‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 11 sur 36 · A MICHEL CHEVALIER · texte numérisé non relu

A MICHEL CHEVALIER

L'industrie des bateaux à vapeur a pris depuis quelques années un grand accroissement dans le Nord, et nulle contrée ne doit mieux en apprécier les avantages que ces lointaines provinces de la Finlande et de la Scandinavie , isolées à l'extrémité de l'Europe, séparées Tune de Vautre par des bras de mer et des golfes, enfermées pendant plusieurs mois dans une barrière de glace. Le bateau à vapeur est le magicien béni qui abrège les milliers de werstes, qui rapproche Tune de l'autre ces peuplades dispersées sur un espace immense, qui apporte en quelques jours, comme par miracle, les richesses d'une autre terre, les fleurs du midi. Dans ce pays de rochers, de montagnes coupées par tant de fleuves, le chemin de fer est impossible, c'est le bateau à vapeur qui le remplace ! Plusieurs bateaux à vapeur passent chaque semaine à Helsingfors, les uns allant à Stockholm, d'autres à Revel et à Pétersbourg. Ce sont de grands et beaux bâtiments construits en Angleterre ou en

Amérique, et ornés avec luxe. Leur nom aristocratique annonce à la fois leur caractère imposant et les habitudes du pays auquel ils appartiennent ; 1 un s'appelle le Grand Duc, l'autre le Prime Mentschikoff; un troisième, beaucoup plus faible et plus modeste, porte simplement sur sa pouppe le nom de Helsmgfors. Il s'en va de ville en ville, le long des côtes, et, si le vent et le courant ont quelque complaisance pour sa petite machine , il s'avance jusqua Viborg. Le 3 juin, j'allai m'embarquer sur ce bateau, et j'en parle avec reconnaissance, car il m'a fait faire un doux et heureux trajet. Rien de plus frais, de plus riant à voir, par un beau jour d'été, que les rives du golfe de Finlande, à partir d'Helsingfors. En longeant les. côtes on navigue sans cesse entre des bois et des collines dont les contours, les formes, les couleurs, varient à chaque instant. Ici c'est une île arrondie et couverte de sapins, posée comme une corbeille de verdure au milieu des eaux ; là c'est une longue vallée ombragée par les bouleaux aux branches pendantes comme celles des saules et parsemée d'habitations ; plus loin, on rencontre les chaînes de rocs, les pyramides de granit rouge et veiné où l'on a taillé la colonne d'Alexandre et le piédestal de la statue de Pierre le Grand. Parfois la mer, coupée par des îles parallèles, apparaît de loin comme un fleuve plus large que le Rhône, plus pittoresque que le Rhin, puis elle s'étend, elle s'élargit de nouveau, et l'on n'entrevoit plus qu'à l'horizon lointain la grève noyée dans une brume d'azur. Bientôt cependant on rentre dans un vaste archipel, et, à voir ces forêts nouvellement reverdies, ces rameaux de pins et de sapins, d'aulnes et de bouleaux avec leurs diverses nuances , ces promontoires effrangés par les vagues, ces baies mystérieuses qui s'enfuient dans l'ombre, on dirait un parc immense sillonné par des rivières, traversé par des lacs* Un vent léger plissait comme une dentelle d'argent la surface des flots, un ciel sans tache s'étendait sur nos têtes, et la mer reflétait

tour à tour dans son sein les rayons du soleil, la pourpre des rochers, la verdure des bois.

Je m'éloignais à regret pourtant de cette ville d'Helsingfors où j'avais passé tant d'heures charmantes, et les regards tournés vers le rivage, qui peu à peu fuyait derrière nous, j'adressais à ceux qui m'avaient accueilli là avec tant de bonté, un cordial adieu.

Six heures après notre départ, nous arrivions à Borgo, pauvre petite ville dont les maisons chétives, les rues tortueuses et obscures, faisaient un singulier contraste avec l'éblouissant spectacle que nous venions d'avoir sous les yeux. Borgo est cependant le siège d'un évêché, et c'est là que demeure Runeberg, le poëte chéri de la Finlande. Heureusement la nature qu'il aime et qu'il chante avec un rare talent n'est pas loin de lui : il n'a qu'à faire quelques pas hors de sa sombre cité, et il retrouve cette nature sérieuse et belle, et elle lui parle le doux langage qu'il traduit en vers harmonieux. Le lendemain , nous entrions dans la ville de Louisa, qui méritait vraiment de porter un nom de femme, car elle est riante et gracieuse. Une de ses rues descend jusqu'au bord de la mer, d'autres s'élèvent en amphithéâtre sur les flancs d'une colline ; son origine ne remonte pas au delà d'un siècle ; elle a la fraîcheur et la gaîté de la jeunesse.

