A SAINTE-BEUVE
Les Suédois, en s'emparant de la Finlande, en la convertissant au christianisme, y importèrent leur langue. Cette langue fut adoptée successivement par les hommes qui se rattachaient au pouvoir des conquérants, par les prédicateurs des nouvelles paroisses, par les écoles, quand il y eut des écoles. Elle devint la langue administrative, officielle et littéraire du pays, et il arriva une époque où la Finlande était tellement unie et assimilée à la Suède, que les écrivains des deux contrées formaient un même faisceau d'illustrations poétiques et partageaient la même auréole. Les chants qui retentissaient au bord du Melar étaient accueillis avec un sentiment national sur les rives de l'Aura, et les travaux de l'université d'Abo s'alliaient à ceux de l'université de Lund et d'Upsal. Le même fait est arrivé par les mêmes causes dans une autre partie des Etats Scandinaves. Les poëtes norvégiens Wessel et Holberg sont inscrits dans les fastes de la littérature
danoise, et trois poètes finlandais occupent une noble place dans le panthéon des célébrités suédoises : c'est Choraus , Franzen et Runeberg.
Choraus (*), le moins distingué des trois poètes que nous venons de citer, était le fils d'un pauvre prêtre. Privé de son pore à l'âge de seize ans , sans ressource aucune et sans soutien, il partit un beau matin pour la Suède, comme on part quand on est jeune avec la muse qui chante au fond de notre cœur et l'ange des douces illusions qui , pour nous faire oublier les rigueurs du présent, déploie un voile d'or sur l'avenir.
A Westeras , Choraus trouva un brave oncle qui eut pitié de lui et qui l'éleva. Il étudia à Upsal, puis vint faire un cours d'éloquence à l'université d'Àbo , et fut nommé ensuite professeur de théologie à la même université.
Nous avons de lui un volume de poésies lyriques d'une nature peu hardie et peu élevée, il est vrai, mais tendre et touchante. Naïf enfant du peuple , simple et religieux , il n'a point cherché à s'élancer hors de l'humble sphère que le sort lui avait assignée; il a dit d'une voix émue les souffrances du pauvre peuple , et les consolations que la foi répand dans l'âme de ceux qui pleurent. Nous choisissons dans le recueil une des pièces qui, selon nous, peuvent donner la plus juste idée de son caractère mélancolique et pieux et de son talent. Elle a pour titre : une Pensée sur mon tombeau (*).
« Où est mon tombeau? où est la demeure sombre où j'irai reposer solitairement. Plusieurs fois j'ai songé à ce dernier asile, et j'y ai posé le pied avec calme.
ce Hélas! non. Peut-être serai-je conduit vers une terre étrangère, peut-être ma dernière couche sera-t-elle préparée par une main inconnue.
(') Né à Christienstad en 1774, mort à Àbo en 1806. (') En Tanke pa min egen Graf. Ses poésies ont été publiées pour la première fois à CErebro en 1815. Deuxième édition en 1826.
« Peut-être nul ami ne sera-t-il près de moi au moment suprême pour adoucir ma douleur, et répondre par sa prière au dernier battement de mon cœur;
« Pour dissiper par sa tendresse les doutes qui me voileraient la lumière d'un monde plus heureux , pour recevoir les vœux de mon affection et mes derniers adieux ;
« Mes adieux pour ceux dont la main a guidé mes premiers pas dans le sentier de la vertu, pour ceux qui verseront en apprenant ma mort des larmes dont je ne pourrai les remercier.
« Mais soit. Qu'importe en quel lieu tombera ma dépouille mortelle? Je sais que partout je dois voir luire l'étoile d'un religieux espoir.
« Je sais que partout je suis près de toi , 6 notre père, Dieu de miséricorde! que partout tu accorderas à mes derniers jours un repos compatissant.
« Un monument! je n'en ai nul besoin. Je le laisse à ceux qui l'ont mérité. Un monument n'ajoute rien à la paix du tombeau.
« Ah ! que je vive seulement dans la mémoire d'un de ceux dont l'amitié me fut chère , d'un de ceux qui ont connu ma vie et mes souffrances. Ce sera là ma gloire.
« Que quelquefois il accorde à ma destinée le tribut d'une larme, que quelquefois il prononce encore mon nom, je ne désire pas un autre hommage.
« Et alors, 6 terre chérie , ô ma bonne mère, reçoismoi dans ton sein , reprends mon corps dans tes entrailles et ensevelis ma cendre.
« Garde-la jusqu'au jour où retentira la voix de celui qui doit éveiller les morts. Douce est la croyance , grande est sa consolation, et le Dieu qui nous la donne est vrai.»
