RÉSULTATS
Dès son avènement au trône, Fempertfar Alexandre II mit à Tordre du joar Tœuyre de Témancipation des serfs, et le 20 novembre 1857 il autorisait la noblesse des gouvernements de Orodno, Vilna et Kovno, à former des comités « pour étudier la question de Tamélioration du sort des paysans. » La noblesse des autres gouvernements ayant été invitée à suivre cet exemple, 46 comités composés de 1,966 députés de la noblesse (propriétaires de biens ruraux) se constituèrent pour aider le gouvernement de leurs lumières dans Tœuvre difficile qu*il s*agissait d'accomplir. On était alors dans toute la ferveur de Tesprit de réforme, et la noblesse russe, comme la noblesse française au début du mouvement de 1199, se montrait animée du plus généreux désintéressement. Le préambule de chacun des projets élaborés par les comités commençait presque invariablement par ces mots : La noblesse renonce pour toujours, sans prétendre à une indemnité quei" conqtie, au droit déposséder des serfs (1). Un comité supérieur d^ émancipation et une Cpmm^ission de rédaction furent institués à Saint-Pétersbourg pour examiner les propositions de la noblesse, et formuler un projet d'émancipation que le conseil de
(1) Voir dans le Journal des Economistes les renseignements sur rémancipation donnés à la Société d'économie politique de Paris (réunion du 5 mai 1863), par M. Milutine, ancien adjoint au ministre de rintérieur, membre du conseil de l'empire, et l'un des hommes c[ui ont le plus activement contribué Ji cette grande mesure.
Tempire adopta, et que Toukase du 19 février/3 mars 1861 transforma en loi. Cette grande charte de raffranobissement des serfs fut promulguée, à Saint-Pétersbourg, le 17 n^ars 1861.
L'oukase du 19 février/3 mars 1861 s'appliquait à 23 millions de serfs des deux sexes, possédés par 103,000 propriétaires (1). Dix-sept règlements, renfermant plus de 1 «000 articles, aecompagnaient cette charte d'émancipation, dont nous allons tâcher d'exposer brièvement l'économie.
Le but que se sont efforcés d'atteindre les auteurs du plan d*émancipation a été de faire passer les serfs à Téitat d^hommes libres, en dérangeant aussi peu que possible lès intérêts que le servage avait créés, c'est-à-dire en conservant aux propriétaires les revenus que leur petcurait l'exploitation des serfs, en conservant aux serfs, devenus libres^ la portion de terre d'où ils tiraient leur subsistance.
Comment a-t-on procédé pour atteindre ce double but?
11 y avait dans le servage deux choses bien distinctes : une tutelle et un monopole.
En quoi consistait la tutelle? Dans le gouvernement à la mode patriarcale que le seigneur exerçait sur la population de son domaine : investi vis-à-vis de ses serfs de tous les droits d'un père de famille, jusques et y compris le droit de confection manuelle, il pouvait leur imposer le choix d'une profession, en faire à son gré des cultivateurs, des artisans ou des serviteurs de sa maisoi!^, leur permettre ou leur défendre de se marier, et même les marier à sa guise; en revanche il était leur protecteur naturel, il les atsit^ rait contre toute oppression, la sienne exceptée; enfin il était responsable du paiement de leurs impôts. Ce gouvernement du propriétaire sur les paysans, considérés comme des mineurs, se transmettait avec le domaine dont les serfs ne pouvaient être séparés; il était bon ou mauvais selon que le propriétaire luimême était bon ou mauvais, et, surtout, selon qu'il s'occupait personnellement de la gestion de ses biens ou quUl l'abandonnait à des intendants; mais, en tous cas, comme le gouvernement du
(l) Voir pour la statistique du servage, la treizième lettre, p, 293.
père de famille, il était gratuit ou censé tel; il ne rapportait rien, directement du moins, au propriétaire. Au contraire : comme tuteur responsable de ses serfs, comme père de cette grande famiille de mineurs, le propriétaire russe était assujetti à des frais et à des soins d'administration dont se trouvent affranchis les propriétaires des pays où la classe inférieure est sinon libre, du moins émancipée de la tutelle seigneuriale. On pouvait donc, à. ce qu'il semblait, supprimer purement et simplement la tutelle contenue dans le servage, sans porter atteinte aux revenus des propriétaires, eu allégeant même les charges de la propriété, et c'est pourquoi l'acte d'émancipation a fait passer immédiatement les serfs de Tétat de minorité à celui de majorité, sans allouer de ce chef aucune indemnité à leurs a tuteurs (1) ».
