‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · NOBLESSE · texte numérisé non relu

NOBLESSE

ADMINISTRATION. SERVAQE.

A 9% lUOBS&SV»

Un écrivain polonais qui, après s'être signalé par ses tendances révolutionnaires, a fait tout à coup volte-face et s^est mis un beau matin à encenser le pouvoir ({u'il condamnait la veille , M. Gurowski a écrit sur la Russie un livre incroyable, un dithyrambe en prose à côté duquel

pâliraient les odes les plus emphatiques des poètes anciens et modernes. Selon lui , rien en ce monde n'est noble et beau comme la Russie, rien de plus admirable que ses instiiuiiûus, rien de plus sublime c^uelti hommes qui ont présidé ou qui président encore aux destinées de cet empire^ « Pierre le grand domine tous les personnages les.plus saillants de rhistôifé, ôôtnme le ciel domine la terre. A mesure qu'on l'approche de plus près, et qu'on le cberche dans les œuvres qu'il a accomplies, ou dans celles dont il a jeté la trace, on croit voir agir une main surhumaine , et tout mortel qu'était Pierre le grand , un s^ntmvnt d« tônéraiion nous porte à croire que l'Eternel , dans ses vues impénéirablesy déverse dans son ame plus de feu célesie que dans aucun mortel des temps connus. ^ »

A côté de Pierre le grand, Chariemagne et Napoléon ne sont que des hommes d'une taille fort médiocre. Quant au pouvoir actuel, « son essence en fait l'expression la plus littérale de l'ordre divin urausmis sur la terre, puisqu'il est omnipotent) unique^ universel comme lui. »

Après avoir décrit dans ce même style pompeux tous les progrès et toutes les ressources

% Voyez k CMUfkUon 41 k AnnU, page WO,

SUR LA AVSStB. 79

mdtérieltes , inteltectuelles de la Runie , M. Gurowskl parle des diverses expédilions militaires que le gouvernement russe a entrePprlses du câtë de TAsIe, des généreuses penséesr qui animent sa longue et pérlileuse lutte dans les montagnes du Caucase , et voki, dit le nouveau prophète , quel en sera le résultat : • Le» montagnards du Caucase, une fbià soumis j aplaniront la soumission des Kirghises indé* pendants, ainsi que celle de Khivains, des Çukliariens, ces avant-postes de la Grande Tartarie et de Tempire du Mogol. Toutes ces contrées s'engrenant les unes dans les autres seront né^ cessairement aussi enclavées par la Russie. C'est ainsi que se révèle , se déploie et semble se perdre dans Timmensité de l'espace et des siècles futurs le vaste horizon des destinées civilisatrices de cet empire. •

Malheur ! s*écrîe d*un ton dérisoire Rf . Gurow» ski, malheur à ceux qui opposent quelque résistance aux entreprises providentielles de la Russie. « Le sang qu'ils auront fait verser crîei:a vengeance au trône de FEtemel, car la Russie ne doit-elle pas subjuguer d*abord, afindepou* voir organiser ensuite ' »

1 La CiviUiotion et la ïïutiie, page 954.

« La Russie, ajoute-t-il, est religieusement et socialement la personnification du GhrisI rédempteur M Vouloir arrêter la Russie 'dan^ sa marche, c'estse révolter contrelavolontécéleste, se rendre coupable de sacrilège envers Dieu et l'humanité , c'est souhaiter les ténèbres au lieu des lumières^ le mal au lieu du bien, la sauvage barbarie au lieu de la culture, Tidolatrie enfin au lieu de l'évangile. »

Ce livre insensé a été publié en français à Saint-Pétersbourg avec la sanction oiBcielle de la censure. L'auteur a reçu en récompense de son chef-d'œuvre un titre de chancellerie et une croix. C'était bien le moins qu'on pût faire pour honorer un tel zèle. Ce livre a été traduit immédiatement par la naïve Allemagne, qui traduit tout, et un écrivain allemand qui vient de publier un ouvrage sur la race slave et germanique, a puisé tranquillement dans cette composition du senégatpolonaiSt la plupart desdétailsqu'ildonne sur la Russie ^ Goniment faire pour parler de la Russie d'une façon qui lui semble équitable après de semblables dithyrambes. Le moyen qu'une appréciation sincère, modérée, obtienne son assentiment, quand ses flatteurs l'ont élevée

jusqu'au troisième ciei. Mais hâlons-nous de dire que si le gouvernement russe , par une de ces erreurs inhérentes aux gouvernements absolus, a sanctionné le cantique politique de M. Gurowski, les esprits les^lus éclairés de la nation ont rejeté avec mépris cette plate adulation. Essayons de rétablir les faits si étrangement dénaturés dans le livre que nous venons de citer , de présenter un tableau succinct des diverses classes qui composent Tétat social de Fempire russe. Nous ne voulons ni flatter, ni calomnier la Russie, nous n'avons d'autre désir que d'être vrai, et nous prenons nos renseignements à des sources authentiques. Commençons par la noblesse.

Il y a en Russie deux ordres de noblesse : la noblesse qui se lègue par droit d'hérédité, et la noblesse acquise par les services publics , qui est quelquefois héréditaire aussi, et quelquefois accordée à un individu pour lui seul et sans bénéfice aucun pour ses descendants. La noblesse héréditaire proprement dite, ou l'ancienne noblesse, se divise en cinq catégories : les princes, les comtes, les barons de l'empire, les gentils* hommes non titrés dont la noblesse est antérieure à Pierre le grand, et les gentilshommes

non litres, anoblis depuis le règne de cet empereur.

Cç$t d^ps le seift 4e Taucienne noblesse que les souverî^ins d^la Russie preftsueqt j|^çU§ 1^wï*§; fejmmes, *

Celte eoutunct qtsà rappelle lea mœurs de lï)rient, s'iest oguilntenue depuis la fin du quin* aième jusqu'au dis^huitième siède. Lorsque te tsar avait résolu de i^e marier , il eomaiençait par demander l'assentiment du Patriarche, pm il communiquait son projet à aea conseillera et donnait Tordre aux princes et aux boyards do faire oomparattre leurs filles. Des messagers s'ett allaient à travers le pays, cherchant les jeunea personner nobles, choisissant les plus belles et les envoyant à Moscou. Une maison était pré^ parée dans celte ville pour les recevoir , une femme d'up âge mur, choisie, prise parpoi les fa-> milles les plus distin^^es, remplissait auprèa déciles le rôle de surveillante, et 1q hixe de leur gynécée, le faste qui ka entourait leur donnait pn avant^goût des joies du pouvoir. Pour ne pa^ se laisser éblouir par le seul prestige c^e la beauté, et pour connaître par loi-méroe les aeuUmenis qu'iMS «ùt pei^-étre di^imi^ au souveraitt» le

tsnr abandonnait les insignes de son rang importanl à un de ses gentilshommes, et prenant le vtleiiïent d*uïi boyard, quelquefois celui d'ua

siniple serviieur, il s'en allait de salle en salle à FliRurc! des repas, observer oes jeunes colombes, Cl «couler leur gazoulllemetit.

Au jour preaoiL par lui, mim ces belles ri-

\n]v^ , rov<:'mes de knii» parure la plus éclatante, aïj]jarais4av3ni devam feurjuge, coran>^ les juîveiî devant Asi^uéru&i eomaio uae légion de sulliHj es devant les descoudanls d^Maliomeu Le tsar êluit sur un trô^e, t^mouré des piîacipaux pcrsoii liages de ses étiils. E^iÈ^ yçnaî^nt ïum après Tauire se prosteruçr à ses pieds, et il don-i uail à cUacuutv d'cUos un loauehoir brod*! eu or, orné de ininges de perles et de diamants; puis toutes se rellruleat empartant ce don de muuillceuce royale comme une consolation, ou comme un espoir. I^e tsar ue pronoiiçaLl pas ^n^oie la nom de rUenreusc élue; maiSj quelques jour& aprèâ, il lui oJTraitles bijoux de fiançailles en présence des hauis dignitaires de Taraide, du sénat , du clergé f cl quelquefois poiur aduucir les regrets de celles qu'il éloignait du trône ^ ou pour calmer la blessure faite à lorgueil de leurs

pai^entSy il îyoutait au présent d'usage Finvesiiture d'une propriété *.

Le tsar Michel Fedorowitsch épousa aiasi la fille d'un pauvre gentilhomme qui vivait modestement dans un obscur domaine à {jLeux cents verstes de Moscou, et qui s'en allait, comme un autre Gincinnatus, cultiver son champ avec ses serviteurs lorsque les envoyés du tsar vinrent lui annoncer sa haute fortune^

Le tzar Alexis Mikhailowitsch, père de Pierre le grand, voulait épouser, sans toutes ces cérér monies, Ja belle Nathalie Narischkin, la pupille de son ministre Mat^ejefif; mais celui-ci le conjura de ne point violer dinsi lestlroits de la noblesse , et l'atsémblée des jeunes filles eut lieu comme par le passée cette fois seulement pour la forme.

