XII: — LA CRIMÉE
eaux de la mer Noire j sont du p)us beau vert, la plage est à fond de sable, et Ton y prend des bains délicieux, La ville et sa population tartare ont un aspect tout asiatique. C'est bien ici que la vie privée est murée! Les maisons tournent le dos à la rue. Les façades sont à l'intérieur. Sauf dans les deux ou trois ruelles marchandes qui aboutissent à la rade, on n'aperçoit que des murs de pierre ou de ciment grisâtre.' Les passants sont rares. Quelques ombres qui font souvenir des nonnes de Robert le Diable se glissent le long des murailles. Ces ombres sont soigneusement empaquetées. Une grande serviette de calicot blanc leur enveloppe la tête, avec une étroite lucarne horizontale pour les yeux. Encore un abus du monopole ! Sous le prétexte qu'ils achètent leurs femmes, et qu'ils les entretiennent à leurs frais, les Orientaux ont la prétention de conserver la jouissance absolue et exclusive de ce genre de propriété. Ils ressemblent, en ce point, à ces collectionneurs féroces qui interdisent à tout venant l'entrée de leurs cabinets, en gardant pour eux seuls les chefs-d'œuvre qu'ils retiennent captifs. On est, tout d'abord, révolté d'un si abominable égoïsme et l'on joint sa malédiction à celle de la soubrette éveillée de VEcole des Maris :
Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ?
Car on dit qu^on les tient esclaves en ce lieu,
Et que c'est pour cela qu^ils sont maudits de Dieu.
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Cependant, en allant an fond des choses, on s'aperçoit que ce système de claustration n*est qu'une conséquence logique et nécessaire de la condition sociale de la femme en Orient; et quand on examine cette condition sans parti pris, on s'aperçoit aussi qu'à côté de ses inconvénients eUe a bien ses avantages. Chez les peuples qui suivent la religion de Mahomet, la femme est une propriété, propriété du père d'abord, du mari ensuite. Elle ne jouit donc d'aucun droit ; en revanche, elle ne porte le poids d'aucune responsabilité. Celui qui la possède est obligé de pourvoir à son entretien, et, d'un autre côté, la religion et les mœurs s'unissent pour lui interdire d'imposer à cette créature, qu'une infériorité originelle livre à sa merci, d'autres travaux que ceux de la maternité et du ménage, ses spécialités naturelles. Il en résulte que la femme du peuple se trouve, — avec la liberté de moins, — dans une situation analogue à celle de la femme des classes élevées de l'Occident, et qu'on ne voit de femmes musulmanes ni dans les champs, ni dans les boutiques, ni dans les ateliers, ni dans les maisons de prostitution.
A la fois propriétaire et tuteur de la femme, l'homme porte seul tout le fardeau de la responsabilité de leur commune existence. Cela étant, il ne se procure cet objet d'utilité et d'agrément, pour me servir d'une expression pittoresque de J. B. Say, qu'autant que ses. moyens lui permettent non seulement de l'acheter, à titre d'esclave, mais encore de l'entretenir à titre d