‹ Lettres sur la race noire et la race blancheChapitre 5 sur 6 · A GUSTAVE D'EICHTHAL, A PARIS · texte numérisé non relu

A GUSTAVE D'EICHTHAL, A PARIS

Aîger,6aTrillS38.

Votre dernière lettre du ^ 9 mars m'a causé une vraie joie. Elle a réveillé et exalté des idées qui s'agitaient sourdement en moi, et me préoccupaient depuis longtemps. Vous savez qu'elles touchent à mes sympathies les plus intimes, les plus ardentes.

Vous avez assisté à la première manifestation de ma vie, lorsqu'à Ménilmontant vous vîtes avec

(ant de surprise s'échapper de moi l'expression des instincts et des désirs du noir. De ce jour j'eus ma place et mon nom parmi vous, et ma destinée me fut clairement indiquée. Plus tard, lorsque les ravages de la peste d'Egypte me poussèrent dans les bras de Tislamisme, j'y trouvai un aliment nouveau à mes sympathies natives pour ma race. Mais il y a plus : puis-je oublier que ce fut la mort de Hanem qui détermina ma conversion ; de Hanem, chrétienne elle-même, mais qui, fille d'une noire, avait conservé dans son cœur l'a^ mour si naturel du noir pour l'islamisme ?

Il faut bien reconnaître, en effet, que Tislamisme a été pour le noir plus généreux , plus paternel que le christianisme. Ainsi les noirs ont trouvé dans la famille musulmane une place qui leur était sans doute faite depuis longtemps par les mœurs patriarcales , mais que la religion nouvelle a agrandie et assurée.

Déjà la loi de Moïse, par la prolection qu'elle accordait à l'esclave , ?ivait été pour eux un bienfait immense. La loi musulmane, en leur appliquant le même esprit de bienveillance, améliora leur destinée d'une manière remarquable. Elle prescrivit aux croyants de traiter leurs esclaves avec humanité, et de ne pas les châtier sans raison; Le fidèle, dit le Coran, qui affranchit son

$em6ia6te, s' affra/nckit des peints de t humanité et des tourments du feu éternel. Des dispositions législatives ^ puisées dans le livre des traditions ( la Soun, et de nombreuses sentences rendues par les docteurs les plus vénérés, réglèrent te droit de Tesclave à Taffranchissement , et en firent un devoir religieux pour les maîtres. Relisez d'Ohsson , et vous verrez combien la législation musulmane a été prévoyante, humaine, paternelle, dans ses dispositions sur les esclaves. Et encore une fois , par esclave il faut entendre les noirs ; car si les Arabes avaient quelques esclaves blancs faits pendant la guerre, la majeure partie fut toujours des noirs achetés.

En vérité , en voyant nos députés et l'Europe presque entière avec eux, faire tant d'efforts pour améliorer le sort des esclaves, je suis tenté de leur crier : Mais venez donc en Afrique , dans cette terre barbare! vous y verrez les noirs dans une condition heureuse. Aucun d'eux ne songe à se révolter contre son maître, à massacrer les blancs, à piller et incendier les propriétés. Esclaves , ils aiment leur maître; libres, la couleur de leur visage n'excite contre eux aucun préjugé, ne donne lieu à aucune exclusion*. Et à quoi attribuer, dirat-on, de tels résultats? A la bonté toute paternelle ^es maîtres, à l'absence de préjugés de couleur, à

rhumanité avec laquelle on les fait travailler. La religion les a fait entrer dans la famille par adoption, et par suite dans la société. Puis les noirs préfèrent, à une indépendance absolue, qui laisse tout. le poids de l'existence à la responsabilité de chaque individu , un patronage humain et généreux qui les affranchit du souci de l'avenir, des inquiétudes de la vie politique, des rivalités , des luttes de la vie, enfin de ce que j'appellerai volontiers avec le Coran, les peines de l'humanité.