Franzen est né à Uleaborg le 9 février 1772. Il fit ses études à l'université d'Abo , et devint professeur. Après un voyage en France au beau milieu de la terreur, il retourna en Finlande , se consacra au sacerdoce, prit le grade
de docteur en théologie , et mérita par la noblesse de son caractère, autant que par la distinction de son esprit, d'être appelé à la dignité d'évèque. H a longtemps occupé le siège de Hernœsand , l'évêché le plus septentrional de la Suède. C'est là que nous avons eu le bonheur de le voir, il y a quelques années, au milieu de sa belle et noble famille, au milieu des pauvres qu'il consolait, des jeunes gens qu'il éclairait de ses conseils.
Franzen est un poëte d'une nature tendre, rêveuse, idyllique , qui porte en lui tout un monde de pensées et les disperse comme des fleurs sur son chemin. En France, je ne connais rien à comparer à ses poésies, si ce n'est quelques-unes des ballades les plus simples de Millevoye. En Allemagne, on pourrait les mettre à côté de celles de Hoelty et de Matthisson ; en Angleterre, elles rappelleraient à certains égards l'élégie de Burns ; mais Burns est plus profond et plus varié ; et s'il fallait leur chercher un pendant en Italie, on ne trouverait guère que l'idylle de Métastase.
A l'époque où Franzen s'annonça comme écrivain , la littérature de convention régnait encore en Suède. On faisait de la poésie une œuvre de versification coquette et parée. Il y avait dans le monde des beaux esprits une espèce d'armoire laquée où toutes les strophes galantes, les phrases à effet, et les rimes pompeuses, étaient classées et numérotées. À force de sortilèges, les poètes avaient même fait entrer la nature dans cette armoire, et ils remportaient avec eux, comme cet excellent prince que Goethe a dépeint dans le Triomphe de la sensibilité. Franzen fut le premier qui s'arracha à cette atmosphère factice , pour chercher la nature où elle était réellement, pour exprimer une émotion vraie. Avec son âme de poëte, délicate et sensible, mais peu osée , il n'était pas de force à tenter une révolution littéraire, ni à s'élever dans les lointaines régions dont le romantisme allemand commençait à entrev oir les routes. Il s'arrêta sur les limites de ce monde
1 f LETTRES
merveilleux, où Goethe et Byron devaient se rencontrer, et rassembla d'une main diligente les fleurs semées autour de lui. Son recueil de poésies lyriques est un de ces livres que l'on aime à avoir auprès de soi, et à relire souvent. Il porte à chaque strophe l'empreinte d'un coeur candide, qui ne cherche qu'à s'épanouir. Il raconte à chaque page un rêve qui séduit, un sentiment qui émeut, un espoir qui console. Il n'ébranle pas, il repose. Il ressemble à ces lacs qui nous attirent dans la vallée parla transparence de leurs eaux et leur vague murmure. L'eau de ces lacs n'est pas profonde ; mais un coin du ciel s'y reflète sous une rangée de saules. Souvent cette poésie n'est qu'un en de l'âme, une prière, souvent elle n'est qu'une rêverie fugitive saisie avec habileté. Puis elle devient l'élégie de la jeune fille qui courbe doucement sa blonde tète sous la main de la mort, et tombe comme une fleur; l'élégie de la pauvre mère qui endort son enfant avec sa chanson entrecoupée de soupirs, ou l'élégie de l'amant. En voici une que j'ai souvent entendu citer en Suède. Elle a pour titre Y Unique baiser (Den enda kyssen).
Tu pars. Au bord des flots je m'arrête et soupire , Je te regarde encor. Je serai seul demain.
Pour la dernière fois, montre moi ton sourire, Pour la dernière fois, ohl donne-moi ta main.
Cen est fait à présent de ces heures de joie Où ta porte m'était ouverte chaque jour, Où le frôlement seul de ta robe de soie Me faisait tressaillir et palpiter d'amour.
Les fleurs de ton salon, souvent dans ton absence, lie disaient je ne sais quels mots mystérieux, Et tout seul à l'écart, j'attendais en silence Le bonheur de te voir apparaître à mes yeux.
Cen est fait à présent. De ta voix entraînante Je ne dois plus chercher les enaate harmonieux.
Ni m'asseoir près fie toi, ni de ma bouche errante Effleurer en tremblant tes boucles de cheveux.
Adieu f laisse-moi prendre un seul baiser de frère; Ce sera te premier, ce sera le dernier.
Une larme furlive a mouillé ta paupière ; Dans ce baiser d'adieu laisse-moi l'essuyer.
