‹ Lettres sur la RussieChapitre 43 sur 156 · VI. — LA RELIGION EN RUSSIE · texte numérisé non relu

VI. — LA RELIGION EN RUSSIE

tout, à se réserver le monopole du marché, en bannissant toute concurrence. Dans les pays catholiques, pour ne citer que ceux-là, les cultes schismatiques étaient rigoureusement prohibés, et des pénalités formidables atteignaient eaux qui entreprenaient d'introduire leurs produits en fraude. Nonnseulement on brûlait les marchandises prohibées, lorsqu'elles se présentaient sous la forme tangible de livres ou de brochures, mais encore, chose plus rude, on brûlait les marchands, et l'inquisition ne fut pas autre chose qu'une douane ecclésiastique, la plus terrible des douanes ! Quel fut le résultat de ce régime, au point de vue des intérêts des producteurs protégés d'abord? Comme il arrive toujours, les monopoleurs tirèrent, dans les premiers temps, un bon profit des privilèges exclusifs dont ils étaient investis. Le clergé privilégié devint riche et puissant; mais bientôt le gouvernement, jaloux de ses richesses et de sa puissance, intervint dans ses affaires» Des limites furent imposées aux acquisitions de la corporation ecclésiastique ; parfois même, quand le gouvernement jugeait que ces limites avaient été dépassées, il faisait main-basse sur l'excédant. C'était une manière comme une autre d'appliquer au monopole le correctif nécessaire du maximum. D'un autre côté, le gouvernement s'appliquait encore à faire tourner à son profit l'influence exagérée que la corporation privilégiée avait acquise, en se l'assujettissant par des liens de plus en plus étroits, en s'attri-

buant, par exemple, le droit d'en nommer et même d'en révoquer les chefs. Le gouvernement protégeait le clergé, dans le sens économique du mot, mais il lui faisait payer cher sa protection. Vinrent les révolutions qui liquidèrent grosso modo ee régime suranné, en enlevant au clergé privilégié, avec les fruits illégitimes de son monopole, les fruits légitimes de son labeur séculaire. Au point de vue des intérêts des producteurs, la libre concurrence en matière de culte n'aurait-elle pas mieux valu? Elle aurait mieux valu encore, au point de vue des intérêts des consommateurs. N'ayant pas à compter avec la concurrence, le clergé protégé s'endormait volontiers sur l'oreiller commode de la prohibition, il conservait ses vieux procédés et ses vieilles machines ; il demeurait immobile, en se contentant d'excommunier la science, chaque fois que la science voulait l'obliger à marcher. Qu'en résultait-il ? C'est que, d'une part, les classes intelligentes abandonnaient un culte qui avait cessé de les satisfaire, et, faute d'en pouvoir librement embrasser un autre mieux approprié à leurs besoins, elles se passaient de culte, en laissant leurs sentiments religieux en jachère; c'est que, d'une autre part, les masses qui se contentaient du culte établi souffraient de l'état arriéré des services religieux, et, en particulier, de l'insuffisance de l'enseignement de la morale, devenue, à titre de simple annexe de la religion, une des branches du monopole du culte. Ainsi donc, absence de culture

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