ONZIEME LETTRE
Odessa. — Le pavage, Téclairage et la police. — L'excès d'administration. — Le commerce des libertés. — Clientèle gratuite et clientèle payante. — La liberté du vol. — Les Toleurs assurés. Le Russe est-il naturellement voleur ? — Le tchin, — Centralisation et décentralisation. — Réglementation et liberté. — Les établissements publics d'Odessa. — Comment les canons protègent un port de commerce. — La synagogue. — Les Polonais. — La beauté des femmes d'Odessa et le principe de TUnité.
Odessa, 10 juin 1860.
Odessa serait une ville charmante à habiter si elle était pavée et éclairée, si elle avait de Teau potable, et si Ton n^ volait pas comme dans un bois. Elle est bâtie à l'entrée d'une jolie baie, sur le bord de la steppe, qui est, dans cet endroit, élevée d'une quarantaine de mètres au dessus du niveau de la mer. Elle a deux ports formés par des jetées artificielles, mais qui n'offrent point un abri parfaitement sûr quand le vent souMe de l'est : le port de pratique servant au cabotage et le port de quarantaine affecté à la grande navigation. Un magnifique boulevard au milieu duquel s'élève la statue un peu grêle du duc de Richelieu, premier gouverneur
d'Odessa, inévitablement costumé à la romaine, un escalier colossal descendant du pied de la statue au bord de la mer, des rues larges et plantées d'acacias, des maisons énormes, puis, tout le long de la côte, faisant suite à la ville, des Khoutors^ maisons de campagne, dont les façades blancbes se détachent sur une bande verte d'une douzaine de verstes de longueur ; tout cela, quand la mer est calme, quand le soleil brille, forme un en-semble qui ne manque ni de majesté ni de charme. Mais, il y a un mais, il y en a même plusieurs : au dessus de cette ville qui se présente si bien, plane un gros nuage jaunâtre. Ce gros nuage, c'est de la poussière. Chose presque incroyable ! Odessa, malgré ses 100,000 habitants actifs et industrieux, malgré son aristocratie de millionnaires, malgré l'importance de ses revenus locaux qui dépassent 800,000 roubles, Odessa n'est point pavé^ A peine avez- vous mis le pied dans votre droschki, vous vous sentez ballotté comme sur une mer houleuse, tandis que la poussière vous suffoque. C'est bien pis encore quand il pleut. Les rueç se transforment alors en marais, et si vous n'êtes pas guidé par un pilote expérimenté, vous courez risque d'y sombrer. Il y a des hauts fonds et autres endroits dangereux, signalés par maint naufrage, et où l'on a fini même par placer des bouées, — le mot est bien ici de circonstance, — pour en écarter les navigateurs. Certaines rues deviennent tout à fait inabordables. L'hiver dernier, tout un quartier a manqué d'eau potable^ parce que
les porteurs d*eau ne pouvaient plus arriver jusqu'à leur clientèle. Voici, au surplus, deux chiffres qui résument parfaitement Tétat des choses. Quand il fait beau temps, le camionnage des grains des magasins de la ville jusqu'au port se fait au prix de 10 copecks par tchatvert. Quand il pleut, ce prix s'élève jusqu'à 75 copecks. Or, notez bien ceci, le prix ordinaire de transport d'un tchetvert de grain d'Odessa à Marseille ne dépasse pas 50 copecks. La traversée d'Odessa coûte donc plus cher que celle de la mer Noire, de l'Archipel et de la Méditerranée. Ajoutez à cela un éclairage à l'huile dont les becs rares et fumeux semblent avoir honte de révéler l'état lamentable de la voirie ; ajoutezy encore des tribus de malfaiteurs dont la prospérité croissante m'est signalée comme un exemple saisissant des progrès que peut réaliser une industrie sous le régime du lais?er-faire, et vous aurez une idée des services publics de la ville d'Odessa. A qui la faute ? Estce aux autorités, au général gouverneur, au gouverneur civil, au Golova (bourgmestre) qu'il faut faire remonter la responsabilité du mal? En aucune façon, les autorités sont animées, au plus haut degré, du désir de bien faire, et le Golova^ en particulier, M. J., est une des plus vives et des plus fécondes intelligences que j'aie rencontrées en Russie, D'oii vient donc le mal? . Le mal a plusieurs causes, mais la principale, c'est l'excès d'administration. La Russie souffre avant tout d'une pléthore administrative et réglementaire. Dans les
pays vraiment libres, tels que l'Angleterre, il est de principe que tout est permis excepté ce que la loi défend, et la loi ne défend que ce qui est positivement nuisible. En Russie, au contraire, tout est défendu, excepté ce que la loi permet, et la loi ne permet que ce qu'il lui est absolument impossible de défendre ; encore est-ce ea subordonnant ses autorisations à une foule de conditions et de restrictions. Le code de l'empire ne comprend pas moins de 21 volumes, sans compter une myriade de règlements particuliers, d'ordonnances spéciales, etc. Toutes les manifestations de l'activité humaine, depuis la locomotion jusqu'à la pensée, y sont prévues et réglementées avec une minutie tatillonne, qui ferait croire que le code russe a été dicté par un caporal allemand. On 'ne peut faire un pas sans se trouver en face d'un règlement, et ce règlement, bon ou mauvais, raisonnable ou absurde, on ne peut l'enfreindre sans s'exposer à des pénalités hors de toute proportion avec le délit, si délit il y a. Qu'en résulte-t-il ? C'est qu'en admettant que toutes les lois et tous les règlements en vigueur fussent exécutés à la lettre par une administration active et incorruptible, la Russie cesserait d'être habitable. La nation serait réduite à une espèce d'automatisme : sa vie ne serait plus qu'un perpétuel exercice à la prussienne.