Que ta famille approche et qu'elle me pardonne ! Mon amour résigné ne garde point d'espoir Gomme un enfant timide au sort je m'abandonne; Je sais que je ne dois plus jamais te revoir.
Adieu donc, et de loin pense à celui qui t'aime. Mais, non 1 garde à jamais le repos de ton cœur. J'emporte mes regrets au dedans de moi-même.
Les regreU de l'amour sont encore un bonheur.
Franzen est un poète essentiellement lyrique. Quand il a voulu s'essayer dans des compositions d'un autre ordre, il a échoué. U a pris une anecdote du temps de Gustave 1M et en a fait une comédie en cinq actes qui n'a jamais pu être représentée. Il a écrit sur le règne de Gustave Wasa un poëme en vingt ehants, long et monotone. Il a écrit un autre poème sur la révolution française, qui n'est autre chose qu'un assez froid épisode entremêlé de réflexions dogmatiques.
Un jour, on annonça de lui un nouveau poëme intitulé : Un soir en Lapante. C'était un beau sujet, et le public pouvait s'attendre à trouver là une description originale de ces contrées étranges où Franzen a vécu longtemps, de ces populations nomades qu'il a visitées, de ces huttes de peaux de rennes, disséminées dans le désert, au milieu des collines sans arbres et des plaines sans moisson. Mais le poëme n'offre rien de semblable. C'est tout simplement une conversation philosophique entre un prêtre qui vient habiter la Laponie et une femme qui déclare qu'elle préfère ces champs dépeuplés, ces montagnes nues, aux fêtes et au
tumulte des grandes villes. Du reste, Franzen semble avoir lui-même compris qu'en abandonnant son royaume de poésies lyriques, il se trompait. Il avait commencé un long poëme sur Christophe Colomb, et il ne Ta pas achevé.
Runeberg est né en 1806, à Borgo, dans une condition obscure. Sans aucune fortune, et presque sans appui, il surmonta par une énergique volonté les entraves que le sort avait jetées sur sa route. Étudiant à l'université d'Abo, pauvre et fier, il suppléait à sa pauvreté en donnant des leçons, puis, comme cette ressource était encore insuffisante, il entra comme ^précepteur dans la maison d'un fonctionnaire, et revint avec le fruit de son travail et de ses économies reprendre le cours de ses études. Il est aujourd'hui professeur au gymnase de Borgo. Voilà tous les événements de sa vie.
Mais qui pourrait dire combien d'ardentes émotions ont traversé cette existence modeste, combien de douces rêveries ont entouré le poète dans l'isolement de sa demeure ; combien de fois le soir, au milieu de ses veilles silencieuses, il a vu passer devant lui la troupe ailée des sylphes qui venaient murmurer à son oreille des chants mystérieux , car c'est là le privilège et la gloire du poëte. Souvent sa vie extérieure ressemble à l'eau paisible d'un lac dont nul vent ne ride la surface, et ce lac cache dans son onde les plantes vivaces qui ne germent pas sur la terre, les nénuphars aux corolles sans tache. Souvent, à voir passer le poëte, on le prendrait pour un homme de la foule, et l'on ne sait pas qu'il a comme Aladin la lampe merveilleuse avec laquelle il évoque les esprits et élève des édifices magiques.
Ce qui nous plaît surtout dans les œuvres de Runeberg, c'est leur vérité locale, c'est leur couleur toute septentrionale et toute finlandaise. Autrefois quand nous en étions encore à chercher en poésie des thèmes classiques et à nous imposer des figures de convention, Runeberg eût peut-être voulu donner aux paysages qu'il décrit une teinte factice,
SUa LA RUSSIE. 113
et aux personnages qu'il met en scène une physionomie grecque ; au temps des pastorales, il eût peut-être habillé les rustiques habitants de la métairie en bergers coquets, et donné aux jeunes filles des chapeaux de fleurs et des devises prétentieuses. Grâce à Dieu, ce temps-là est passé : chaque nation a été affranchie de cette soumission aveugle à des règles de convention ; chaque contrée a pu, comme au sortir d'une mascarade, quitter ces vêtements d'emprunt et reparaître sur la scène du monde avec sa véritable physionomie.