L'ancienne noblesse , surtout celle de Moscou , qui jadis avait des prérogatives particulières, est fière de son origine, de ses ancêtres, de ses annales. II y a en elle un amour de généalogie très marqué et qui du reste se retrouve dans toutes les classes de la société. C'est peutêtre en partie à ce culte du passé , à ce sentiment de respect pour une honorable parenté,

» Anteekningar om Âyiitoiui.SednareDeleo* p. 79.

qu*il faut attribuer l'usage qui existe en Russie de désigner un indiridu par le nom de baptême de son père. Ainsi, au lieu de dire, le prince Galilzin, le comte Scheremetieff, où dira Iwan Sergeiewitsch (Iwan, fils de îSerge), Pierre, fils * de Nicolas. Les Russes font une politesse et donnent un témoignage d'affection à un étranger, en remplaçant ainsi son nom de famille par le prénom paternel .

Une des qualités héréditaires de la: noblesse russe, c'est son hospitalité, cette vertu idéale des vieux Slaves , cette douce et touchante at*traction des tribus du Nord. Que de fois à Pétersbourg et à Moscou , dans les maisons ou Ton me recevait avec tant d'affabilité, moi simple étranger, et sans aucune*- recommandation officielle , que de fois ne me suis-je pas rappelé les jours que j'avais passés en Suède et en Danemarck ! C'était le même accueil empressé, cordial, généreux, etj'en conserve la même reconnaissance.

Il y a un proverbe russe qui dit : « Ne cherche pas l'ornement de ta demeure dans les somptueuses tapisseries, mais dans l'hospitalité, » et tous les nobles du pays, vieux et jeunes, riches et pauvres , mettent chaque jouis en pratique

ceUe maxime populaire. Quelques uns cxorcent rhospîtftlllé avec une royalô maiçniOeenee. Eu voîcl un exemple î Le pi^piiëlaire des mîues d'or et de fer de Nevjansk, situées à l'exirëmlié de rOural , non loin de la roule qui eonduit de Perne h Tobolsk , abandonne chaque annde à son intendant une somme de S5,000 roubles pour recevoir les voyageurs qui visitent cette contrée. Lui-même n'a peut-être jamais séjourné dans cette propriété, ou du moins il n*y a fait que quelques rares et fugitives apparitions '; mais tous les étrangers y sont accueillis en son nom et doivent en emporter un affectueux souvenir. Le professeur .Kupfer, qui en 1858 ftiisaitavècM.Hansieen de Christianîaun voyage scientifique dans les montagnes de TOural , raconte en ces termes sa réception à Nevjansk :

« En arrivant près de Vhabltalroh où nous devions passer la nuit, nous remarquâmes avec surprise que fous les appartements élaîenl éclaires. Nous descendîmes de voilure, et Ton nous conduisit au premier étage de la maison dans une large salle voùiée qui communiquait avec plusieurs autres pièces. Celte salle était garnie de canapés en soie, d'une forme ancienne, mais excellenls, ebde côléet d'autn; nous vîmes des

SUR LA ttUSSIE. 8é

lits préparés dans les alcôv^. A pcioe avioasnous fini de nous laver iea mains, qu'on naus apporta du thé, du rlium, et qu'on dressa la table pour notre souper. Puis^ arriva l'intendant vêtu comme un rioliô marchand > qui nous pria de vouloir bien accepter ce qu il avait à nous offrir. Quelques instants après» nous étions assis gatment devant une table couverte des mets le^ plus délicats et des meilleurs vins étrangers. • M. Kupfer ajoute que lorsque les voyageurs partent, l'intendant les fait recoudufire gratuitement à une assez longue distance avec les cbôvaux de la maison.

La noblesse russe avait autrefi^is la jouissance exclusive des hautes charges de radministi^ation et de l'armée} le titre de boyards indique Une partie de ses ùlirîbuiious. Ce mot vient de i^»\ qui signifie guei re« Les vrais boyards n étaient donc primitivement que des chefs de eoipsi mais en celte qualité même ils pouvaient devenir les conseillers de la couronnCi et jusqu'à Pierre le grand tous les ukases des tsars commençaient par cette formule : « Nous tsar, nous avons résolu» et les boyards sont convenus que.» ., etc% » etc.

Jamais pourtant cette noblesse» appuyée sur ses privilèges de naissance el de^oriune» n'a

exercé un pouvoir oligarchique tel que celui qui a longtemps dominé la Suède et le Daneinarck. On ne l'a pas vue, comme celle de Pologne, entraver, dominer l'autorité des rois qu'elle appelait elle-même sur le trône, ni comme celle de France et d'Allemagne , se retrancher dans des forteresses, construire des arsenaux et lan- .cer aux ducs et au souverain le cartel superbe et le cri de guerre.

Cependant saint Wladimir avait en mourant divisé ses états en' douze principautés, donc il dota ses onze fils et son neveu. Il n'en fallait pas tînt pour former une aristocratie de suzerains, jaloux l'un de l'autre, ambitieux , vindicatifs et toujours prêts à se battre pour étendre leurs privilèges et agrandir leurs domaines. En effet, le malheureux partage de Wladimir enfanta des rivalités farouches, des guerres cruelles qui aff'aiblirent, ruinèrent le pays et en permirent l'entrée à ses ennemis. Vers l'année 1240, les Tartares*Mongols envahirent la Russie , subjuguèrent le peuple et dans le cours de leur longue domination écrasèrent l'aristocratie. Après avoir si bien profité de la graqde faute politique* commise par Wladimir, ils en firent eux-mêmes une autre qui causa leur ruine. Ils voulaient avoir au

milieu des petites principautés russes un centre d'unité et d'action, et ils choisirent pour les seconder dans celle combinaison la branche de la maison de Rurik qui régnait à Moscou. Les princes de Moscou , politiques habiles, après avoir invoqué l'appui des Tartares pour dépouit 1er leurs agnats , devinrent grands-ducs de Russie, non seulement de nom, mais de fait, et une fois placés à la téie des forces^reûaissantes du pays, se servirent de ces forces pour secouer le joug mongol. ^ - ,

Un jeune gentilhomme russe, qui sous le pseudonyme du comte d'Almagra cache un nom d'une très haute distinction, a publié dernièrement une brochure qui explique fort bien cette imposante situation ^

En 1 /i62, Jean III, surnommé le Grand, monta çur le trône de Russie , à Tàge de dix-sept ans, et bientôt après se déclara indépendant de tout joug étranger. Au momeiit où la*Russîe arrivait àTuniié du pouvoir, l'empire mongol se démembrait, et les quaire principaux royaumes qui restèrent de ce morcellement furent. ceux de Kasan, d'Astracan, de Crimée et de Sibérie. En

i Notice tur ht prineipaleifaniiUeidelaRutiie, Paris, tô<3. T. II. 8

66 tiBTTftiJi»

1552, k ville de Ku6aa fut prise d^assaut et dans le palais des rois mongols ^ un jeune prince de yingl'deux ans fil chanter le Te Demn de la victoire^ Ce jeune prince était Jean IV^ surnommé le Terrible. Ce fut lui qui le premier prit en i5/i7 le titre de tsar de toutes les Russies ^

Quelques années après la conquête de Easaa, Taigle russe planait sur les remparts d'Astracan. Pendant -0% temps, le brigand cosaque Yermak, condamné à mort par contumace^ recevait des Strogonoffqui possédaieni^de vastes domaines aU pied des monts ourals , une somme d'argent pour s'en aller avec sa bande de sept cents hommes) châtier les peuplades sibériennes qui ravageaient les terres de ces riches marchands» et un beau jour il envoyait à Moscou, du fond de la Sibérie occidentale , un de ses anciens compagnons de brigandage, devenu son compagnoa de gloire, annoncer à Jean lY qu'en expiation de ses crimes, cet émule des Certes et des Pizarre faisait hommage au tsar d'un royaume entier. La Crimée seule échappa au naufrage des monarchies tartares, et garda envers la Russie une attitude redoutable jusqu'à la fin du

1 Le titre d'emperenr de Russie date de Pierre le Grand. Il le l^ritealTSU

dh-septième siècle où elle succomba sous les armes de Catherine.

^ A mesure, dit le jeune écrivain que nous venons de citer , à mesure que croissaient la splendeuj^ et la puissance de la branche de ïa maison de Rurik , régnante à Moscou , les autres branches de cette maison déclinaient rapidement vers leur ruine politique. Les grands* ducs de Moscou contraignaient les princes apanages à réchange de leurs principautés contre de riches domaines privés. Les récalcitrants étaient dépouillés sans Indemnité et jetés dans les cachots. Jean III réunh à son domaine toutes les principautés apanagées qui avaient échappé à Tusurpation de ses prédécesseurs, et Ton vit tomber sous ses armes la république de Novogorod, ce berceau primitif de là Russie. La républiquede Pskow qui se nommait la sœur cadette de Novogorod, conserva seule une ombre d^indé-i pendance, et la perdit sans retour sous le règne de Basile IV.