En quoi consistait le monopole que contenait également le servage, et qui en était la partie productive? Ce monopole consistait dans le droit exclusif que possédait le propriétaire d'exploiter le travail de la population habitant son domaine. On Tavait établi par un procédé extrêmement simple, en défendant à la population rurale de se déplacer désormais sans Tautorisation du seigneur. Au premier abord, cette « prohibition à la sortie » paraissait de
(Ij I^s droits civils que l'acte d'émancipation a conférés aux serfs sont ainsi définis : a) droit de se marier sans autorisation préalable ; b) droit d'ester en justice dans les causes civiles et criminelles, et dans les ^ affaires de police, de plaider et de se défendre en personne ou par des mandataires, de servir de témoin et de se porter caution pour autrui, conformément aux lois générales de TÉtat; c) droit de n'être soumis aux peines et amendes qu'en vertu d'un arrêt de la justice ou que sur l'ordre formel des autorités administratives et communales; d) droit de changer d'état, et de jiasser d'une commune dans une autre ; droit d'entrer au service militaire; e) droit de quitter le lieu de son domicile^ en obstr-^. vant les formalités prescrites à cet effet ; f) droit de placer ses entants dans les écoles publiques ; droit d'entrer au service de FP^tat éans la partie de l'instruction, des sciences et de l'arpentage ; g) drott de contracter et de s'obliger; h) droit de faire le commerce, de s'ocîc.uper d'arts et de métiers, de fonder dés fabriques ; i) droit aux biens meid>)es que les paysans et les domestiques possèdent ; droit d'acquérir» en se conformant aux lois et aux usages établis, des biens meubles et immeubles et d'en disposer à l£ur gré.
peu de conséquence, mais, en fait, elle mettait la population rurale à la discrétion des propriétaires de la terre, autrement dit, de la machine à produire la subsistance. Comment les choses 8*arrangérent-elles alors? Le propriétaire continua de concéder, comme il le faisait auparavant^ la jouissance d'une partie de son domaine à la population rurale, en exigeant d'elle, en- échange, le travail dont il avait besoin pour exploiter le restant; seulement, le monopole qui lui était maintenant dévolu, lui permettait de fixer à sa guise les conditions de cet échange en nature. A la vérité, les czars s'étaient toujours réservé le droit de limiter le monopole contenu dans le servage, et c'est ainsi que Tempereur Paul, par un oukase malheureusement fort mal observé, avait borné la durée de la corvée à. trois jours par semaine.
Ce mode d'exploitation du monopole du travail delà population rurale, savoir la concession de la jouissance d*un lot de terre en échange de la corvée, était le fait général; cependant, dans certaines localités, où 1q paysan pouvait obtenir, plus aisément qu^ailleurs, un débouché pour les produits de sa culture, on vit se substituer au gré et à l'avantage des deux parties, la redevance en argent {obrok) à la corvée (bartschina)»
Outre ces deux catégories de serfs payant la redevance soit en travail^ soit en argent, mais lotis de terre, et ^ui formaient les neuf dixièmes environ de la population asservie, il y en avait encore deux autres sans terre, les gens de métiers & Tobrok et les domestiques ou gens de la cour (dvoroviés). Les premiers avaient obtenu du seigneur, moyennant paiement d'une redevance en argent, l'autorisation d'exercer une profetsion ou un métier soit dans les limites du domaine, soit au dehors. Quelquefois le seigneur se contentait d'exiger d*eux un obrok modéré; mais trop souvent Tobrok croissait à mesure que le malheureux serf augmentait son revenu en déployant plus d'intelligence et d'activité. Enfin, les gens delà cour composaient le personnel nombreux de subalternes dont le seigneur aimait à s'entourer. Ils étaient à sa charge, eux et leurs familles, et les services qu'ils lui rendaient étaient loin de compenser les frais de leur entretien. C^est pour- '^uoi l'acte d^émancipation s^est borné à les dégager, au bout de
deux ans, de leurs obligations envers leurs maîtres, et réciproquement.
