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LETTRES SIW LA RUSSIE

nous cherchâmes en arrivait dans la capitale de l'empire russe, ce ne fut, je l'avoue, ni l'église en marbre d'Isaac, ni le Palais d'Hiver, ni tout autre édifice dont le Guide du Voyageur nous avait dépeint les magnificences dans ses métaphores officielles : ce fut une maison de bains. Cette première incursion inlra muros nous procura la satisfaction d'apprendre, en payant cinq francs pour une heure de repos, que nous étions dans la ville d'Europe où la vie est la plus coûteuse.

PËTERSBOURG.

A M. TH. GRETERIN.

le comprends à présent quelle surprise durent éprouver les confidents de Pierre I er , lorsqu'il leur avoua le projet qu'il avait conçu de déplacer la capitale de son empire, et de la transporter du sanctuaire auguste du Kremlin sur les plages de la Neva. J'admire plus que jamais l'esprit de divination de ce grand homme, l'idée d'avenir qui lui donnait une noble audace, et l'inébranlable énergie avec laquelle il exécutait ses projets les plus téméraires. Qu'on se représente à l'une des extrémités de la Russie, à la pointe du golfe de Finlande, une vaste plaine nue et froide baignée par une rivière que les grands bâtiments ne peuvent remonter. Quand Pierre I er choisit cette plaine pour y jeter les fondements de sa future résidence, ce n'était encore qu'un marais fangeux et sans cesse exposé aux inondations de la Neva; mais il avait appris en Hollande comment on dessèche le sol le plus humide, et comment on le garantit des ravages d'une onde impétueuse. Ce qui semblait aux autres

un labeur effroyable n'était pour lui qu'un obstacle facile à surmonter, et il se mit à l'œuvre. Il commença par bâtir une forteresse pour défendre le cours de la Neva contre l'invasion des Suédois. Avant d'entreprendre cette construction, il fallait affermir et exhausser le sol. Les ouvriers appelés de toutes les parties de l'empire à cette œuvre nouvelle n'avaient pas. même assez de noyaux et de charrettes ; ils portaient la terre dans les pans de leurs vêtements ou dans des nattes de paille. Une maladie engendrée par le changement de climat, par les fatigues et l'humidité, les décimait; mais rien n'ébranlait l'inflexible volonté du tsar. La forteresse fut achevée dans l'espace de cinq mois. Les Suédois, inquiets de ces préparatifs, s'avancèrent avec une armée de douze mille hommes ; Pierre marcha à leur rencontre, les défit et revint à son œuvre. Quelque temps après, il avait joint à la forteresse, inaugurée par une victoire, une double rangée de petites maisons en bois, une église, un arsenal, un corps de garde, une chancellerie, une pharmacie. La marine lui manquait encore, pierre, qui était tour à tour soldat, ingénieur, architecte, matelot, qui enseignait par son exemple à sa nation tout ce qu'elle devait oser, s'en alla sur les rives du lac Ladoga élever un chantier et y construisit quinze bâti* ments ; puis il descendit jusqu'à l'embouchure de la Neva, et détermina la position où devait être bâtie la forteresse de Cronstad. L'année même où il avait entrepris et achevé tant de travaux, un bâtiment hollandais arriva jusqu'à la ville naissante ; il fut reçu avec acclamation» et ses officiers s'en retournèrent comblés de présents.

Poyr hâter l'exécution de ses plans, Pierre établit sa résidence sur les bprds de la Neva. Il habitait une petite maison en bois pomposée seulement de deux chambres, d'un vestibule et d'une cuisine. C'est le premier palais impérial de Saint-Pétersbourg ; c'est le monument sacré que tout étranger est avide de voir, et devant lequel tout

vrai Russe devrait se prosterner avec respect. Non loin de cette humble demeure, Mentschikoff en construisit une autre pour lui également en bois, mais plus large et plus élégante. C'était là que Pierre I er donnait ses audiences.