Il ne suffisait pas à la maison de Moscou d'avoir dépouillé ses ^gpau, U fallait les con-^ . fondre avec Taristocratie moscovite. Deux mesures furent prises dans ce but sous le règne de Jean III. On créa un livre généalogique

(rodoslovnaïa Knigd) où l'on inscrivit à côté des anciennes maisons apanagées les familles des boyards de Moscou. Ce livre fut recopié sous Jean IV, et l'oii n*y ajouta que deux familles. La seconde mesure porta un coup bien plus rude à la position politique des descendants de Rurik et de Gnédimine ^ On décida que le cang politique se préciserait d'après les dignités occupées à la cour ou à Tarmée, par le père, le grand-père et les aïeux de chaque gentilhomme. Cette loi, qui fut en vigueur jusqu'à Tannée 1682, rendit la dignité de boyard à peu près héréditaire, sînoade droit au moins de fait, èt^chevâ la fusion de leurs familles avec celles des familles princières. Ainsi Ton villes descendants des Rurik, des Gnédimine, confondus à la cour avBC les descendants des anciens serviteurs de la maison de Moscou. Mais en écrasant les prétentiQps nobiliaires des anciennes familles, la loi de Jean ÏII en éveilla une foule d'autres et suscita de vives discussions. Une fois qu'il fut

1 Gnédimine fut le fondateur de la dynastie litiiuanienne con- -fiue sous le nom de Jagellons. Jagellon, pelit-fils de Gnédimine et filsd*01gerd, épousa Hedwige, reine de Pologne, et réunit sous son see pire les deux pays. Plusieurs familles issues de Gnédimine sont établies eo Russie depuis le commencement du quin- ;(iéme siècle.

admis que le rang politique des nobles an lieu d'être déterminé par leur naissance, léserait désormais par les services et les dignités de leurs aïeux, chaque gentilhomme se mit à compulser les titres denses pères, et- il se forma ainsi une nouvelle hiérarchie de gens de cour et d'officiers, tout aussi jaloux de ses prérogatives que la première. Plus d'une fois alors on vit des fonctionnaires publics refuser de reconnaître le chef qui féur était' imposé , parce que leurs ancêtres s'étaient élevés plus haut que les siens. La question de suprémalie nobiliaire se représentait aussi sur un autre terrain plus diverse et plus vive que jamais. Le tsar Fedor Alexejewitsck mit fin à ces*rivaliiés. La loi du 12 janvier 1682 déclara tous les geniilshommes russes égaux en droit,quels que fussentleurs titreset leur origine. On recopia pour la dernière fois Tancien livre généalogique, qui, relié en velours rouge, reçut le nom de livre de velours *, et Ton jeta au feu les pçocès-verbaux des disputes de préséance entre les diverses familles.

Pierre I*" acheva d'enlever à l'ancienne noblesse ses plus grands prestiges. Avant lui, le

t Ce livre d'or de la noblesse russe est déposé à ta cbambr béraldique du séoatde Saiut-Pétersbourg.

titre de prînce n"ëtalt porté en Russie que pnp les descendants des familles souveraines, il créa de nouveaux princes, des comtes et des barons. Enfin il établit, en 1772, la noblesse personnelle et la noblesse hérédiiatre résultant 4e certains grades et de certaines fonctions dans Tarmée et dansTadminislration civile .C'estsous une forme d'aristocratie unedeslnstilutionslespluslibérales et les plus démocratiques qui existent; c'est la base même de rédiflce social en Russie, et c'est, on peut le dire, en grande parlie par cette hardie et intelligente réforme, que la Russie a fait en si peu de temps de si vastes progrès.

Tous les fonctionnaires russes , employés d'administration, militaires, magistrats, profes* seurs,-et jusqu'aux membres des académies sont^ comme on sait, divisés en quatorze classes. Dans l'armée, le simple enseigne est investi de la no« blesse héréditaire ; au service civil on l'acquiert en arrivant à la huitième classe. Or, le simple étudiant est, par le fait même de son inscription à l'université, rangé dans la douzième classe. Après son examen de candidat en philosophie, il arrive à la dixième. Le titre de inagister le port© à l5i neuvième, et lorsqu'il ^ obtenu le grade de docteur, il e$t de la huitième, il ap-«

pMleiit un corps de ta noblesse. La loi le place au même rang que le capitaine dans la marine et le major dans Tarmée de terre. Ainsi, qu'il plaise à un seigneur russe d^affranchlr un de ses serfè et de Tenvôyer à Tëoole ; une fois quUl aura^aohevé ses cours universitaires, le Jeune étudiant aura un titre nobiliaire dans son pays. Qu'il fasse encore quelques pas, et il léguera comme son mattre les Immunités de la noblesse héréditaire à ses enfonts.

En vertu de ces immunités, le noble russe est affranchi delà oopsoriptkHi et de tout Impôt personnel. Il ne peut être dépouillé de se^- titres et de ses biens que par un jugeqaent , ni ioumi^ à une autre juridiction que celle de «çs pairs. SHl encourt une senteqee de mort , l'arrêt n'est valable qu'après avoir été revisé par le sénat et sanctioi^né ppr Pemperear. Il ne peut être asn treint à aucune pumlion eorpûpelte, même lors^ qu'il aurait ét^ condamné à sorvik» comme slm*i pie soldat. Enin i) a )0 droU de servir en paya étranger, pourvu que ce pays ne |oit pas en ^errç avec la Russie , et s'il §ert en Russie, il peut, quand bon lui semble i donner sa démis*» siou. Je ne dirai pas que ços droits soient toujours fidàlement observent, mais du moin^ il$

sont juridiquement reconnus, et si le pouvoir les viole, il viole là loi.

Les gentilshommes qui appartiennent à la noblesse héréditaire ont de plus le privilège d'établir dans burs domaines des fabriques et des manufactures , et de négocier sur les denrées qu'ils en retirent. Ils ont la propriété exclusive dès mines qu'ils découvrent dans leurs terres , et si, par suite d'un jugement, ils étaient dépos-; sédés de leurs biens, ces biens doivent être rendus à leur famille.

Dans un autre pays,' de pareils droits seraient de simplesacte.s d'équité. En^ussî^ , cela s'appelle des privilèges, et les nobles n'en ont pas un plus grand nombre *.- Leurs titres de naissauce ne leur donnent qu'une situation honorifique. Pour avoir une situation réelle et influente, il faut qu'ils entrent au service , qu'ils parcourent successivement le^ divers grades de l'armée et de l'administration^ Je pense que leurs travaux sont en ce cas protégés par une faveur particulière, qu'on tâche d'accélérer dans la hiérar-

> Le prince Koslowski, Pan des hommes les plus spirituels qui aient existé en Russie, disait que la noblesse russe avait quatre privilèges : celui de ne pas recevoir de coups de bâton et celui d*en donner, celui d'être opprimée par Tempereur et celui d*é- Iraogler Vempereur «luand VoppressiQO deYenaii trop lourde.

chie bnreaucratiqae la marche des fils des anciennes fomillés, plus quetîêlle de Thomnie issu de la plèbe; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils doivent commencer par le commencement comme le bélier des contes d'Hamilton. L'administration seule leur crée un rang positif dans l'état, et il y a tel descendant de grand seigneur de l'origine la plus illustre en Russie qui , aux réceptions solennelles du palais d'hiver, ne sera reçu qu'après un simple fils de paysan élevé de grade en grade par son mérite aux échelons suprêmes de la' grande famille administrative.

Cette administration qui recrute ainsi parmi ses membres dans toutes les classes de la société, dans les écoles universitaires et les écoles militaires, dans les bureaux et dans les régions littéraires, est certainement l'une des adminis<r trations les plus intelligentes et les plus zélées qui existent. Il n'y a d'ailleurs, on le sait, que les gouvernements despotiques qui soient bien servis, car ceux-là ne sont pas forcés de marchander le zèle de leurs employés. Leur volonté remplace le vote des électeurs, le scrutin secret et le scrutin public ; ils font un signe et tout le monde est attentif, ils parlent et ils sont obéis. Les divers a^^ents qu'ils occupent lyd doivent être

9^ LETTUliS

pour eux que les rouages acdfs d'une grande et puissante machine ; le maître leur donne Tîmpulsîon , et il$ la suivent.

Malheureusement radmînîslrailon russe, honorée par une foule d'hommes distingués, animée -d'un vif s^nliment de progrès intellectuel et de patriotisme, et soutenue par dd rares principes de subordination et d'obéissance , est eu général, il faut le dire, Tune des administrations les plus vénales , et tranchons le mot , les plus honteuses qui aient jamais existé. Pour elle, la corruption n'est plus un cas exceptionnel, c'est un état normal. On n'entre dans les bureaux russes que la bourse à la main ; on n'obtient une solution à la plus légitime requête qu'en mettant l'argent sur la' table , et plus Ja requête que l'on formule est importante, plus longue est la filière qu'elle doit suivre, plus il en coûte pour arriver à une décision. La vénalité s'étend comme un poison infect des plus hautes sphères de Tadmînistraiîon jusqu'aux valets qui gardent la porte des aniichambres. La magistrature même, ce noble corps si justement vénéré en France, si grave dans une délibération, si austère dans un arrêt, la magistrature russe est entrée dan^ cette fange deT calculs sordides et de corruption.

StR tiA ntJSStE. 95

J*Qi enleodu raconter en Russie d'inrâmes dénis de justice et d'infâmes actes arbitraires commis par les liommes mêmes auxquels est confiée la défense du faible et la protection de Torpheliu , ei c'étaient des Russes qui me les racontaient, la rougeur au front et Tindignation dans le cœur; car ceux-là avaient voyagé en France y et ils avaient vu avec quelle dignité nos tribunaux actomplissent leurs imposants devoirs.

