‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 2)Chapitre 1 sur 11 · Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne · texte numérisé non relu

Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne

n y a douze grands couvents à Moscou ; il y en a à Péiefsbourg, à Kieff, à Smolensk, dans toutes les villes et toutes les provinces de Tancien empire russe. De ces nombreux couvents dliommes et de femmes, fondés par des princes, enrichis par des dons multipliés , fflustfés par des trtdiiîons pieuses , il n*en est pas un qui jouisse d*une aussi grande célébrité que celui ide Troï-* ua* La légende religieuse lui donne un carac*

. LKTTUKS

rèie. augnsie, l'hîsloire un nom glorieux. Le peuple le nomme avec yénéraiion comme im des sanctuaires de sa foi, et avec amour comme un rempart (Je son pay s .

Le couvent de Troïlza fut fondé au milieu du quatorzième siècle par saint Serge, Thumble anachorète dont toute la vie est une longue suite de miracles. Les miracles éclatent même avant sa naissance. Sa mère enceinte s'en va un jour à l'église. « Au moment où le prêtre allait lire l'Evangile, dit le naïf biographe du saint, le métropolitain PhilarèteS Tenfant qu'elle portait dans son sein jette un cri , et le répète après la communion , si fort que toute l'assemblée l'entend. L'enfant vint au monde connaissant déjà les commandements de l'église et les règles de l'abstinence. Quand sa mère prenait une nourriuire trop substantielle, l'enfant refusait son sein comme pour lui reprocher sa faute , et il le refusait également les jours -de jeûne et de carême. » On le mita Fécole avec son frèrd, qui fit de rapides progrès. Quant à Serge, il ne put entrer dans la science du monde : son mattre le punit, ses camarades se moquèrent de son ig»o-

^ Discours sur la vie de saint Serge, prononcé par le mctropolitainPhUarète. Moscou, 183S.

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rance j il s'efforçù de ^ivre les leçoiïs qiftn lui doDoait, el ne parvint pas méone à apprendjre à lire. Un vieillard inconnu , velu d'une robe de moine, qu'il rencontra par hasard dans les cbamps et à qui il raconta avec douleur les values tentatives qu'il avait faites pour s'instruire , prononça une prière avec Serge, et lui remit uu morceau de pain bénit en disant : — Je te donne ceci comme un signe de la grâce de Dieu et de l'en tendemeut des saintes Ecritures. Puis il le reconduisit chez ses parents et lui ordonna de lire un psaume. L'enfant n'osait, le vieillard insista; le petit Serge se soumit enfin à l'épreuve, prit le livre qui lui était indiqué, et le lut couramment. Le vieillard disparut en disant que cet enfant serait un jour le temple de la sainte Trinité. A partir de ce jour, Serge se livra avec ardeur à l'étude des Ecritures; il jeûna, pria, se macéra le corps, malgré les remontrances de sa mère, qui le conjurait de ménager ses forces. Son père, qui était un riche et puissant boyard de Rostow> fut ruiné par une invasion des Tarlares, et se retira avec sa femme dans un couvent. Serge s'en alla , suivi de son frère, au milieu d'une forêt épaisse, éloignée de toute habitation ; puis il construisit , à quelque distance

t IettkeS

dun ruisseau^ une hutte pour lui servir de de-^ meure, et une église qu'il consacra à la sainte Trinité. Telle fut l'origine du riche couvent de Trotiza (Trinité ). Bientôt le frère de Serge le quitta ; le saint resta seul dans sa sombre retraite comme un anachorète de la Thébaïde , exposé à la faim, à la soif, aux rigueurs du froid et aux attaques des bêtes féroces. A l'âge de vingtquatre ans , Serge se fit sacrer prêtre par un abbé qui vint le voir. Il soutint vaillamment les combats de la chair , la lutte des passions, se jetant à genoux chaque, fois qu'il sentait urie tentation mondaine s'éveiller dans son comr, et se confiant à Dieu en face de tout danger. Un jour il rencontra dans le bois un ours offamé^ et lui présenta un morceau de pain. L'ours se traîna à ses pieds, accepta la pauvre nourriture du solitaire, et revint de temps en temps lui faire une humble visite.

Cependant l'odeur de sainteté du cénobite se répandit dans les environs ; des hommes pieux vinrent le trouver et lui demander la permission de s'associer à sa vie austère. Il se forma autour de lui une communauté de douze religieux qui se bâtirent dès cellules à l'imitation de la sienne, et le choisirent pour leur supérieur. Cette corn-

tnunauté récitait dans la petite église les matines; les vêpres, les cantiques ; l'office divin terminé , Serge se livrait avec un dévoihement infatigable aux plus rudes travaux. C'était lui qui fendait le bois pour les autres frères, portait le grain au moulin, pétrissait la pâte , allait puiser de l'eau pour les cellules, et cousait les vêtements et les chaussuresnécessairesàla communauté. Investi par un vote unanime de la dignité de supérieur, il ne changea rien à ses modestes habitudes; U travaillait plus que tous les autres religieux , ne prenait que la nourriture la plus chélive, jet ne portait que le plus mauvais vêtement. Il soutenait par son exemple leur courage, qui, de temps à autre , vacillait, et relevait leur piété par ses exhortations. Une fois la communauté se trouva dans un état de disette effrayant ; elle n'avait plus ni pain, ni grain, et n'avait pris depuis deux jours aucun aliment. Serge* se mit en prières , et le lendemain un inconnu lui envoya d'abondantes provisions. Une autre fois la comnlunauté se plaignait de l eloignement d'un ruisseau dont l'eau servait aux besoins du monastère ; Serge s'en alla dans la forêt, trouva au pied d'un arbre un peu d*eau de pluie , la bénit, et il en jaillit une source féconde, la même que Ton. voit encore

aujourd'hui. Quelque lemps après , il ressuscita un enfant par ses prières, il guérit un boyaj^d de ses accès de rage^ Alors il devint célèbre au loin et fut invoqué de toutes parts. Les pèlerinages^commencèrent; les dons affluaient dans la pauvre communauté. La forêt, jusquelà si déserte et si sauvage, fut percée de côté et d'autre, traversée par de grandes routes, et des villages s'élevèrent autour des cellules. Une nuit que Serge était en prières, il entendit une voix qui l'appelait par son nomî il ouvrît la fenêtre, aperçut au ciel une lueur extraordinaii^ , et devant lui une grande quantité d'oiseaux j la voix mystérieuse lui dit :— Sei'ge, Dieu a exaucé les prières que lu lui adresses pour tes frères j le nombre de tes disciples égalera celui ;de ces . oiseaux. — Peu à peu la communauté , agrandie, enrichie, s'organisa selon les règles des couvents, d'après .les avis du patriarche de Conslanlinople. Déjà elle donnait rbospiialité aux pèlerins , et distribuait aux pauvres le superflu des offrandes qu'elle recevait de toutes parts , quand tout à coup la guerre éclata ; les Tartares, conduits par un chef redoutable, envahirent la Russie. Le grand duc Dmitrî Ivanovitsch consulta Serge sur ce qu'il devait faire.

L'homme de Dieu, après s'élre mis en prières, lui dit de prendre avec confiance le commandement de ses troupes , et de marcher au devant de ses ennemis. Pendant que la bataille s'engageait entre Tarmée du grand duc et les hordes tartares, Serge priait comme Moïse sur la montagne. Le duc remporta une victoire éclatante, et pour témoigner sa reconnaissance à Serge , à qui il attribuait le succès de ses arnies, il dota de plu* sieurs domaines le couvent de Troïtza.

La vie du saint fut signalée par une foule d'aur très miracles ; mais nous ne suivrons pas plus loin la légende, légende déjà bien longue, qui nous a paru cependant offrir quelque intérêt comme expression des croyances pieuses de tout ^ un peuple, comme tableau fidèle de la fondation et des progrès d'une grande institution. Saint Serge mourut en 1391, à Tâge de soixante-dixhuit ans. Après sa mort commence une autre légende, celle du couvent qu'il a fondé. Celle-ci se continue, d'année en année, avec le même mélange de réalité et de merveilleux. Les Russes croient à la toute puissante efficacité des reliques de saint Serge, ils regardent son couvent comme un asyle assuré contre tous les fléaux, et le prouvent tantôt par des faits authentiques, tantôt par

de naïves traditions. L'ancienne et la nouvelle chronique de Troïtza forment à présent toute une histoire populaire qui se détache parfois sur Tbistoire générale de la nation comme une image dorée de Byzance sur les murs sombres d'une vieille église, et tout à coup s'y rejoint par une action éclatante ou un lien miraculeux.

En 1421, le corps de saint Serge fut enlevé à la tombe pour être déposé dans une châsse, et, si on en croit la sainte chronique , après avoir été enseveli pendant trente années dans la terre, il n'avait pas subi la moindre altération. En 1609, une armée de Polonais, conduite par S^^ipîehà et Lissowski, assiégea le couvent ; la main de Dieu, qui protégeait les moines, émoussa les dards des Polonais, fatigua leur courage. Après seize mois d'attaques continues , d'assauts réitérés , ils se retirèrent tout honteux, n'ayaiH pas même pu franchir les remparts qui entourent le saint monastère. Ils portèrent leurs armes d'un autre côté, etle supérieur de Troïtza fit vendre les vases d'or et d'argent amassés dans le couvent, pour payer la solde des troupes qui essayaient de résister à l'invasion. — Les Polonais s'emparèrent de Moscou; les religieux de Troïtza , par leurs exhortations, ranimèrent le courage des Mosco-

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vîtes, êtemployèrent leurs dernières ressources à rassembler un nouveau renfort de troupes , à réunir des armes et des munitions. Les Polonais, vaincus sur plusieurs points , cernés de toutes parts, poursuivis avec ardeur, gardèrent pourtant leui' conqiiéte. Moscou, au désespoir, appela à son secours les hordes larlares, qui arrivèrent dans le pays comme alliés, et le ravagèrent comme d'implacables ennemis^ Le généreux cloître de Troïlza, poursuivant sa noble mission, leur envoya , pour apaiser leur avidité , les ornements de ses autels^ les vêtements de ses prêtres : c'était tout ce qui lui restait. Les Tartares, par un sentiment de délicatesse ou de piété qu'on ne se serait pas attendu à trouver parmi eux , refusèrent les dons des moines. Quelque temps après, les Polonais évacuèrent le pays. Trois ans plus tard , ils revinrent de nouveau assiéger le cloître miraculeux qui avait déjà lassé leur patience, essayant de s'en emparer par la ruse et la trahison, et furent comme la première fois /orcés d'abandonner ces remparts infranchissables. — C'est dans les murs de Troïtza que Pierre-le- Grand se réfugia avec son frère Jean, tandis que la révolte des Strélitz éclatait avec des cris de mort à la porte de son palais. C'est dan^ ces

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murs que les empereurs et les impératrices de Russie viennent tour à tour chercher les sages conseils de la sagesse ou le repos de la religion . —Sur la fin du dix-huitième siècle, la peste ravagea la ville, les environs de Moscou, et n'atteignit pas les domaines de Troïtza. Soixante ans plus tard, le choléra, plus cruel encore que la peste , porta pendant plus de quatre mois la mort et la désolation à Vladimir, à Jéroslaw, à Moscou, et le fléau s'arrêta encore à dix lieues de là, aux portes du couvent. Voici un autre fait qui n'ajoute pas peu à la gloire de Troïtza:

quand les Français se furent emparés du Kremlin, disent les paysans russes, un de leurs régiments se dirigea vers Troïtza, bien décidé à s'emparer du couvent et à le piller ; mais Dieu ne permit pas à ces soldats impies de reconnaître la roule qu'ils devaient suivre; il troubla leur intelligence et fascina leurs regards. Après avoir erré tout un jour sur le chemin qui leur était indiqué, ils se retrouvèrent le soir, accablés de fatigue, sous les murs de Moscou. Une main invisible leur avait dérobé l'église de Saiut Serge et les avait égarés dans les plaines de neige. Nul autre régiment, après celui-ci, n'osa recommencer celle difficile tentaiive.