Heureusement, l'administration russe n'est ni active ni incorruptible. En possession du pouvoir de tout empêcher, elle sait au besoin tout permettre. C'est un
cerbère, armé d'une mâchoire immense et redoutable, mais qui ne déteste pas les gâteaux. La corruption est en Russie le correctif nécessaire de l'abus de la compression et de la réglementation. Il semble même qu'elle soit entrée dans les prévisions des auteurs du système, et qu'ils aient mesuré en conséquence la nourriture du cerbère administratif, car sa ration est notoirement insuffisante et il périrait d'inanition sans les gâteaux. Citons un simple exemple à l'appui. La ville de Moscou est partagée en 14 circonscriptions, et chaque circonscription en 5 ou 6 quartiers. A la tête de chaque quartier se trouve un inspecteur de police dont les appointe* ments ne dépassent pas 600 roubles assignats (environ 600 francs) par an. Or, cet inspecteur est tenu d'avoir un appartement de réception, un cheval, des uniformes d'été et des uniformes d'hiver, une chancellerie avec 3 ou 4 employés dont les frais sont à sa charge ; autrement dit, il est obligé, pour satisfaire aux exigences de ses fonctions, de faire une dépense annuelle de plus de 6,000 francs par an. Il faut donc absolument qu'il se crée des ressources supplémentaires, qu'il se fasse un casuel pour remédier à l'insuffisance de son revenu réglementaire, et cela est évidemment sousentendu. Ce casuel indispensable, comment peut-il l'obtenir? En vendant l'autorisation de faire ce qu'il a le pouvoir d'empêcher, en tenant pour tout dire boutique ouverte de liberté. Tel est, en efiet, le commerce auquel se livre, du haut au bas de Téchelle hiérarchi-
qu6,radmini8tration russe; comme la liberté est une denrée de plus en plus demandée «n Russie, ce com-* merce est extrêmement avantageux, et il le devient chaque jour davantage. C'est ainsi que non-seulement les places d'inspecteurs de police à 600 francs ont acquis une plus-value extraordinaire, grâce au casuel qui y est attaché, mais encore que Ton brigue avec avidité les emplois les plus infimes des chancelleries de la police. Souvent même, ces emplois s'achètent comme de véritables offices. Dans le quartier marchand de Mos* cou, une place de secrétaire de l'inspecteur s'est payée jusqu'à 15,000 roubles arg. (60,000 fr.), quoiqu'elle ne fût rien moins qu'assurée, car T inspecteur pouvait être déplacé, et son successeur n'aurait pas manqué de renouveler cet afiermage lucratif au plus offrant et dernier enchérisseur. Cependant, on estimait qu'au prix de 15,000 roubles arg., l'affaire était excellente pour l'acquéreur, tant la liberté est aujourd'hui demandée sur le marché de Moscou !
Ce commerce interlope d'une denrée précieuse, dont le gouvernement s'est réservé 'le monopole, procure donc à l'administration un casuel qui dépasse beaucoup le montant de ses appointements officiels et sans lequel elle ne pourrait subsister. C'est un mal sans doute ; mais serait-il à souhaiter, dans l'état actuel des choses^ que l'administration fermât boutique ? Qu'elle se bornât à distribuer à chacun gratis la portion congrue de liberté que la loi et les règlements l'autorisent à délivrer, en
refasant tout supplément à ceux qui ne peuvent se contenter de la ration commune ? Je ne le pense pas, et voici, pour justifier mon opinion, une hypothèse qui me paraît convaincante. Supposons qu'un gouvernement ait réussi à monopoliser la lumière, et qu'en vue de prévenir les maladies des yeux, auxquels rien n'est plus nuisible, comme on sait, qu'une consommation trop abondante de ce fluide, il ne distribue à chacun de ses sujets qu'un minimum de lumière ; supposons encore que quelques-uns, éprouvant le besoin d'y voir un peu plus clair, graissent la patte aux mesureurs et réussissent à obtenir ainsi un supplément d'éclairage ; supposons enfin que ce besoin étant de plus en plus senti, l'achat d'un supplément de ration devienne une pratique générale, la population ne sera-t-elle pas mieux éclairée, et devra-t-on souhaiter que les mesu* reurs corrompus soient remplacés par des mesureurs incorruptibles? Assurément, il vaudrait mieux que l'usage de ce bien naturel fût gratuit, mais, en attendant, n'est-il pas préférable de pouvoir se procurer de la lumière en quantité suffisante, en y niettant le prix, que d'être réduit à se contenter quand même de l'entre chien et loup d'un monopole parcimonieux ?
Il ne faut pas se le dissimuler toutefois. Ce commerce interlope, malgré son utilité incontestable, a des inconvénients' sérieux. Ainsi, l'administration est évidemment intéressée à diminuer la ration de liberté qu'elle
est tenue de délivrer gratis à chacun, afin de pousser à la consommation des suppléments d*où elle tire son casuel. Il est assez naturel aussi qu'elle s'occupe de servir ses pratiques payantes avant de songer à la foule qu'elle est obligée de servir gratis. Il résulte de là qu'il est plus facile aux uns de se procurer le superflu qu'aux autres le nécessaire. Les intérêts privés, par exemple, pour peu qu'ils soient intelligents et avisés, peuvent s'accommoder parfaitement de ce régime. Vous êtes, je suppose, un grand capitaliste et vous voulez établir une manufacture. Vous n'en avez, bien entendu, pas le droit, ou du moins ce droit est subordonné à tant de conditions, de restrictions et de formalités, qu'il ne faut pas songer à l'exercer. Que faites-vous ? Comme vous êtes un homme pratique et sachant vivre, vous vous informez du prix courant de la liberté de l'industrie sur le marché administratif, et vous le payez sans marchander. Aussitôt vous êtes libre, plus libre même qu'on ne l'est en Angleterre ; — il n'existe plus pour vous ni lois, ni règlements ; vous pouvez non-seulement user de la liberté que vous avez achetée, mais encore, — si vous avez bien fait les choses, — vous pouvez en abuser, en infectant, par exemple, le voisinage des miasmes délétères d'une industrie insalubre. Vous pouvez faire mieux encore. Si vous êtes tout à fait pratique et avisé, vous pouvez, en vous entendant avec quelques confrères non moins pratiques et avisés, obtenir la prohibition des produits étrangers qui font concurrence aux
vôtres. Mais si les intérêts particuliers peuvent encore se tirer d'affaire sous ce régime, il n'en est pas tout à fait de même des intérêts généraux. Voici, par exemple, la ville d'Odessa, qui a besoin d'eau potable, de pavé et d'éclairage, et qui en demande vainement depuis de longues années. Pourquoi? Parce qu'autant l'intérêt privé est babile et ingénieux à se débarrasser des obstacles qui l'entravent, autant l'intérêt général est passif et dépourvu de sens pratique. La ville d'Odessa ne peut natureUement ni se procurer de l'eau, ni se paver, ni s'éclairer sans autorisation. Car les collections d'individus sont en tutelle aussi bien que les individus eux-mêmes. Cela étant, qu'aurait dû faire la ville d'Odessa ? Elle aurait dû s'informer du prix courant des libertés dont elle avait besoin et le payer sans marchander. Elle aurait été servie sinon tout de suite, du moins aussi vite que le permettait son éloignement du grand magasin central d'autorisations de Pétersbourg, où il faut s'adresser pour toutes les affaires de quelque importance. Mais soit que les habitants d'Odessa n'aient pu s'entendre pour faire une offre convenable aux détenteurs de «ette denrée indispensable, soit qu'ils aient eu la prétention de l'obtenir gratis, ils n'ont pas réussi encore à se faire servir.
