‹ Lettres sur la RussieChapitre 90 sur 156 · XII. — LA GRIMÉE · texte numérisé non relu

XII. — LA GRIMÉE

papille, elle et tout ce qui peut s'ensuivre. L'accroissement de la population se trouve ainsi modéré par un obstacle d'une efficacité incontestable. U est à peine nécessaire d'ajouter que, pour les classes inférieures, la polygamie est un luxe inabordable. Les gens ricbes seuls peuvent se passer la coûteuse fantaisie d'un barem. Gbacun, du reste, consulte ses ressources pour le nombre comme aussi pour la qualité des femmes dont il meuble son intérieur. Les qualités inférieures s'obtiennent à très bon marcbé, souvent en échange de quelques brebis ; en revanche, les races de choix montent à des prix exorbitants : il j a, dans les harems de Gonstantinople, des Circassiennes qui ont coûté jusqu'à 80,000 fr. A la vérité, cette sorte est devenue particulièrement rare sur le marché, depuis que les Russes en ont prohibé la sortie. Mais ce n*est pas moins un prix excessif, surtout quand on songe que la richesse n'abonde pas en Turquie, et qu'il s'agit d'un animal qui ne marche que sur deux pieds.

Quoi qu'il en soit, peut-on légitimement blâmer les Mahométans de tenir en charte privée cette propriété qu'ils ont achetée à beaux deniers comptants, et à l'entretien de laquelle ils sont obligés de pourvoir, même quand ils n'en peuvent plus tirer aucun service? Sans doute, la claustration est, à bien des égards, un régime barbare ; mais la liberté sans le contrepoids de la responsabilité ne serait-elle pas pire encore ? Supposons que notre système de libre communication des sexes

soit transporté en Orient, qu'en résulterait-il? Si aucuii abus ne devait s'ensuivre, cette légère infusion de communisme féminin aurait certainement un goût foxt agréable. Pour les non-propriétaires, qui ne connaissent aujourd'hui que par ou!-dire la gracieuse moitié du genre tiumain, ce serait tout bénéfice ; pour les propriétaires eux-mêmes, il y aurait avantage à mettre dans la communauté la vue et la conversation de leurs femmes pour en retirer en échange la vue et la conversation des femmes d'autrui. Par malheur, l'expérience a démontré aux Orientaux qu'aucune propriété n'est à la fois plus exposée et plus fragile que la propriété féminine, qu'elle tente les plus honnêtes gens, et, par une déplorable bizarrerie de sa nature, qu'elle se laisse non moins volontiers tenter; bref, que le seul moyen de la conserver intacte, c'est de la dérober à tous les regards, de la tenir sous clef et sous voile, enfin même d'avoir pour la garder une police spéciale, ingénieusement rendue incorruptible. Encore cet appareil de précautions préventives ne suffisait-il pas toujours, et fallait-il y joindre des mesures répressives assez énergiques pour jeter l'épouvante dans l'âme des maraudeurs. Il n'y a pas bien longtemps qu'on jetait à la mer, cousus dans des sacs, ceux qu'on prenait en flagrant délit, et l'expérience attestait qu'on ne déployait en cette affaire aucun luxe de barbarie, qu'il ne fallait rien moins pour garantir d'une manière approximative la propriété féminine.

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