If Helsingfors, qui nous conduisait ainsi de station en station, est bien le bateau le plus complaisant que l'on puisse voir; ses heures de départ et de halte ne lui sont guère prescrites que pour la forme. C'est un philosophe qui ne se soucie point de se donner des fatigues inutiles ; il ne court pas, il se promène d'île en île, comme un heureux mortel qui aime à respirer l'air frais et à contempler la belle nature. S'il y a un passager en retard, il l'attend ; si un pêcheur errant sur le golfe invoque son obligeance, il lui jette une corde et le remorque bénévolement. Grâce à ces caprices du bateau, au lieu d'arriver à Frederikshamn

à cinq heures, selon les promesses du programme, il était près de minuit quand nous vîmes poindre la flèche de son clocher.

Un rempart construit d'après le système de Vauban entoure cette ville depuis un siècle ; il faut qu'il soit bâti sur un plan bien défectueux et dans une situation bien mauvaise, pour que la Russie le laisse tomber en ruines, car dans ce pays, portout où il se trouve une ile, un roc qui puisse défendre un coin de terre, on peut être sûr qu'il y a là un bastion ou des soldats. En venant de la puissante forteresse de Sveaborg, nous avons vu sur notre route une citadelle à Svartholm, une autre à quelques lieues plus loin, à l'endroit où, il y a soixante ans, Gustave III remporta une victoire navale sur les Russes, une autre encore à six werstes de Viborg.

Frederikshamn était autrefois la résidence du gouverneur de la province ; une tour massive, bâtie au milieu d'une place, la dominait, et toutes les rues aboutissaient au pied de cette tour comme les rayons d'une roue. C'est là que fut signé, le 5 septembre 1809, le traité de paix qui sanctionnait la conquête de la Finlande par la Russie. Un incendie a ravagé, il y quelques années, les rues construites sous les auspices d'un roi de Suède, et la maison où les plénipotentiaires d'un de ses successeurs abandonnaient au descendant des tsars le pays tant de fois envié et envahi par les Russes ; le traité seul est resté, et Dieu sait quel incendie il faudrait pour l'anéantir ! Ce nétait cependant pas, je l'avoue à ma honte, un souvenir historique, ni un sentiment poétique qui m'attirait à minuit avec mes compagnons de voyage dans cette ville ; c'était simplement le désir d'obtenir un morceau de pain, car le restaurateur du Helsingfors, persuadé que nous irions, selon la coutume admise à bord du bateau, dîner de côté et d'autre, n'avait pour toute provision que du thé et de l'eau-de-vie , la denrée obligée des équipages de mer. Les bons habitants de Frederickshamn

dormaient déjà depuis trois heures d'un profond sommeil ; pas une porte ouverte, pas un léger nuage de fumée au-dessus des toits. Le garde de nuit, sa hallebarde à la main, s'en allait seul de long en large, criant l'heure à tue-tête, et ne sachant trop que penser de notre invasion nocturne. Peutêtre aurions-nous été fort mal reçus par cette vigilante sentinelle préposée au repos du bourgmestre et des citoyens, si nous n'avions eu avec nous un officier finlandais, dont on voyait briller au clair de la lune les épaulettes d'argent. L'épaulette est, dans les domaines de l'empire russe, le symbole du pouvoir ; tout le monde la redoute et la respecte. Le garde de nuit s'interrompit dans son refrain en nous voyant passer, et salua militairement comme un homme qui sait sa consigne. Ce fut l'officier qui se chargea de nous héberger ; il frappa à la porte d'une petite maison en bois, décorée du nom d'hôtel. Une vieille femme mit sa tête échevelée à la fenêtre, murmura d'une voix aigre quelques paroles fort peu courtoises, puis disparut, et tout retomba dans le silence. Pendant ce temps, nous regardions les rues, où pas une âme ne remuait, et les étoiles, qui avaient l'air de se moquer de nous. Au bout d'un quart-d'heure, l'officier, se croyant méconnu , frappa de nouveau d'une main impérieuse ; alors la vieille femme vint elle-même nous ouvrir la porte dans un costume que je n'essaierai pas de décrire. Elle nous fit passer par une chambre où toute une famille dormait dans quatre couchettes voisines l'une de l'autre, et nous conduisit dans une petite salle sombre où elle avait eu déjà la sage précaution de déposer une lumière, ce qui nous empêcha de fouler le corps d'un enfant étendu sur une botte de paille, et de nous heurter contre un large bahut qui barrait à moitié le passage. Nous nous assîmes en silence sur un banc rustique , pour ne pas troubler le repos des pauvres gens qui en avaient probablement grand besoin. La digne hôtesse ouvrait son armoire, rôdait d'un pied léger dans la cuisine; l'aspect magique des épaulettes lui avait