Les besoins de luxe, les délabrements de fortune, ei Texiguité des appointements des fonctionuatres russes expliquent en partie ces habitudes de vénalité ignominieuse. Mais le mal dont chacun soufiVe^ ne tient pas seulement à cette situation des employés , il est déjà enra* ciné dans les mœurs , et pour ainsi dire dans rame de la nation. Je disais un jour à un jeune propriétaire iiisse qui se plaigntiit de ne pourvoir recevoir les traites de son intendant , sans payer un tribut çxtra^égal à l'employé de la poste qui -les lut remettait : N'aimeriez^vous pas mieux être astreint à un impôt régulier annuel pour les postes, pour les ponts et chaussées » augmenter par là, dans des proportions conve^ nables, le traitement des div^s employés avec àwqueto n^uc im HUQScesse en rap(H)rt; et être

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affranchi de ieursexigences exorbitantes, et il me répondait : ■ Je crois que ce remède même serait insaffisant ; la plaie qui nous afflige n'est plus le fait unique de la modicité des rétributions administratives et judiciaires, elle a pénétré comme une lèpre dans les muscles du peufile russe. Ce n'-est plus un élat accidejstel , c'est une maladie chronique. Je connais un district judiciaire composé de quarante employés , entre lesquels le gouvernement répartit chaque année une solde de 6000 f. Chacun de ces employés peut avoir un droschki à son service, et boire à certains jours de l'année, du vin de Champagne qui ooûte ici quinze francs la bouteille* Quand l'état quintuplerait leurs appointements, il ne leur donnerait pas encore les moyens de continuer une telle manière de vivre. Ils sont donc forcés de piller à droite et à gauche , tant qu'ils peuvent. S'ils sont appelés dans un village, pour constater un vol ou un meurtre, ils commencent par emprisonner le plus riche paysan de la commune, et ne le relâchent qu'après en avohr tiré comme les alguazilsde Gil Blas, une belle part de deniers. S'il résiste, s'il proteste, ils le mettent à la torture, et la tortiure est une terrible puissance. A la An, ils arrivent parfois au vrai coupa-

bfe, et si ce coupable possède quelque argent comptant, ils le lui enlèvent très poliment, et se racontent ensuite dans de sataniques pandémoniums les ruses qu'ils ont imaginées, les moyens qu'ils ont mis en œuvre pour accroître la somme de leurs revenus. »

Mais enfin , disais-jie, après un de ces tristes aveux, lorsque vous avez été ainsi forcé de payer une de ces injustes rétributions, ne pourriez-vous en appeler de l'employé secondaire qui vous l'impose, à l'employé supérieur qui doit veiller à la régularité de service de son administration. « Ah! me répondait-on, vous ne connaissez pas nos administrations, c'est à la fois un composé de l'illégalité la plus continue, et des formes légales les plus désespérantes. Quand nous aurions présenté notre réclamation, à supposer que celui à qui elle s'adresse voulût l'admettre, il s'ensuivrait une enquête, et quelle enquête! Il faudrait invoquer des témoignages , solliciter des audiences, se faire ouvrir à prix d'argent les barrières bureaucraj,iques dressées contre nous, obtenir un quart d'heure d'entretien de notre jtige, tantôt par des présents, tantôt par des promesses, le tout pour arriver en dernière analyse, à une fin de non recevoir, et nous at- T. ti. 9

igi

98 LEtTAËft

tirer la haine inexlinguible d*'une cohorte d*em'^ ployés dont nous avons journellement besoin.

Notre peuple dit dans ses proverbes populaires : Dieu est haut, et le isar est loin , et tous nos fonctionnaires supérieurs sont autant de petits tsars, auxquels il est difficile de faire entendre une parole de vérité,^ Le mieux est de vivre autant que possible en bonne intelligence avec eux, de leur donner dans Toccasion, selon leur rang et leur pouvoir, le billet de banque ou le simple rouble, de courber la tête et de se taire. »

Au dessous de cette aristocratie héréditaire» militaire^ administrative, illustrée en partie par de nobles traditions, par d^importants services et en plus grande partie encore entachée chaque jour par un trafic ignominieux, est la classe des marchands, bourgeois des villes, artisans et serfs affranchis, premier noyau d'un tiers état qui tend à s'agrandir, mais qui jusqu'à présent, par sa situation politique, par sa quotité numérique, n'exerce aucune influence.

Les marchands sont divisés en trois catégo* ries ou guildeê^ selon le capital qu'ils déclarent posséder, et payent un impôt proportionné à leur fortune *• Il leur est permis d'acheté des

1 Pans la prmliregttildeioDl ms «i«l dMareat VQ\t m

81JR LA RVSSIB. 09

propriétés foncières etâmmobilières, mais ils n'ont pas le droit d'avoir des serfs.

Les marchands montent d'une gtiilde à l'aul:c ou en descendent, selon que leur fortune ^'^l't loit isiï diuiimiO- Ceux des deux preniîèries caiégories sont exempis àm cliiilîmeuls corporelscLdehiconscripiioiK Ils olhciiil eux-mêmes leur ^fcra ou syndic, L-lont des assembii^Cfi régiilïèies oii Hs délibèrent sui' leurs îtiiëréls. Ou relrouve eucoro h ro second «^chdou de la socîëlë russe , ceiiaiutîS mesmus d^orgïiuisalioii aunlogues à celles qui font Torgueil de Turisioeiatie. Quelques murehands oblîennent le liire de consùilliT de commiTce. Ils sonE rangés pur la dans ïtx iiuîLième classe, et jouissent des privilèges aiiacliéa à celle classe. De plus, Tempère ur ti créé une catégorie de manufacturiers, néf^ocîîiuls,'arLisans, qui reçoivenl la quallil cation de cîtoyetii hùnoraires^ et jouissent par là des droHs attribués aux marchands inscrits

capital de 50,000 roubles areenl («M^OûO) au moïns -, ils ïityfnt cliaqui! nunée au irésor i % di* leur fortune cl environ I ^% ft'aiitrfs con^ribuUiïns. Dn ni U seconde reux qui ont un eaïïital d« 20,0(Mt mibieii çmsm) |>a>'i-nt i %^ Dans la Iraisièmâ C£U% fjui oui uiv cafilal *}»■ >î,flfK) jouIiIpjs (aî^lKW;) payent 3 V2%- '-^^ conimei-ci^ s'eïfrtr lîtir(.*menl en Riissif sur tnutes ks iJeiirées, à Veiitc|>ijmi Uu sd t:Uu iVau-de-vic donl le ËOLiv^r^niËDl a te mannpok.

dànsle&-deiix premières guitdes. Les uns uVbtiennenl cette qualification que pour eux-mêmes, les autres peuvent la transmettre à leurs enfants. Cest la noblesse du comptoir, un commencement d'égalité civique, une base de tiersétat.

Il y a dans cette classe d'hommes libres , qui tient Je milieu entre la caste administrative et la caste des serfs, une quantité de négociants et ouvriers français, allemands, anglais, qui sont tenus s'établir en Russie comme sur un terrain en friche, et qui souveût'y amassent en peu d'années par leur travail et leur habileté, une fortune considérîible. Les fabriques et les manufactures sont en grande partie dirigées par des étrangers; les principaux banquiers sont anglais ou allemands ; les plus riches magasins d'objets de luxe et de fantaisie çont alimentés par la France et l'Angleterre. Nous avons à Pétersbourg, à Moscou, plusieurs négociants français de premier ordre, et une nombreuse colo^ nie de tailleurs, coiffeurs, modistes.' C'est un tribut que l'empire russe paye encore à l'industrie fles contrées étrangères quMui ont servi de modèle dans ses ardents désirs de civilisation, Mais, il est facile de voir que ce tribut diminue

d'année en année. Pierre-Ie-Grand disait en voyant fléchir son étendard devant les soldats de Charles XII : « Laissez-les faire, ils nous appreudronl eux-mêmes à les baiire *, Ces paroles peuvent être appliquées à rîuduslne russe qui de jour en jom* fait dVtonnanis progrès- Les Russes avec leur meneilieux însiîuct dlmîtalîoii, avec leur patience un travail, en viendront en peu de temps u égaler, si ce n'est à surpasser leurs maîtres, Ce qu'un ouvrier russe veut faire, il le fait bien, et grâce à ses habîiudes d'économie et de subriêté, il le fait à meilleur marche que loui autre,

C'esi parmi le peuple surtout qu'on remarque les qualités que nous venons de sigtiaier, ei ceci nous amène à parler des serfs qui composent la majeure partie de la populaiion russe. Nous avons en général des idées fort avancées sur Télat des serfs russes j sur leur condition première, et leur existence matérielle, Eo les observant avec les idées libérales de noire pays , et de noire époque, nous nous apitoyons souvent, j'ose le dire, beaucoup trop gi*atuttenieut sur leur sort. Je n'ai certes pas ici la prétention de faire un plaidoyer en favet!i" de l'esclavage, et je n'ai pm non plus la prétention de tracer

un tableau sans lacune et sans défaut de la société russe, je veax seulement essayer de dire avec une entière sincérité ce que j'ai vu de mes propres yeux, et appris par des témoignages irrécusables. Et d'abord il faut que je procède historiquement.