Tant de merveilles ne se sont pas opérées à Troîtza sans éveiller dans le cœur des souverains ces sentiments de piété fastueuse qui se manifestent par des actes de munificence. Ceuxci ont agrandi ses domaines, ceux-là lui ont donné à pleines mains, comme des rois d'Orient, des perles et des rubis. Au quinzième siècle, le couvent de Saint^Serge, naguère encore si pauvre et si obscur , était propriétaire et maître de plus de cent mille paysans. Un ukase de Catherine II Ta dépossédé de cette propriété; mais il lui est resté des maisons, des fermes, des enclos, et en comptant le produit de ses terres et des offrandes des pèlerins; on évalue le revenu annuel du clottre à environ 300,000 fr.

Rester à Moscou sans aller à Troîtza, c'est rester à Naples sans monter au Vésuve, à Londres sans descendre sous les voûtes du Tunnel, à Stockholm sans gravir les sentiers pittoresques du Mosebacken. Troïlza est le premier nom que les Russes citent aux voyageurs et Tun des premiers édifices qu'ils lui signalent après le Kremlin. • N'irez-vous pas à Troîtza? me dit un de ces bons Moscovites qui s*éiait fait avec une parfaite gracieuseté mon cicérone. — Oui^ sgns doute, j'y pense depuis que je suis ici. » Et T. 11. 2

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là lendettiain il arrtvak à la porte de mon hôtel avec une large voiture à six chevaux,, un postillon en tête, un cocher sur le siège, deux de ses amis à côté de lui^ et les coffres remplis de verres, d'assiettes , de provisions de toute sorte. « Que dirait l'humble saint Serge, lui demandai-je, s'il nous voyait aller ainsi en pèlerinage à son couvent, avec ces bouteilles de vin de Champagne et ces pâtés de Moscou ? — Saint Serge, me répondit-il avec l'accent de rbumilité chréiienne, était un homme de Dieu, et nous autres nous ne sommes que de pauvres gens du mondé assujettit encore aux besoins matériels ; d'ailleurs, quand vous entrerez dans nos auberges , vous verrez que nous n'avons pas pris une précaution tout à fait inutile. »

Nous voilà donc roulant vers Troïtza par une large chaussée, que l'on compte au nombre des belles routes de Russie, ce qui me donna une terrible idée des autres, car à chaque instant nous étions ballottés d'ornière en ornière. Mais si les ingénieurs n'ont pu vaincre les aspérités, ni aplanir les ondulations de cette prétendue chaussée, la piélé en a fait un des chemins les plus animés qui existent. Tous les jours, la route de Troïtza est sillwnée par des flots de pèleria^^

^es familles entières qui s'en viennent de cent ou deux cents lieues portant le havresac sur répaule, et s*ârrétant de distance en distance au bord d'un ruisseau pour faire leur modeste repas et prendre lui peu de l'epos. Les femmes marchent pied^ uus, un léger maïUelet dolnine gris sur la léie, ûu ruban sui' liîS cheveux. Des vieiliards ù Ion gue barbe s*u ppuieii l sur leur bàLou ei re&sembleai di3 loin à des painaichesj taul ils Oui TiiLlitude imposante cl la figure vcnm'able* Des enfauts courent à cùié deleurmère^ demanda ni peuHHrej comme ceux des croîs a do s, ù chaque villa jje qu'ils aperçoivent, si ce n'esl pas là Jértisalem la s ai me. En même temps une longue file de voitures lourdes , grossières , s'avancent peniblemeuisouîï le poids de nombreux pèU^rina etdetëgaïUs landaus, de rich<3S bei'UneSj emportent au gi^and irot de quatre vigoui-euît alezans quelque noble couple daiïs lenceinie sacrée du jnoiiasière. Ou dirait une émigration de tribus* Les pauvres prient le long de la roule et fout dos signes de croix devant chaque chapelle. Les rii:hes se bercent mollemcut sur leurs coussins élastiques et parlent du dernier roman qti'ils ont lu, de l'exposition du Louvre, des eaux de Carlsbad ou du cbant des bohémiennes. Les

pauvres sont en vérîié partout les uniques enfants de Dieu. Les riches ne s'occupent des saints et de Téglise que lorsque la fantaisie leur en vient, ou lorsque certaines convenances leur en font une loi. De temps à autre , les fidèles piétons qui marchent pieds nus et tête nue sur un sol rude et sous un soleil* ardent , tendent une main suppliante vers l'équipage du riche, qui leur jette en courant quelques kopecks et se replonge avec délices dans le sentiment de son bien-être;

Nous traversâmes des villages de serfs pareils à ceux que j'avais vus en venant de Pélersbourg à Moscou ; nous entrâmes dans dévastes auberges où le service de la cuisine est réduit à sa plus simple expression. Il est convenu que les voyageurs auront soin de se pouvoir eux-mêmes de tout ce qu'il leur faut. Le maître du caravan* sérail leur fournit seulement la table, les chaises, au besoin de l'eau chaude pour faire du thé , et quelque tasses ébréchées. Exiger davantage serait une prétention exorbitante. Les pauvres qui ne craignent pas d'entrer dans la salle puante occupée par la famille de l'aubergiste peuvent prendre leur part, les jours gras, d'une épaisse soupe aux choux, espèce d'ollapodrida

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composée des éléments les plus substanltels, et, les jours maigres, acheter pour quelques kopecks des tariines de pain noir couvertes d'un beurre rance, ou des queues de poisson séchées. Les lois de rabslinence s'observent ici rigoureusement , et le vendredi ou le samedi on n'obtiendrait pas à beaux roubles comptants, dans une de ces auberges, une aile de poulet, à supposer qu'il y en eût.

Nos chevaux reposés , notre dîner fini , nous remontâmes aussitôt dans notre voiture. Mes trois compagnons de voyage me charmaient par leur entretien. Je ne me lassais pas de les interroger sur l'histoire, sur les mœurs, sur la littérature de leur patrie, et ils répondaient à toutes mes questions avec une complaisance infatigable et une lucidité parfaite. Quelquefois notre causerie errait d'une contrée à l'autre, des institu-' tiens de la Russie à celles.de la France, et ils parlaient de notre pays avec une grande justesse de raisonnement et une vive sympathie. Vrais Russes de cœur , dévoués avec amour à leur patrie^ à sa religion, à ses lois, ils n'en dissimulaient pourtant pas les vices et les défauts ; mais . ils voyaient le progrès descendre peu à peu des régions de la haute société dans l'esprit du peu-

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pie, adoucir ses mœurs, combler les lacunes de Tancienne législation, répandre de toutes parts les germes d'une utile instruction et d'un sage développement. Ils reconnaissaient de bonne foi la barbarie du passé, les imperfections du présent, et regardaient avec confiance l'avenir.

A vingt wersles de Troïtza , nous mîmes pied à terre et nous entrâmes dans une grotte creusée , il y a quelques années , au sein d^une col-^ line par un moine d'un couvent voisin. Le pauvre religieux s'était imposé ce labeur comme une punition. Il sortait le soir de son cloître , et venait toute la nuit bêcher, creuser, charrier le sable et la terre. Il a lui-même ouvert celte demi-douzaine.de galeries souterraines, qui s'entrelacent, se croisent comme les allées d'un labyrinthe ; il a porté sur son dos les pierres nécessaires pour les affermir, maçonné leufs parois , élevé leurs voûtes , et il accomplissait celte étonnante tâche le corps chargé d'une ceinture de fer que nous pouvions à peine soulever. Son travail achevé, le religieux est mort, tout tremblant encore de n^avoir pas vécu d'une vie assez austère, et murmurant d'une voix inquiète une parole de pénitence. Sa grotte est mainte-: nant en grande vénératioQ, Sa lourde ceinture a

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ëtë suspendue à la muraille à côté de la crosse en bois sur laquelleii s'appuyait dans ses vieux jours. Des images de saints et de la Vierge ornent le fond des galeries^ Tous les pèlerins qui vont àTroïtza s'arrêtent là avec un sentiment de piëlé ; un moine les attend à la porte > et les conduit avec un flambeau de souterrain en souterrain. On se prosterne devant chaque image, êL on laisse, en s'en allant, tomber quelque pièce de monnaie dans le irouc de la charité. Le bon moinej eu travaillant ainsi pour son salut, s'est rendu utile à ses frères* Il n'est personne qui, en parcourant sa sombre reiraîtey n'y laisse une pieuse offrande ou un témoignage de sou admiration pour une telle œuvre de foi et de patience* Le soir, nous arrivâmes à Troïlza. La grande place qui louche aux murs du couvent était couverte détentes, de boutiques en planches, d'échoppes portatives. On dirait la place de Leipzig à la foire de Pâques» Seulement ces tentes et ces échoppes ne sont pas remphes, comme celles de Leipzig, des plus belles productions de Tindusuie allemande et française. On n*y trouve que des étoffes communes, des uslensiies de ménage , des étalages de boulanger et de bou-* çlierj et des amas de jouets en bois et en corionj!

pour que les cnfanis emporlent aussi un dout souvenir de Troïtza. Les prières des chapelles venaient de finir quand nous traversions la grande place, le cloître était fermé^ et les allées pratiquées entre les boutiques, les rues voisines^ la plaine entière, étaient inondées de pèlerins, les uns assis par terre, comme une famille nomade, sous un lambeau de toile posé sur un pi* quet , d'autres savourant un verre d*eau-de-vie ou une tasse de thé dans une taverne ouverte à tous les vents ; ceux-ci regardant avec une sainte avidité les images en bois et en porcelaine qui représentent les miracles de saint Serge ou de saint Nicolas , ceux-là s'arrétant de préférence devant les tables chargées de fruits et de légumes. Une foule bigarrée errait au milieu de ces richesses terrestres et marchait de tentation en tentation. Le marchand, debout devant sa boutique , haranguait les passants et les tirait par les pans de leur habit ou les plis de leur robe pour les forcer à voir ses denrées. Le vendeur d'eau-de-vie agitait ses verres et ses bouteilles ; le boucher balançait fièrement son grand couteau et offrait à tout venant un quartier de bœuf ou de mouton. C'était un tumulte, un tourbillon de gens de tout âge et de toute classe , religieu-^

ses en robe noire, paysannes aux longs cheveux flottant sur les épaules, pauvres en baillons, femmes du monde coquettement parées ; un mélange de crîs et de paroles au milieu duquel ou eiiieadait tout à coup releulir Thorloge du cloître, vibrant coQime une voix atistore pour rappeler à celle foule insouciante la fuite du temps et la pensée de Dieu.