Le premier ouvrage qui attira l'attention sur Runeberg fut une histoire dramatique intitulée : la Tombe de Perrho, l'histoire de six jeunes frères, six enfants de la Finlande, qui s'en vont héroïquement attaquer une troupe de brigands. Cinq d'entre eux succombent ; leur vieux père s'avance sur le champ de bataille, regarde ses fils bien-aimés étendus sur. le sol, verse une larme amère, puis tout à coup une pensée plus douloureuse encore que sa pensée de deuil lui a traversé l'esprit. Il a regardé les morts et les blessés et n'a pas reconnu parmi eux Thomas, son fils aîné, celui qu'au fond du cœur il préférait à tous, et dans lequel il avait le plus de confiance. Qu'est devenu Thomas, s'écrie-t-il, aurait-il abandonné ses frères, aurait-il jeté sur ma tête la souillure de la lâcheté? Il rentre dans sa demeure avec ce doute qui le torture, et la crainte de trouver l'aîné de sa race indigne de lui l'emporte dans son âme sur le malheur d'avoir perdu les autres.
Thomas était absent lorsque le combat s'engagea. Il arrive trop tard pour soutenir ses frères, mais les voyant tous baignés dans leur sang, il s'élance comme un lion furieux à la poursuite des brigands, les atteint, les massacre l'un après l'autre, coupe la tête de leur chef, puis s'en revient couvert de blessures, la jeter aux pieds de son père, qui meurt de joie comme un Spartiate en embrassant ce glorieux soutien de son nom.
L'académie suédoise récompensa par une médaille d'or l'auteur de cette œuvre originale, et Runeberg poursuivit ses peintures finlandaises. En 1832 et 1836, il écrivit deux idylles franches, naturelles, plus vraies que la Parthénmdt de Baggesen, plus intéressantes que la howwe de Voss, in* férieures seulement à YHermann et Dorothée de Gœthe. L'une est le roman d'amour de deux étudiants qui se réunissent pendant les vacances chez un prêtre de campagne ; l'autre, le récit d'une chasse à l'élan au milieu de l'hiver. Toutes deux présentent un tableau profondément senti et habilement fait de la nature finlandaise, et une foule de détails caractéristiques, quoique parfois un peu minutieux, sur les mœurs, sur la vie des habitants de cette contrée.
Les poésies lyriques de Runeberg dénotent la même influence et portent la même empreinte. Ce qui n'est sou* vent dans d'autres pays que l'expression d'une pensée éphémère , quelquefois un rêve et quelquefois une erreur, est malheureusement ici une réalité. Ces poésies sont vraies par cela même qu'elles sont tristes. Il semble que ce jeune écrivain ait été saisi de bonne heure par la mélancolie de ses bois de sapins, de ses lacs solitaires ej de son ciel brumeux. Si nous vivions encore au temps des croyances mythologiques , on dirait que le Nek , cet esprit des cascades et des fleuves , lui a révélé dans les nuits d'automne ses mélodies les plus plaintives, que Hulda, la 'pauvre nymphe éplorée des forêts, l'a emmené dans sa sombre retraite pour lui murmurer un chant de deuil; car tous ses vers ont un caractère de souffrance comprimée et de douloureuse résignation. Et puis, on le voit, cette souffrance ne tient pas seulement à la nature du pays, à l'influence atmosphérique d'où provient, disent les physiologistes, le spleen des Anglais. L'auteur de ces poésies a aimé, il a été malheureux dans son amour, et il exprime ses regrets dans des élégies plus douloureuses que celles de Kirke-White. Puis après ce cri de désolation,
la voilà qui revient sur lui-même et tâche de se maîtriser et s'impose le douloureux repos de la résignation»
« Dors, s'écrie-t-il, ô mon pauvre cœur! dors. Oublie ce que tu as recherché, ce que tu as aimé dans ce monde ; que nulle espérance ne trouble ton repos, et nul ne rêve ton sommeil !
Pourquoi songes-tu encore à l'avenir? Que peux-tu en attendre? Une plante salutaire pour guérir tes blessures ? Hélas ! oublie encore cette pensée ; tu as cueilli les roses de la vie, et la plante qui doit te guérir fleurit dans la terre du sommeil.
Dors comme le lis brisé par le vent d'automne , dors comme le cerf atteint par un dard qui saigne dans son repos. Pourquoi regretter les jours d'autrefois? Pourquoi te rappeler que tu fus heureux? Il fallait bien que ta joie se flétrît avec tes beaux jours.
Tu as eu aussi ton mois de mai, mais il ne devait pas durer éternellement. Ne cherche plus ses doux rayons que dans les ombres de l'hiver. Il fut un temps où le bonheur était avec toi. La terre avait reverdi, les oiseaux chantaient, et de suaves parfums inondaient ton temple d'amour.