Le servage russe ne date point comme nous nous le figurons, d'un temps immémorial, il n'a commencé qu'en 1595, et ne fut définitivement consiiiiié qu'en 1625. Auparavant il y avait, il est vrai, des esclaves en Russie, mais voici de quelle façon. C'étaient : 1° des prisonniers de guerre (/tofopy); 2" de pauvres gens qui de leur plein gré se vouaient à cet état pour trouver un moyen assuré de subsistance; S" d'autres plus malheureux encore, qui par un besoin plus pressant et des sollicitudes plus vives se livraient, eux et leur postérité, à l'esclavage. On les appelait Kahalla, et il eo existait déjà au seizième siècle un assez grand nombre dans les maisons des riches seigneurs. Quant aux paysans, ils étaient libres ; ils formaient avec les propriétaires fermiers, un contrat annuel qui expirait le jour de la Saint-Georges. Ce joup-là, le propriétaire pouvait les renvoyer, et ils pouvaient aussi de leur plein gré s'en aller ehcrcber-

un engagement ailleurs. La haute noblesse occupait la plus grande partie de ces paysanç, et exerçait sur eux la plus grande influence. L'ambition d un seul homme ébranla, renversa cette or- EçanïsaLioti. Boris Godounofl', beau-frère et premier minisira tlu dernier isar descendant de Rui ik , moiua sur le trône par un meurtre. La haute noblesse sayali son crime et rabhorraiL Poursemainlenîrau pouvoir qu'il avait usurpo, il chercha un appui dans le clergé et la peiiie nubles&e. n llaiia le clergé en fondant le pairîarchai de MoscoUjen augmentant le nombre des sièges métropolitains et archiépiscopaux j il gagna les faveurs de la petite noblesse, en décrétant que tous ies paysans seraient serfs de chacun des geniiUhommL^s sur les terres desquels ils se irouvaient au moment où il promulguait sa loi.

Cette loi inique et atroce enfanta les violenies discussions qui, pendani de longues années, agitèrent la Russie, et écrasèrent dans son premier genne la dynastie de Godounofî.

Lorsque le faux Démétrius s'avança sur le sol moscovite, soutenu par les jésuites polonais, et par le célèbre Sapiéha, chancelier de Pologne, les paysans et la haute noblesse se rallièrent à lui. Il remplaça l'usurpateur dans le

lOA LETTRES

palais des tsars, mais il ne jouit pas longiemps de son triomphe; les hauts et puissants seigneurs russes qui s'éiaient déclarés ses partisans, ne Tavaient pris que comme un moyen de satisfaire à leur vengeartce. Utié fois le but atteint, rinstrument fut brisé. Démétrîus expia sous le fer d'un assassin le succès de son imposture. Pendant Tanarchie produite par cette succession d'évènemenls, là loi de 1595 lomba en désuétude. Les paysans restaient, il est vrai, sous Tarrét de servage qui les avait frappés, mais de fait, ce seryage n'existait pas.

Cependant en 1612 1er grand conseil de l'empire, composé de la chambre des boyards et de la chambre des communes S sa réunit à Moscou pour procéder à l'élection d'une dynastie nouvelle. Trois candidats étaient proposés. Le prince Démélrius Troubetskoy, qui avait acquis une grande illustration dans les dernières guerres de la Russie contre la Pologne , le prince

I La chambre des boyards se composait des boyards propremcDl dits, d'un certain nombre de fonctionnaires choisis par le tsar et appelés Doumnye âvorians ( gentilshommes ayant siè|;e à la chambre). Celle des communes se composait des députés du cler^îé, de la noblesse et de ]a bourgeoisie (c'est à dire des habitants des villes qui ne faisaient point partie de la classe nobi« Uaire.)

Mairslavsky , porté par les boyards , et le prince Pojarsky, tout jeune encore, mais doué des plïis nobles qualités, était le candidat des communes. Le premier, soutenu par les trbupes cosa(pies

eL par une raiiiorité de larmée, échoua dans sa caudidaiure. Les deux autres ref usèrent obstinément le irôoe qui leur ciail offert. Pendant la iuUcï dos divers partis , le boyard Théodore Schéi^meLieff proposa d elîre Mkhel Romanoff, dont il avait épousé une cousine germaine, alléguant pour principal motif de ce choix, que comme son candidat était fort jeune (il n'avait alors que seize ans), il serait facile de faire germer et de développer en lui le goût des formes constimiionnelles *, Pojarsky accepta cette combinaison, et le SI février 1613, Michel fut proclamé tsar de Eussie, après trois jours et trois nuils de débals orageux et de luttes violentes, dans rassemblée législative. On lui^présenia une consli union qu'il s'engagea par serment à maintenir , et son fils et successeur Ak^Kis, renouvela le même pacte ^. Pierre t"^

1 Notice tur let principale t famiUet de la Ruttie, p. 31.

3 CcUe constilutiofn tnlerdisait au tsar la faculté éKétabllr de nouveaux impôts, de déclarer la guerre, de conclure des traités d<* pnix et de liigQer des aiTèls de mort sans le vote préalable des deux ciiainbrcs.

106 LfifTHES

mtf la coBSlItuUon de côté avec les autres in* stkiUions qui le gênaient. Une constitution de plus ou de moins pour lui, en vérhé, estait peu de ebose.

Dès leur avènement au pouvoir, les Romanoff comprirent comme Godounoflf, les dangers de laisser prospérer à côté d'eux une noblesse ricîhe, puissante, jalouse de ses privilèges, et en quelque sorte rivale des tsars. Pour amortir son influence, ils usèrent d un des principaux moyens employés par iVisurpateur. Us remirent en vigueur la loi de 15^5, et cette loi s'est tellement incarnée dans Tesprir, dans les mœurs du peuple Russe, qu'aujourd'hui il serait très diffl* elle de Tabollr.

On compte dans les états de Tempire russe près de vingt-deux millions de serfs, dont la moiiié environ appartient à la couronne, et l'autre à des particuliers. Les paysans de la couronne n'ont qu'un impôt annuel assez modique à payer, et saufla loi qui fes enchaîne au sol où ils sont nés, ils sont à peu près dans la situation du fermier qui exploite librement une certaine étendue de terrain, moyennant une redevance régulière. Malheureusement ils sont soumis à des employés d'administration qui

strn Lk EOsstË. lot

n*ont pour eux aucune commisératiou, et souvent même aucun senUment d'équité. A la suite de quelque catastrophe, ou pendant ces dépio* râbles années de disette, si fréquentes encore en Russie, iis ne reçoivent que des secours insuffisants . Les dons que la couronne leur adresse dans ces circonstances critiques, s'arrêtent entre les mains des agents intermédiaires, et il n'en arrive qu'utie faible partie à ceUx dont ils devraient soulager l'iofortutte. L'empereur ignore sans doute toutes les rapines^ tous les dàiia de justice et toutes les vexations qui appauvrissent et désolent I^ paysans de ses domaiiiesy et «i quelqu'un d'entre eux osait jamais concevoir la pensée de lui faire parvenir une jp^e rëcla«^ maOon) la requête de ce malheoreux serait ÏA^ vite arrêtée sous le réseau adminisMtif qui Veoh lace de toutes parts, et il expierait cta^^meni sa témérité.

Les paysans des seigneurs, quoique a8S^iettia à des conditions de travail et d'impôt plus pénibles, sont en général, on peut le dire, dans une condition meilleure que ceux de la couronne.

Placés sous les yeux mêmes de leur maître, ite peuvent plus facilement lui faire connaître leurs besoins^ et recourir à sa jusUce. S'il n'épixmYe

108 LETTkES

pas pour eux uu noble senliment d'humauiié, son iutérél méme'robtige à mémiger leur^vîe, leurs forces;' car ils sont une pac^Te intégranie de sa propriété, et lui donnent la somme la plus nette de son revenu. Plus ils sont aptes au travail, et plus il a de bénéfices à attendre d'eux; plus leur bien-être s'accrott, et plus sa fortune s*affermit«

Les uns lui payent chaque année un impôt dont la quotité varie selon les provinces '; d'autres s'engagent à travailler pour lui pendant trois jours de la semaine. D'autres entrent à-son service personnel , comme domestiques ou artisan»; d'autres enfin obtiennent de lui la per-* mission de s'en aller hors de ses domaines, ou sur les grandes routes exercer un commerce, ou un métier quelconque, et s'engagent à lui payer une contribution annuelle qui est ordinairement de 50 roubles assignaiiou (52 fr.)^ mais qui parfois s'élève plus haut. Chaque printemps on voit ainsi arriver à Saint-Pétersbourg, près de dix mille serfs des diverses provinces, qui se dévouent pendant la moitié de Tannée aux travaux les plus rudes, vivent de la vie la plus sobre, et