En résumé, on a supprimé purement et simplement du servage la partie qui ne rapportait rien ou ne paraissait rien rapporter aux propriétaires, savoir la tutelle seigneuriale et la sujétion des gens de la cour ; en revanche, on n*a retranché la partie productive de ce régime, savoir le monopole du travail des serfs à la corvée ou à Tobrok, qu'avec toute sorte de précautions et en assurant aux propriétaires la conservation du revenu qu'ils en tiraient. Voici comment on a procédé :
D'abord le statu qtio a été maintenu d'une manière absolue pendant une période de deux ans, qui a été consacrée à la confection des chartes d'émancipation (du 19 février/3 mars 1861 au 19 février/3 mars 1863) . Pour dresser ces chartes, on a fait dans chaque localité l'inventaire du servage, c'est-à-dire des redevances fournies en travail ou en argent par les paysans, des lots de terre fournis en échange par les propriétaires. On a éliminé ce que certaines redevances pouvaient avoir d'excessif, en fixant dans chaque région un maximum pour la redevance, comme aussi un minimum pour la terre, ce qui n'était du reste qu'une application légitime du droit dont les czars avaient déjà usé, de modérer le monopole du servage en fixant un maximum pour la corvée. Cela fait, on a immobilisé pour ainsi dire la situation des deux parties, en déclarant que le paysan était tenu de continuer à fournir au propriétaire la somme des redevances inventoriées ; que le propriétaire était tenu, de son côté, de continuer à abandonner au paysan la jouissance des lots de terre dont celui-ci tirait ses moyens d'existence (1).
(1) Telles sont les dispositions absolues de Tacte d^émancipation « Voici maintenant les accommodements qui les tempèrent :
I* Le seigneur et la commune, là où la dotation en terre est accordée, et la commune qui la répartit entre ses membres, peuvent s'entendre à 1* amiable pour la réduction delà quantité de terres données à la commune en tenure obligatoire. Cette réduction pourra aller jusqu'à la moitié du maximum ou de Tétendue normale.
II. La terre de dotation pourra être ]|^duite au tiers dans le cas où la commune aurait acquis ce tiers en toute propriété.
Cette double servitude, que Tacte d'émancipation imposait au travail du paysan et à. la terre du propriétaire, présentait Tavantage de sauvegarder la situation économique que le servage avait créée, en assurant au propriétaire la conservation des revenus qu'il tirait de la redevance, en assurant au paysan la conservation des moyens d*existence qu*il tirait de la terre, mais aussi longtemps qu'elle était maintenue, l'émancipation n'était pas accomplie. Il s'agissait d'y mettre fin autant que possible sans diminuer le revenu des propriétaires, sans déranjger non plus les conditions d'existence des paysans, et le procédé qui paraissait le plus propre à atteindre ce but, c'était le rachat par les paysans de la portion de terre dont ils avaient l'usufruit, sur la base de la capitalisation de la redevance.
Le gouvernement a adopté, en conséquence, ce procédé, et il s'est appliqué à achever l'émancipation par le rachat. Mais en vue de ménager spécialement les propriétaires et d'aller au devant du reproche de socialisme, il n'a rendu le rachat complètement obligatoire que d'un seul côté. En vertu de l'acte d'émancipation, le propriétaire peut forcer le paysan à racheter toute la portion de terre frappée d'usufruit, tandis que le paysan ne peut forcer le propriétaire & lui vendre que Visba et l'enclos où il demeure, sans les terres labourables, les bois et les prés. Sauf en ce qui concerne l'isba et l'enclos, le rachat est donc libre pour le propriétaire, obligatoire pour le paysan. Sur quelle base s'opèret-il ? Sur la base de la redevance, capitalisée au taux de 6 0/0 dans la Grande-Russie, et de 5 0/0 dans la Petite-Russie, c'est-à-
III. Si le seigneur fait don à la commune d'un quart au moins de la dotation territoriale, portée au maximum ou aux limites normales, y compris Tenclos, la commune pourra abandonner les autres trois quarts.
IV. Enfin, si la population de la commune diminue (par des causes fortuites) d'un cinquième, la commune pourra décliner la tenure obligatoire d'un cinquième des terres et réduire en proportion ses redevances.
Après neuf ans, tout paysan aura le droit de se démettre de la terre qui l«i a été assignée, -aux conditions suivantes : a) si la commune y consent; b) s'il a acquis en propre une terre sise à moins de 15 verstes du lieu de son domicile, et d'une étendue égale au double du maximum de dotation ; c) s'il a définitivement racheté son enclos.