Voilà donc un inconvénient sérieux de ce régime ; c'est que l'administration ayant une tendance naturelle à servir la clientèle payante avant la clientèle gratuite, il faut payer même ce que l'administration est tenue de
donner gratis, si Ton ne veut pas subir des retards interminables. Voici un inconvénient plus sérieux encore. C'est que l'administration, mue par le désir bien naturel de faire aller son commerce, ne se montre pas toujours fort scrupuleuse sur la nature et la qualité de la marchandise qu'elle débite. Si elle vend aux honnêtes gens la liberté de faire leurs aifaires sans être inquiétés ni vexés, elle vend aussi, trop souvent, la même liberté aux malfaiteurs. La liberté du vol est §u nombre des articles dont elle fait trafic, et ca n'est pas le moins avantageux. Sous le règne précédent, le débit de cet article procurait à la police le plus clair de son revenu, et il se faisait d'une manière quasi publique. A Moscou, par exemple, les boutiques de receleurs demeuraient ouvertes toute la nuit, sans que jamais la police s'avisât d'y trouver à redire. Quant aux voleurs, et même aux assassins, non-seulement- la police ne s'opposait point au libre exercice de leur industrie, mais encore elle le couvrait d'une protection toute spéciale. Ainsi, il y a une chose qui est particulièrement désagréable aux voleurs et aux assassins : c'est d'être dérangés dans leur travail par des témoins importuns. Que fait la police ? Lorsqu'un assassinat ou un vol vient à être commis, elle se met, avant tout, à la recherche des témoins. Les témoins trouvés, elle les fourre en prison, et elle les y garde jusqu'à ce que rinstruôtion de l'affaire soit terminée. Or, comme elle se charge elle-même d'instruire l'affaire, cet emprison-
nement pour crime de témoignage peut durer et dure, en effet, des mois et des années. Qu'en résulte-t-il? C'est que le public, averti, se garde bien de déranger messieurs les voleurs et assassins dans Texeroice de leur profession. Qu'un assassinat se commette dans la rue, les passants ne manquent pas de prendre la fuite, sans s'inquiéter des cris de détresse que la victime a l'indiscrétion de pousser. Si l'affaire se traite dans le voisinage d'une station de voitures, vous voyez aussitôt les tstvostchiks détaler au grand galop, comme s'ils avaient le diable à leurs trousses. Ce n'est pas le diable, c'est bien pis : c'est la police ! Ces pauvres istvostchihs savent que la police commencerait d'abord par les punir de leur indiscrétion en les mettant en prison, et en confisquant leurs attelages qu'elle se garderait bien ensuite de leur rendre. Ils songent à leurs femmes et à leurs enfants, et ils se sauvent. Qui pourrait les en blâmer ? Messieurs les malfaiteurs peuvent donc travailler à leur aise sans qu'aucun œil indiscret vienne troubler leurs opérations. Cependant, il ne suMt pas d'écarter les témoins ; il faut encore empêcher les volés ou les assassinés de faire des esclandres nuisibles à l'industrie dont ils sont la matière première indispensable, et la police y a pourvu avec une sagacité admirable. Elle a arrangé la chose de telle façon que le volé est beaucoup plus intéressé que le voleur lui-même à cacher le vol. — On venait de voler une superbe pelisse de 1,500 roubles à un riche
marchand de Pétersbourg. Un étranger qui Taccompa* gnait se met à crier : au voleur! « Taisez-vous, pour Dieu! taisez-vous I lui dit aussitôt le volé. Croyez- vous donc que je m'en tirerais avec 1,500 roubles si la police venait à être informée de l'affaire? » La police n'aurait pas manqué, en effet, d'ouvrir une enquête, laquelle n'aurait abouti qu'à mettre à la charge du volé une note de frais égale à trois ou quatre fois la valeur de la pelisse. Le prince Dolgoroukoff raconte, à ce propos, une anecdote assez jolie :
« Un étranger est renversé par une vache qui parcourait les rues en toute liberté. Le malheureux est emporté à l'hôpital, où il reste deux mois. A sa sortie de l'hôpital, la police exige de lui le payement des frais de nourriture, pendant ces deux mois, de la vache, laquelle avait été retenue pendant tout ce temps à la police comme impliquée dans un délit de coups et blessures (1). »
Quand on est volé, assassiné ou victime d'un accident quelconque, on se garde donc bien de se plaindre, car, en Russie, « les battus,— -et on peut bien ajouter aussi es volés, — payent l'amende. » La police fait mieux encore. Quand un vol a été commis avec négligence^, par des novices peu au courant du travail, elle vient en aide à leur inexpérience et elle répare leurs bévues, en achevant l'affaire qu'ils ont laissée à l'état d'ébauche. *
(1) La Vérité sur la Rttssie, par le prince Pierre Dolgoroukoff, P âge 73.