1 Cet impol désigné sous le nom à'Obrok est eu certains enilrotU cte 10 fr. , en (l*auU^<te 12 ou 15.

s'en retournent en hiver dans leurs villages avec le fruit de leurs éconono^îes* n y «n a sur toutes les grandes routes qui, avec une légère voiture de transport et une couple de chevaux, char-* rient les marchandises d'un district à l'autre, et quelquefois entreprennent intrépidement des voyages dans des pays où ils n'ont jamais été et dont ils ne connaissent pas -la langue. Oo leur donne leur chargement, le nom de la ville où ils doivent le conduire. Ds 6c^t leur chapeaui font trois signes de croix, et les voilà partis, avec la résolution inhérente à leur caractère et la confiance que leur donne une naivç prière. Il y en a dans toutes les villes, qui stationnet^sinr les places publiques, avec de petites boutiques ambulantes, dans des échoppes avec leurs instruments de travail, dans des magasins avec les denrées qu'ils ont amassées par leur industrie. Quelques uns d'entre eux, comme nous l'avons déjà dit, font des fortunes considérables, car le Russe est souple et habile dans tout ce qu'il essaye, clairvoyant dans ses combinaisons, cauteleux et rusé dans la mpindre spéculation/ Pierre P' disait à un bourgmestre d'Amsterdam qui lui demandait pourquoi les Juifs n'obtenaient pas la. permission de s'établir en Rus«

fiie i Ah! Je veux bien qu'ils viennent s'ils en ont envie» mais je vous réponds qu'avec mes Russes, Us ne seront pas les plus fins. En effet, il n'existe piiSi on peut Taffinner, dans toute la ruse mercantile du peuple d'Israôli un instinct de commerce plus prévoyant et plus astucieux que celui du simple serf russe, qui souvent ignore jusqitt'au^: premiers éléments de la science du négocOf et qui ne sachant ni lii^e ni écrire, fait tous ses calculs avec des hitles de bois enfilées comme des grains de chapelet, dans des fils d'arcbaL

Dans les villages, les serfs choisissent enx^ môiBfis leur staro$te ou président. C'est le sia* reste qui les représente auprès du maître, qui lui transmet leurs désirs et leur rapporte l'arrêt de sa volonté. C'est lui qui est chargé surtout de maintenir le bon ordre dans la communauté, de faire acquitter les contributions, et de punir les coupables. Les nobles n'exercent plus envers leurs serfs ces rigueurs arbitraires, ces actes de cruautés signalés tant de fois par les anciens voyageurs. La civilisation européenne a ré* pandu, non seulement dans les grandes villes de l'empire russe, mais jusque dans les provinces les plus reculées et les familles les plus ar<«

gitciltoiitcs, des principes d'humanitë dont en g(^ndral les vieux boyards se souciaient fort peu jadis. L'aristocratie russe comprend qu*aax yeux des sociétés étrangères parmi lesquelles elle cherche à prendre place , la brutalité de mœurs ne serait pour elle qu'une triste recommandation, et piff une conversion sincère auic idées de Tépoque, ou par un esprit de conve^ nance qui de jour en jour s'enracine plus forte-* meut dans les classés supérieures, elle rejette le knout, fhstrament de douleur, et les pointes de fer qui imprimaient une marque Ignominieuse au front d'un malheureux. Les serft sont cependant encore dans la dépendance absolue de leur maître. Il peut leur infliger un rude diârtiment corporel, les envoyer en Sibérie, les enrégimenter dans un corps de troupes, et dans un accès de colère, dans un moment d'erreur^ plus d'un noble abuse impunément de cette redoutable autorité. Voici deux faits entre autres, deux faits tout récents qui prouvent que le vieux levain de la barbarie n'a pas encore complètement disparu des régions si élégantes et si splendides de Tarist^ocr^tie. Un gentilhomme avait été enti*ainé par les conseils d'un de ses serfs à construire une manufacture. Après quelques

années d'essais, il s'aperçoit que sa spéculation le jette de plus en plus dans des dépenses dont il ne peut retirer aucun bénéfice. La fureur qu'il éprouve en se voyant ainsi trompé dans son espoir, retombe sur le pauvre serf qui, dans un zèle inconsidéré, lui avait donné un funeste conseil. Il le condamne à Texil de la Sibérie, et avant de le faire partir pour la chaîne de Moscou, il le conduit, sous bonne escorte, devsgit les murs déserlside sa manufacture. « Tu m'as laissé là, lui dit-il, un beau souvÂiir de ton savoir et de ton habileté, je ne veux pas que tu nous quittes sans emporter aussi un souvenir de ma reconnaissance. » Et I4 dessus, il lui fait arracher, séance tenante, quatre dents, par un serf vigoureux qui, j'en suis sûr, n'employait pas dans celte opération la clef anglaise. Un autre gentilhomme qui s'en allait gaîment visiter les poétiques contrées de l'Italie, apprend dans le cours de son voyage que son staroste a négligé de suivre ses* instructions. Il lui ordonne de venir à Florence, le fait fouetter par deux valets, et le renvoie dans son village. J'ai souvent pensé à la figure ijue^devait avoir ce malheureux dans une diligence d'Allemagne et de France, quand quelque voyageur lui de-

SLR LA RUSSIE. ilS

mandait ce qu'il allait faire si loin de son pays, et qu'il était forcé de se dire, « je vais à Flo* rence recevoir le knout ».

De tels exemples de cruauté, ou plutôt de folie, sont rares, et on ne les raconte en Russie qu'avec une juste indignation. Les nQ))les , mêmes exercent à présent entre eux une sorte de droit de surveillance dans l'intérêt des serfs. Si l'un d'eux se conduit trop cruellement envers ses paysans, il court risque d'être dépossédé de la gestion de ses biens, p3r l'assemblée de la noblesse, et mis en tutelle. Les serfs les plus malheureux sont ceux qui, étant éloignés de leur maître, se trouvent placés sous la rude et froide autorité d'un intendant, et il y a parmi cette pauvre race d'opprimés, une sorte de plainte proverbiale qui exprime d'une façon touchante leur misère et leur facile résignation. « Ah ! celui là, disent-ils quelquefois du seigneur qiii vit près d'eux, celui là est un bon maître, car du moins il nous bat lui-même. »

C'est parmi les serfs de la couronne et de la noblesse, que l'armée se recrute. En temps de paix, la levée ordinaire est d'un homme sur cinq cents, en temps de guerre, c'est le double, le triple^ et l'on m'a même assuré qu'en 1812 la

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Russie avait fourni un homme sur dix. Lorsque le gouvernement a décrété le contingent qu*ll veut avoio on en répartit la quotité entre les di-^ verses provinces et les divers domaines seigneuriaux, selon rétendue de leur population. Dans chaque village , on commence par prendre les paysans qui ont une mauvaise conduite, et pour le surplus du contingent à fournir, on tire au sort^Les fils uniques de veuves, les estropiés, sont seuls affranchis de l'enrôlement. Dans les domaines de la couronne, toute cette levée se fait par les soins des employés qui les régis*^sent; dans ceux de l'aristooratle, par les or* dres des seigneurs, sans intervention aucune de Tautorité administrative. Il n'y a pas de doute qu'un tel état de choses n'enfante de nombreU'^ ses injustices, que la fantaisie d'un gentilhomr me, le caprice ou Tintérét d'un intendant, ue fasse peser illégalement Tukase impérial sur un serf plutôt que sur un autre ; mais le gouvernement n'entre pas dans ces détails, il lui faut tant de soldats, et pourvu qu'on les lui livre*, peu importe de quelle façon ils ont été choisis.

Une fois enrôlé, le serf est affranchi des liens héréditaires qui l'enchaînaient à la glèbe. Il n'appartient plus à son teigueury il entre dans

la classe des hommes libres. Hélas ! à quel prix il achète celle liberlé î Quand il part, c'en est fait probablement pour jamais de sa vie de famille. Il ne reverra plus le sol qui Pa nourri, le ioit qui Ta abrité. Il ne reyerra plus sa pauvre mère quiTembrasse en sanglotant, ni les compagïions de son enfance, ni les jeunes filles parmi lesquelles son cœur peutAtre avait déjà fait un choix. Que si quelque jour, contre toute probabilité, il rentre dans son village^ il y rentrera vieilli et fatigué par de longs services, et ceux qu*il aimait vivront-'ils encore? Son enrôlement dans la garde dure vingt ans, dans la ligne, vingt-deux. Pendant ce quart de siècle, il s'en ira sous ses drapeaux, des rives de la mer Baltique aux bonds de la mer Noire, des froides plages du Nord dans les ardentes régions de l'Asie. Dans le cours de ses immenses pérégrinations, peutétre passera-t-il par la route qui conduit à son village, peutétre verra*t-il de loin la fumée de son Ithaque, mais sans pouvoir terminer son aventureuse Odyôsée.