dire à un taux qui élève encore du tiers ou de moite le prix du rachat, la capitalisation du revenu foncier se faisant en: Russie sur le pied de 8 ou 10 0/0. Cependant une difficulté sérieuse menaçait d'enrayer l'opération, nous voulons parler du manque de ressources des paysans. Le plus grand nombre d'entre eux ne possédaient point le capital nécessaire à Tacquisit^on de leurs lots de terre. Qa'a fait le gouvernement? Il est intervenu à la manière d*une société de crédit foncier pour faciliter l'opération . Une institution spéciale de crédit^ dépendant du gouvemementj, a été chargée d'avancer aux paysans la plus grande partie du capital nécessaire au rachat, eu hypothéquant cette avance sur la propriété rachetée. ,
Voici comment les 'Choses se passent:
Les paysans d'un domaine veulent racheter les lots de terre dont ils possèdent l'usufruit, le propriétaire y consent, mais ils n*0Dt pas d'argent. Que font-ils? Ils s'adressent à la banque de rachat. Supposons que la somme de leurs redevances s'élève à 6,000 roubles. Au taux de 6 0/0, e'est un cftpUal de 100,000 roubles; mais la banque, suivant en cela les errements des sociétés ordinaires de crédit fancier, ne leur avance qu'une partie de la valeur du gage; elle est autorisée â. aller jusqu'aux quatre cinquièmes. Elle fournit donc aux paysans 80,000 roubles, hypothéqués sur la terre rachetée. Le surplus, soit 20,000 roubles» plus ou moins selon les stipulations faites de gré à gré entre les deux parties, les paysans doivent le pa.yer directement, au comp tant ou à terme, sans l'intermédiaire de la banque. Que si le propriétaire ne veut pas cQusentir au rachat, les paysans doivent prendre patience ; mais si les paysans refusent de racheter, le propriétaire peut les y contraindre ; seulement, il est obligé de se contenter dans ce cas de l'avance fournie par la banque, soit des quatre cinquièmes de la redevance capitalisée. Cette avance, sous quelle forme la banque la fait-elle? Non pas sous forme de numéraire, ut pour cause. Elle la fait sous forme de certificats ou d'obligations portant intérêt. Les certificats sont nominatifs et ne peuvent être transférés qu'avec les mêmes formalités exigées pour les mutations des propriétés foncières^ mais ils. peuvent être, ^u
boat d*uii certain délai, convertis en obligations; les obligations sont au porteur, transférables comme les titres de rentes ordinaires, amortissables en trente-sept ans^ et portant intérêt à 5 0/0. Pour servir ces intérêts et faire face â. cet amortissement, la banque exige des paysans une annuité de 6 0/0 du capital qu^elle leur a avancé, payable pendant 49 ans. Ce qui lui procure amplement de quoi couvrir les frais de son intervention, en lui permettant même de réaliser à la longue un assez joli bénéfice.
Telle est Téconomie générale de Témancipation. L'exécution de cette colossale opération a été confiée & des juges de paix spéciaux, qui ont eu à dresser ou à vérifier les inventaires, a rédiger les chartes, et à. veiller en même temps au maintien de Tordre. Quoique appartenant tous à la noblesse, ces juges du paix, des jeunes gens pour la plupart, se sont montrés impartiaux au point de mériter TépithétB — à la vérité très prodiguée en Russie — de rouget, que ne leur ont point épargnée les adversaires secrets ou avoués de Témancipation. C*est en grande partie à Tactivité presque surhumaine qu'ils ont déployée, au tact et à, Tesprit de justice dont ils ont fait preuve, que Ton doit attribuer la facilité remarquable avec laquelle s'est opéré le passage du régime ancien au régime nouveau .
Quoique la période de transition entre l'ancien régime et le nouveau ne soit point encore terminée, le gouvernement a voulu constater les changements que l'émancipation a introduits, soit dans la situation des propriétaires ou dans la condition des paysans, soit dans l'état général de l'agriculture, et il a institué dans ce but, au mois de mai 1872, une commission d'enquête. Cette commission a terminé ses travaux au mois d'avril 1873, et elle a publié son rapport avec quatre volumes de documents. Voici l'analyse' sommaire des résultats de ses investigations d'après un aperçu qu'ea a donné le Journal de Sa^t-Pétersbourg,
1* Effets de r émancipation sur la condition des propriétaires. — Le nouveau régime exigeait avant tout une application de capital sous forme de machines agricoles destinées à économiser le travail qui allait cesser d'être gratuit. Il exigeait aussi la substitution dd méthodes de culture moins grossières que celles
dont on avait pu se contenter jusqu^alors, et, par conséquent, des connaissances à la fois scientifiques et pratiques de Tagriculture. Depuis que la question de l'émancipation était agitée, les propriétaires avaient mis en général une grande bonne volonté à s*y préparer sous ce double rapport. Les plus riches avaient fait venir d'Angleterre et des Etats-Unis une foule de machines toutes plus perfectionnées les unes que les autres; malheureusement, parmi ces machines, il y en avait bien peu qui fussent adaptées aux conditions du sol et du climat. Celles même qui s'y adaptaient étaient mises en œuvre par des ouvriers ignorants, ayant d'ailleurs fort peu de goût pour les nouveautés. On était donc obligé d'y renoncer pour en revenir aux outils primitifs et au travail manuel, tin bon nombre de grands propriétaires formèrent ainsi de véritables musées de machines qui auraient été très honorablement placées dans un conservatoire des arts et métiers, mais qui avaient le double défaut de ne pouvoir être utilisées et d'absorber des ressources précieuses. Quant aux connaissances agricoles, elles étaient représentées par une foule d'ouvrages d'agriculture, expédiés régulièrement par les libraires de Leipsig, de Paris ou de Londres, et que l'on exhibait volontiers aux visiteurs étrangers mais dont les feuillets n'étaient pas toujours coupés.