Ainsi, on vole de l'argenterie, mais le voleur peu soigneux, ou bien encore dérangé dans ses opérations, en a laissé perdre quelques pièces. Il va se plaindre aux agents que la chose concerne, et le dommage est bientôt réparé. La police fait une descente chez le volé, et elle exige qu'on lui conûe les pièces manquantes pour fi&ci« liter ses recherches. Il est bien entendu que jamais le volé ne revoit ni les pièces volées ni les pièces cou* fiées.
Il faut donc en Russie se cacher d'être volé comme ailleurs on se cache d'être voleur. Que si l'on a quelque raison particulière de tenir aux objets dont on a eu la maladresse de se laisser dépouiller, il faut les rechercher soi-même, en évitant toutefois, avec le plus grand soin, les regards de la police. Un de mes amis de Moscou, à qui on avait dérobé des bijoux, avait employé ce procédé primitif et il ne désespérait point de mettre la main sur son voleur, lorsque tout à coup il s'aperçut que la police le surveillait et que chacune de ses démarches était aussitôt éventée. Il dut naturellement renoncer à une partie qui était devenue par trop inégale et qui pouvait lui attirer sur les bras quelque dangereuse affaire. Cependant, si le volé est un personnage, les choses tournent diferemment : dans ce cas, la police mande en toute hâte ses assurés, elle leur rappelle que l'opération à laquelle ils viennent de se livrer est du petit nombre de celles qui se trouvent formellement exceptées de leur police d'assurance, et elle les prévient
qu'ils auront à en subir tous les risques, s'ils persistent à y donner suite. Les assurés s'exécutent ordinairement de bonne grâce, ils renoncent d'eux-mêmes à l'opération, en s'excusant sur l'ignorance d'un associé encore peu au courant des affaires ou en déclarant poliment qu'il y a eu méprise.
On conçoit que l'industrie des voleurs fleurisse sous ce régime. A Odessa, par exemple, ils se lèguent leur profession de père en flls, et s'ils ne mettent pas d'en«- |[»igne sur leur porte, c'est par un reste de déférence pour les vieux préjugés qui s'opposent encore au libre exercice de leur industrie. Le Golova actuel a bien essayé de faire contre eux un petit coup d'Etat, mais il en a été pour ses frais. S'appuyant sur un article du code qui permet aux autorités locales d'expulser, sur l'affirmation d'un certain nombre de bourgeois notables, les blasphémateurs, les ivrognes et autres mauvais sujets, il en a fait arrêter une vingtaine. Mais on n'a pas eu de peine à démontrer que cet article, s' appliquant à des perturbateurs ou à des mauvais sujets notoires, ne pouvait concerner des voleurs régulièrement établis et exerçant paisiblement leur profession, sans avoir jamais donné lieu à aucune plainte. On continue donc, en dépit de ce Golova inquiet et inquiétant, mais heureusement sans pouvoir, à voler quotidiennement à Odessa. Pendant mon séjour, il y avait même une reprise des affaires dans cette industrie, et l'on n'entendait parler que de vols. Les habitants, réduits à
se protéger eux-mêmes, se barricadent avec soin et làchent dans leurs cours des chiens féroces. C'est la seule police qui, dans ce pays, ne se laisse point graisser la patte. Seulement il est fâcheux que ses lumières ne soient pas toujours au niveau de sa moralité. Car elle se jette avec une indifférence alarmante, — ^je l'ai éprouvé à mes dépens, — sur les honnêtes visiteurs de jour aussi bien que sur les voleurs de nuit. Que si Ton prend un voleur sur le fait, la conduite la plus sage à tenir, c'est de le laisser un peu dévorer par les chiens et de lui administrer une salutaire volée de coups de bâton. Ni lui ni ses confrères ne s'exposent plus à pareille aubaine .
On peut donc, en se gardant convenablement soimême, échapper aux conséquences directes de la liberté du vol. Mais voici un abus véritablement criant auquel cette liberté donne lieu, d'une manière indirecte. Il arrive trop souvent que la police, soit pour faire apprécier aux vrais malfaiteurs toute la puissance dont elle est armée et, par conséquent, toute la valeur de la protection dont elle les couvre, soit pour donner satisfaction aux préjugés de l'opinion, fasse des exemples aux dépens des innocents. C'est ainsi qu'à Odessa un honnête ouvrier avait acheté une montre, et comme il n'était pas peu fier de son emplette, il la montrait à tout venant. Un capitaine en retraite devant qui il venait de l'exhiber prétend la reconnaître pour sienne. On met aussitôt mon pauvre diable en prison. Vainement» il
invoque le témoignage de Thorloger qni lai a rendu la montre, vainement encore les meilleures attestations sont-elles apportées en faveur de sa moralité, la police se retranche derrière la nécessité de rassurer la population justement alarmée du redoublement d'audace des malfaiteurs et elle continue à instruire Taffaire. Depuis un an, Taffaire s'instruisait et le malheureux pourrissait en prison. Que voulez-vous? Il fallait bien faire un exemple.
Les étrangers ne manquent pas de se scandaliser de cet état de choses, mais ils ont le tort de Timputer au défaut de moralité des populations. Le Russe est naturellement voleur, disent-ils. C'est une erreur due à une observation trop superficielle. Supposons que le même système existât en France, en Belgique ou en Angleterre, l'industrie du vol y serait certainement beaucoup plus répandue et plus active encore qu'elle ne l'est en Russie. Aurait-on bien cependant le dfoit d'affirmer que le Français, le Belge ou l'Anglais est naturellement voleur? Pour ma part, je tiens, au contraire, qu'aucun peuple n'a plus de probité native que le peuple russe ; la preuve c'est qu'en dépit d'une police qui se charge d'assurer les voleurs en ce monde, en prélevant une simple part sur leurs bénéâces, et d'un clergé qui les assure dans l'autre moyennant la modique redevance de quelques cierges, le vol est loin d'être en Russie une industrie universelle, et que, dans les endroits écartés, — dans la steppe, par exemple, où la police est
à peu prés inconnue, — on ne vole point. Aussi un magistrat municipal à qui Ton demandait devant moi quel était à son avis le meilleur moyen de diminuer le nombre des vols, répondait sans hésiter : c*68t de supprimer la police ! et toute l'assistance s'accordait à reconnaître la justesse et le caractère yraiment pratique de cette réponse.