Un grand nombre de soldats, à Texpiraiion de leur temps de service, contractent un nouvel engagement, ils reçoivent alors une double paye, et cinq ans après, ils ont droit à une pen-

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sioD à vie, qui est le iriple de letir solde première. Ainsi, assujettis à la loi de soumission absolue qui pèse sur eux dès leur naissance, livrés sans défense aux caprices de leur maître ou de ses représentants, exposés aux rigueurs de ce long exil qu'on appelle le service militaire, les serfs russes ne maudissent point leur destinée Iféréditaire, et n aspirent pas à en acquérir une autre. L'idée de dégradation que nous attachons à leur servitude, n'est pas encore entrée dans leur esprit. Si leur maître est doux et équitable, ils s'attachent à lui avec une toucha^nte confiance et un naïf abandon, ils lui parlent avec un pieux respebt. « Tu es le père, lui disent-ils, et nous sommes tes enfants. » S'il est dur et iâjusie, ils respectent en lui le descendant d'une famille qu'ils ont appris à craindre et S respecter dès leur berceau. Le traitement cruel qui leur est parfois infligé, ne les humilie pas, ils se regardent comme de pauvres êtres ignorants, qui ontbesoin d'enseignement et de correction, et ils ont un proverbe qui dit : « Un homme battu ( c'est à dire un homme qui a reçu une sévère leçon ) en vaut deux. »

Dans les villages, ils cultivent avec patience les terres qui leur sont assignées, et poursuivent

paisiblement les travaux de leur métier. Si l'orage ou le froid anéanlit Tespoir de leur récolle, c'est le mat(re qui doit pourvoir à leurs besoins; si une épidémie enlève leurs i)estiaux, c'est le maître qui doit leur en procurer d'autres, si un incendie consume leur cabane , c'est le matire qui doit la reconstruire. Avec la quiétude que leur donne cette confiance dans lâ fortune et l'appui des biens de leur maître, et en écartant de leur situation le caractère humiliant qui * nous révolte, mais qu'ils ne coaçoivent pas, ne sont-ils pas matériellement plus heureux que le prolétaire des autres contrées? Qu'on lise les rapports des commissions anglaises , changées en 1839 de faire une enquête sur les travaux des manufactures, qu'on pénètre avec eux dans ces affreuses combinaisons de lucre, dans cet abyme de souffrances, de tortures journalières, de privations continues, de maladies sans remèdes, où sont plongés dès millions d'infortunés que l'on honore du nom d'hommes libres. Que l'on compare ensuite ce qu'on appelle si débonnairement leur existence , à l'existence des plus pauvres serfs^ et, je le demande, où est l'esclavage? où est la barbarie? Là je n'aperçois qu'una misère infinie, enchaînée à une spéculation infâme.

un IraRc d'hommes plus atroce cl plus ignominieux que la irailedes nègres, des mnlîieurcux qui, pour obtenir un lambeau de véiemeni, un morceau de pain, s'étiolent et se consument dans Taccablant elTort de leur travail, des marchands qui, par 1 appât de quelques deniers, entassent leurs victimes dans un air méphiiique, et les accouplent comme des bétes de somme h des charrettes, sans pitié pour leur ûge, leur $exe, leur débilité. Ici je vois des hommes frappés, il est vrai, d'un arrêt de servitude, mais qiii ont un toit, un champ, un moyen de subsistance assuré, qui vlven t en famille et ne sont point condam* nés à s'ensevelir dans une atmosphère infecte, à épuiser leurs forces pour satisfaire aux conditions de leur destinée; et si parfois ils ont à gémir d'une injustice, d'une cruauté, celte injus^ lice n>st qu'un accident, et celle cruauté une errein\ Au dessus d'eux je vois des nobles investis d'tm droit de souveraineté, mais qui ont iniénH eux-mêmes à ne pas abuser de ce droit héréditaire, à contenir et h protéger l'humble caste laborieuse qui fait leur richesse. Ne nous indignons donc pas tant contre le servage russe, car dans notre siècle de liberté, au milieu de notice civilisation, dans nos villes et nos manu-*

faclures, nous avons le plus affireux, le plus dé^ plorable^ de tous les servages, le prolétariat pauvre, languissant et entaché, par le fait même de notre organisation, d'une foule de plaies mo* raies, inconnues encore aux paysans russes.

Les serfs russes ont souvent entendu parler d'affranchissement, et ce grand mot, loin d'é» veiller parmi eux quelque impétueux désir, n'a fait souvent que les effirayer. Oui, Ton a vu des villages entiers de serfs refuser la liberté qui leur était offerte, carils sentaient qu'en l'acceptant, ils se privaient par là du patronage puissant qui leur donne leur sécurité. D'autres ont donné à.leur mature des preuves d'affection ton» diante. J'en pourrais citer un grand nombre. En voici une qui m'a été racontée par >celui même qui l'avait reçue. C'est un jeune gentilhomme qui ayant dépensé plus que ses revenus, se trouva un jour dans Tobligalion de vendre une de ses terres pour remplir ses engagements. Il assemble les principaux paysans du village qu'il a l'intention de céder à un autre propriétaire, leur expose ses besoins, et la nécessité où il se trouve de se séparer d'eux. « Maître, lui répond un des anciens de la communauté, ce que IH viens de nous dire nous afflige. Tu fmiHU« 4

lîîQ LtlTTRRS

gouverné nos pères avec douceur, loi-mème lu as toujours été bon et humain pour nous, et nous renoncerions avec regret à ne plus vivre sous ton autorité. Combien te faudrait-ii donc pour payer ce que tu dois ? #— Vingt mille roubles. — £h bien ! permets-nous de conférer entre nous sur ce que nous pouvons faire, et demain je t'apporterai notre réponse. » A ces mots, les paysans s'éloignent, et le lendemain celui qui avait pris la parole dit au seigneur, qu'en se cotisant volontairement, tous les membres de la communauté ont réuni la somme de vingt mille roubles, et qu'ils la lui offrent avec affection pour qu'il ne les vende pas.

L'idée que nous avons essayé d'exprimer sur le bienélre matériel des serfs russes, ne nous empêche pas de comprendre ce qu'il y a de monstrueux dans une organisation qui lie l'homme comme une plante inerte, au sol où il estné^ qui le tarife comme une vile denrée, et permet de le vendre comme une pièce de bétail. Evidemment une telle organisation ne peut plus être de longue durée. Un jour viendra où les serfs russes, instruits de ce qui existe dans les .autres contrées, se révolteront contre le caractère abject de leur condition. Ëvidemmeat aussi > un

SUR lA RUSSIE. 121

jour viendra où la aaiiou russe ne voudra plus fléchir la lête sous Tadminisiraiion vénale et corrompue qui la pressure aujourd'hui. C'est une des justes lois de*la providence, que tout système de corruption porte eu soi-même son germe de mort et son châtiment. L'histoire du passé nous en offre partout de perpétuels exern* pies, et rhistoire du passé n'est-elle pas la prophétie de l'avenir? Enfin, en procédant par les mêmes principes d'analogie historique et de développement social , on est forcé d'admettre aussi que ce qui compose à présent en Russie un noyau de tiers état, c'est à dire, cette minorité d'hommes honorés d'un certain droit de liberté, intelligents et laborieux, mais privés encore de toute action politique, et courbés sous le joug administratif, arrivera peu à peu à élargir ses rangs, à se fortifier et à prendre dans l'empire russe un rang convenable et une part de pouvoir légitime. Ainsi, émancipation des serfs, formation régulière du tiers état, réforme des mœurs et de la hiérarchie administrative, telles sont, à ce qu'il nous semble, les trois questions ra'Sicales quj germent sourdement dans l'empire russe, et tendent à se développer par la nature méiQe qui les jette tour à tour dans

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la vie de tous les peuples, par Tarrôt de Dieu qui les conduit au dernier ternie de leur solution.

Jusqu'à ce jour, le gouvernement despotique a tenu sous sa main de fer ces immenses ques** tiens. Il les a subjuguées, asservies à sa puis* santé volonté. Il a vaincu la haute noblesse par la terreur et les séductions, abaissé les privilè* ges de la naissance par les privilèges accordés aux services administratifs. Il a fait de l'escla-* vage de vingt millions d^hommes, le marche* pied de son trône, et de la soumission du clergé l'auréole de son diadème. Il est là qui s'élève au dessus des diverses classes de la population de son immense empire, seul mattre etseul juge, tenant entre ses mains tous les ressorts de l'armée, de la magistrature, de l'église, enlaçant, dans ses provinces et dans les contrées étrangères, tous ses sujets dans les réseaux de la police, faisant fléchir d'un signe de tète les prétentions les plus superbes, et envoyant d'un signe de tête cent mille hommes sur les frontières de l'Asie ou de la Pologne.

Les efforts de la Russie pour élargir l'étendue de ses premières limites, pour s'élever en toute hâte par une fastueuse apparence d'œuvres dm Q\ âHnetrttcaoO) w Riveaa des outres m^

lions» Tont empochée de s'éludier elle-même, d'observer Tétat de son organisation intérieure, et de travailler à en effacer les vices, à en combler les lacunes. Par sa situation géographique, et après la défaite des Mongols, la conquête des royaumes de Kasan, d'Astracan, des provinces de la Sibérie, elle semblait appelée à diriger de plus en plus ses forces vers l'Asie, à devenir une puissance orientale. Pierre le grand a tourné ses vues du cdlé de TOccident. Il a voulu qu'elle fit face aux deux cdlés du globe, qu'elle s'em-* par&t des routes par lesquelles devait lui arri« ver la civilisation. La Finlande lui barrait le che< min de la Baltique, elle a pris la Finlande. La Pologne lui barrait le chemin 'de TAllemagne, elle a pris la Pologne. La voilà maintenant qui touche au nord et au midi, aux régions de ris-* lamisme par ses anciennes victoires, à l'Europe civilisée par ses derniers combats, au monde entier par ses fleuves et ses mers«*Ii n'y a pas une grande question politique, dans laquelle elle ne soit en droit d'intervenir, et pas un mouve^ ment révolutionnaire qu'elle ne croie pouvoir régenter.