Lorsque arriva l'émancipation, tout ce bagage se trouva plus encombrant qu'utile, et les propriétaires furent réduits pour la plupart à s'en tenir à l'agriculture du servage sans les serfs. Us les remplacèrent par les salariés, mais la masse des paysans étant lotie de terre, le travail était fréquemment plus demandé qu'offert, surtout au moment de la récolte. Les salaires subissaient des variations énormes. Dans certaines provinces du Midi, lisons-nous dans Tenquête, le prix d'une journée a varié parfois entre 30 copecks (1 fr. 20 c.) et 3 roubles (12 fr.). Ce n'est pas tout. Les serfs s'acquittaient de la corvée sous la menace du bâton; le bâton ayant été mis à la réforme, et l'éducation qui pouvait en tenir lieu ayant été fort négligée, les salariés se montrèrent beaucoup plus zélés à toucher leur rétribution qu'à la gagner, c On les accuse, lisons-nous encore dans le résumé de Tenquête, d'apporter dans l'accomplissement de leurs obligations une négligence et une
paresse excessi\es, ainsi qu'une grande mauvaise foi dans Texécution de leurs engagements. On prétend que ce sont eux qui rendent impossible Temploi d'instruments agricoles perfectionnés et qui empêchent de passer à des procédés de culture moins routiniers. On assure que les cas où des paysans Rengagent à Tavance chez deux ou plusieurs propriétaires, rien que pour toucher des arrhes considérables, ne sont pas rares. Souvent aussi les ouvriers quittent tous simultanément le travail qu'ils se sont engagés à faire et vont chercher ailleurs des occupations plus lucratives, laissant le propriétuire se tirer d*affaire comme il le peut, parfois même au beau milieu de la moisson ou de la fenaison. Les juges de paix sont d'ordinaire trop éloignés pour qu'il y ait moyen.de recourir à leur intervention. Quant aux autorités communales, elles se bornent à légaliser les contrats et se refusent obstinément à exercer des mesures coercitives â, Tégard des travailleurs récalcitrants. » Toutes ces difficultés, dont ils n'avaient pas même Tidée autrefois, ont eu pour effet naturel de dégoûter les propriétaires de l'exploitation de leurs domaines. Un certain nombre d'entre eux ont cherché à les affermer à la mode occidentale. C'était évidemment le meilleur parti qu'ils pussent {)rendre ; seulement... il n'y avait pas de fermiers. On commence cependant à en trouver dans les provinces du Midi et de TOuest, où l'on cite déjà un grand nombre de propriétés qui sont affermées au moyen de baux a long terme» Le propriétaire se contente, en ce cas, d'un fermage. peu élevé^ qui va d^un minimum de 3>roubles par dessiatime (la dessiatine équivaut à 1 hectare 1 I/O*) dans les terres pauvres du gouvernement de Minsk, à un maximum de 10 roubles dans les terres noires du gouvernement de Kiew, et même de 14 roubles dans
celles de la Bessarabie. Les baux à rannée vont ordinj^rement ,aiiL double.
Cependant les affermages à long terme sont encore rexceptloA» par buite de la rareté des fermiers. Dans une grande partie de l'empire, dans la Grande-Russie notamment, on a même été obligé d^ renoncer après une série d'essais malheureux: tes ieivmiers, ou du moins les incdvidus qui se présentaient conuoe tels, ne possédaient pour la plu^rt ni expérience ni capitaux: iUépoi*
fiaient le sol, détérioraient Pinveu taire, et réduisaient finalement les propriétaires à leur intenter des procès. En désespoir de cause, ne pouvant ni exploiter eux-mômes ni trouver de fermieis dignes de ce nom, les propriétaires out été réduits à morceler leurs domaines et à les donner à bail à Tannée, en p0tits lots, aux paysans. Ceux-ci se gardent naturellement d'améliorer la terre dans de pareilles conditions, ils la cultivent d'après les procédés les plus élémentaires, et rélévation du prix de ces baux à court terme est loin de compenser la perte résultant de la détérioration du sol. D'autres combinaisons encore ont été essayées par les propriétaires aux abois. Ainsi l'enquête nous apprend qu'un système d'exploitation, dont l'usage est fort répandu, consiste â. faire exécuter les travaux des champs à forfait et au moyen de l'outillage . et du bétail de service du cultivateur. Tantôt la fourniture des semences est a la charge du propriétaire, tantôt elle est faite par le cultivateur. Celui-oi s'oblige parfois à rentrer la moisson et à exécuter des travaux supplémentaires, tels que le battage du blé ou le fauchage d'un pré. La rétribution consiste en argent ou bien encore dans la concession d'un terrain. Un autre mode d'exploitation usité principalement dans le Midi, c'est le métayage tel qu*il existe encore dans les parties de l'occident de l'Europe, où l'agriculture est demeurée en retard.
