XV. — LE RETOUR
maintenant un passager qui voyage dans un but plus pratique : c'est un commis-voyageur de la rue Saint- Martin qui vient de. Stockholm et qui se dispose à aller offrir sa pommade et son philocome aux hanoims (dames) de Constantinople. Pourquoi pas ? Depuis que les différentes parties de l'Europe sont plus rapprochées, grâce à la vapeur, que ne Tétaient naguère les différentes provinces d'un même royaume, pourquoi le commis-voyageur ne deviendrait-il pas international ? Celui-ci fait chaque année sa tournée chez sa clientèle d'Europe comme il la faisait autrefois chez ses pratiques de France et « la maison » s'en trouve bien. — La mer est calme et déserte '.jusqu'aux deux tiers de notre traversée nous n'apercevons pas une voile. Tout à coup il en surgit par douzaines du fond de l'horizon ; nous approchons du Bosphore. Après trente heures de navigation, notre bateau stoppe. Nous sommes en vue des cotes, mais il est 11 heures du soir, et l'on n'e traverse pas le Bosphore pendant la nuit. Deux gros yeux de feu nous regardent du sein des ombres épaisses qui nous cachent la côte : c'est le phare d'Europe et le phare d'Asie, bâtis sur les deux rives du Bosphore. Malgré la uplendeur étoilée de la nuit, nous attendons avec impatience le jour.
A 5 heures du matin, notre bateau se remet en marche et nous entrons dans le merveilleux défilé qui sépare l'Europe de l'Asie. Le Bosphore a 28 kilomètres de longueur environ ; sa largeur varie de 400 à 2,000 mè-
très : le long de ses deux rives montueuses et boisées se succèdent des villages et des maisons de plaisance dont les couleurs vives se détachent sur la verdure sombre des cyprès et sur l'opulent feuillage des platanes. Les maisons sont en bois pour la plupart, d'un ou deux étages, avec des fenêtres garnies d'un grillage serré, qui atteste, hélas ! qu'ici la plus belle moitié du genre humain est en cage. Nous nous arrêtons à la Quarantaine, nous laissons à notre droite Buyukdéré, où réside pendant l'été l'ambassadeur de Russie, et Thérapiaoù réside l'ambassadeur d'Angleterre, ce médecin Tant Pis et ce médecin Tant Mieux en consultation au pied du lit du malade. A mesure qu'on approche de Constantinople, le Bosphore s'anime davantage : une foule de bateaux à vapeur surchargés de passagers des deux sexes, les femmes à l'arrière, la tête cachée dans le yachmak de rigueur, s'y croisent en tout sens; des caïques, nacelles fines et allongées, manœuvrées par des Arnautes aux bras robustes et si légères qu'il faut s'y tenir accroupi et immobile, essaient encore mais en vain de lutter avec la vapeur : dans quelques années, caïques et caïdjis n'existeront plus qu'à l'Opéra-Comique. Nous passons devant de massives tours en ruines auxquelles succède, tout au bord du détroit, le nouveau palais de Dolma Batché, où les 800 houris nécessaires à la félicité du commandeur des croyants sont en train de croquer à belles dents les dernières ressources de la Turquie, et nous entrons dans la Corne d'Or, em-