Mais la police ne se soucie pas bien entendu d'être supprimée, et c'est pourquoi elle ne permet, sous aucun prétexte, aux gens curieux de se mêler de ses affaires. Dernièrement, la presse de Saint-Pétersbourg s'avise de faire son éloge, à propos du bel ordre qu'elle avait maintenu aux obsèques de l'acteur Martinov. Aussitôt le grand maître de police adresse aux îournaux un avis sévère, portant qu'ils n'avaient à s'occuper de la police ni pour la louer ni pour la blâmer. Les journaux anglais et autres se sont fort scandalisés de cet avis. Ils ont eu tort. Le chef de la police ne pouvait laisser établir un tel précédent sans compromettre l'existence même de l'administration qu'il dirige. Le jour où la presse pourra s'occuper des affaires de la police, c'en sera fait du casioel qui fournit les trois quarts des revenus de cette utile institution. Que deviendront alors tous les intérêts qui sont engagés dans son mode actuel d'existence ou dont elle est la sauve*» garde ? Qui remboursera le prix des offices de ses chancelleries? Qui indemnisera les voleurs, receleurs, etc.^ qui exercent paisiblement leur industrie en se reposant
sur la foi des traités et dont nul ne saurait contester les droits acquis f Voilà des considérations sur lesquelles les novateurs ont l'habitude de passer avec une légèreté déplorable, mais que la direction de la police ne pouvait méconnaître sans manquer à sa mission de conservation sociale.
Si j'ai réussi à exposer clairement la situation, mes lecteurs doivent se faire maintenant une idée assez nette du mal dont souffre la Russie, et de la cause première de ce mal. Il est fâcheux qu'en Russie même, tout en le ressentant vivement, on ne s'accorde pas toujours sur le remède à lui appliquer ou bien encore que l'on omette dans le traitement de la maladie le médicament essentiel et qu'il faudrait appliquer le premier, pour s'attacher de préférence à des remèdes efficaces, sans doute, mais qui ne doivent être administrés qu'en seconde ou en troisième ligne. C'est ainsi que beaucoup d'esprits éclairés et progressifs veulent, avant tout> perfectionner l'administration en abolissant le tchiriy et la décentraliser, en transférant aux provinces et aux villes la plupart des pouvoirs administratifs du gouvernement central.
Il ne me sera pas difficile de prouver qu'en agissant ainsi on mettrait, pour me servir d'une expression vulgaire, la charrue devant les bœufs. Sans doute, il est bon de perfectionner l'administration, il est indispensable d'abolir le tchin et de décentraliser les services publics, mais il faut d'abord restreindre la tutelle (tdmi-
nistrative en faisant an abattis des lois et règlements qni rétablissent, il faut réduire au minitmim cette tutelle portée aujourd'hui au maximiim, sous peine de la rendre plus pesante, plus insupportable, en substituant à un tuteur négligent et accommodant un tuteur actif et incorruptible.
Voyons, par exemple, ce que produirait, dans Tétat actuel des choses, le perfectionnement de la machine administrative, et en particulier l'abolition du tchin. Mais d'abord qu'est-ce que le tchin ?
Le tchin est une organisation hiérarchique qui ressemble à s'y méprendre à celle de la Chine, comme le mot qui la désigne ressemble au chinois. Le tchin se compose d'une série de grades superposés. Il y en a, je crois, quatorze. Ces rangs ou grades forment autant de couches composées d'éléments militaires et civils. Chaque grade militaire a son correspondant dans le service civil. Il y a, d'abord, au bas de la hiérarchie civile, le secrétaire de province dont le rang répond au dernier grade de l'armée ; au dessus vient le secrétaire de collège, puis toute une série de conseillers, depuis le conseiller honoraire jusqu'au conseiller privé actuel, dont le rang du tchin correspond au grade de général en chef. Quand on entre au service, on commence par occuper le rang inférieur. Au bout de trois ans on passe dans le rang supérieur, et ainsi de suite de trois ans en trois ans. Il n'est pas nécessaire pour cela de déployer le moindre mérite. Il suffit d'y mettre le temps. Gepen-
dant on peat aller plus yite quand on est bien avec ses supérieurs, ou quand on a fait quelque action d*éclat, rendu quelque service signalé au pays. Mais ceci est bien entendu l'exception. La règle, c'est le temps ou la faveur des supérieurs immédiats. Maintenant voici à quoi sert de s'élever de degrés en degrés sur cette pj-ramide administrative du tchin. C'est qu'à chaque rang correspond une série de places ou d'emplois. Lorsque vous ne possédez encore que le rang de simple secré*taire de province, c'est-à-dire lorsque vous êtes placé au plus bas degré du tchin, vous ne pouvez aspirer qu'aux emplois les plus chétifs et les plus mal rétribués du monde administratif. Lorsque vous montez au rang immédiatement supérieur, vous pouvez aspirer à une série d'emplois plus élevés, et ainsi de suite. Il résulte de là que les grands emplois de l'empire ne peuvent être confiés qu'au petit nombre d'hommes qui ont atteint le rang le plus élevé du tchin, c'est-à-dire qui ont passé 14 fois 3 ans dans l'administration, ou qui ont eu l'art d'abréger les délais de rigueur en captant la faveur de leurs supérieurs et en l'achetant au besoin. Le choix pour les emplois supérieurs se trouve donc re,streint à une petite catégorie d'hommes usés par l'âge, ou — ^ sauf l'exception des services extraordinaires — d'hommes qui sont arrivés jeunes encore à franchir à force de bassesses les degrés intermédiaires : les uns et les autres corrompus du reste par les pratiques d'une administration qui ne pourrait pas vivre sans le casuel de
la corruption et qui ne pourrait guère non plus laisser vivre ses administrés si elle ne leur accordait point la faculté de la corrompre. Voilà le tchin»
Cette organisation est aussi vicieuse que possible, j'en conviens volontiers. Mais il ne faut pas oublier que la corruption est la soupape nécessaire de la compression, et qu'une réforme qui livrerait, dans l'état actuel des choses, les échelons élevés de la hiérarchie à des hommes d'une vertu rigide, déterminés à faire exécuter à la lettre les lois et ordonnances contenues dans les 21 gros volumes du code de l'empire, aggraverait horriblement la situation des administrés, au lieu de la rendre
plus supportable. Il faut relâcher le système compressif avant de supprimer la soupape qui procure seule un peu de soulagement à ses victimes.