En me môlaniavec mes compagnons de voyage à celte coktio bruyanlCj j'aperçus au milieu des magasins d'images et de médailles une boutique de libraire où l'on vendait une iraducLîon de Sliakspeare et quelques uns de nos romans du dix-huitième siècle, ce qui me sembla bien profane pour un tel lieu. Des groupes de bohémiennes plus profanes encore s'en allaient çà et là en vraies mécréantes, sans taire un signe de croix, sans murmurer une seule prière, épiant une oecasion de larciu , et jeiaut quelquefois sur leur passage, par le murmure de leur voix ou réclaîr de leurs sombres prunelles, d*affreux sortilèges. L'une d'elles m'arrêta et voulut absolument me dire la bonne aventure. Elle était jeune et belle, el je me trouvais déjà très heureux de contempler la coupe ^'acieuse de sa figure légèrement bronzée , ses grands yeux noirs pétillant sous

Si Lettres

de longs cils, ses boucles de cheveux qui s'ëcfaappaiént dés plis d'un foulard trop étroit pour les contenir, et sa taille élégante , dont un tartan, jeté négligemment sur l'épaule, ne dérobait qu*à demi les légères proportions. Je lui abandonnai donc très facilement ma main ; elle la retourna, la regarda, consulta une vieille sor^ crère qui raccompagnait et lui servait sans doute de guide dans cette belle science de la divination; enfin elle m'annonça le plus charmant avenir. Le moyen après cela que je ne sois pas parfaitement heureux? C'est la plus jolie fille de. Bohême qui s'est portée garante de ma fortune , et il ne m'en a coûté qu'un rouble pour entendre prononcer par une voix si douce une si riante prédiction.

Le lendemain , les cloches sonnèrent dès le matin. Le carillon tinta gaiment dans toutes les coupoles. Au lever du soleil , nous vîmes se dérouler autour de nous une Vaste plaine, coupée par de légères collines, parsemée de groupes d'arbres et d'habitations champêtres. Dans un affaissement de terrain est la petite ville de Troïtza, composée presque tout entière de magasins et d'hôtelleries , vivant du passage des pèlerins, cotnme Baden ou Bagnères du séjour

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des bdigoeun. Au centre de la cité s'élèrent les reBaparls du couvent, ces fler$ remparts qui n'ont guère que cinq pieds d'épaisseur et qui ont soutenu pourtant deux sièges opiniâtres. Us ont quatre à cinq toiles de haut, et sont traversés au dedans de leur enceinte par deux galeries couvertes. C'était là que la troupe des religieux se rassemblait au temps des Polonais pour lancer sur ses adversaires les dards acérés et les balles ardentes ; c'est là que, dans les jours pacifiques , les moines vont se promener dans l'intervalle des offices. Au dessus de cette barrière illustrée par deux victoires , on voit briller les dômes argentés, les coupoles élancées du corvent. Là chaque jour de l'année est un jour solennel ; la fête d'un martyr ou d'un apôtre, d'une vierge ou- d'un cédobite , qui se passe ailleurs sans faste et sans bruit, se célèbre à Trôïiza par maint carillon joyeux et mainte cérémonie pompeuse. Le calendrier des autres églises n'a qu'un petit nombre de jours vraiment mémorables; celui de Troïtza est dii l**' janvier au 31 décem* bre, écrit en lettres d'or*

Au premier appel des cloches , nous vtmes des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, SQrtir de toutes les maisons de la ville, de toutes

les boutiques de la place, et se^ diriger vers la porte du couvent. Nous nous joignîmes à cette multitude, et pour la première fois je mesurai du regard, non sans surprise, Timmense espace renfermé entre les remparts du monastère. Il y a là neuf églises et une chapelle, trois corps de logis, un palais occupé par l'académie de théologie , et un autre édifice habité en partie par Tarchîmandrite. Toutes les églises étaient ouvertes» tous les autels éclairés par des lampes d'argent et des cierges, et les reliques exposées à la vénération des fidèles. Dans la cathédrale , l'archevêque lui-même officiait, l'encens fumait, les moines chantaient; les parois d'or et d'argent de l'iconostase, les couronnes de diamants des images de saints, étincelaîent à la lueur de cent bougies. L'archevêque, lamifreen tête, s'avança entre deux prêtres revêtus comme lui de chappes éblouissantes, et trayersa la nef portant à chaque main un candélabre d'or qu'il tournait de côté et d'autre pour bénir le peuple. Les moines étaientrangés sur des stalles à droite et à gauche du sanctuaire, et chantaient en chœur le ^Kyrie eleison. Il me sembla que pour des hommes qui ont fait vœu d'abstinence et qui chaque jour répètent les prières les plus huni-

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bles, ils avaient la figure bien riante et le regard bien animé. Tous portent une longue barbe arrangée avec soin; leur chevelure, partagée sur le froiu en dcuK bandeaux, tombe en grosses boucles sur les épaules ; on dirait qu'elle sort des mains du coiffeur. Une longue robe noire leur descend jusque sur les laloBS ^ quelques uns la font faii^en étoffe de laine , d'autres en velourSp Avec ce vêtement féminin, ces cheveux si ariîstement bouclés, beaucoup de pelils novices qui n'ont point encore de barbe au menton ressemblent parfaitement à de jeunes lilles. Ceux qui ont k pliysionomîe plus maie ne sont guère plus imposants. Tous ces moines paraissaient en général fort peu édifiés eux-mêmes de la cérémonie religieuse à laquelle ils prenaient part, et ils chantaient avec distraction, comme des gens qui accomplissent une lâche journaliôre plutôt qu un acte de pieté. Uo seul (mais celui-là n'est plus moine , c'est leur chef actuel , leur archimandrite) se distinguait entre tous par son attitude sérieuse, par la majesté de sa démarche, le recueillement de sa physionomie. 11 était jeune encore et d*unc beauté tout orientale ; une barbe noire comme de Tébène , des yeux noirs, un étonnant mélange de fierté et de douceur

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dans tons les traits, une expreàsioti d^audaee vaincue dans le regard et de résignation virile sur les lèvres : Faust converti ou Manfred repentant. On dit que son enfance s'est passée dans un palais, qu'il a trouvé près de lui, tout jeune, au milieu du monde, les rêves trompeurs qui devaient le séduire et le péril qu'il n'était paé assez fort pour affronter. On dit que son coçur a fait un doux et triste roman. A Dieu ne plaise que j'arrache d'une main profane le voile mystérieux qui recouvre k présent cette \ie agitée. Le noble prêtre a cherché dans les murs du cour vent un refuge à ses angoisses , et dans l'exercice des devoirs religieux une consolation à ses regrets. Puisse la paix du ciel descendre comme un baume salutaire dans tous les replis de son ame ! Rien qu'aie voir, on éprouve ce sentiment de sympathie qu'inspire une douleur dignement supportée , et quiconque a causé avec lui a été pénétré des grâces de son esprit et de l'onciiou de sa parole.

Tandis que jele regardais avec une curiosité pleine de respect , les moines continuaient leur chant monotone, auquel se mêlaient de temps à autre les voix d'un chœur d'enfants qui produisaient un effet charmant. L'archevêque redes-!

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tendit le loàgde la nef sur un tapis de pourpre, puis remonta à TauteL La foule s'écarta à son apprûclie , se resserra dès qu'il se fut éloigné , 66 pressa et s'élendiL jusque datis le chœur, faîeant des sigues de croist, murmurant à* voix liasse d'ininieiligibles prières , se jeianl la face contre lerre. Selon la loi de TEvangile, tous les rangs sont ici confondus. Le grand seigneur avec ses plaques en diamants est debout au milieu des paysannes , la femme du monde se voit entourée de moujiks. 11 n'y a de sièges réserves que pour le prêtai ei les prêtres. Ce mélange produit un désordre qu'on ne remarque pas dans nos églises catholiques; c'est à qui s'approchera le plus près de Taulel et des reliquesi et le plus fort ou le plus hardi esi le plus heureux. Le bras robuste de Touvrier écarte les petites mains délicates qui essuient de lui fermer le passage j le pauvre en haillons franchit intrépidement tous les obstacles pour jouir des magnificences de régiise. On se heui te y on se cûudoiej on se précipite vers FauLel avec une ardeur sauvage. C'est une effervescence de pîêlé déréglée, nu tumulte qui ressemble à celui d'un spectacle populaire* La messe termiuée, une partie de cette assem^

blée orageuse se relira , comme fatiguée de là luiie; mais des centaines de gens étaient encore là, qui attendaient rarchevéque au sortir du sanctuaire pour lui baiser les mains et se prosterner devant lui. Pour moi, je m'éloignai en silence, comparant cet office de la religion grecque à ceux de notre religion, à ces messes d'une pauvre église de village , célébrées avec tant de simplicité et de recueillement devant une communauté qui suit en silence les mouvements du prêtre, qui se lève à TËvangile^^omme pour attester hautement les règles de sa foi , et tombe à genoux, la tète penchée vers la terre, les mains jointes sur la poitrine , au son de la clochette qu'une main d'enfant agite sur les marches de l'autel.

L'heure du dîner venait de sonner. Nous en-^ trames dans le réfectoire, où tous les moines étaient assis sur deux lignes parallèles. On leiu* servit une soupe de gruau, du poisson, des légumes et des cruchons de qiuiss. Il me parut que c'était un repas assez confortable ; seulement les convives étaient d'une saleté repoussante. Dans une chambre voisine, on servait un dtner à peu près semblable à une douzaine de religieuses qui étaient venues là en pèlerinage ,

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et, sous une longue voûte sombre et humide, plusieurs pauvres se panagealein les chaudières de soupe et les morceaux de pain noir que la charité du couvent leur distribue chaque jour.