donne l'activité de la jeunesse. Après ces nombreuses tournées, elle revint, rapportant des galettes de pain d'orge, du beurre qui était excellent, et quelques verres de lait. Les ressources de l'hôtel n'allaient pas plus loin, et, pour des lits, il ne fallait pas y songer. Toutes les couvertures de la maison et une partie de la paille de la grange étaient déjà occupées. D'ailleurs, nous nous serions fait un scrupule de tenir plus longtemps sur pied notre bonne vieille femme ; nous la remerciâmes donc très-cordialement de son hospitalité patriarcale, en appuyant nos remercîments de quelques roubles, et nous retournâmes à bord.

Le bateau n'avait pour tout meuble que quatre bancs en bois et un pliant ; les quatre bancs et le pont furent en un instant occupés par mes compagnons de voyage. Le capitaine était assis sur le pliant comme un pacha sur son tapis. Par bonheur, la chaloupe suspendue à l'arrière du bateau restait vide ; elle n'avait rapporté que quelques flots d'eau salée à la suite de ses excursions. J'y jetai mon manteau, et, tout seul à l'écart dans mon lit aérien, je m'endormis bercé comme une mouette par la brise de la nuit, en dépit d'une nuée de cousins. Le jour suivant, nous continuâmes notre route à travers une large mer dont on ne distinguait plus que de loin en loin les côtes vaporeuses. Rien ne ralentissait plus notre voyage. A quatre heures de l'aprèsmidi, nous arrivions dans le port de Viborg, un beau et large port formé par deux grandes îles qui coupent la mer comme deux jetées. Il y a là une centaine de maisons occupées par des marchands, des ouvriers, des aubergistes, et une immense quantité de planches et de poutres qui , dans quelques mois d'ici, couvriront peut-être les murailles d'une ville portugaise ou d'un palais de Cadix ; car la Finlande expédie ses bois jusque dans les contrées les plus reculées de l'Europe.

La ville est à douze werstes du port, au fond d'une large baie dont elle couvre le rivage avec ses vieux remparts et

ses deux faubourgs. Son château, ravagé par un incendie, tombe aujourd'hui en ruines; il fut construit en 1293 par le valeureux Torkel Knudtzon, l'un des hommes les plus illustres dont les annales de la Suède aient gardé le souvenir; les remparts datent du xv e siècle. Viborg était alors Tune des cités les plus importantes de la Finlande, le siège d'un évêché, le chef-lieu d'un des trois grands districts du pays. A différentes époques, elle fut attaquée par les Russes, et leur résista plusieurs fois vaillamment. En 1710, Pierre le Grand en fit le siège et s'en empara après quelques semaines d'une lutte opiniâtre. En 1721, le traité de Nystad lui en concéda la possession définitive avec celles des terres environnantes. En 1743, le traité d'Abo élargit encore cette première conquête.

Pendant un siècle , les districts désignés sous le nom d'ancienne Finlande (gamla Finland) furent soumis aux mêmes règlements, à la même administration que les autres provinces russes. Après la conquête entière de la Finlande, un ukase impérial les a réunis au pays dont ils avaient été disjoints, et leur a accordé les mêmes privilèges. Viborg est aujourd'hui le chef-lieu d'un gouvernement et le siège d'une cour suprême de justice. On y compte trois mille habitants et plusieurs milliers d'hommes de garnison. La Russie ne l'a pas régi si longtemps sans y marquer fortement son empreinte. Cette ville a plus que toutes les autres cités de Finlande, y compris même Helsingfors, l'aspect d'une ville russe. Vous traversez une place, et vous arrivez à une caserne ; vous tournez un coin de rue, et vous voyez un corps de garde ; vous allez un peu plus loin, encore une caserne ou un bastion ; partout des officiers revêtus du matin au soir de l'uniforme, et partout des soldats. Le clairon sonne à chaque heure, le tambour bat de tous côtés ; c'est une compagnie de cosaques du Don qui monte à cheval, un bataillon d'infanterie qui va à la parade, un corps d'ingénieurs qui fait l'exercice, une escouade de gen-

darmes qui manœuvre. Nous sommes pourtant en pleine paix.