S'agit-il de la décentralisation? Ce n'est pas moi qui en contesterai l'utilité, et si je voulais multiplier les exemples des maux que cause l'abus delà centralisation dans le vaste empire que je suis en train de visiter, je n'en unirais pas. En voici un cependant qui mérite d'être cité comme un type du genre. Il existait à Tiflis, capitale des provinces Trans-Caucasiennes, un hôpital dont le toit avait besoin de réparations urgentes. On fait le devis de la dépense qui est évaluée à 10,000 roubles, et on l'expédie à Pétersbourg avec une demande d'autorisation. Le devis reste 2 mois en route pour aUer^ 5 mois dans les bureaux et 2 mois pour revenir. Total 9 mois. Cependant l'administration a fait les choses le»*
iement, elle ii*a pas demandé d'explications on de jus» tiAcations supplémentaires, ce qui aurait pu doubler ou tripler les délais. Mais, pendant ces 9 mois, le toit avait continué de se dégrader, en sorte que, rautorisation venue, il fallait non plus 10,000, mais 20,000 roubles pour le remettre en état. Nouvelle demande, nouveau délai de 9 mois, nouvelle autorisation, nouvelle insuffîsance de la somme. On alla ainsi jusqu*à ce que le toit se fut complètement effondré et qu*il fallut 150,000 roubles pour le refaire. Voilà la centralisation.
Cependant, malgré les lenteurs de la centralisation et les inconvénients qui en résultent, j'hésiterais fort, je Tavoue, à transférer aux provinces et aux villes les attributions et les pouvoirs administratifs que possède aujourd'hui le gouvernement central. En voici la raison. C'est qu'en admettant qu'un homme sain d'esprit et sans vices particuliers soit condamné par une méprise de la justice à subir une tutelle, il lui sera certainement plus avantageux d'être séparé de son tuteur par quelques milliers de kilomètres que de l'avoir constamment à ses trousses. Sans doute, ses affaires souffriront de l'éloignement de l'homme qui a mission de les gérer ; mais la présence constante de ee tuteur abusif et son immixtion assidue dans des affaires qu'il n'a aucun intérêt à gérer d'une manière économique, ne seraient-elles pas des inconvénients pires encore? On en a eu la preuve à Odessa même, au temps de l'administration du prince Woronzoff. Le prince était investi de pouvoirs
exceptionnels, et il pouvait faire à peu près tontes choses à sa guise, sans passer par la filière de Saint- Pétersbourg. Sous certains rapports, il a laissé d'excellents souvenirs à ses administrés. C'était un esprit libéral et éclairé, aimant particulièrement les Anglais et • les institutions anglaises, accueillant admirablement les étrangers et tolérant à Odessa une liberté de langage et d'allures qui eût semblé inouïe ailleurs. Mais c'était aussi un grand seigneur habitué à faire grandement les choses, et mettant volontiers le luxe avant le nécessaire. Ainsi la ville d'Odessa ne possédait pas d'eau potable. Au lieu de faire construire un canal pour y amener l'eau du Dniester, chose facile. et peu coûteuse, le prince Woronzoff préféra la doter, à grands frais, d'un établissement d'eaux minérales artificielles. La ville d'Odessa n'avait point de pavé. Le prince Woronzoff n'eut point un seul instant l'idée de lui procurer cet objet de première nécessité ; en revanche il fit construire un escalier monstre dont personne ne sentait le besoin.
L'histoire de cet escalier est assez caractéristique. L'empereur Nicolas était en train de visiter Odessa. Il arrive sur le boulevard, qui borde la mer à une quarantaine de mètres au-dessus de la plage. — Comment descend-on ici, dit l'empereur? Je ne vois point d'escalier. — Le prince ne répond rien, mais il se hâte de faire construire un escalier babylonien, qui coûte bien un million de roubles aux finances de la ville et sur le-
quel il ne passe pas dix perspnnes par jour. Les bons Odessois auraient préféré un peu plus de pavé et un peu moins d'escalier. Mais Tempereur ne s'était pas plaint du pavé. — Un autre jour, le prince apprend que la ville possède une épargne de 2 ou 3 millions de roubles. Voilà son imagination en travail. Il n'y avait point de service régulier d'Odessa vers la Crimée et le Caucase, par l'excellente raison qu'en ce temps-là on n'allait guère plus en Crimée et au Caucase qu'on ne pas-< sait sur l'escalier du boulevard. Le prince, qui possédait une magnifique propriété sur la côte méridionale de la Crimée, se persuade aisément que cette ligne de navigation est indispensable à la prospérité d'Odessa. Il se hâte donc de l'établir. Les bateaux vont et viennent, aux trois quarts vides, jusqu'à ce qu'ils aient pavé la mer Noire avec les roubles de l'épargne d'Odessa. Voilà la décentralisation en Russie ! -— On me dira que ce n'est point ainsi qu'il faut entendre la décentralisation ; que le Woronzoff était un autocrate investi du pouvoir de dépenser l'argent de ses administrés sans leur consentement et sans avoir à leur en rendre compte; que les choses se passeraient autrement si la tutelle exercée aujourd'hui de Pétersbourg était conûée à des adminis^ trateurs locaux nommés à court terme par les administrés. Eh bien, franchement, je ne crois point qu'un tel changement ait la vertu que les partisans de la décentralisation ptlre et simple lui attribuent. Le pouvoir est, hélas ! la chose du monde dont les hommes sont la
plus enclins à abuser. Confier à des administrateurs locaux le pouvoir illimité de réglementer et de taxer, dont est investie la bureaucratie de Pétersbourg, c'est s'exposer à remplacer la tyrannie et l'exploitation centrales par une multitude de petites tyrannies et d'exploitations locales moins intelligentes sans être moins avides et à coup sûr plus tracassiéres. Ce n'est pas de déplacer simplement la tutelle administrative qu'il s'agit aujourd'hui pour les amis du progrès, c'est de la supprimer.