La demeure des moines est spacieuse et élégante. Le mot de cellule est trop modeste pour en donner une juste idée. Chacun d'eux a pour lui seul une chambre à coucher, un cabinet qui lui sert d'oratoire, et un salon de réception. J'ai trouvé là des tapis étendus sur le parquet, des canapés, des gravures assez mondaines, et des livres ; mais ces livres ne donnent pas, à vrai dire, une haute idée de Tinstruction des religieux. Plusieurs pauvres prêtres d'Islande ont dans leur misérable cabane des ouvrages français, allemands^ danois. Dans le salon si paré et si coquet des moines de Troitza^ je n'ai vu que des ouvrages russes, des recueils de sermons, des traités de théologie, et quelques dissertations d'hîstoire.

Troïtza est pourtant le siège d'une de ces académies ecclésiastiques qui remplacent en Russie nos séminaires. Elle fut fondée à Moscou en 1673, sous le règne du tsar Théodore, frère aîné •de Pierre-le-Grand. Ce n'était d'abord qu'une simple école destinée k raviver les études du

clergé, qui, par suite des troubles politiques; étaient tombées dans un déplorable état de décadence. Dix ans après, cette école fut agrandie et honorée du titre d'académie. Ses élèves furent investis de plusîem*s privilèges notables ; ils ne reconnaissaient d'autre juridiction que celle de leurs maîtres, et pendant tout le temps de leurs études ils ne pouvaient être arrêtés que sur l'accusation d'un crime capital. Les professeurs venaient pour la plupart de la Grèce; quelques uns d'entre eux, choisis par le patriarche de Constantinople , étaient des hommes d'une vraie distinction, et rendirent d'importants services au pays où ils étaient appelés. Les leçons se faisaient en grec et en latin.

En 181&, toutes les écoles du clergé ayant subi une nouvelle réforme, celle de Moscou fut, transportée à Troïtza. On y compte à présent quinze professeurs et cent trente élèves. Celte académie ecclésiastique possède une bibliothèque de dix-huit mille volumes environ, parmi lesquels on remarque une collection de Bibles dans toutes les langues connues, et un Pentateuque hébreu écrit sur parchemin en 1142. La durée des éludes à l'académie est de quatre années. Les deux prenijièrcs 3ont consacrées à

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l'enseignement de la philosophie, de ses divers systèmes et de son histoire, de la littérature moderne et ancienne, nationale et étrangère, de rhistolre des autres peuples et de celle de Russie. Les élèves doivent en outre suivre le cours de statistique, de géographie ancienne et moderne, de mathématiques, de sciences naturelles, de langues grecque, française, allemande. Pendant les deux autres années, ils étudient la théologie dogmatique, le droit canon, la polémique, Texégèse, Tarchéologie biblique et ecclésiastique, et Thébréu. Ce programme d'éludés est assez large, malheureusement il est restreint dans l'exécution par toutes les réserves politiques, historiques, religieuses, qui entravent Téducatioa en Russie, et surtout l'éducation du clergé. L'académie est d'ailleurs placée e.n dehors des attributions du ministère de l'instruction publique. Elle est régie ]>ar une conférence ecclésiastique soumise à l'inspection immédiate du métropolitain de* Moscou. Elle a sous sa dépendance quarante-une écoles de paroisse , quarante-une écoles' de district, et neuf séminaires secondaires. Ceci m'amène à parler de l'organisation du clergé russe. Il est divisé comme on ^^d e^ deux clashs» déi^igaée» sous

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les noms de clergé noir el de clergé blanc.

Le clergé noir est celui qui se consacre aux pratiques de la vie religieuse dans Tenceluie des couvents. Tous les moines, à quelque ordre spécial qu'ils appartiennent, portent une robe noire appelée talary un grand chapeau noir, rond, sans ailes, recouvert d'un voile noir pareil à celui d'une femme. La plupart entrent dès leur jeunesse dans le cloître, y reçoivent leur éducation, et montent de grade en grade. Les moines seuls peuvent arriver aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Ils justifient ce privilège par des études plus larges et plus fortes que celles du clergé blanc, par une existence plus austère, et vouée à un célibat perpétuel.

Les membres du clergé nommé par opposition c/^flr^' blanc ^ portent une longue robe l)rune boutonnée du haut en bas, recouverte d'un talar de la même couleur, à larges plis et à larges manches. Ils laissent, cçmme les moir nés, tomber leur barbe sur leur poitrine, et flotter leurs cheveux sur leurs épaules. Leur tête est couverte d'un grand bonnet en velours ordinairement brun, quelquefois rouge, et orné d'une bande de fourrure. Lorsqu'ils oflGkâent, ils se revêtent, ainsi que le$ moines, d'un cosr

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inme beaucoup plus éclalaût. Les richesses de nos églises caiboliques ue sont rien, comparées à celles des églises grecques. J'ai déjà parlé de ces couronnes de diamants, de ces bouquets d'émeraudes et de rubis qui ornent les images des saints, de ces lames d'or et d'argent qui recouvrent l'iconostase. Chaque cloître, chaque grande église renferme un trésor, que la foule ne voit qu'en partie aux principales fêtes, mais que l'on déroule avec empressement les autres jours aux regards des curieux. Ce sont les chasubles, les chapes, les étoles des prêtres, les mitres des hauts dignitaires, tissues d'or et d'argent, parsemées de perles et de pierres précieuses. Une grande salle du couvent de Troïtza est du haut en bas remplie de ces vêtements splendides, dons des princes et des empereurs, conservés depuis des siècles avec un singulier mélange d'orgueil et de piété. Le moine qui nous conduisait d'armoire en armoire nous regardait de temps à autre, comme pour jouû* de notre surprise et de notre admiration. On eftt dit une jeune femme étalant avec une joie naïve sa parure de fiancée et ses robes de bal. La robe en laine grossière de saint Serge, placée au milieu de ces richesses orientales comme un

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xnoauttient de Tantique humilité des cénobites russes, fait un étrange contraste avec les tissus d'or et de perles qui l'entourent. Plusieurs hommes du peuple qui s'étaient glissés à notre suite dans la chambre du trésor posèrent avec respect leurs lèvres sur celte robe. Aucun d'eux ne •'avisa de rendre le même hommage à la chasuble éblouissante des archevêques et des métropolitains.

Les prêtres du clergé blanc sortent en grande partie des petits séminaires , où ils ne reçoivent qu^une instruction très incomplète. Ils sont placés dans les paroisses de campagne ou dans les domaines seigneuriaux , et portent le titre de fàpeg. Quelques uns ayant étudié dans les académies ecclésiastiques, obtiennent par là le droit d'entrer dans un presbytère plus important, et d'arriver ait rang des protôpopes , qui remplacent à peu près nos curés de canton. Dès leur entrée en fonctions, tous doivent être mariés; s'ils deviennent veufs, ils ne peuvent se remarier de nouveau, et sont forcés d'abandonner leurs cures pour se retirer dans un couvent. Aussi n'y a-t-il pas de femme plus choyée que la femme d'un pope russe, et pas un sort n'est plus enviable que le sien dans les conditions obscures de la

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vie. Elle peut être tant qu'elle voudra nerveuse et capricieuse : son mari, si rude qull soit, se gardera bien de contrarier ses fantaisies. Au moindre danger qui la menace, il a peur de perdre avec elle ses joies paternelles^ son toit) sa liberté. La pauvre femme, de son cdté, a grand intérêt à ménager les jours de son mari, car, s'il vient à momrir, elle est forcée de quitter l'humble domaine qui entoure le presbytère, et se trouve seule dans le monde, sans ressource aucune et sans autre espoir que celui de rencontrer par hasard quelque jeune prêtre qui^ au sortir du séminsdre, daigne Tépouser;

Potu* se consoler de leur retraite et de leur célibat, les popes qui entrent au couvent après leur veuvage ont une perspective qui leur était rigoureusement fermée tant qu'ils vivaient dans les liens du mariage. Ils" peuvent alors aspirer aux titres suprêmes de la hiérarchie ecclésiastique; mais il e^t rare qu'ils s'abandonnent à cette pensée ambitieuse, et bien plus rare encore qu'ils la réalisent. Leur savoir est trop borné , leurs habitudes sotit trop rustiques , pour qu'ils puissent décemment remplir quelques fonctions élevées. Le progrès qui se manifeste de toutes parts en Russie n'a pas encore pénétré dans les

rangs du bas clergé, ou, s'il commence à y pé*néti'cr à présent, on n'en dislingue pas encore les résultais. Tels les popes étaient il y a deux siècles, tels ils sont pour la plupart aujourd'hui, inculies et sans élan, conservant des mœurs grossières, ou souillés de vices impardonnables. Les Russes reprochent à notre clergé de s'immiscer dans l'examen des questions politiques, dans les actes du gouvernement, et ils neremar-^ quent pas^ que si nos prêtres sont parfois un peu trop ambitieux, les leur tombent de plus en plus dans tipe nullité désespérante ; que les nôtres sont les premiers maîtres de Tenfance, les premiers instituteurs du peuple, et que les leurs n'exercent pas la. moindre influence sur les communautés confiées à leur direction; que notre clergé enfin est souvent à la hauteur des Idées ks plus avancées de l'époque, et que le leur est en arrière de toutes les classes civilisées de la Russie. Non certes, il n'y a pas de danger que les pauvres popes s'avisent jamais de commenter les articles d'un ukase impérial et d'en entraver rcxéculion ; mais leur soumission absolue aux lois du pouvoir temporel n'est point le résultat d'une humilité éclairée : c'est le fait d'une ignorance passive, impuissante et résignée. Dans

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beaucoup de presbytères , les popes ne se dis- Un guent de leurs paroissiens les plus grossiers

q^ie par leur robe et leur coiiTure. Le pnysau les rcspecLe qyand il les voil à Téglise ; hors de là ^ il les irake avec une însuliîinic familîaritë. Il y a parini le peuple russe des sarcasmes panicnliers, des proverbes iryurîpux qui ne lombcnt que sur les popes, des supcrsiilions qui les oiïenseut et qui se perpélueni de siècle ea siècle. Qu'un Russe prél il eiurepreudre im voynge reucoriife sur sa route un pope,, il iTi^iu'de celte apparition comme de mauvais augiii-e, ei eraclie a leirc peur ddtnïiie Tiïi- Ilueucc siuîstre qui !e meiKicc. Qu'on iuvîle à s'asseoir ù table un Russe qui a ûéjii dîué : Croyez-vous, dil-îi, que Je sois un pope, paur dîner deu% fuis ?