Tandis que la Russie se présente ainsi au dehors MUS un aspect parfois assez redoutable,

Vlk LETTRES

avec son armée de Cosaques et ses cohortes de diplomates, très habiles pour la plupart, au dedans elle cache de son mieux, sous les lar$;es plis de son manteau impérial, sous le luxe fastueux de ses grands seigneurs, des plaies nombreuses et profondes , des finances en désordre , une juridiction confuse , incertaine , égarée dans le labyrinthe d'un amas d*ukases contradictoires, livrée à tout instant aux caprices d'un homme influent, ou à la vén'alité d'un scribe, et des abymes de distance entre les diverseis classes de la société : la civilisation la plusraffir née à cdté de l'ignorance la plus grossière ; tour tes les tenâances libérales, toute la vive et impétueuse intelligence du dix.-neuvième siècle, planant sur les ténèbres d'un âge de barbarie. Jamais à aucune époque et dans aucune contrée, on ne vit un td contraste, et en vérité qîiancf on observe de près ce monstrueux état de choses, quand on songe à toutes les discordes dont il peut être le germe, à toutes les crises qu'il peut produire, quand on pénètre au delà de ce pompeux appareil que la Russie étale avec s6in dans ses villes, §es iusiituiions, ses monuments publics, et qu'on entrevoit sous l'éclatante couleur de ce masque factice, la lèpre morale des-cias-

SUR LA RUSSIt;. 125

ses administratives, le mécontentement des esprits les plus nobles et les plus élevés, et Hgnorance sans égale de la moitié de la nation, la Russie est en réalité beaucoup moins effrayante qu'on ne se le figure de loin, quand on ne l'observe qu'à sa surface et dans ses manifestations extérieures. Tôt qu tard, les vingt millions de serfs qui ne savent encore que suivre débonnairement la lot qui leur est imposée dans les rangs de l'armée, ou dans les antichambres de leurs maîtres, arriveront à ces idées de développement intellectuel qui éveillent la fierté de l'homme, et alors lej>ouvoir despotique qui les a régis si longtemps, sera-t-il assez fort pour les maintenir dans leur obéissance passive, c'est ce qu'on ne saurait logiquement admettre.

Il est un fait d'ailleurs p*eu observé en général par ceux qui ont écrit sur la Russie, etqui est pourtant d une très haute importance. C'est le principe d'électivité inhérent à toute la race slave , et qui s'est perpétuellement conservé en Russie sous le régime absolu et autocratique. On le retrouve là dans tous les temps, et pour ainsi dire à tentes les pages des annales de l'empire, à Novogorodet à Moscou, sous les arceaux du palais des tsars , et da^3 les villages de

paysans. Le gouvernement actuel a beau faire; il ne peut ni renverser l'existence de ce principe, ni Tanéantir, et quand il menace de sa colère celui qui ose le signaler, il ne peut efihcer d'un trait de plume toute une hisioiie de dix sièclés empreinte de cette loi nationale. Nous avons vu que la dynastie des Romanoff monta sur le trdne par ce droit d'éiectivité, et qu'en prenant le diadème elleacceptait une constitution . Plus tard, elle n'a plus voulu reconnaître cette forme d'élection, base première de son pouvoir; mais la nation entière l'a maintenue. Les serfs élisent leur staroste, les bourgeois et les marchands élisent leurs magistrats. Enfin la noblesse forme ellemême des assemblées électives. L'organisation de ces assemblées est curieuse à raconter. C'est le pouvoir despotique qui les a fondées, et c'est de leur sein que sortira peut-être le nouvel ordre soeial qui renversera, ou au moins modifiera considérablement l'autorité démesurée du pouvoir despotique.

Catherine II en montant sur le tr^ne était fort impopulaire. Pour conquérir les suffrages de la nation, elle convoqua une assemblée de députés des diverses provinces de l'empire, dans le but^ disail-ellei d'avoir leur avis sur Topportunité do

diverses modificaiions à introduire dans les lois. Elle séduisit les uns par des présents , d*autres par des intrigues, et iut habilement écarter le vote de toute réforme importante. Cependant la Noblesse avait des . exigences particulières et nettement prononcées, Catherine craignant de rirriter; lui accorda le droit de former tous les trois ans des assemblées provinciales, le droit de contrôler dans ces réunions les dépenses locales, et d'élire elle-même pour chaque tribunal un juge nobiliaire en Vabsence duquel nulle cause tenant à quelque famille noble ne pourrait être jugée, le droit de nommer pour chaque district un fonctionnaire portant le titre de capitaine lipravntk, chargé spécialement des affaires de police, enfin le droit d*éiire un maréchal de la noblesse dans chaque province et dans chaque circonscription déterminée par la loi.

. l'ous ces droits ont été maintenus. Les nobles désignent parmi eux pour le rang de maréchal deux ou trois candidats qu'ils soumettent au choix de l'empereur. Les maréchaux sont les chefs officiels, les représentants légaux de la noblesse. Chacun d'eux a le droit de s'adresser quand il le juge opportun , directement à l'empereur^ et un simple maréchal de noblesse ob*^

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tient sans difficulté du tsar l'audience qu'il refusera peutêire aux plus hauts fonctionnaires de ses états.

A l'époque du couronnement, tous les mare* chaux de provinces sont convoqués à>Moscoù, et tous sont investis alors |lu grade de la quatrième classe^ ne fussent-ils que de simples sous-lieutenants. Us ont encore une prérogative plus importante, c'est d'être affranchis de la juridiction des tribunaux ordinaires et soumis seulement à celle du sénat. Aussi depuis^que cette classe de dignitaires existe , auc^n d'eux n'a-t-il été mis en jugement.

En vertu des privilèges de leur organisation , les assemblées de la noblesse ont le droit de proposer, de discuter des (|uestions législatives, administratives et des plans de réforme. Si ces propositions sont acceptées par l'assemblée , le maréchal doit en faire son rapport à l'empereur. Mais l'empereur ne se préoccupe de ces vœux de la noblesse qu'autant qu'il y trouve son bon plaisir, et s'ilsue s'accordent point avec ses idées, il les empêche bien vite de suivre leur cours. En 1837; à l'assemblée de Toula, quelques gentilshommes ayant demandé Taffranchissement des serfs , leur proposition suscita une vive et ora-

geuse discussion. Le président eut peur et leva « la séance. Le maréchal reçut de l'empereur Tordre de réprimander au nom du pouvoir suprême, mais en secret^ ceux qui avaient osé manifester un tel esprit d^ininovaiion.

Malgré ces entraves, les assemblées de la noblesse renferment, on peut le dire, le germe du système représentatif qui se développera quelque jour en Russie. Leur im'portance s'est considérablement accrue dans les derniers temps. Les maréchaux arrivent rapidement par le fait jfteul de leur élection aux^lus hauts emplois de Tempire, et ceux d'entre euxxiui apporteraient dans leurs fonctions de représentants de la noblesse quelques idées larges et quelque fermeté, pour^ raient exercer dans leur district ou leur province une notable influence.

Tout ce qu'il y a de vicieux, de ftîïal dans l'état politique actuel de la Russie, on ne l'apprend ni par les livres, ni pa{ les jouriiaux f- la censure est là qui bâillonne la presse avec un bâillon de fer, et ne laisse pas imprimer une phrase mal sonnante pour les oreilles du pouvoir, ni un mot équivoque, ni même un fait patent, public, dont on pourrait tirer quelque fâcheuse conséquence. Il y a des exécutions de censure en Rus-

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$ie dont nous n'ayoas pas la rooiudre idée. Par exemple 9 un bateau à vapeur éclate à quelque distance de la côie, deux wagons se fracassent sur un cbemin de fer à une lieue de Pétersbourg et nul journal n'ose parler de ces catastrophes. L'armée russe livre une grande bataille au pied des montagnes du Caucase , et si cette armée a éprouvé une défaite , nul journal n'ose le dire.

Mais, comme il faut toujours queTopinion pu« blique se manifeste d'une façon ou de l'autre, que le fiel satyrique de l'homme trouve uneissue^ce qu'on ne peut imprimer comme chez nous dans des feuilles périodiques^ dans des pamphlets a&* oidentels, on le dit dans les salons, dans les clubs et jusque dans les mes. On se plaint d'abord à voix basse, puis un peu plus haut, et lorsqu'on^ fin les murmures ont vainement averti le pouvohr, on a recours à ce quatrième privilège de la noblesse dont parlait le prince Koslowskl. Je n'exagère -rien, L'hisloire de Pierre III , de Paul 1*' et de plusieurs autres souverains russes, en est la preuve.

L'impression qui m'est restée de tout ce que j'ai essayé d'observer en Russie sincèrement, et sans aucun esprit de parti , de tout ce que j'ai recueilli dans des entretiens et des confidences

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dont je ne pourrais raconter les détails sans cou* rir risque de compromettre les personnes honorables au^cquelles je les dois, c'est qu'il n'y a en Russie parmi les hautes classes de la société aucun attachement réel pour la famille régnante. On craint l'empereur actuel, mais on ne l'aime pas. C'est par son inflexible énergie qu'il domine la noblesse mécontente , c'est par la terreur qu'il étouffe toute mianifestation hostile. Tant qu'il vivra, il est probable qu'on ne verra éclater aucune rumeur. Mais tous les ressorts qu'il a employés pour exécuter ses volontés sont tellement tendus, les vices de l'organisation gouvernementale sont si ostensibles, les idées libérales ont fait tant de progrès parmi la jeune noblesse et parmi les hommes les plus influents du pays, qu'on peut sans trop se hasarder, dire qu'à la mort de Nicolas, il y aura en Russie ou de grandes réformes ou une immense agitation.

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