La population bourgeoise se compose de quatre races distinctes : les Finlandais , qui les premiers ont occupé cette province ; les Suédois, qui l'ont conquise ; les Allemands, qui sont venus à diverses époques s'y établir, et enfin les Russes, qui dominent le tout. Chacune de ces peuplades a son église à part , ses prêtres et ses usages particuliers. Par complaisance Tune pour l'autre, et quelquefois par nécessité, elles essaient de parler tour à tour les quatre langues admises dans la vie publique et privée de Viborg, et il en résulte une incroyable cacophonie de dialectes et d'accents. Chaque idiome, jeté ainsi à force de barbarismes dans la circulation, a pourtant son domaine à part, et, s'il voulait rester dans ses limites, il ne serait pas trop maltraité. La langue suédoise est la langue judiciaire et administrative; la langue russe est celle des soldats; l'allemand est employé surtout par les négociants, le finlandais par les gens du peuple et les domestiques.

La science et les études sont représentées à Viborg par les professeurs du gymnase, qui possèdent une bibliothèque de quelques milliers de volumes; l'art et la littérature, par des musiciens et des comédiens qui, en faisant le trajet de Pétersbourg, daignent accorder leurs instruments ou chausser le cothurne pour les habitants de Viborg.

Le jour de mon arrivée dans cette ville, j'eus le bonheur d'assister à une de ces représentations extraordinaires que de temps à autre la fortune procure aux dignes habitants de Viborg , pour maintenir dans leur esprit le goût des belles choses. A voir du dehors la salle de spectacle, on l'eût prise pour l'état-major de la place. Tous les gradins étaient garnis d'officiers et de soldats; c'était un soldat qui recevait les billets, un soldat qui faisait le métier d'ouvreuse de loges, un autre circulait le long des couloirs pour saluer les officiers à leur passage, afin qu'ils trouvassent

jusque dans le sanctuaire des Muses le tribut d'honneur qui leur est dû.

Quatre quinquets éclairaient la rampe, un piano flanqué d'une basse et d'un violon servait d'orchestre, et une toile, représentant trois évêques la mitre en tête, formait le fond inamovible de toutes les décorations. Pourquoi ces évêques étaient-ils là ? c'est ce que je n'ai pu comprendre. Probablement la toile sur laquelle ils avaient été peints pour figurer dans quelque tragédie chrétienne, était la seule qui pût fermer convenablement la perspective du théâtre , et les vénérables prélats se trouvaient ainsi condamnés à assister en effigie à la comédie, au drame, à Topera et au vaudeville, car on jouait tout cela sur le théâtre de Yiborg , et tout cela dans une même soirée. Voici le programme de la représentation à laquelle j'ai assisté, copié fidèlement sur l'affiche : 1° une grande scène de l'opéra de Tamrède; 2° deux scènes du Don Carlos de Schiller; 3° un grand air du Mariage de Figaro; 4° une petite comédie de Saphir; 5° une comédie en un acte de Kotzebue ; 6° une scène de Sargvnes, opéra de Paer; 7° la scène du serment dans la Norma; de plus, en guise de ballet, la Gachucha, dansée par M 1Ie Rothmeyer. C'était une seule et même famille, une famille composée de quatre individus, qui donnait ainsi au public, moyennant 1 fr. 50 cent, par personne, cet échantillon de tant de chefs-d'œuvre. Le père jouait dans la comédie les grands seigneurs, les vieillards, et dans l'opéra faisait tour à tour la basse et le ténor; la mère figurait tantôt comme duègne et tantôt comme grande coquette. Les jeunes filles représentaient dans la même soirée des chevaliers, des princesses, des héros, des prêtresses majestueuses et des amantes éplorées. A la fin de la dernière pièce, tous les acteurs furent rappelés l'un après l'autre; heureusement ils n'étaient que quatre. M ,le Rothmeyer mit la main sur son cœur et adressa au public un petit discours qui n'était pas annoncé sur le programme,

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et qui mit le comble à l'exaltation du publie. Son père, qui parut ensuite, promit de revenir l'hiver prochain et de prendre des mesures pour que le théâtre fût chauffé. Les spectateurs se retirèrent en bénissant cette heureuse perspective.