L edueaiiou religieuse que les popes donîu.iit aux eïifanis n'exige pas de leur part de graudes coiHiaîssances. Ils remplacent le raisonnement parla prière, riustruciion par les pratiques tradiiïonuelies* A peine uu enfant est-il né, qu^au risque de le faire mourir on le plonge irais fois dans Teaudu baptême au nom dti Père, du Fils et du Saini-Esprît; à peine a-t-il l'usage de la parole, qu^oii l'oblige à se confesser ei quou

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l'admet à la communion, QoelquetSM^ même* quand il tombe malade> on lui donne la commu^ nion comme un remède temporel. Les pauvres popes ne peuvent pas enseigner ce qu'ils ne savent point. Dans les séminaires, ils ont appris inacbînaleroent par cœur quelques résumés d'histoire et de géographie en latin et en russe sans y recueillir aucune idée. Ils s'en tiennent à la lettre même des leçons qu'on leur donne et ne poussent pas plus loin leurs investigations; les dogmes de l'église leur sont expliqués avec une précision minutieuse, systématique, et quand ils subissent un examen , ils n'ont qu'à répéter mot pour mot les réponses qu'ils ont dû graver dans leur mémoire ; il ne leur est pat permis de s'écarter de la ligne rigoureuse qui leur est tracée, de se laisser aller à une fantaisie de symbole ou de dissertation. Un jeune écrivain allemand ', qui a passé plusieurs années en Russie, cite un curieux exemple d'un de ces examens. Les jeunes séminaristessontréunisauiour d'une urne qui renferme diverses questions écrites en latin ; l'un d'eux prond oelle-ci i Qu44 e9t angelui l

SUR LA âtléSIE. tè

Lb P^ÉtéÉ. ~ Bîêû ; diies-moî, je vôUs t^rie, qu'est-ce qu'un ange ?

L'ÉLÈVE. -^ C'est un esprit^saint qui sert Dieu

dans le cieL

Le Prêtre* — C'est juste. Combien ya-t*îl d'anges au cid?

VÈttyE, —Il y en a une quantité qu'il serait dif&cile d'énumérer.

Le Peêtue, — Pardon j on peut très bien Ténumërer. Qui d'entre vous peut me dire eombîea il y a d'anges au ciel?

Un adtre ÉLfcyii -^ On en compte douze légions.

Le pîiÊTEE. — Et combien dans chaque légion ?

L*ÉLfevE: — Au temps où la Bible fut écrite, chaque légion se composait de quatre mille cinq cents onges.

Le prêtre. — Prenez la craie et faîtes-nou9 sur le tableau cède rnubiplicatlon.

L'élève multiplie quatre mille cinq cents par douze et montre un total de cinquante-quatre mille.

M lETTESS

Le p&jEfius. ^ Bien. De quel sexe sont les anges?

L'ÉLÈVE — Il serait difficile de le dire au Juste.

Le prêtre. — C'est vrai; mais quelle est leur forme extérieure? Ressemble-t-elle à celle du sexe masculin ou féminin, ou, pour m'expliqua* plus clairement, quels vôiemenls portent-ils quand ils se monlreni aux hommes?

L'ÉLÈVE. — Des vêlements qui tiennent le milieu entre ceux de l'un et de l'autre sexe , une sorte de robe flottante.

" Le prêtre. — Trèà bien.-

. Les popes sont pauvres, et cette pauvreté est une des causes radicales du peu de respect que les paysans leur tiimoignent, et bien souvent des vices qu'on leur reproche. Ils cultivent eux-mêmes, pour en tirer tout le produit possible, l'enclos et les champs joints à leur presbytère. Ils vivent , comme le paysan , d'une vie de labeur, et, quand ils en trouvent l'occasion i oublient» comme le paysan, avec la cruche de quass et le flacon d'eau-de-vie , le poids de leur misère. Tout en condamnant leur ignorance, leurs^ba-

SL'R^LA RUSSIE. ai

biludcs grossières, on ne peut eu vérité s empêcher de legarder avec un seulimenl de sympathie et de pitié ces pauvres prxHies sans force et sans pouvoir, humbles d*alUeurs, paileiUseL pleins de tolérance. Le simple serf lus irai le souvcni h peu près comme ses égaux , le geniilhomme affecte à leur égard une supériorité dédaigneuse, la loi civile ne leur reconnaît aucun privilège. Ils peuvent eire, comme tous les sujets de Tempire russe , envoyés eu Sibérie , dépouillés de leur caractère sacerdotale , cl condamnés à servir dans Tarmée pai*nii les simples soldats.

Le clergé noir, qui a fait son éducation dans les couvents j est en général instruit, éclairé, elj sous tous les rapports, beaucoup plus respcc Labié et plus rcspecLé que celui des campagnes , .guoîqiie la chrouique scandaleuse mêle parfuls ^dea etojiresdliomoicseï de femmes à de sîugulièrùs liislolres. C'est ce clergé qui enseigne, qui écrit j ei occupe exclusîveincni les grandes dîgnîlés CGciésiasiiques, La plus élevée éiait auirefois celle de pairiarcbc. Au seizième siècle, les patriarches marchaient presque de pair avec les isars, et pouvaient entraver leur pouvoir.. L'empereur de Russie ^*âplus à craindre

hi tETTâES

une telle rivalité ; il est loi-méme le chefsouverain , le patriarche de son église. Il la dirige et la gouverne comme bon lui semble. Toutes les affaires ecclésiastiques doivent être, il est vrai, traitées par une sorte de sénat spécial composé de plusieurs prélats, et qui porte le titre de saint-synode. Le président actuel du saint-synode est un colonel de cavalerie^ alde-de-camp de Tempereur : Je laisse à penser ce qu'il reste de liberté au vénérable sénat sous ce régime militaire.

Le plus haut titre qui existe à présent en Rus* Bie est celui de métropoîîtam. Il y a un métropolitain à Moscou, un autre à Kleff, un troisième à Pétersbourg. Les deux premiers ont les sièges les plus anciens; le troisième occupe^ par sa résidence dans la capitale, le plus important. Tiennent ensuite les archevêques et évéques de première, seconde et troisième classe. Au des* sous des évéques sont les archimandrites , oa abbés des couvents; après eux la hiérarchie ecclésiastique compte encore les protopopes , les popes, les archidiacres, les diacres et les sa« cristains.

Tous les grands dignitaires qui oiBcient dans les églises avec des vêtements d'w et d'argent.

SUR LA HUSSIE. ftS

âes mlife^ chargées de perles et de pierreries ^ et auxquels on prodigue dans la conversation, dans les lelircs qu'on leur adresse , les litres de saini ei de très saint, ne reçoivent qu'un traîic* ment très modique. Celai des mëiropolitains ne s'élève pas à plus de A, 000 francs par an , celui des archevêques ne dépasse pas 3,000. On leur assigne, il est vrai, encore une part dans les rentes de certains couvents , on leur donne une maison en ville, une maison à la campagne, et îh perçoivent, comme les simples prAires, un droit de easuel pour les mariages, bapt'^racs, enterrements auxquels ils assistent ; mais tout compté^ bon an mal an, le revenu du métropolitain ne peut guère être évalué qu'à 30,000 fr, , et celui de Tévéque à 10,000.

Plusieurs hommes ont illustré ce clergé par leur savoir et leurs iravauit» D'une de ses aca* démies sont sortis le premier poète russe ,^ Lomonosoff, et le premier orateur de Téglise russe, Platon. Malgré le baut rang qu'il occupe et la considération qui Tentoure^ ce clergé me semble, comme le clergé blanc , isolé du mouvement général de la nation , et comme lui arrêté forcément dans une situation passive et ^tatiounaire, Tant qu'il en sera là^ il pourra en-

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tr^tenir le goût des pratiques exti^rieures chez les fidèles prosélytes de la religion grecque, îh- Ciilquer à leur esprit la croyance aux miracles jet le respect des images saintes; mais je ne pense pas qu'il exerce une grande influence sur le développement moral et intellectuel du peuple.

Les églibes russes sont pour la plupart bâties sur un nïodèle uniforme. A l'extérieur , elles présentent un. édifice carré sur lequel surgit une haute coupole ronde, massive , appuyée sur im rang circulaire de colonnes, surmontée d'une (»*oix posée sur un croissant, symbole sans doute du triomphe de la religion grecque, de l'asservissement des Mongols et des hordes tartares ^ à chaque angle, une coupole plus petite s'élève, peut-être en l'honneur des quati^e év^n- . gélistes, autour de la grande, qui représente l'image suprême du Christ. Quelquefois il n'y a que trois coupoles représentant la Trinité. Les unes sont peintes en bleu etpai^emées d'étoile^ d or comme la voûte du ciel, d'autres argentée^ .et la plupart dorées. De loin, on les voit s'élancer- au dessus des villes et des villages, scintiller comme une flèche ardente au milieu d'une en- . ceinte de remparts, biiller comme une auréole

SUItlA HDSSIE. M

à rhoriziOi. A Tintérieur s'offre uoe nef étrmtei obscure , coupée par d'énormes piliers et revêtua du iiaul en bas d'images peintes sur un fond d'or, de figures gigantesques de saints , d'apô- 1res qui étendent de longs bras et tournent de grands yeux sombres vers rassemblée. Point do sculptures , le dogme grec les rejette , mais une quantité de tableausL vieiiliSj noircis, où Tonne voit que les mains et le visage ; le reste du corps est recouvert d'une plaque d'argent ou de vermeil qui imite les plis ouduleux d'un vêtement ; la léte est entourée d'un cercle d or compact ou de plusieurs rayons de diamanis^ le cou et la poitrine sont u*ès souvent parsemés de saphirs, de rubis et d'émeraudes- Devant cliacime de ces images sont suspendues des lampes d'argent que Ton allume aux jours de fête, des candélabres ou des fidèles fout brûler des cierges pour honorer le saint qu'ils invoquent , ou pour donner plus d'efficacité ù leur prière. Parfois ceux qui accomplissent cette œuvre pie se trou* vent à une grande distance du lieu vénéré auquel ils consacrent leur hommage. Quand je partis de Péiersbourg pour Moscou, un Russe, qui venait de gagner un procès, me pria de faire brûler pour hiî un cierge devant Timage de la

Vierge qutoftiè la ûatfaéâï^àlô dé rA$sompilon: Il y a des cierges à tout pri^t, pour toutes ki fonuues et tous les degrés de piété et de rôconnaissauce. C'est l'église elle-même qui les vend, c'est le sacristain qui en recueille les restes pour les fondre de nouveau.

