‹ Lettres sur la RussieChapitre 136 sur 156 · XV. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

XV. — LE RETOUR

tinée des malheureux voyageurs qui n'ont pas d'amis sur la place ; je plains encore plus les pauvres moujiks qui encombrent les avenues des bureaux de la III* section, en attendant, pendant des journées, quelquefois pen-: dant des semaines, le visa qui leur est indispensable pour circuler. Adam Smith disait que de tous les bagages l'homme est le plus difficile à transporter, mais n'est-ce pas aussi celui dont le transport €fst le phis entravé? — De la IIP section, je passe au bureau d© la poste pour demander qu*on me renvoie à Bruxelles les lettres qui pourraient arriver encore à mon adresse. Profonde Stupéfaction de l'employé : — Monsieur, me ditil, ces choses-là ne se font pas chez nous. — Comment ! mais que faites-vous donc des lettres qui arrivent après le départ des destinataires? — Nous les gardons jusqu'à ce qu'on vienne les réclamer. Nous en avons en core qui datent de dix ans. Je crois bien qu'en invoquant le bienheureux Saint Rouble, j'aurais réussi à faire entendre raison à cet employé trop conservateur ; mais le bienheureux Saint Rouble commence à me paraître monotone, et je préfère attenére un second voyage

pour venir réclamer mes lettres. Je n^'aurai pas besoin

de me presser : elles seront encore là dans dix ans !

Le samedi 30 juin, après avoir pris un billet de passage de 28 roubles a., je m'embarque pour Constantinople à bord du Taurid, qui m'avait déjà conduit en Crimée. Je serre avec eflhsion les mains amies qui cherchent les miennes; mais le troisième coup.de cloche

se fait entendre, les visiteurs quittent le navire, nous partons, les côtes fuient, et, au bout de quelques heures, je les vois disparaître non sans un serrement de cœur, car je laisse dans cette bonne et hospitalière contrée des amitiés et des sympathies que le temps n'efacera point; j'y laisse même, n'en déplaise aux fauteurs idolâtres du principe des nationalités, des compatriotes. La patrie n'est-eîle pas en effet, avant tout, un fait moral? Ne réside-t-elle pas dans une certaine communauté de sentiments et d'idées bien plutôt que dans un certain lopin de terre, avec ou sans frontières naturelles, dont il faudrait aimer, à l'exclusionMe tous autres, les trois règnes : minéral, végétal et animal ?

Les passagers du Taurid ne sont pas nombreux : sur le pont quelques émigrants tartares, dans la cabine un architecte qui va s'établir à Jérusalem avec sa famille pour y bâtir, aux frais du gouvernement russe, une église, un couvent et un hôpital, destinés aux pèlerins appartenant au rite grec. Ce sera, j'en ai peur, une nouvelle complication de la question des lieux saints et un motif plausible d'offrir encore au Dieu de paix et d'amour un holocauste de quelques centaines de milliers de victimes. Les pèlerins russes sont, du reste, particulièrement nombreux à Jérusalem, Voici, par exemple, une pieuse dam'e qui arrive du gouvernement de Kostroma, au fond de la Russie, et qui s'en va, escortée de sa femme de chambre, visiter le Saint Sépulcre, sans s'inquiéter ni des Druses ni des Maronites, — ^Voici

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