Le district de Viborg s'étend jusqu'à la frontière russe, à huit lieues environ de Pétersbourg. Ses habitants jouissent en général d'une plus grande aisance que ceux des autres provinces de la Finlande; il est rare qu'ils soient obligés d'avoir recours au pain d'écorce de bouleau, comme cela arrive assez fréquemment aux pauvres gens de l'intérieur du pays. Un grand nombre d'entre eux vivent du produit de la chasse et de la pêche, d'autres naviguent pour le commerce sur les bâtiments de Finlande. Us ne gagnent pas plus de 12 à 15 francs par mois, c'est assez pour satisfaire à leurs modestes besoins. D'autres, plus ambitieux, s'engagent sur les navires anglais; où on les accueille avec empressement, car ce sont d'excellents marins. Ils reçoivent là 60 à 70 francs par mois, et s'en reviennent quelques années après riches de leurs économies. Beaucoup d'entre eux sont rangés dans la classe des torpars ou fermiers. Le torpar cultive pour son propre compte une certaine étendue de terrain, et paie son propriétaire en journées de travail, quelquefois encore il s'engage à faire pour son maître un ou deux voyages par an à Pétersbourg ou à Viborg. C'est une espèce de servage volontaire réglé par un bail, un servage assez pénible, si l'on pense que le torpar est souvent obligé de quitter son champ dans les moments les plus importants et de s'en aller lui-même, à cinq ou six lieues de distance, se mettre à la disposition de son propriétaire ; mais le Finlandais est doué du caractère le plus patient et le plus résigné. Nul autre peuple n'accomplit comme celui-ci la sentence de la Bible : ce Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Il travaille sans murmurer, et souffre sans se plaindre. Tel je l'ai vu, il y

a trois ans, dans les sombres provinces du Nord , tel je le retrouve ici sur ces côtes méridionales, et je l'observe avec un profond sentiment d'intérêt et de sympathie.

Malgré le mélange de races établi dans la province de Yiborg par la conquête et les colonisations du commerce, la tribu finlandaise a encore conservé plusieurs de ses anciens usages. On rencontre encore çà et là des familles nombreuses qui, depuis plusieurs générations, forment un petit monde à part, cultivent les mêmes champs, vivent de la même vie, et ne s'allient à aucune famille étrangère. Un des vieillards de la tribu a sur elle un ascendant patriarcal; il ordonne et il conseille, il apaise les différends et condamne les coupables. Sa parole est aimée et respectée comme celle d'un père, et son jugement a plus d'autorité que celui d'un tribunal. A voir une de ces honnêtes familles réunie dans l'enceinte de ses domaines, prenant part aux même travaux et s'associant aux mêmes fêtes , on dirait une institution de frères moraves, moins les rigueurs d'une loi systématique et la contrainte d'un devoir journalier. Tous les membres de cette communauté sont attachés l'un à l'autre par les souvenirs d'une affection héréditaire, par les liens du sang. Celui qui les dirige est leur parent à tous, leur père et leur aïeul, leur Nestor par l'âge, leur Mentor par l'expérience, leur maître par un sentiment réciproque de confiance et de tendresse. Mais déjà l'intérêt et l'orgueil ont amené la révolte dans le sanctuaire de ces pieuses associations. De jour en jour, leurs liens se relâchent et se brisent. Un vieux proverbe finlandais dit : « Mieux vaut une bonne guerre qu'une mauvaise paix. » Quand les membres de l'ancienne communauté sentent que les fondements de la concorde générale sont ébranlés, ils se retirent et s'en vont chercher ailleurs une autre demeure. Bientôt il ne restera plus de ces touchantes réunions de famille qu'une image voilée et un souvenir lointain.

Les cérémonies usitées autrefois dans les fiançailles et le mariage subsistent encore dans la plupart des paroisses. Quand un jeune homme veut se marier, il choisit parmi ses parents ou parmi les paysans les plus expérimentés du village un orateur chargé de formuler sa demande. Tous les deux s'en vont devant la maison de celle dont ils veulent solliciter la main ; les parents de la jeune fille, prévenus de leur visite, les amis et les voisins, sont réunis dans une même salle. L'orateur prend la parole, il énumère en termes pompeux les qualités, les mérites du prétendant, tout ce qu'il possède déjà et tout ce qu'il possédera un jour. Quand il a fini sa harangue, son client s'avance et offre des présents aux plus proches parents de la jeune fille, un anneau à celui-ci, une ceinture à celui-là, quelques pièces d'argent au père et à la mère. Si ces présents sont acceptés, il est admis comme fiancé, et il a la permission d'aller dans la chambre voisine chercher sa future épouse, qui, pendant ce temps, est restée seule à l'écart. Les fiançailles se célèbrent ordinairement dans le cimetière : estce une idée philosophique qui amène-là le jeune couple? est-ce une pensée religieuse? Les deux fiancés, en échangeant leur anneau sur la demeure des morts, doivent-ils abaisser leurs regards vers la terre et se dire que là est le terme de toutes les joies humaines , ou les élever vers le ciel et songer à ces régions éternelles où ceux qui se sont aimés dans ce monde se réunissent un jour pour ne plus se quitter?