Mais toutes les richesses qui revêtent les murailles ne sont rien encore, comparées à celles de rieonostasC) haute et large barrière qui s*ë<^ tend sur toute la longueur de la nef et s'élèvô parfois jusqu'à la voûte. C'est, comme son nom l'indique, une galerie d'images, ornées seule^ ment de dorures dans les petites églises, couvertes, dans les grandes cathédrales, de tout ce que la dévotion a pu imaginer de plus splendide, et la générosité des en^ereurs de plus éblouis* sant. Il y a trois portes à cette barrière : celles de droite et de gauche s'ouvrent facilement mt curieux ; celle du milieu, qu'on appelle la porte impériale, est presque toujours close s l'empereur et les prêtres qui officient ont seuls le droit de la franchir^ Perrière cet iconostase est lé sanctuaire. A rheuré de la messe, le prêtre est là devant Tâutel qui dUles prières, fait les invo« cations, mêle dans le calice le pain et le vin. Pendant ce temps, les moines et les autres fié*

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ires dna^nt dans le dicaiir, Iieor ehant u'est D'est pas accompagné comme Iç nôtre de l'harmonie sûlenaelle de TorgHe, et ne se compose pas d auiani de psaumes et de versets. Cesi, du commciicemenl à la fiii de Foflice, la rëpéLiLîtin presque continue de deux seuls mots, gospodi pomiiui {Kyrie eleiêQti)^ modules sur tous ïes tous, depuis la basse la plus vibrante justju aa fausset le plus aigu; puis une longue prière pour lempereur ei Hmpératrice, pour leutii fiis et leurs flJles, leurs gendres et leurs pareais.

Au moment de la consécration ^ la porle sacrée de ricouostase s ouvre ^ on aperçoit le prêtre penche sur son calice, le saocluaire resplendissani d'or et de lumière. Les fidèles se jettent la face contre terre, se relèvent, se prosternent de nouveau et redotiblent leurs signes de croix. Us n'apportent point de livres de prièi^ à Téglise et n'unissent point leur voîx au cïiant des prc^ires \ ils répètent seulement à voix basse le Kijri^ eleimn, et manifestent leur piété par des prosternations et des signes de croix continus. La messe finie, le prÔlre s'avance au bord de la nef et bénit l'assemblée au nom de la Trinîlé et de la Vierge^ de saint Jean, de saint Joseph et de sainte Anne, de saiut Antoine et

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de saîRl Nicolas et de lous les saints ermites. Il n'y a pas de peuple qui reçoive plus de bénédictions sacerdotales que le peuple russe. Il lui en faut pour lui et pour^es alliés, pour les maisons qu'il habite et la terre qu'il cultive, pour ses moissons et ses bestiaux, pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il veut entreprendre. Le 6 août de chaque année, les églises sont pleines de pommes et de poires que les prêlrcs bénissent. Jusque-là aucun vrai croyant n'aurait osé manger un fruit. A peine la cérémonie religieuse est-elle terminée, que tout le monde se précipite sur les corbeilles arrosées par la main' du prêtre. Chacim s'en va les poches et les mains pleines, savourant, dévorant ces fruits consacros. Ce n'est pas une sensualité grossière qui anime toute celte foule, ce n'est pas un horimage qu'elle rend à la païenne Pomoue, c'est un sentiment de foi et de piété qui la domine. Le 6 janvier, oh bénit les fleuves et les rivières. Le prêtre s'avance en gi^ande pompe sur le rivage, fait faire une ouverture dans la glace, et y plonge par trois fois une croix en récitant des prières. Aussitôt les femmes accourent avec des yases, dès seaux pour puiser celte onde consa* crée *, les hommes se la disputent et la boiveni h

longs traits. On se' presse, on se heurte, on s'arrache les verres et les bouteilles. C'est une Iiittede plusieurs heures, une lutte entre la force et l'adresse, l'audace et l'habileté. Une fontaine

de vin coulant sur l'une de nos places publiques un jour de fête Datlonalc ne produirait pas plus de rimieur.

CeUc même église, qui béuii lani de choses, a aussi ses heures de malédiciion. Il y a un cei*^ tain jour où, dans la cathedra le de Pëtersbourg, au milieu d'une assemblée nombreuscj le thau- Ire de réglise qui a la voix lu plus éclaiaoïe prononce tour à tour les noms des lïéréiiques les plus célèbres, les noms des hommes qui ont jelé le irouble et le désordre dans l'empire russe : îe nom de Boris Godounoff, qui usurpa le Lrôiie des tsars; de Mazeppa, le fougueux chef des Cosaques; de Piigaischeff, qui se fit passer pour Pierre III, et à chaque nom il jeue le cri d'auaihème, qui résonne sous toutes les voùles, L*églîse est ce jour-lii respleodissante de lumières et iuoiHlée d'encens comme pour une grande ïèie. Le métropolitain est ù Tautel, revêtu de ses babils sacerdotaux ï un chœur d'eufaots répète d'un Ion plaintif et mélodieux la sentence d'anathème. A peine celle série de condamnation est-

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elle lermiQée, qw les prêtres recomffie|9Q6iUit bénir le peuple et Tétat, et tous les princes de la maison de BomanofT, depuis le premier tsar de leur race jusqu'à l'empereur régnant, car la re^ ligioQ grecque est une religipn de paix et de mansuétude. Les saints qu'elle vénère le plus sont surtout ceux qui ont vécu dans une humble retraite , construit des couvents , pratiqué les pieuses leçons de la charité chrétienne. Elle a dans ses eérémonies des invocations spéciales pour les saints ermiieSi et révangélisie qu'elle préfère, c'est saiut Jean, le disciple bien-aimë de Dieu ^ Je ne connais qu'un seul grand acte de persécution qu'on puisse réejlement attribuer & l'église gréco-russe , c'est celle que l'arche-» vêque de tfovogorodexçrça vers la fin du quinzième siècle contre la secte juive ^ Lesautret furent l'œuvre d'un gouvernement qui, sous une apparence de ïèle religieux, cachait une intention de conquête et une idée de souveraineté

> Dans les livres religieux du culte gnec, V%nni)it du 9aiDt Jean est toujours placé en léte des autres.

» Cette secte professait un dogme mêlé de judaïsme et d*a« U^éisçie. Elle fit de rapides propres, «t. pour la détruire, on eut recours aux moyens les plus barbares. L'arçtievêque de Novo« gorod condamnait les hérétiques à d'affreux supplices! et quel*^ ^|tt«f<f>ia \$9 U\M j«t«r lur in bûclim ardt ntf .

SUA LÀttVSSIB. li

ftbsolaè. Vég\he même a mis Tép^e dans lé fourreau et s'est vouée à une existence passive : elle écrit peu et prêche peu. Du commencement

a h fin de Fannëe, elle n-pèLe son cri de niisérîcordej son Kt^rie eleison^ et n'enseigne à ses prosélytes que des pratiques d'hu milite. Subjuguée dès les premiers siècles de son ôii|; tne par le despotisme de TOnent, et privée par sou schisme du puissant appui qu elle aurait trouvé dans la papauiêj elle n'a pu , comme Téglise do Eome, se mêler aux grandes agitations sociales du moyen-fige, imervenir dans la cause des peuples cl des roîsj distribuer des empires et brî&er des couronnes. Les isars moscovites ont assoupli le clergé russe à leur volonté, et en ont fait un instrument de leur ambition ou un jouet de leur caprice. Au seizième siècle, Ivan lYj surnommé à juste litre le terrible, chassait les mélropolîluins de leur siège, jetait en prison ceux qùî avaieol le coiu^age de condamner ses crimes, pillait les églises , enlevait les trésors d(*s couvents, L*archevêque Levnidas , de Novogorod, ayant refusé de consacrer le quatrième mariage d'Ivan, le farouche grand^dnc le lit coudre dans une peau d'ours et décblrcr tout vivant par des chiens. Après avoir répudié trois femmes, assas-

s^né son fils, il insuUaii encore à la religion, en envoyant, comme une sufiBsante expiation de ses scandales, une aumône aux quatre patriarches d'Orient.

Sur la fin de son règne , ce prince cruel gouvernait le clergé de ses états avec un pouvoir absolu. Il avait enlevé aux évêques leurs privilèges de juridiction, il assemblait lui-même les conciles et décidait en dernier ressort de toutes les affaires spirituelles. Les prélals devaient obéir à ses ordres comme s'ils venaient de Dieu même, et, par un ukase du ta avril 1552, il institua un iribuual de laïques pour" veiller à la moralité des prêtres *. L'ordonnance qu'il rédigea pour ce tribunal est un des documents historiques les plus curieux qui existent. Elle se compose de cetit articles, et offre une triste peinture de l'ignorance, de la superstition et de la grossièretédemœursdela Russie au seizième siècle ^ Qu'il nous soit permisd'en citer quelques

» Xeœprunle la plupart de ces détails à un ouvrage très intéressant qui doit paraître prochainement en français et en Allemand : De FEgliie ruthénienne et de tet rapporU avec h iainl'tiige, par M. Aug. Tlieiner. Chez Débécourt,

a On a publié^il ya quelques années, à Londres, un autre document qui donne une singulière idée de Tignorance ou de la fourbci-ic des prêtres russes. C'est un passeport pour raulre

passages. Nous choisissons de préférence ceux qui se rapportent au clergé, afin de ne pas nous écarter de notre siyet. L'article 4 est ainsi conçu; « Ce n'est point le salut de son ame qu ou va chercher dans les couvents , mais bien le repos et les jouissances corporelles. Les archimandi^iies traitent dans leurs ceUules des couvlves étrangers; les moînes ont des domcsiiciuesi ils ne rougissent pas de faire venir des femmes j ils vivent dans la joie et les plaisirs, et dissipent les hïens des couvents. Désormais il n^y aura qu'une table dans chaque couvent , les moines devront congédier leurs jeunes domestiques, et s^ubs-

rnoad*-, délivré (c 30 juinfil 15tf. partmmélropolJtainiIc KkflL ci adressé direckjncnt à saiot Pi<!rre. Les prêtres accord aiot ci?s rcroraniâDdflUoflâ pour le paradis â pris: d^argcnl et plusgu moins clier, sdoû Je rans ^^t U fortune do ceux qui dêsiruiecl empoilerun iel saufcooduit dâatkur cercueli. Voici la forme dans laquelle elles élaienl ordiDaîremeût conçu<>s: ujt scmsaigne, évÈque ou prêtre de , . . , irconnaîâ et certifie oui' ^' porleiie dece Wlld, a totrjûurs mu parmi nous en war dtréikZ faisant professiua de J» reli-ion ^rttqm, el, quoiqu'il ait quel' quefois p,^che, il s'en est confessé et a re^u l'absoUiUon, la mm-

' mmiour H la rémission de ses pèdiés. U a Ijonorè Dieu et les saints, il a jeûné el prié aux lieure^ cl saisonâ ordonnées par icfilise.Uscst fort bien gouverné avec moi, qm suis son confeâseur, en sorte que je n'ai poini faitdimciillc de l'absouf/re de

^ SÇ3 pcdies cl n'ai pas sujet de me plaindra* de ïuL En foi de quoi lui avoni eipèdiê le présent mm^t, afin que saint Fmn- le

5ft LETTRES

tenir de rechercher aucune femni6( ils ne devront avoir ni vin ni hydromel, et ne pourront. aller courir les villes et les bourgades pour passer le temps. »