Cependant l'exemple du souverain commençait à attirer un grand nombre de familles sur une plage naguère encore complètement déserte. Des ouvriers, des marchands, devinant ce qu'il y avait à gagner dans une capitale nouvelle, accoururent en foule. Il en vint de la Finlande et de la Livonie, de la vieille cité de Novogorod et des steppes des Tartares. On leur donnait un terrain, du bois, et ils se construisaient une habitation. Non content de cette colonisation volontaire, le tsar, pour l'accroître et le régulariser, eut recours à son autorité absolue, et sans cette autorité inflexible il est probable qu'il n'aurait jamais pu exécuter aucun de ses audacieux projets. Il ordonna à trois cent cinquante familles nobles de venir s'établir à Pétersbourg, aux marchands et aux industriels de bâtir trois cents maisons, aux propriétaires riverains de la Neva d'élever un quai le long de ses bords. Tous les bateaux et navires qui remontaient le fleuve furent obligés de prendre pour lest un certain nombre de pierres de construction. En 1714, cette ville, enfantée comme d'un jet par la volonté de Pierre I er , comptait déjà plusieurs milliers d'habitations. Quelle joie et quel orgueil éclateraient dans les regards ardents de cet homme de génie s'il pouvait voir son œuvre telle qu'elle, est aujourd'hui ! En transportant son glaive et son sceptre à l'extrémité de ses Etats, son but était d'ache- Yer la conquête de la Finlande, d'étendre ainsi son empire jusqu'à la Baltique et de le mettre en contact avec les nations le^plus civilisées de l'Europe. Ce but a été poursuivi me persévérance et atteint avec éclat par ses successeurs. La Finlande-tout entière appartient maintenant à la Russie, et la civilisation est entrée dans Saint-Pétersbourg à pleines voiles.

Il faut le dire , la Russie est dans un remarquable état

de progrès. Ses établissements publics, ses manufactures, ses routes et ses canaux, tout annonce dans ce pays un développement d'idées , d'industrie, qu'il serait ridicule de vouloir nier encore. Seulement le gouvernement se trouve placé dans une singulière situation. Il a désiré le progrès , il a tendu les mains à la civilisation , il lui a ouvert les ports de Cronstad et les remparts de ses grandes villes : à présent qu'il la voit de plus près; à présent qu'elle a mis le pied sur le sol russe et qu'elle entre fièrement dans les bourgades sans s'inquiéter des factionnaires; elle lui apparaît comme le fantôme gigantesque qui cachait dans sa large enveloppe le diabolique esprit de Méphistophélès et épouvantait Faust. Il l'évoque pourtant, comme le magicien allemand évoquait les génies d'un autre monde pour satisfaire aux exigences de son âme inquiète, pour donner un nouvel essor à son pouvoir ambitieux. Il aime cette civilisation , il la veut ; mais il la voudrait innocente et candide comme au jour de son enfantement, dépouillée de son appareil formidable de constitutions libérales , soumise comme un enfant à ses ukases et priant comme une jeune fille dans l'église de Kasan pour la prospérité du tsar et de sa famille. Il l'a prise avec une pensée d'absolutisme comme un instrument qui ne devait point résister à sa direction ; il voudrait la tenir entre ses mains, comme il tient l'autorité militaire et ecclésiastique , la gouverner comme un pope , la discipliner comme une recrue , la passer au tamis comme un grain qui a besoin d'être épuré ; la répandre lui-même à son gré par petites doses. De là tant d'efforts pour l'empêcher de s'infiltrer sans sa participation dans l'esprit de ses peuples , tant de journaux coupés par ses ciseaux impitoyables aux endroits dangereux, tant de livres mis à l'index ; de là tant d'hommes de police et de censeurs postés comme des sentinelles sur les frontières des régions scientifiques et littéraires, pour arrêter au passage toute phrase