• Le défaut commun à tous ces expédients auxquels les propriétaires ont été obligés de recourir dans leur détresse, c'est de faire obstacle à tout progrès agricole. Ceux qui avaient espéré que l'émancipation serait le signal de la rénovation de l'agriculture, en rendant cette rénovation indispensable, ont yu s'évanouir leurs espérances ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, les déceptions ont amené la jaoauvaise humeur et le découragement» Mais cei excès est-ii plus raisonnable que l'autre ? On pouvait aiftéflient prévoir que l'émancipation, en changeant les conditions de TexploitatioB du soU amènerait une crise temporaire ; il fallait s'y résigner^ tout en s'eiforçaut de rejtidre cette crise,^ à peu près inévitable^ aussi courte que possible.
2© Effets de VémarjLcij^QLtionsvr la condiMon 4es mijciens *erf4 et iur ta situation généruU de Tagri^ uUur.p — De ^ofte qii«
Tabolition du servage ne pouvait guère manquer de rendre difficile la situation d*un grand nombre de propriétaires, jusqu*à ce qulls eussent réussi & adapter leurs exploitations au nouveau régime du travail, on ne pouvait raisonnablement s'attendre à ce qu*elle transformât, du jour au lendemain, une multitude de paysans pauvres et ignorants en une classe de cultivateurs aisés et éclairés ; ni le bien-être ni les lumières ne s'improvisent, ils sont les fruits lents à, mûrir du travail associé à Tépargne et d*une culture intellectuelle et morale sainement dirigée; mais peu^-ètre était-il permis d'espérer un progrès plus sensible dans les douze années qui se sont écoulées depuis l'émancipation. La commission constate à regret « que Tabolition du servage n*a pas exercé d'abord, sur la condition économique des paysans, tout le bien qu'on aurait été en droit d'en attendre i . Il s'agit ici du fait général; est-il besoin d'ajouter que les résultats- de l'émancipation n*ont pas été les mêmes partout ? Suivant le rapport de la commission, la culture morale et le genre de vie des paysans ont subi une amélioration sensible dans les provinces du Nord- Ouest, â. l'exception toutefois des contrées marécageuses de Pinsk et des rives du Pripet. Dans les provinces du Midi et du Sud- Ouest, l'aisance a augmenté parmi les paysans sans qu^on puisse constater cependant que la culture de leurs terres ait fait des progrès. Dans la population de la Petite-Russie, l'abolition du servage n*a amené ni un degré d'aisance supérieure ni une amélioration sensible de la culture. Dans le reste de l'empire, savoir dans les gouvernements du Nord, de l'Est et du Centre, l'accroissement du bien-être n'est que fort peu sensible, tandis que la culture morale n'a pas fait de progrès ou se trouve même en décadence. On signale enfin, depuis l'émancipation, l'accroissement énorme de la consommation de l'eau-de-vie et les progrès effrayants de l'ivrognerie. Toutefois, à cet égard encore, il y a des différences notables suivant les régions. « Il est juste de dire, lisonsnous dans le résumé du rapport de la commission d'enquête, que les plaintes sur l'augmentation de l'ivrognerie s'adressent princi*paiement aux populations de la Grande-Russie. La tempérance est bien plus grande dans les provinces du Midi ; dans celles de
rOuest, ainsi que dans les provinces Baltiques, on ne se plaint pour ainsi dire pas de Tabus des boissons alcooliques. Les données recueillies dans les gouvernements de la Grande-Russie n*en sont que plus affligeantes; Tivrognerie s'y présente non-seulement comme un vice individuel, mais se lie étroitement à toutes les réjouissances communes et même aux affaires publiques ; toute occasion est bonne pour fournir un prétexte à Pabus de Teau-de-vie ; il n'est pas rare de voir les assemblées communales se terminer par de copieuses libations; Teau-de^vie influe souvent sur les décisions des autorités communales, et il arrive même que la peine infligée par les administrateurs communaux consiste dans Tobligation imposée au coupable de régaler ses juges. Des faits pareils ne peuvent guère être considérés autrement que comme le symptôme d^une profonde démoralisation. »