A Tariicle 12, il est dit : «Le clergé devra veiller particulièrement à ce que cériatns abus honteux et dignes, du paganisme disparaissent entièrement. Ainsi, lorsqu'un combat judiciaire doit avoir lieu, on voit des sorciers prétendre lire dans les étoiles à qui sera la victoire. Ces hommes de peu de foi ont entre les mains d'absurdes livres aristotéliques et astrologiques , des zodiaques, desalmanachs et autres ouvrages qui ne sont remplis que d'une science païenne. Le jour de la Pentecôte, ils versent des pleurs v poussent des cris , se répandent dans les cours des églises , hurlant et sanglotant, frappant des mains et chantant des chansons diaboliques. Le matin du Jeudi saint, ils brûlent de la paille et appellent les noms des morts; les prêtres met i tent du sel sur Tauiel , et cherchent à guérir les malades avec ce sel. De faux prophètes courent de village en village^ nus, sans chaussure aux pieds, les cheveux- épars; ils tremblent de tout leur corps , se roulent par terre, et racontent des apparitions de saint Anastase et autres. Des

vGooQle

igi,

SUR tX RUSSIE. 55

troupes de possédés , qui s'élèvent quelquefois jusqu'à cent hommes, tombent tout à coup dans 1111 village, vivent aux frais des habiiaols, s'en!vreot et finîssenl par dêpouîtler les voyageurs. Les enfaiiis des boyards fréquentent en foule les cabarets , où ils perdent tous leurs biens aux jeux de hasard. Les hommes et les femmes vont ensemble aux bains, et Ton a vu des moines ne pasrougù* d*y aller avec des nonnes. On achète, dans les marchés, des lièvres, des canards et coqs de bruyère étouffés j on mange du sang et des boudins, contrairement aux lois œcuméniques; on suit les usages des Lnilns, on se rase la barbe, on coupe ses moustaches, on porte des " vêtements étrangers, on jure par le saint nom de Dieu ; enfin, et c'est là ce qu'il y a de plus déplorable, ce qui attire sur un peuple la colère de Dieu, la guerre, k famine, la peste, ou m livre à la sodomie. *

Plus loin, le grand-duc ajoute : * De toutes ces coutumes hérëtiqueà , il n'en est pas de plus condamnable que celle de se raser la barbe, L*effusiôn de tout le sang d'un martyr ne saurait racheter cette faute. Raser sa barbe pour plaire aux hommes, c*est violer toutes les lois ^ et se déclarer rennemî de Dieu, qui nous a créés à son

vGooQle

igi

image. • Cent ans plus lard, Pierre-le-Grand voulut obliger les Russes à se raser la barbe. De toutes les réformes qu'il osa tenter, celle -ci était sans aucun doute Tune des plus hardies.

Eu 1588, Boris Godounoff, qui avait besoin de Tappui du clergé pour se faire pardonner le meurtre de son souverain légitime et affermir son usurpation , institua de son autorité privée lepatriarchat de Moscou, et consacra lui-même dans Téglise. du Kremlin le prélat investi de cette dignité. « Très saint père, lui dit-il en lui metr tant la mitre sur la tête et la crosse dans la main, trè^ digne patriarche , père de tous les pères , premier desévéques de toute la Russie, patriarche de Russie , Wladimir, Moscou , etc. , je te* donne le pas sur tous les évoques, je te confère le droit de porter le manteau de patriarche , Ifi calotte d'évéque et la grande mitre, et ordonne qu'en tout mon pays tu sois reconnu et honoré comme patriarche et frère de tous les patriarches. » Cette institution , qui n'avait d'autre arbitre que celui du pouvoir temporel , ne devait pas fort embarrasser, comme on le voit, les successeurs de Boris Godounoff. Aussi, lorsque . Pierre P' en vint à songer qu'il ne lui serait pas inutile de joindre à son autorité de tsar l'auto-

rilé suprême de patriarche , il n'eut besoin que d'un léger subterfuge pour s'emparer de ce nouveau pouvoir. En 1700, il rassembla à Moscou les mëtropoiiiaîus , archevêques et évéques de son empire, et leur demanda s ils voulaient s'unir à réglïse romaine. Sur leur réponse négative^ il s'écria ; «" Je ne reconnais d autre lëgiiime pa^ iriarche que le pûlriarche de rOceident, le pape de Rome, et puisque vous ne voulez pas fui obéir, vous n'obéirez qu'à moi seuL » Puis il lut les nouveaux statuts du saint-synode- Tous les assistants les signèrent et jurèreot de les observer. Précédemment les relations des isars avec leglise nationale russe^ dit M, le comte de Circourt, daus une intéressante notice sur le couvent de Troïtza, étaient calquées sur celles des autocrates de Dyzance avec le patriarchaL L'empereur était le premier entre les fidèles £ le pairlarche à Conslantinople et le mëtropolitaÎH à Moscou^ le premier entre X^^ëuieis. Ces deux pouvoirs demeuraient distincts et indépendants l'un de raulre, au moins en principe et cji droit. 11 en est encore exactemem de m{!me aujourd'hui. Seulement le saint-synode^ persouiic morale, a remplacé en Russie le patriarche; mais la dignité pairiarchale quina duré qui^ 113 ajis

SS tETTRfiS

était une innovation, et n'avait point jeté de IIH cines profondes dans les affeclions ou tes usages du peuple russe.

Malgré celte opinion de M. de Circourt dont les recherches consciencieuses sur diverses questions historiques et le vaste savoir nous inspî«^ rem une grande estime, Il nous semble que les souverain^ russes sont matires absolus de I eglise. Le saint-synode n'est qu'une assemblée délibérante à laquelle on abandonne tout au plus certains droits administratifs. C'e^ Tempereur lui-même qui tranche les questions importantes ei juge les cas litigieux ; o*est lui-même qui assigne à ses fidèles sujets un rang dans ce monde et une place éternelle dans Tauire. Par une singulière condescendance, Téglise russe ne recon-» naît d^autres saints que ceux qui ont été canonisés avant le schisme d'Orient, mais l'empereuf peut lui-méitie, pur le simple iùit d^une oi^on** nance que saint Pierre est tenu de respecter, créer des légions d'élus auxquels il donne seu-^ lement le titre de bienheureux. Chacun de ces bienheureux a quelque vertu spéciale; celui-ci protège les pèlerins, celui-là vient en aide aux plaideurs^ cet autre est très utile dans un accès de fièvre* Les moines recueillent avec soin les

omemenls de ce« bienheureux de crëatioB im^ përiale et le8 ottreni aux regards de ceux qui les demandeul moyennant un léger salaire. Iln*y à pas longtemps qu'en ouvrant le caveau d'une cathé*

draïe» cellu de A^ovo^^urudi bi je m* uw irom[tt'j on y trouva le corps d'un métropoliLaîii purfoi* iftmeiit conservé. Là-dcssiis grand miraolo, rapport du saint' synode, d**cibioû do lemporeur qui appelle à t'état ûe bienheureux le pi^élui houoré si viï^iblement de ta faveur du ciel ^ on transporte pompeusement les membres du nouvel ëln dans une cliûiise splendide ; mais a poine avaient-ils été exposés à fair^ qu'ils tombe tit en poussière* Celte première dëceplioii en nmètio une autre; on s'cucjuiert des vertus du défunt, et Tou apprend par la rumeur publique que c'était un homme fort vkleux qui n'avait eu d'autre ambition que celle de vivre joyeusement sur cette terre sans slnquiêler de ce qui lui iirriveruiidans le cieL Nouveau rapport à lempercur, qui, cette fois, se Hiclie sérieusement et public un autre ukase par lequel il destitue fimpudent mélropoliiain de ses fouciious de bienheureux et condamne son vil cadavre à être ttunsportë en Si^ bérle* Voila comment les soiiveiains de Russie gouvernent les affaires religieuses. Dieu luH

6^ LISTTKBS

même n'a plus guère à s'en occuper; ils mènent le ciel dans leurs églises et l'enfer dans leur Sibérie.

Cependant, en l'année 1595 , l'union projetée depuis longtemps entre Téglise romaine et l'église rulhénienne (1) fut accomplie. Les rulhéniens conservaient leur rituel en langue slavonne et leurs ofiices grecs ; leurs prêtres conservaient le privilège de se marier, mais ils sesoumeitaient à rauu>i!ilé.pontificale et la réconnaissaient journellement en associant le nom du pape à leurs prières; de là les persécutions exercées par les souverains russes. Catherine II, cette prétendue Sémiramis si honteusement adulée par les philosophes du dix-huitième siècle, Chatherine II ne pouvait se résigner à l'idée de voir des prêtres de son empire admettre une autre suprématie que la sienne et prier pour un autre pouvoir. Elle engagea la lutte avec l'église ruthénienne, cette humble et pacifique église, et la poursuivit opiniâtrement, tantdt par la ruse, tantôt par la violence. Il y a dans le crime une sorte d'ivresse

t L'église rulhénienne eomprenait les évêcliés de Kieff, Léopol» les provinces de la Podolie et de la VoUiynie, une partie du palatinat de Lublin, et les gouvernements de Smolensk, Czernikow, Poiuwa, Karkow et Ecatberiaoslaw, eu tout plus de dix mil- UoQS d*aiQes.