Quand cette première cérémonie est accomplie, la fiancée s'en va avec une femme, qui est son interprète, faire une tournée dans la paroisse. L'orateur féminin prend la parole et appelle la sympathie de ses auditeurs sur celle qui bientôt quittera son heureuse vie de jeune fille pour se dévouer aux soucis d'épouse et de mère, et chacun alors lui apporte son offrande. Celui-ci lui donne de la laine pour tisser ses vêtements, cet autre quelques ustensiles de

ménage, ou du linge, ou une pièce d'argenterie. C'est là le complément de sa dot, l'humble trésor qu'elle recueille avec joie et reconnaissance, car à chacun de ces modestes présents est attaché un vœu du cœur, un sentiment d'affection. Les jeunes filles riches font aussi cette collecte nuptiale ; si elles n'ont pas besoin des dons qui leur sont offerts, elles aiment pourtant à plaeer autour d'elles, dans leur nouvelle demeure, ces dîmes volontaires de l'amitié, comme des égides protectrices ou des amulettes.

Les noces se célèbrent avec une grande pompe. Tous les parents et amis y sont invités à plusieurs lieues à la ronde. La mariée apparaît au milieu des convives avec une couronne dorée qui ne lui appartient pas ; elle l'emprunte le matin et la rend le soir; touchant et mélancolique symbole du bonheur qui brille aujourd'hui sur un front riant et demain répand ses lueurs célestes sur un autre visage. À la fin du dîner, la mariée s'avance comme une walkyrie des temps anciens, et verse elle-même la bière à tous les convives; puis on lui fait encore de nouveaux présents pour la remercier de son hospitalité, et elle quitte la maison de ses parents pour entrer dans celle de son époux.

Dans quelques paroisses, on croit que les morts s'éveillent de leur long sommeil trois fois par an, aux grandes fêtes qu'ils sanctifiaient pendant leur vie au sein de leur famille, à Noël, à Pâques et à la Saint-Jean. Ces jours-là, leurs proehes parents déposent sur leur tombe des jattes de lait, des pâtés de poisson vulgairement appelés dans le pays pirogues, afin qu'en soulevant la terre qui couvre leur cercueil , ils retrouvent un souvenir des fêtes qui les réjouissaient, et des êtres aimés qui les célébraient avec eux.

Après avoir vu et revu les casernes de Viborg, visité son église grecque pleine d'images et de dorures, parcouru ses environs, qui sont très-beaux et très-pittoresques, causé tour à tour avec le fonctionnaire et le marchand, l'officier

et le bourgeois, il fallait cependant songer à continuer ma route vers Pétersbourg, et ce n'était pas un petit problème. L'unique diligence qui existait ici il y a quelques années a cessé ses voyages, et Ton invoque en vain le secours d'un bateau à vapeur; il n'y en a point. Force me fut d'avoir recours aux charrettes de paysan , et de me livrer aux misères d'une route qui jouit dans toute la Finlande d'une juste célébrité. Par bonheur, j'avais rencontré un négociant de Lyon , M. Besson, jeune homme d'un esprit cultive, d'une humeur gaie et confiante, qui se proposait de faire le même trajet, et je me joignis à lui avec joie. À une si longue distance du sol natal, aux milieu d'une peuplade étrangère, il est si doux de retrouver l'harmonie de la langue maternelle, de serrer la main d'un compatriote, d'entendre parler de la Franee avec amour et expansion !