Ajoutons que ces faits ne sont pas accueillis sans une certaine joie par les vieux adversaires de Témancipation. Cependant est-ce à l'émancipation même qu'il faut en attribuer toute la responsabilité ? Si la condition matérielle du paysan ne s*est pas améliorée autant qu'on aurait pu le souhaiter, s'il ne cultive pas mieux sa terre, s'il est demeuré aussi ignorant et s'il boit davantage, est-ce parce qu'il est devenu plus libre? Ce serait se hâter beaucoup trop que de Faffîrmer. D'abord, s*il est affranchi de la tutelle seigneuriale, s'il est même en train de devenir propriétaire, il n'est pas pour cela devenu libre, et ses charges, au lieu de diminuer, n'ont pas cessé de s'accroître depuis l'émancipation. La commune primitive, le mir, n'a pas cessé d'exister en Russie, et c'est cette commune de paysans qui a été émancipée et dotée plutôt que le paysan luirmême. C'est à la commune qu'ont été concédés les lots détachés des terres seigneuriales, et, ces lots, la commune continue à les répartir entre ses membres, suivant la méthode usitée au temps du servage. Les terres ne peuvent être partagées de manière à former des propriétés individuelles que si les deux tiers des membres de la commune sont d'accord pour y consentir, et jusqu'à présent ces partages sont demeurés l'exception. L*exploitation du domaine rural occupé par les paysans continue donc à se faire exacten^ent coi^n^e elle s^ faisait au temps du servage.
Quant au paysan lui-même, il est rivé à la commune dont il ne peut se détacher, au moins jusqu'à ce qu*il ait payé sa part des terres rachetées : en attendant, il n'a guère fait autre chose que d'échanger ia tutelle du seigneur contre celle de la commune. Celle-d vaut-elle mieux que celle-là? I^es peintures que font les observateurs les plus impartiaux de l'administration et surtout de la justice communales autorisent à en douter. Les places de start" chinas (maires) et de starostas (anciens) sont briguées avec une ardeur singulière, et on prétend que ces « intendants du peuple > ne se montrent pas plus incorruptibles que ne l'étaient les intendants des seigneurs. Quant & la justice, on a vu plus haut le rôle que joue l'eau-de-vie dans les délibérations et les jugements des tribunaux des communes. Encore si les charges du paysan avaient diminué ! mais elles ont plutôt augmenté. S'il ne fournit plus au seigneur la corvée ou la redevance, en revanche il est obligé de payer pendant quarante-neuf ans, — et il n'y en a que douze d'écoulés, -* sa quote-part de l'indemnité de rachat, équivalant à la corvée ou à la redevance annuelle avec l'amortissement en sus. D'un autre côté, la commune émancipée a naturellement augmenté ses dépenses. D'après les évaluations de la commission d'enquête, les taxes communales s'élèvent aujourd'hui au total véritablement énorme de 30 millions de roubles, et elles varient, selon les communes, de 31 copecks (1 fr. 24 c.) à 2 roubles 93 (11 fr. 12 c ) par tête, sans compter, bien entendu, ce que les exactions et les malversations des starostus, des startchinas^ des petits ou des grands tchinovniks (employés) peuvent y ajouter. Les taxes provinciales ont suivi une progression analogue, les impôts de l'Etat proprement dits n'ont pas diminué, et les uns comme les autres continuent de peser presque exclusivement sur * les paysans. La commission d'enquête, évaluant en effet à une somme totale de 208 millions de roubles (832 millions de francs) la somme des impôts, charges et redevances de toute nature, y compris les paiements du rachat que supporte l'agriculture, fait la remarque que sur cette somme il n'y a que 13 millions environ qui grèvent les terres des propriétaires, tandis que 195 millions sont à la charge des paysans \ elle ajoute qu'il n'y a qu'un petit
nombre de localités où le revenu des lots concédés aux paysans soit en état de couvrir les charges qui pèsent sur eux : on cite même des régions où les charges sont quatre ou cinq fois plus considérables que le revenu des lots. Dans ces conditions, le sort du paysan émancipé n''est guère plus enviable que ne Tétait celui du serf, et l'on conçoit jusqu^à un certsiin point qu^il recoure à Teau-de-vie comme à un dérivatif des difficultés et des soucis qui Taccablent.