SUR LA ItUSSIS. 6t

fatale; o% pour mieux dire, un commeucen eut de justice prûvidentieile qui pousse le coup (ble d!égarement en égarement jusqu'à ce qu'il ait comblé dans son aveugle délire la mesure de ses forfaits. Le partage de la Pologne fut un dt ces crimes honteux qui jettent une tache ineffaçable au front de ceux qui l'ont commis^ il entraîna à sasuite mille autres crimes dont le gouvernement russe ne se lavera jamais. Par sa première et sa seconde spoliation , Catherine s'emparait de la plus grande partie de&paroissesTUtb(i iennes ; elle avait solennellement promis de rcspec^ ter les privilèges et le culte religieux de ses nouveaux sujets (i; 5 à peine les eut-elle asservis à son jougy qu'elle oublia tous ses serments. Les prêtres de l'église ruthénienne furent ciiconvenus de toutes parts. Pour les ébranler dans leur foi et les rendre parjures à leurs engagements, on employait tour à tour les offres et les menaces. S'ils résistaient aux harangues pompeuses des émissaires de Catherine, on les chassait de leurs presbytères, on les jetait dans les cachots. Les gouverneurs des provinces avaient ordre de les traiter militairement, et ils exécutaient cet

i Manifeste publié à Saint-Pélenboiirg,Ie&septeittl»re 1772. Traité de Grodno du la juillet 1793.

if tUTTftfiS

eràte & te léllrd. lies couvems en otérgë-ttnl étaient frappés d-iûterdiction ou dépbuillés de leors bietts, les prélats arrachés violemment de leur siège, les humbles pasteurs de campagne remplacés dans letu* chapelle par des préti^ schismatlques, et envoyés comme des malfaileurs en Sibérie. En vain le monde catholique se montra-t-il tout ému drees persécutions, en vain le pape et Tlmpératrice Marie-Thérèse es* sayèrent-Hs, par leurs lettres et leurs exhortalions, d'en adoucir la rigueur : Catherine était sourde à toutes les remontrances. Elle voulait être le patriarche absolu de son empire; quel patriarche! Les arrêts d'une juridiction sei*vile, le knout, les bannissements , les pillages et les cruautés de toute sorte, servirent ses ambitieux desseins. En 1774, le Journal hùtorique et lit* téraire de Luxembourg disait : « La religion catholique a beaucoup souffert dans la partie de la Pologne qui vient d'être soumise à Timpératrice de Russie. On a enlevé plus de douze cents égli* * ses aux grecs-unis pour les donner aux schisma«> tiques. » En 1795, Tarchevêque de Mohilew an-» nonce « que dans l'espace d'une année, grâce aux eages dispositions de rimpératrîce de toutes les Russies, plus d'uu million de ruthénieus-uni4

SUR LA nvssts. es

d«s deuK sexes et de toutes les classés ont été ramenés à la fot russe. » Enflo, on a fait le calcul que dans le cours de vingt-^lrois années (1775^ 1796) régUse unie de Russie avait perdu cent quaranle-^cînq couveius , neuf mille iroîs cent seize paroisses cl huit millions de fidèles.

Sous les règnes de Paul I^et d'Alexandre, celte tnalbeureuse église, ainsi froissée , ;ippauvrie , écrasée > retrouva quelque repos et respira plus librement. Alexandre avait Tanie noble et généreuse. Nous en avons eu la preuve en France, à Tépoque de la reslauraUon , lorsqu'il tempérait par son pouvoir et calmait par sa douceur les exigences de TAngleierre ci ïa brumliie sauva go de Blûclier. Les idées de myaiicisme qu*on lui a si amèrement reprochées s alliaient dans son CCEur a de liaules idées de pliitanlliropic cl de Ubcné soctale, ei ce n^est pas lui qui aurait voulu troubler la eonsûience de ses sujeis par l'unî^ que désir d'ajouter un prestige de plus à son pouvoir.

Les persécutions contre le clergé ruiliéuien onl recommencé mus le règne de Nicolas, non point, comme on Ta prétendu, après la révolution de Pologne, mais dès Tannée 1830, et celle révoUuioa n'a fait que donnerai! tsar un nouveau

prétexte pour continuer ses rigueurs. Tout ce qui avait déjà été essayé avec tant de succès par Catherine : astuce et menaces , système de séduction et d'întimidalîon, harangues des missionnaires ) ordonnances des gouverneurs » arrêts d'exil et d'emprisonnement , tout a été renouvelé maintes fois dans les derniers temps. Dans cette œuvre de violence et d'oppression, Nicolas n'a pas, nous devons le dire, le mérite de Finvenlion; il n'a fait que suivre la route frayée par sa noble aïeule, mais il l'a suivie avec une merveilleuse opiniâtreté , et il l'a embellie de plusieurs ukases assez ingénieux. En 1833, il a remis en vigueur une ordonnance de Catherine promulguée en 1795. Cette ordonnance prescrit « de punir comme rebelle tout catholique, prêtre ou laïque, de condition obscure ou élevée, toutes les fois qu'on le verra s'opposer, soit en paroles, soit en action, au progrès du culte dominant, ou empêcher, de quelque manière que ce soit, la réunion à l'église russe de familles ou de villages séparés. »

Appuyés sur le texte de c^ édii, les gouverneurs ont envoyé dans les villes, dans les campagnes, des missionnaires schismaiiques. Quiconque essaie de résister aux exhorlaiions de

ces satellites du pouvoir est aussitôt dénoncé et traiié comme un sujet rebelle. Su 1835, on a vu un riche geniillioïnme du district de Vitepsk , M. Makowiecki, dépouillé de ses biens et exilé en Sibérie, parce qu'il persistait dans sa foi religieuse. Souvent ces missions produisent des scènes sanglantes. Les prêtres du schisme arrivent dans un village^ escortés d'une troupe de soldats : les paysans se révoltent, la lutte s'en-» gage, et les pauvres rutbéniensj qui n'ont pu être gagnés par la persuasion, sont subjugués par la terreur et vaincus par la force. Il y a quelques années, une commission ecclésiastique, escortée de deux bataillons, s*enipara d'une église^ assembla les habitants, et leur déclara qu'ils devaient, par Tordre suprême de rempereur, se rallier à la religion dominante. Ils s'y refusèi^ent ^ les soldais fondirent sur eux le sabre à la main ; les uns moururent aous les coups, d autres se précîpiièrentversun étang recouvert d'une glace légère; les soldats les poursulvlrem, brisèrent la glace , et les malheureuses victimes de la foi furent englouties dans les eaux.

Quelquefois les autorités russes, pour éviter de tels confliis, ont recours à la fourberie. On séduit par des offres d'urgent, par quelques mîsé-

66 LE'TTRES

râbles denrées, souvent par un peu d'eau-de^vie» un certain nombre de paysans ; on leur, fait si-« gner une pétition pour demander la réunion de leur communauté à féglise (mpérialei puis un beau Jour arrive le délégué du gouverneur qui réunit les liabhants de là paroisse et leur dit que l'empereur, dans sa sollicitude paternelle, n*a pu résister à leurs touchantes prières, et quil les admet toits dans le sein de Téglise grecque. Le fameux acte d^union de Polock, chanté en termes si poinpeuK par les journauxrusses, est dà à une de ces honteuses manoeuvres. Trois évéques du rite ruthénien, éblouis par les présents, par les );>romesses de toute sorte du gouvernement^ déclarèrent en 1838 qu'ils se ralliaient, eux et les fidèles de leurs diocèses, à Téglise russe; mais leur métropolitain ne voulut jamais adhérer ace pacte menteur, et la moitié des membres du clergé ruthénien le rejeta avec la même opiniâtreté.

Le gouvernement poursuit son œuvre d'oppression par tous les moyens qui sont en son pouvoir; rien ne lui coûte pour en venir à son but, m les mesures les plus rigoureuses, ni la violation de tous les principes de justice. La guerre qu'il a livrée à Téglise ruthénienne, il la

SUR LA Russie; 6i

dirigé à présent contre Téglise catholique de Pologne avec la même audace et la même violence* En 1859, il a publié une ordonnance en vertu de laquelle Lout catholique condamne pour quelque crime au knout, au travail des mines, à l'exil, est libéré de lout châtiment s'il se faii schismaiique. En \^h% ils'esiapproprltV, par un simple ukase, tous les biens de Téglise catholique situés dans Templre* Par un autre édil, 11 ordonne qtte tout enfant né d*un mariage mixte , c'est à dire grec et catholique^ sera de droit élevé dans la religion grecque* Le conseil chargé spécialement de la direction des affaires catholiques embarrassait encore le goiivernemeni : il lui a enlevé son autorité et Ta incorporé au synode russe. X/académie ecclésiastique de Wilna pouvait de temps à autre donner un utile conseil ou prêter un appui aux catholiques opprimés : U Ta transférée à Pétersbourg.

Tous ces actes d'illégalité, tous ces abus de pouvoir, s'accomplissent silencieusement sous le manteau de la censure et du despotisme. Nul journai n'ose signaler un seul de ces faits scandaleux. La police russe suit deprèsles opprimée ; leurs lettres sont ouvertes, leurs relations épiéeSj $i leujrs plaiûtes ft'arriveût pa§ au-delà des fron-

ti^s. Le pape lui-même a long-tanps ignoré les souffrances, les augoisses du clergé catholi- ,que de Russie et de Pologne. Le gouvernement russe, habile à profiter de toutes les circonstances, déclarait que, puisque le souverain pontife n'intervenait point dans cette lutte de l'église impériale contre Téglise ruthénienne, c'est qu'il lui importait peu que le clergé catholique se rai- ,liât au rite grec. Le souverain pontife a su enfin les persécutions exercées contre les catholiques, il a publié les documents qui constatent l'œuvre de spoliation et de cruauté du gouvernement russe ^ et il a adressé à l'empereur Nicolas de . grandes et touchantes paroles (i).

Cette noble voix du père de l'église sera-t-elle .entendue? Celte plainte profonde, partie de la capitale du monde chrétien, pénètrera-t-eUe dans le cœur de celui vers qui elle est dirigée ? Hélas! nous n'osons le croire. L'empereur de .Russie veut avoir l'omnipotence absoUie, il a déjà celle des nobles, de Tannée^ du peuple, il lui faut encore celle de l'église : la crainte qu'in- . spîrent ses agents dans les provinces,ies rigueurs .qu'il emploie , la coupable indifférence des au-

' « àilocvLtione délia ianiiia di noitro iignore Gregorio, P. P. XVI. Roma lSi3. t -vol. in-folio.

SUR LA missic. 69

ires nations, tout le ^ert dans ses projets. Il veut user du despotisme dans toute l'étendue du mot, 11 en usera, et nous qui avons déjà assisté quatre fois aux tortures, aumorcellement de laPologne, si Dieu ne vient en aide à ce malheureux pays,' nous pourrons bientôt voir la destruction d'un de ses derniers éléments d'indépendance et de vitalité, la chute radicale de ses églises catholiques. Des rives de la Yistule jusqu'aux plages d'Arkangel, des provinces de la mer Baltique jusqu'aux plames de TAsie, tout le clergé sera soumis à la volonté absolue du tsar. Le clergé russe est déjà depuis longtanps subjugué, terrassé, incapable par son ignorance, ses vices grossiers et sa misère , de tenter un généreux effort^ d'exercer quelque ascendant moral et intellectuel sur les communautés qu'il administre; Le clergé ruthénien a été , comme nous venons de le voir , vaincu par la ruse et la violence. Le clergé catholique dé Pologne, qui se distingua par sa noblesse de caractère et son instruction, qui s'appuie sur un peuple nombreux dont il a , dans loutes les époques, soulenu le courage, partage les malheurs, rcsislc seul encore avec éner- ^U} à Toppression j ipai&s'il n'est soulenu plus oificacomciu par le pape, qm esisoii chef priii-

70 lëttkëâ sca là nussm.

cipat ) par les catbotiqnes d*Altefnagne , dé Fmoce, d'Italie, il mtcombetti ausdi dans la iniw inégale ôft il est engagé. Alors l'empereur de Russie sera le pontife universel de ses Inn nensès domaines ; lé eouvent de Trolteà sera le temple delà religion impériale, et les ctdoneb de cavalerie seront ses prophètes.

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