En résumé, le mal dont souffre la Russie provient de ce que le Code qui régit ce vaste Empire ressemble bien plutôt au règlement d'un colossal établissement pénitentiaire qu'à la législation d'un peuple pourvu d'une dose quelconque de moralité et d'intelligence. Aucune initiative n'est laissée aux 70 millions de criminels qui peuplent cette énorme prison. Le règlement intervient dans tous les faits et gestes de ces êtres malfaisants sans leur abandonner un seul instant la direction d'euxmêmes. Les articles de ce règlement se comptent nécessairement par miUe et par dizaines de mille. Une administration immense est chargée de veiUer à leur exécution. Mais comme, d'une part, les prétendus criminels que l'administration est chargée de garder et de diriger, ont une horreur native pour ce régime pénitentiaire qu'ils ont conscience de n'avoir point mérité ; comme, d'une autre part, l'administration recrutée parmi eux n'a qu'une foi médiocre dans la nécessité
des règlements qu'elle est chargée de faire observer (les Allemands seuls, vrais bureaucrates de naissance, ont la religion du règlement et ils le font observer à la lettre, avec la ponctualité minutieuse qui les caractérise : aussi la légion de bureaucrates que fournissent les provinces baltiques est-elle le fléau de la Russie) ; comme Tadministration ne reçoit d'ailleurs qu'un salaire insuffisant pour remplir sa pénible et rebutante mission, un compromis s'établit entre les surveillés et les surveillants. Les surveillés rachètent, chaque fois qu'ils en sentent le besoin, les libertés dont ils sont privés. Ils paient pour se les procurer une prime qui varie suivant la valeur de la marchandise et le danger de la fraude. La corruption sert ainsi de correctif et d'allégement à la compression, comme la contrebande à la prohibition. Par malheur, des abus inévitables se glissent dans ce système de rachat interlope. On rachète non seulement le droit d'user des libertés légititimes et utiles, mais encore celui d'exercer des libertés illégitimes et nuisibles. Les règlements du pénitencier, les bons aussi bien que les mauvais, finissent par ne plus exister pour ceux qui ont les moyens d'en acheter la violation ; en revanche, ils continuent à peser d'un poids d'autant plus accablant et insupportable sur la foule pour laquelle la liberté demeure une denrée trop chère. Enfin, un jour, le chef souverain de cette geôle, profondément ému de la plainte douloureuse qui s'en exhale, prend la généreuse résolution de remédier aux
maux de tant de millions de créatures humaines dont la destinée lui est confiée. Mais comment s'y prendre ? que faire ? Il veut sincèrement le bien, mais il craint de se tromper sur les moyens de le réaliser. Il demande conseil. Les avis sont partagés. Les uns lui disent : conservez Tancien règlement, excepté dans ce qu'il a de par trop barbare et suranné, épurez l'administration, mais gardez-vous de toucher à la centralisation, sinon c'en est fait de l'Unité de l'établissement. D'autres disent encore : conservez l'ancien règlement , mais divisez au contraire une administration devenue trop vaste pour demeurer unitaire . Décentralisez ! D'autres enfin disent : c'est le règlement qui ne vaut rien. Commencez par le réformer. Ce règlement a été fait, par une méprise déplorable, pour un troupeau de vils criminels. Or votre peuple est naturellement bon, honnête et laborieux. Laissez-le penser et croire en suivant les inspirations de son intelligence et de son cœur, laissez-le agir en suivant celles de son intérêt. Ne vous mêlez plus ni de ce qu'il pense, ni de ce qu'il croit, ni de ce qu'il liait. Donnez-lui la liberté, et bornez- vous à faire respecter les droits naturels de chacun en commençant par les respecter vous-même. Il vous suffira pour cela d'un très petit nombre de lois, et ces îois rien ne vous sera plus facile que de les faire observer. Comme elles seront vraiment justes et utiles, chacun concourra à leur exécution, comme chacun Concourt aujourd'hui à la violation d'un règlement iiyaste et nuisible. Tandis
que Topinion publique excusait et encourageait la contrebande, lorsque la prohibition atteignait les nécessités de la vie, elle la condamnera et lui fera obstacle, lorsque la prohibition ne portera plus que sur des poisons. Vous n'aurez donc besoin que d'un petit nombre d'agents pour assurer Texécution de ce petit nombre de lois auxquelles l'immense majorKé de la population apportera son cours moral et, au besoin, son appui matériel. Vous pourrez simplifier votre administration, à mesure que vous émonderez votre code surchargé de branches parasites, et cette administration simplifiée, l'expérience vous apprendra bientôt aussi dans quelle mesure il faudra la centraliser ou la décentraliser.
Eh bien, pour ma part, je suis de l'avis de ceux qui pensent qu'avant tout il faut « simplifier le i:.èglement. > Je crois avec eux qu'en Russie comme ailleurs la question de la réforme se débat bien moins entre la centralisation et la décentralisation qu'entre la réglementation et la liberté. ,
Mais ceci nous a conduit fort loin d'Odessa. Rêve* nons-y.