Vous le voyez : je suis pas à pas vos idées, et à la lecture de votre lettre, tous ces sentiments qui se rattachent si directement à l'origine et au but de ma vie, se sont éveillés en moi avec une ardeur toute jeune et toute religieuse. En parlant de l'amour des noirs pour la vie domestique, d'intérieur, de famille, de dévouement et de plaisir, j'arrive à me rencontrer avec vous dans cette pensée : te noir c'est la race femme.

Mais avant d'aborder cette grande question religieuse, sur laquelle je vous promets plus de sentiments et d'impressions que de raisonnements , j'ai besoin de vous parler d'un autre point de contact de l'islamisme avec les noirs. Ainsi que vous le rappelez , la polygamie a été un moyen puissant pour éteindre les préjugés de la couleur et établir l'égalité dans la famille domestique et politique.

et le nom de Napoléon restera éternellement attaché à cette pensée. Mais je ne peux aussi passer sous silence la disposition de la loi musulmane qui dit : Le maître peut affranchir son esclave par sa seule volonté, sans quil soit besoin d'autres formalités. Lorsqu'une femme esclave a été mère par suite rfè commerce avec son maître, elle est affranchie de droit à la m^ort de celui-ci, et de son vivant le maître nepeut la vendre; l'enfant est libre comme son père et a tous les droits des enfants légitimes, La loi musulmane permet aussi au maître d'épouser son esclave, etTopinion et la loi ne font aucune différence entre l'épouse libre et Tépouse esclave. De pareils faits n'ont pas besoin de commentaires : ils parlent assez haut d'eux-mêmes, surtout lorsqu'on les compare avec les mœurs et les lois de nos colonies d'Amérique.

Il est vrai , comme vous l'indiquez , çu'il existe une opposition profonde entre le dogme essentiel de l'islamisme, son austère monothéisme, et l'esprit fétichiste du noir; mais il faut reconnaître que pour devenir plus facile aux noirs, l'islamisme a consenti à se départir en leur faveur de sa rigueur primitive. Il a consacré leur amour irrésistible pour les danses les plus animées, en les admettant comme rites de prières dans les cérémonies religieuses. J'ai été à même d'observer que beaucoup

de pratiques des Doirs^ telles que lesont conservées dans les colonies quelques esclaves rebelles au christianisme^ ont trouvé place dans le culte mu-sulman. À Tépoque de chaque grande solennité les noirs se réunissent entre eux et ont un rite particuliet pour célébrer la fête. C'est Fesprit islamique; mais la forme est tout entière celle des fétichistes. Vers la fin du Ramadan, j'ai vu, en Algérie, les noirs se livrer à des exercices religieux tellement marqués au cachet de l'idolâtrie, que si on n'entendait pas le nom de Mahommed re« tentir dans leurs chants on croirait assister à la fête d'un fétiche.

Et puisles tombeaux des santons, les arbres consacrés aux derwiches et qui sont l'objet d'un culte spécial, les nombreux amulettes de toutes sortes, jusqu'à ces singulières adorations accordées par les femmes qui veulent être délivrées de la stérilité à certains marabouts , noirs pour la plupiart ; et ces danses proscrites par la religion et qui sont devenues cependant une des formes de la prière ; tout cela me semble autant de concessions faites aux goûts et aux instincts des peuples idolâtres.

Je ne sais pas si vous partagerez entièrement mon sentiment sur cette question; mais je crois que notre civilisation, qui veut étendre

ses bienfaits jusque sur les esclaves noirs^ pourrait bien leur faire quelques avances dans le même sens que celles qui ont si bien réussi à Tislamisme. Ainsi ^ pour ne dire les choses que sommairement, ne faudrait-il pas s'efforcer avant tout de changer le caractère de l'esclavage et de le transformer pour le plus grand nombre en domesticité familiale? Et ensuite^ quand leducaT tion morale delà famille les aurait rendus dignes de l'indépendance de la vie politique et industrielle, ne serait-ce pas Toccasion d'essayer avec eux les combinaisons imaginées par quelques socialistes modernes pour rendre le travail attrayant? car les noirs sont surtout ceux qui redoutent les travaux ennuyeux et où le plaisir n'a aucune place.

