prononce pas le nom, mais on en fait . »

Quelle est cependant Torigine de cette position tout exceptionnelle de la race noire dans Tîle de Cuba, position présentée avec raison aux étati^ enropéens comme un modèle à suivre, et qui est aussi, sans aucun doute, une des principales causes de la merveilleuse prospérité de cette colonie? Voici à ce sujet les réflexions de Chevalier.

« L'Espagnol, dit-il, a reçu du ciel le don de maintenir son autorité une fois assise sur la race noire ou la race rouge , autrement que par la seule terreur. Il pratique avec ses inférieurs de tout étage cette familiarité qui n'exclut ni l'obéissance ni le respect, et qui est absolument inconnue à l'Anglais et à l'Américain, même au coin du foyer domestique , à l'égard de leur femme ou de leur fils , qualité précieuse que les Espagnols ont reçue des Maures avec une partie du sang qui coule dans leurs veines. Sov^s la tente de l'Arabe, l'esclave a été de tout temps membre de la famille . Cette FAMILIARITÉ est la charte de la vie patriartaie, »

Ainsi c'est aux Arabes et par conséquent à Tislamisme^ ou, ce qui est la même chose, aux doctrines patriarcales de la Bible, que Chevalier attribue la bonne nature des rapports entre blancs et noirs, à Tile de Cuba. Par Tobservation des faits en Amérique, il arrive donc aux mêmes conclusions que nous avait suggérées la connaissance de Tislamisme et de son influence sur Tétat des peuples noirs de l'Afrique ou des individus vivant en esclavage dans les contrées musulmanes. . .*

Les peuples qui, comme les Anglais, sont demeurés fidèles à la rigueur des principes chrétiens, ont pu abolir à la fois, à l'égard des blancs l^domesticitéet l'e8ctavage\ parce que le blanc est susceptible d'indépendance personnelle, mais ils se sont trouvés dans l'impossibilité d'appliquer leur principe religieux aux noirs, parce que ceux-ci sont par essence des êtres domestiquas , des êtres de famille, des famuli, pour me servir du vieux mot latin. Obligés de maintenir à l'égard des noirs un régime de servitude, contraire à leurs dogmes religieux d'égalité, ils ont cherché à se justifier à leurs propres yeux, en regardant leurs serviteurs noirs, non plus comme des hommes, mais comme des êtres voisins de la brute, et ils les ont traités comme tels. Ainsi la

réhabilitation des noirs dans les colonies suppose une révolution dans les opinions religieuses des blancs. Elle exige un appçl aux souvenirs du patriarcat biblique , ou aux doctribes vivantes de rislamisme , à ce que Chevalier appelle très-heureusement la charte delà vie patriarcale.

Aujourd'hui, après Tinsurrection de Haïti, et le bill d'affranchissement des noirs des colonies anglaises , on se trouve dans cette singulière situation que le maintien de l'esclavage est impossible , et que cependant l'émancipation pure et simple n'est qu'une mesure déplorable. Le maintien de l'esclavage conduirait infailliblement à une répétition des scènes sanglantes de Saint-Domingue , et l'émancipation ne saurait non plus produire autre chose que de tristes copies de la république haïtienne, elle-même humble copie d'organisation européenne, et qui me paraît être bien plus un hommage rendu par les noirs à la mode constitutionnelle du siècle, qu'un résultat, spontané des mœurs et du génie de la race. Dans unepareille situation, l'idée de Chevalierétaitdonc fort heureuse, d'appeler l'attention des hommes d'état sur les institutions de l'île de Cuba et sur son régime patriarcal qui seuls ont pu jusqu'ici amener quelquechose de semblable à une association

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entre les noirs et les blancs. Toutefois je doute qu'il soit compris.

Avant de terminer, j'ai besoin d'ajouter quelques mots au sujet de la race mulâtre.

« Entre les noirs et les blancs, dit Chevalier, il y a une transition naturelle par degrés insensibles... C'est elle qui est établie parle fait même des mulâtres et des gens de couleur. Sous ce rapport le mélange est inextricable. *

Vous me dites vous-même dans votre dernière lettre: « Peut-être votre pensée de l'union des deux races se réalisera-t-elle d'abord par les races de couleur, qui sont physiquement plus belles; intellectuellement mieux organisées , et qui me paraissent moralement appelées à une destinée plus grande que les noirs. Les premières unions régulières auront lieu, je crois, entre les blancs et les enfants des nuits, entré les blancs et lés mulâtres, plutôt qu'entre les blancs et les noirs euxmêmes. »

Je suis bien persuadé en effet que l'union entre la race blanche et la race noire sera rendue plus intime par l'intervention des mulâtres. Cependant ce n'est pas seulement parce que les mulâtres sont une transition d'une race à Tautre , et réunissent en eux les caractères combinés de

Tune et de l'autre; c'est bien plutôt parce qu'ils sont les ENFANTS DE l'cne ET DE l' AUTRE, et doivent incessamment se trouver rattachés à Tune et à Tautre par les liens réciproques d'un amour paternel et d'un amour filial. Vous-même, Ismayl, les nommez, il est vrai, les enfants des noirs; mais comment avez-vous pu oublier qu'ils sont aus^i les enfants des blancs!... Tant il est difficile d'échapper à l'empire des préjugés consacrés par l'oppression !