L'agriculture n*a pas manqué de se ressentir de l'état de gêne où propriétaires et paysans se sont trouvés depuis Témancipation . La production des céréales ne s'est développée qu^avec une extrême lenteur ; un tableau dressé par les soins de la commission atteste, par exemple, qu^elle avait progressé de 1840 à 1847 plus qu'elle ne Ta fait de 1863 à. 1870; nous voyons dans un autre tableau que la récolte moyenne par dessiatine (1 hectare 1/10*) continue à rester inférieure en Russie à ce qu*elle est dans la plupart des autres pays. Elle n'est que de 4 tchetverts 1/2 (le tchetvert équivaut à 2.9 hectolitre) par dessiatine, tandis qu'elle s'élève aux Etats-Unis à 8.8, en Autriche à 9.5, en France et en Prusse à 11.4, enfin en Angleterre, grâce au merveilleux essor que la liberté du commerce a imprimé au progrés agricole, à 33.9. Enfin, pendant plusieurs années, les récoltes ont été généralement médiocres, et, dans certains gouvernements de l'Est, tout à fait mauvaises.
L'élève du bétail, quoique stimulé par la hausse croissante des prix, se développe moins encore que la production des céréales ; à cet égard, toutefois, aucun changement marqué ne s'est produit depuis l'émancipation : la situation était mauvaise avant, elle est restée mauvaise après. En 1851, la Russie possédait 20,962,000 bêtes bovines; en 1871, elle en avait 21,604,000; le nombre des moutons et des porcs s'est augmenté davantage, en revanche l'effectif de l'espèce chevaline a diminué : de 16,155,000 têtes en 1851, il est descendu à 15,542,000 en 1871, Parmi les causes que la commission assigne à cette stagnation ou à cette diminution de la production du gros bétail, nous nous bornerons à noter « la gêne des propriétaires, » l'insuffisance des pâturages alloués aux j a\saD8 dans un certain «tiombre de gouvernements, et la resionsabilité
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Eolidaire des membres de la commune devant Timpôt. Les paysans aisés se refusent à élever des bestiaux dans la crainte qu*on ne les saisisse pour couvrir le déficit provenant de Tinsolvabilité de leurs voisins. Enfin, une autre branche importante de Téconomie rurale a sérieusement souffert depuis Témancipation ; nous voulons parler des forêts. La « gêne des propriétaires » doit encore être citée ici en première ligne parmi les causes qui ont multiplié les déboisements, « au point, dit la commission, de produire dans quelques contrées de fâcheux changements climatériques ».
Tel a été le revers de la médaille de Témancipation ; la commission d'enquête, c'est une justice à, lui rendre, n*a entrepris ni de dissimuler le mal, ni de l'exagérer ; elle parait s'être acquittée de sa tâche sans parti pris et avec une parfaite indépendance.
Voici enfin d'après V Annuaire des finances russes de M. Vesséîovsky (1876, 5« année;, quel était au !•' janvier 1875 Tétat de Topèration du rachat des terres par les paysans.
84,718 opérations de rachat avaient été effectuées^ 59,697 à la réquisition des propriétaires et des établissements de crédit et 25,021 à l'amiable entre les propriétaires et les paysans. Elles avaient eu pour résultat d'attribuer â. 7,229,874 paysans une étendue totale de 25,662,562 dessiatines de terre. Le montant total des prêts effectués aux paysans pour ce rachat s^élevait à 665,308,672 roubles argent. Les annuités à percevoir en 1874, étaient fixées à 40,095,764 roubles, auxquels venaient s'ajouter 15,938,719 roubles d'arriéré^ soit un total de recouvrements exigibles de 56,034,483 roubles, lourde charge si Ton songe qu'elle s'ajoute au montant des impôts ordinaires qui pèsent principalement sur la classe agricole. D'un autre côté, sur les 665 millions de roubles qui constituent la dette des paysans pour les terres qu'ils ont acquises, les propriétaire^ à leur tour doivent encore 283,510,000 roubles aux anciens établissements de crédit de la r.ouronne, en liquidation, en sorte que leur situation est loin d'être brillante.
En revanche, le développement rapide des voies de communi-* cation et les progrès incessants du commerce extérieur, sans oublier non plus la réforme des institutions administratives et judi*
ciaires ont contribué à améliorer d*ane manière sensible la condition de toutes les classes de la population, en y comprenant celles dont les intérêts se trouvent engagés directement dans Témancipation. Combien ne doit-on pas regretter qu*une guerre suscitée par des passions plus généreuses que prévoyantes, soit venue ajouter ses difficultés et ses périls à ceux de cette grande mais laborieuse entreprise de régénération économique et so* ciale !