J'arrive maintenant à votre formule : te noir cest^ la race femme; formule que j'adopte, car elle me parait bienrésumer les rapports de la raceblan^ che avec la race noire ; mais, il ne faut pas vous le dissimuler, elle excitera d'abord des rires, des répugnances, de la colère. La beauté n'est pas encore reconnue aux noirs ; et puisqu'il s'agit de femme, ce point seul suffit pour faire rejeter les autres, quelque vrais qu'ils puissent être. Je crois cependant que nous ne devons pas trop nous décourager et désespérer de convertir le mon4e

à notre avis. C'est à une noire que Salomon adressait le Cantique des Cantiques^ et le Nigra sum sed formosa, « Je suis noire, mais je suis belle, » est devenu une parole sacrée. Elle a influé sur le culte même que les chrétiens ont rendu à la femme divinisée, à la vierge; la Grèce, l'Italie, sont pleines encore des tableaux de vierges noires que la tradition du Cantique des Cantiques inspira aux peintres du christianisme primitif, et je vous avoue que c'est avec un secret orgueil que j'ai vu souvent dans les églises du midi la vierge noire recevoir les adorations de ses plus belles filles blanches.

Il parait d'ailleurs que la célèbre reine de Saba était une Abyssinienne , et pour qui a vu les Abyssiniennes de nos jours, il est facile de concevoir qu'elle ait pu inspirer à Salomon le Cantique des Cantiques. Puisque la pensée de Combes et deTamisier, surla beauté du couple noir et blanc, suppose une femme abyssinienne, elle me paraît irréprochable.

D'autres races que les Abyssiniens, des races pur sang nègre, ont acquis une juste réputation de beauté. Clapperton et Lander en ont signalé plusieurs sur les bords du Niger. Tous les voyageurs qui ont visité le Sénégal s'extasient sur la beauté des femmes lolof, et les femmes de cette race que

nous voyons aux colonies justifient bien en effet ces éloges. Mais, mettant même hors de cause ces races exceptionnelles qui forment V aristocratie de ta peau noire, je suis très-porté à douter un peu de la réalité des répugnances que certaines personnes prétendent exister chez les blancs à Tégard des femmes noires ^

J'ai remarqué souvent qu'en Europe, en entendant les personnes qui avaient habité les colonies faire un éloge passionné de ces femmes, leurs auditeurs éprouvaient une surprise visible, et témoignaient leur étonnement et leur incrédulité. Et cependant, lorsqu'ensuite j'ai retrouvé aux colonies quelques-uns de ces incrédules , je les ai vus entièrement convertis après un court séjour, et ne pouvant plus se séparer de ces femmes, que de loin ils avaient si fort méprisées. J'ai même vu dans ma colonie natale des fonctionnaires trèséminents, des magistrats d'ailleurs fort austères, se trouver sous le charme de beautés noires. Il en sera donc, je pense , de la théorie comme de la pratique , et votre formule, te noir c'est ta race femme y si elle soulève d'abord quelques contradictions, n'effraiera pas longtemps ceux qui seront disposés à rendi^e sincère justice au noir et à la femme.

Peut-être cependant votre pensée de l'union

des deux races se réalisera-t-elle, d'abord par les races de couleur , qui sont physiquement plus belles , intellectuellement mieux organisées , et me paraissent moralement appelées à une destinée plus grande que les noirs. Les premières unions régulières auront lieu, je crois, entre les blancs et les enfants des noirs, entre les blancs et les mulâtres, plutôt qu'entre les blancs et les noirs eux-mêmes.

Il me semble que tout ce que je viens de vous dire sur les moyens d'associer les blancs et les noirs se résume par ces mots , domesticité et plaisir. Sous ce dernier rapport , je ne dois pas oublier de vous dire qu'ici, à Alger, le plus grand ornement de nos fêtes officielles consiste dans les danses des noirs sur la place publique. Ces noirs, dont un grand nombre sont libres , forment ici une race belle, laborieuse, sage, universellement aimée; et vous voyez que ce sont eux aussi qui nous donnent notre Opéra.

IsMAYL Urbain.

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