Il y a peu de chose à dire des monuments et des établissements publics. Le musée est petit; il ne contient que quelques antiquités grecques trouvées aux environs de Cherson et des queues de cheval, enlevées aux pachas turcs. Je visite, en compagnie de M. J., un établissement des orphelins, un hospice des vieillards et un hospice de veuves, qui sont tenus avec beaucoup de
propreté et de soin. L'hospice des vieillards est daDS l'enceinte même du cimetière. Ces paurres gens n'ont qu'un pas à faire pour ga^er leur dernier domicile. Attention philanthropique ! — On peut signaler, à l'hospice des orphelins, la triple comhioaison de l'enseignement de l'arithmétique, de la musique vocale et de la gymnastique. On fait chanter en chœur aux élèves, le bras droit levé : deux et deux font quatre! En abaissant le bras droit et en élevant le bras gauche : trois fois trois font neuf ! Les deux bras étendus horizontalement: quatre fois quatre font seize ! Ces manœuvres s'exécutent avec une précision qui ravirait d'aise un caporal prussien ; mais l'inconvénient de ce système, c'est que les élèves ne connaissent l'arithmétique qu'en chœur et avec les gestes. Interrogez-les un à un et les membres au repos, ils demeurent bouche béante. On a todId réformer ce mode d'enseignement trop composite, mais le règlement s'y oppose et le règlement est sacré. — Le cimetièra traversé de larges allées et tout ombragé d'acacias de la plus belle venue est décoré de cippes nombreux et élégants en marbre de Carrare. Les Russes, les Allemands, les Français, les Anglais y ont leurs compartiments séparés, mais dans la m^ma enceinte. Les juifs ont un cimetière à part. On remarque dans le cimetière anglais le monument funéraire du capitaine Giffard du Tigre, avec une inscription portant que < sa veuve a visité ce monnment. > Une annonce dans le Ttmes n'aurait-elle pas suffi? Le Ti^re esi ce
bateau à vapeur anglais qui Tint échouer pré? d'Odessa pendant la guerre de Grimée, et qui fut coulé. bas par une batterie de la côte. Je noterai à ce propos qu'Odessa aurait pu demeurer entièrement en dehors des opérations militaires en sa qualité de port de commerce. Malheureusement, les autorités avaient voulu y conserver une batterie pour la défense du port. Ce paratonnerre n'a pas manqué d'attirer la foudre. Les amiraux alliés ont attaqué la batterie tout en déclarant qu'ils respecteraient la ville. Mais comme la batterie s'est défendue avec vaillance, la canonnade s'est prolongée, des bombes et des fusées se sont égarées, un bon nombre de maisons ont été Incendiées et une centaine de personnes tuées. Sans cette vaillante batterie, Odessa, sauvegardé par le nouveau droit maritime, n'aurait pas reçu un boulet.
La nouvelle synagogue est le monument le plus remarquable d'Odessa, — et, par parenthèse, elle a été bâtie sans la moindre intervention gouvernementale ou communale, avec le produit d'une souscription particulière : c'est un édifice élégant, moitié byzantin, moitié moresque. Nous la visitons au moment où commence le sabbat, un vendredi soir. Elle est remplie d*une population masculine en longues redingotes descendant jusqu'aux talons, la casquette ou le chapeau sur la tête. Les femmes sont dans les galeries supérieures, cachées derrière un rideau. Des chandeliers à sept branches illuminent l'autel. Un ténor orné d'une chasuble chante
d'nne voix snperbe des airs de Mendelssohn. A côté, s*élève rancienue synagogue, d*oii s'exhale une violente odeur d'ail. De vieux enfants d'Israël, qu'on dirait détachés d*un feuillet illustré de la Bible, j marmottent des prières, en branlant la tête de droite à gauche pour chasser les distractions. Entre cette vieille synagogue et lanouveile, il y a l'épaisseur de dix siècles.
La population juive s'augmente rapidement à Odessa. En revanche, l'élément polonais est en voie de décroissance. Autrefois, c'était, au moins dans les régions su- . périeures de la société, l'élément dominant. Les propriétaires polonais qui venaient vendre leurs blés à Odessa y passaient volontiers l'hiver. Deux causes ont contribué à les en éloigner. Ils metti^ient leurs enfants au Lycée, qui a rang d'université. Voici qu'un beau jour, un journaliste maladroit s'avise de faire l'éloge du Lycée, en vantant l'esprit libéral de son enseignement, qui lui vaut la préférence des Polonais. L'article tombe sous les yeux du ministre de l'instruction publique. C'était sous le règne de Nicolas. Ordre est donné aussitôt de retirer du Lycée tous les enfants polonais pour les expédier aux universités de Moscou et de Kharkoff. La prohibition des enfants polonais à l'entrée du Lycée d'Odessa a été levée depuis l'avènement d'Alexandre II ; mais on avait pris l'habitude de les placer ailleurs, et ils n'y sont pas revenus. D'un autre côté, sous le règne de Nicolas, les habitants des provinces polonaises ne pouvaient aller à Varsovie sans
être munis d'un passeport poiMr T étranger y qui coûtait cher et qu'on n'obtenait pas sans peine. Ils se ra-battaient donc sur Odessa. Cette barrière ayant été levée, ils ont repris de préférence la route de leur ancienne capitale.
Les Polonais formaient Vêlement brillant et chera-" leresque de la société d'Odessa. Cette société, avec ses types variés et vivement caractérisés, n'en reste pas moins des plus attrayantes. Le genre féminin surtout mérite une mention particulière. Dans certains pays, c'est presque un événement d'apercevoir une jolie femme dans la rue. A Odessa, ces événements-là se rencontrent à chaque pas. Juives, Grecques, Arméniennes, Polonaises, Petites et Grandes Russiennes s'y font concurrence pour réjouir la vue des consommateurs. Convenons-en toutefois, rien n'est plus contraire au grand et salutaire principe de l'Unité qui est en train de parquer progressivement les races par troupeaux nationaux « uns et indivisibles »,car rien n'excite davantage à les mêler.