Nous voilà donc montant sur une charrette découverte, à quatre roues, et nous asseyant qui de ci , qui de là, sur nos malles et nos valises, le corps sans appui , les jambes pendantes, très-occupés de nous tenir en équilibre sur un siège vacillant, et demandant au ciel d'arriver autant que possible sains et saufs à Pétersbourg. Si Scarron nous eût vus sur notre tombereau, avec nos cartons à chapeau d'un côté, nos sacs de nuit de l'autre, nos oscillations à chaque cahot, il eût ajouté un chapitre de plus à son Romcm comique. Tout alla bien, cependant, sur un espace de quelques milles. Les voitures étaient assez larges, le» postillons honnêtes et complaisants, la contrée pittoresque. Nous étions partis le soir, et nous jouissions avec bonheur d'une de ces belles nuits, ou plutôt d'un de ces charmants demi-jours qui, pendant l'été, répandent sur les paysages du Nord tant de teintes si douces d'ombre et de lumière. Nous nous en allions sur notre rude siège, tantôt contemplant en silence, à travers le feuillage des arbres, les teintes de pourpre de l'horizon que le soleil n'abandonnait que pour un instant, tantôt nous rappelant l'un à l'autre avee enthousiasme les

plus beaux sites de notre pays, et évoquant dans nos causeries, au milieu des profondes forêts de la Finlande, les riants aspects de nos vallées et de nos montagnes.

Mon compagnon de voyage n'avait qu'une prédilection qui me chagrinait fort. Il vantait perpétuellement les rives du Rhône et de la Saône, moi je voulais qu'il se passionnât également pour les bords du Doubs et les montagnes de Franche-Comté, et c'était là un long sujet de discussion. À la fin, nous fîmes un traité de paix, et il fut convenu que nos chères provinces étaient les deux plus beaux pays que Ton pût voir, et leurs habitants les plus excellentes gens qui se trouvassent dans le monde.

La satisfaction qui entra dans notre cœur lorsque nous eûmes conclu et arrêté avec une sagesse de diplomates tous les articles de ce contrat patriotique, fut bientôt amèrement troublée par l'aspect des nouvelles stations où nous changions de chevaux et de voitures. A la place des larges charrettes que nous avions trouvées aux environs de Viborg, voici des tombereaux où nous ne parvenons à nous asseoir qu'en nous pelotonnant sur notre coffre, le menton sur nos genoux. À la place de nos bons et officieux postillons de Finlande , voici des paysans qui appartiennent à je ne sais quelle race, et qu'on prendrait pour des sauvages; la civilisation n'a encore rien fait pour ces hommes-là ; le rasoir n'a point attenté à leur barbe, les ciseaux du coiffeur n'ont jamais touché leurs longs cheveux semblables à une quenouille d'étoupes ; le tailleur ne s'occupe pas de leur vêtement. Ils ne portent qu'une grande paire de bottes et une chemise nouée sur les flancs par une ceinture de couleur; quelques-uns mettent une veste ronde en toile sur cette chemise, mais il nous a paru qu'en général ils regardaient ce surcroît de vêtement comme un luxe fort inutile. Les maisons où nous nous arrêtons exhalent une odeur fétide. A sept heures du matin, nous en apercevons une dont l'aspect extérieur nous séduit. Nous entrons dans le corridor;

il est occupé par quatre paysans étendus tout de leur long sur le plancher. Dans la chambre voisine, une femme est couchée à moitié nue sur la couverture de son lit; nous voulons nous asseoir et tontes les chaises sont comertes d'une si épaisse poussière, que nous ne savons comment les prendre. Notre intention en entrant là était de demander une tasse de lait : il ne fallait que jeter un coup d'œil sur les pièces de vaisselle ébréchées et dispersées de coté et d'autre pour oublier aussitôt la soif la plus impérieuse.

Quant à la route où notre postillon nous conduisait , comment la décrire? Dans quelle langue, dans quel dictionnaire trouver des mots assez caractéristiques pour représenter ces lambeaux de pavés interrompus par des crevasses, coopés par des ornières, ces amas de pierres jetées pêlemêle, ces bonds impétueux de notre charrette et ces vacillements perpétuels! A chaque instant nous étions obligés de nom cramponner aux lambris de notre équipage pour ne pas rouler dans une ornière, ou d'étendre les deux mains sur notre bagage de voyageur pour l'empêcher de se perdre en pleine campagne. Après une demi-heure de marche, ou pour mieux dire de navigation orageuse sur ces rocs et ces écueils, le cadenas d'une de nos malles avait éclaté en morceaux, une de nos valises s'était brisée, un de nos sacs de nuit était déchiré, un carton à chapeau s'en allait en lambeaux. En arrivant à Pétersbourg, tout ce que nous avions emballé avec une rare dextérité de voyageurs était renversé, froissé, couvert de boue et de poussière.