Je vous écrivais en commençant ma lettre du A 9 mars : « le noir, c'est la race femme » , et vous m'avez répondu : J'adopte votre formule; car elle me parait bien résumer les rapports de la race blanche et de la race noire. » Et cependant nous n'avions en vue, vous et moi, en écrivant ces mots, que les différences typiques qui distinguent les deux races. Ce n'était pas assez. On n'a pas droit de prononcer qu'il y a entre deux individus relation de mâle à femelle, à moins qu'ils ne constituent un couple, c'est-à-dire qu'ils ne puissent s'unir, et que leur union ne puisse donner naissance à un nouvel individu. Mais cette condition est remplie pour ce qui regarde les rapports de la race blanche et de la race noire. Les deux races se sont accouplées, I'homme blanc avec la femme N.OIRE, et la race mulâtre est née de cette union.

Ceci est^ ce me semble^ une démonstration catégorique de notre formule, et j'avoue que je ne conçois pas qu'on en puisse réclamer, et encore moins imaginer une autre .

Mais cette race mulâtre elle-même , humanité nouvelle encore au berceau, quel avenir lui est réservé? Que vont être ses rapports avec Tancienne humanité, avec son père et sa mère? Va-t-elle se les assimiler et s'approprier leur vie comme l'enfant absorbe incessamment la vie de ses parents pour les reproduire en lui-même, jusqu'à ce qu'il enfante, puis dépérisse à son tour? ou bien quelles limites faut-il apportera la multiplication de cette race, à son développement propre, et au croisement de la race noire avec la race blanche? Quelle part doivent avoir dans cette détermination les considérations de race et de climat ?

J'ai dit, en parlant de notre première génération humaine, de la génération blanche et noire, que le couple typique était celui de V homme blanc et de la femm>e noire. Cela est vrai surtout , et peut-être exclusivement, pour ces régions qui forment sur le globe, sous le rapport climatérique, une véritable zone équatoriale; dans lesquelles viennent s'unir et se confondre les continents méridionaux et septentrionaux, les races de couleur et les races blanches. Le vrai théâtre

de Fassociation du blanc et du noir c'est , entre l'Europe et TAfrique, la région de la méditerranée; entre les deux Amériques, le golfe du Mexique et les Antilles ; entre TAsie et TOcéanie, Tarchipel Indien. La beauté du noir à besoin de l'éclat du soleil méridional, et sa moralité même ne peut se passer de la protection de cette nature bienfaisante; le blanc au contraire ne s'éloigne pas sans dégénérer des latitudes européennes. Telles sont, je crois, les limites fixées par la nature même à la cohabitation des races noire et blanche. Mais le fils des deux races, le mulâtre, sera-t-il soumis, dans son développement, à ces mêmes limites? Y aura-t-il pour lui aussi, sur le globe, des contrées, des nations, qui demeureront fermées? ou aura-t-il le droit et la puissance de toutes les pénétrer, et de toutes se les assimiler? En un mot les deux races primitives, la blanche et là noire, devront-elles se conserver immuables sur quelques points du globe, à côté de la nouvelle humanité mulâtre? ou bien celle-ci est-elle destinée à transformer en elle-même, avec le temps, les races primitives qui lui ont donné naissance? Enfin quels seront les rapports de la nouvelle génération avec la vieille humanité dont elle est sortie, avec l'humanité nouvelle qu'elle doit enfanter à son tour? Mais

je m'arrête devant ce sujet immense^ car il s'y rattache toute UD6 rénovation des sentiment» poétiques et des croyances morales et religieuses.

Les philosophes sont depuis longtemps occupés à découvrir ce qu'ils a{^ellent la loi du développement social. Ils la demandent aux théories mécaniques^ astronomiques^ physiques^ chimiques^ physiologiques, sans parler des mystiques formules du régirai parlementaire et de la foi constitutionnelle. Mais l'humanité n'est ni une machine, ni une étoile, ni un atome, ni un organisme, quoiqu'il y ait en elle de tout cela. Elle est u!^ famille; elle est père, elle est mère, elle est ENFANT. Elle naît, se reproduit et meurt. Et SA LOI, ce sont les sympathies et les devoirs de la FAMILLE, transportés aux races et aux peuples qui se trouvent à l'égard l'un de l'autre dans le» relations diverses des sexes et des générations.

l\ y a une même loi de famille pour l'individu, pour l'humanité, pour tous les êtres, pour DIeu ! Cette loi, différemment conçue à chaque époque, est pour cette époque la loi religieuse par excellence. Elle a été, dans le christianisme, le dogme de la Trinité^ caj?, par ce dogme^ se trouvaient réglés d'une manière universelle les rapports de sexe à sexe, de génération à génération*. Aujourd'hui que l'espèce humaine est arrivée à une non-

velle phase de sa vie , elle demande une nouvelle LOI DE FAMILLE^ et à cetto loi se rattache en particulier la consécration religieuse des rapports des deux races blanche et noire Tune avec Tautre , et de Tune et Tautre avec la race mulâtre.

Mais je m'arrête. Sous peu de jours j'espère vous rejoindre en Afrique. Il me tarde de faire connaissance d'un peu plus près avec les noirs.

Gustave d'Eichthal.

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