Te souviens-tu des doux embrassements que tu as connus? Te souviens-tu du cœur ardent qui te cherchait et du baiser de la jeune fille aimée? Alors mes yeux lisaient dans ses yeux et ma pensée se reflétait dans sa pensée. Alors c'était le temps de veiller, ô mon pauvre cœur! Maintenant il faut oublier et dormir. »
Voici un autre chant que plus d'un lecteur pourrait, prendre pour sa propre élégie. Il est intitulé : le Retour du vieillard.
« Comme l'oiseau de passage qui, à la fin de l'hiver, revient visiter son île et sa demeure, je reviens à toi, ô ma terre natale ! je cherche le repos évanoui des jours de mon enfance.
Depuis que j'ai quitté tes rives aimées, j'ai traversé, bien
des mers, j'ai passé bien des années de tristesse. Souvent dans les contrées lointaines j'ai .goûté quelque joie, mais souvent aussi j'ai versé des larmes amères.
Me voici de retour. Je revois la maison où reposa mon berceau ; je reconnais le bois, les flots, les champs et les rochers, tout ce monde de mes anciens jours.
Tout est comme autrefois. Dans la même vallée l'arbre s'élève avec la même couronne de verdure et le même chant retentit dans les airs et dans les bois.
Les vagues légères se jouent ainsi que par le passé avec le Nek, et l'écho des îles répond au cri joyeux de la jeunesse.
Tout est comme autrefois. Mais moi je ne suis plus le même, ô mon pays aimé! Mon visage a pâli, mes artères battent moins vite et ma joie s'est éteinte.
Je ne sais plus apprécier tout ce qu'il y a de doux dans ta beauté, de bon dans tes présents, je ne comprends plus le murmure de tes ruisseaux, ni le langage de tes fleurs.
Mon oreille est fermée au son des harpes célestes qui vibraient sur tes vagues, et mes yeux ont cessé de voir les elfes qui dansent sur les collines et dans les prairies.
Quand je partis j'étais si riche, si riche et si plein d'espérances ! J'emportais sous tes saints ombrages tant de pensées brillantes!
J'emportais le souvenir de tes beaux printemps et la paix de tes campagnes. Dès mon enfance, tes bons génies étendaient leurs ailes sur moi.
Et maintenant qu'ai-je rapporté du monde lointain ? Des cheveux blancs, un cœur malade et l'envie de mourir.
Je ne te redemande pas, ma douce terre natale, tout ce que j'ai perdu. Donne-moi seulement une tombe au pied des peupliers, au bord de la source plaintive !
Là je m'endormirai en paix sous ton appui fidèle, jusqu'à ce que je renaisse pour commencer une nouvelle vie. »
Après avoir enfin subjugué la Finlande qu'il convoitait depuis si longtemps, le gouvernement russe cherche par
tous les moyens possibles à affermir son autorité dans ce pays, et un de ces moyens est de faire peu à peu prédominer la langue russe sur la langue suédoise. Il y a à l'université de Helsingfors deux professeurs de langue et de littérature russes, et les étudiants qui aspirent à entrer dans l'armée ou dans l'administration, doivent prouver, par un examen spécial, qu'ils sont aptes à parler la langue russe. Mais on ne déracine pas dans l'espace de trente années un idiome implanté depuis huit siècles dans le cœur d'un peuple. La seule langue littéraire et administrative de Finlande, est encore la langue suédoise. C'est dans cette langue que les juges rédigent leurs arrêts, et les gouverneurs leurs règlements, que les professeurs font leurs cours et les prédicateurs leurs sermons. C'est dans cette langue que les jeunes écrivains s'exercent à formuler leur pensée en prose ou en vers. Il y a en Finlande dix imprimeries, et je ne sache pas'qu'il en soit sorti aucune page russe, si ce n'est peutêtre quelque ukase, ou quelque pièce de circonstance. Quelques journaux sont rédigés en finlandais , et la plupart en suédois. Soumis à une censure sévère, ils sont d'une nullité complète pour tout ce qui a rapport à la politique. Ils ignorent les capricieux débats de nos premiers Paris et ne peuvent qu'enregistrer brièvement, sans commentaire, et sous le bon plaisir de leurs mentors, les nouvelles de la contrée et les nouvelles étrangères. Mais ils publient parfois d'intéressantes dissertations historiques et critiques. Le Morgonblad entre autres, le Suomi et le journal de Borgo se distingent par le zèle avec lequel il s'occupent de rassembler tout ce qui se rattache aux anciennes traditions, au caractère distinct de la contrée, et c'est là qu'il faut chercher les essais poétiques les plus récents. Il en est dans le nombre qui promettent à la Finlande des hommes dont elle aimera un jour à citer les noms, et à recueillir les œuvres.