Quelques paysans de cette province, qui croient que les morts peuvent à certaines époques visiter leurs maisons, et qui n'ont nulle envie de les revoir, placent le cercueil qu'ils conduisent au cimetière sur la charrette la plus rude et la font passer par lés cahots les plus violents, afin que dans leur fosse les pauvres morts se souviennent des fatigues de cette route cruelle et ne soient pas tentés d'y

remettre le pied. 11 me semble que les chemins et les chariots de poste de Viborg ont été faits en vue des étrangers avec la même intention, et ceux qui ont eu cette idée ont parfaitement atteint leur but. Je suis bien sûr qu'à moins d'y être absolument forcé, pas un voyageur qui aura connu par expérience les duretés du chemin de Viborg ne les affrontera de nouveau.

A huit lieues environ de Pétersbourg, notre cocher arrêta ses chevaux au pied d'une large barrière en bois qui traverse la route, ôta respectueusement son chapeau, et entra avec une profonde humilité dans une maison gardée par des factionnaires. Nous étions à la frontière russe, et cette maison était la douane. La Finlande est pourtant incorporée à la Russie depuis plus de trente ans. Probablement on ne se fie pas encore assez à son contrôle, à ses lumières, pour lui abandonner le soin de visiter et de juger les voyageurs qui arrivent dans la capitale de l'empire. Du gouvernement de Viborg, conquis par Pierre le Grand, on entre dans celui de Pétersbourg comme dans une contrée étrangère.

Deux hommes vinrent prendre nos malles et les visitèrent avec un soin minutieux. Les livres surtout attirèrent leur attention ; j'avais eu la précaution de renvoyer à Stockholm tous les ouvrages d'histoire ou de littérature que j'avais recueillis pendant mon séjour en Finlande ; il ne me restait qu'un dictionnaire russe et un roman russe de Sagoskin; un employé supérieur prit ces ouvrages, les feuilleta pour s'assurer qu'ils ne renfermaient pas quelque supercherie, et les montra à un de ses collègues pour se mettre à l'abri de tout soupçon. Après cette double inquisition, mes innocents livres russes me furent rendus ; mais une malheureuse feuille égarée d'un journal français allongea la visite d'une bonne demi-heure. Les employés reprirent l'un après l'autre mes effets pour voir s'il ne s'y trouvait pas encore quelque fragment de ces feuilles funes-

tes, et comme, grâce à Dieu, je n'en avais nullement fait provision, on nous congédia très-civilement.

Après les employés de la douane, c'était le tour du maître de poste ; il vint nous demander à voir notre podoroshna, autrement dit le titre officiel en vertu duquel un voyageur obtient des chevaux le long de sa route. Après avoir perçu la taxe qui lui était due, il nous montra du doigt un cabaret rouge comme un nez de buveur, et nous demanda si nous ne voulions pas y entrer pour boire, disait-il, une bonne bouteille de vin. Cette fois il nous parut qu'il outre-passait les règlements, et, malgré notre respect pour sa casquette à galons et son habit à collet vert, nous crûmes pouvoir, sans nous rendre coupables d'une trop grande insubordination, résister à sa demande.

A la station suivante, nouvel examen du podoroshna et nouvelle taxe ; nous n'étions plus qu'à quatre lieues de Pétersbourg, et nous aurions pu nous croire au milieu des sombres et silencieux districts du Nordland ; car, de tous côtés, nous ne voyions qu'une épaisse forêt de pins et de bouleaux, et pas une pointe de clocher, pas une habitation. Enfin, nous arrivons à la barrière gardée par une demi-douzaine de factionnaires et un bataillon de grenadiers ; un douanier visite encore de fond en comble nos coffres, un officier fait une inspection minutieuse de nos papiers; grâce à Dieu, c'est fini, et nous sommes à Pétersbourg. Pas du tout : les puissants maîtres de Pétersbourg qui, dans le cours d'un siècle, ont couvert d'édifices un si vaste espace, aspirent à en occuper un plus vaste encore, et, pour ne pas être obligés de reculer quelque jour les barrières de leur capitale, il les ont mises, par une sage précaution, à une bonne lieue de ses limites actuelles. Nous voilà donc errant encore pendant une grande heure sur notre charrette, sautant comme des poupées de carton sur ses brancards et supportant avec une merveilleuse résignation ses secousses inattendues. La première chose que

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