‹ Lettres sur la réforme judiciare [microforme]Chapitre 1 sur 140 · A LA PRESSE · texte numérisé non relu

A LA PRESSE

La Réforme Judiciaire ! Nous en avons grand besoin, mais vous ne l’obtiendrez pas maintenant.

‘.__ Pourquoi ?

Parce que vous allez vous heurter à deux grands écueils, l’apathie du public et les préjugés locaux.

__T'apathie du public, nous la secouerons; les préjugés locaux nous les détruirons.

Comment ferez-vous ? Ne vous flattez pas que le peuple, les députés ou lés ministres liront votre livre. Et qu’espérez-vous obtenir tant que l’opinion publique ne se prononcera pas avec emphase ? Etes-vous sûr même de la coopération active de vos confrères du barreau ? Ne vous fiez ni au besoin qu'ils ressentent depuis dix ans de réformes dans l'administration de la justice, ni aux vœux. qu’ils font pour les obtenir. Voyez comme ils viennent de laisser mourir de la douce mort des innocents le bill pour la réforme et la protection de leur ordre. Ce bill, préparé depuis un an, accepté par toutes les sections et par le conseil général des avocats, tous l’ont oublié, et les avocats députés à la chambre, et le Procureur-Général qui l'avait pris scus sa protection, comme l'avait fait l’année dernière son prédécesseur, l’un des chefs de l’opposition actuelle.”

Mon ami parait avoir raison, mais il a tort. Il parle comme un misanthrope qui s’irrite de voir que le monde n'est pas ce qu’il devrait être, et qui ne peut se résoudre à l’accepter tel qu’il est.

Il À LA PRESSE.

L’apathie n'est qu'une des conséquences de notre paresse naturelle. Tout travail demande un effort, un acte de notre volonté, et personne ne le fera s’il n’en voit l'utilité, surtout s’il croit que l’objet qu'on lui propose ne le regarde pas, ou que d’autres sont chargés d’y voir.

Mais quel est celui qui peut dire que l'administration de la justice ne le regarde pas ? Marchands et artisans, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et ignorants, laïques et ecclésiastiques, tous sont obligés de soumettre leurs différends à la décision des tribunaux, d’invoquer l’aide des officiers de la justice pour se faire rendre ce qui leur appartient ou se protéger contre l’aggression.

11 faut donc que tous le sachent : la justice qu’on leur distribue aujourd’hui est souvent une ironie; la décision arrive quand on n’en a plus besoin, soit parce que le débiteur est devenu insolvable ou parce qu’on y a perdu plus qu’on n’y a gagné ; on nous traîne de juridiction en juridiction ; certains plaideurs malheureux vont jusqu'à dire que les causes sont jugées par une déesse aveugle qui frappe à droite et à gauche, sans discernement, et dont la balance, inutile pour peser les droits des parties, ne sert plus qu’à pesrr les frais de justice ; que souvent “on donne à l’une des parties le bien de l’autre sans examen, Ou qu'on les ruine toutes deux à force d’examiner” (Esprit des Lois, liv. 29, ch, 1).

Jamais et nulle part on n’a pu répéter avec plus d’apparence de raison cette colomnie atroce : que les officiers de la justice sont les suppôts de la chicane, la forme l’'hydre de la chicane, et le palais l’antre de la chicane. D'ailleurs, sans s'arrêter à ce langage exagéré, le barreau s'est ému depuis longtemps de la manière dont la justice s’administre et les juges eux-mêmes réclament des changements avec instance.

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