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trop excentrique et toute idée trop aventureuse : comédie de Beaumarchais ! précaution inutile ! Le sage docteur porte les clefs de sa maison attachées à sa ceinture , et on les lui vole. 11 ferme la porte de sa demeure , et on entre par la fenêtre. Il croit garder sa pupille pour lui, et on la lui enlève. Les Russes n'obtiennent que difficilement la permission de voyager en France, et cette défense ne fait qu'irriter leur curiosité. Quand ils sont en Allemagne ou en Italie, ils recherchent avec ardeur tout ee qui vient de la France. On veut empêcher les principes d'examen, de discussion, de libéralisme, d'entrer dans l'empire, et les hommes même du pays, les voyageurs, apportent ces principes dans les replis de leur cœur et de leur conscience, là où la main de la police ni les ciseaux de la censure ne peuvent pénétrer. L'idée que l'on redoute, l'idée proscrite par tant de règlements et entourée de tant de barrières, arrive en dépit de tous les obstacles qu'elle doit franchir. Elle traverses les mers, elle flotte sur les grandes routes, elle répand partout ses germes, comme ces semences légères que le vent emporte sur ses ailes d'une contrée à l'autre. IVul cordon sanitaire n'en peut arrêter la marche. Jusqu'à présent l'instruction, la science, les œuvres de l'art et d# la civilisation sont restées concentrées dans les hautes classes de la société. Le gouvernement, les nobles, les riches particuliers, sont seuls possesseurs de ce nouveau domaine, comme de l'ancien domaine territorial. Le peuple est encore plongé dans une ignorance profonde , dans le sommeil de l'indifférence et les ténèbres de la superstition. Cultiver ses terres et celles, de son seigneur, gagner son existence à la sueur de son front, soit par le labeur de la charrue, soit par quelque métier, se prosterner et se signer devant chaque église et chaque croix qu'il rencontre, voilà son savoir et sa religion. On peut dire sans exagération que les quatre cinquièmes des paysans russes ne savent ni lire ni écrire, ils ne savent pas même,

pour la plupart, prononcer une prière dans leur église. Le signe de croix remplace pour eux toutes les invocations. Les prêtres, qui devraient les éclairer et les instruire, sont en général trop ignorants eux-mêmes ou trop insouciants pour remplir cette noble mission , et l'état précaire dans lequel ils vivent, ou pour mieux dire leur pauvreté, ne leur permet pas d'avoir sur leurs paroissiens l'influence légitime qui résulte d'une honnête aisance. Toutefois, ce peuple si ignorant encore, si abandonné à lui-même, a été doué par la nature d'une aptitude merveilleuse à comprendre et à saisir tout ce qui s'offre à son instinct. La misère le besoin, qui souvent amortissent ou brisent les ressorts de l'intelligence, éveillent au contraire celle du paysan russe, et l'obéissance est pour lui un mobile puissant. Dans les régiments russes cantonnés loin des villes, le chef fait de ses soldats tout ce qu'il veut; il dit à l'un : toi, tu seras cordonnier; à un autre : tu seras tailleur; à un troisième : tu seras maréchal-ferrant ; et ces hommes prennent les ustensiles du métier qui leur a été assigné et deviennent ce qu'on leur a ordonné d'être, ouvriers patients et laborieux, souvent artisans habiles. Dans les campagnes, il en est qui , trouvant par hasard un livre, ont appris à lire , puis se sont efforcés d'avoir d'autres moyens d'instruction , et ont acquis ainsi des connaisances remarquables, tout en continuant à labourer le sol et à charrier leurs denrées. Je sais un jeune serf qui, de sa propre impulsion, s'est dévoué à l'étude de la médecine. A force de relire et d'analyser les livres dont il a besoin, et qu'il n'a réunis qu'après de longues recherches, ce jeune hemme est parvenu à subir un examen très-honorable devant une faculté. Aujourd'hui il est installé comme médecin dans la propriété seigneuriale à laquelle il appartient. Dans les villes, il y a un grand nombre de serfs qui , partis tout jeunes de leur cabane avec la permission de leur maître , se sont fait par leur industrie une haute position de fortune.

M. Scheremetieff compte parmi ses serfs plusieurs millionnaires. Le gouverneur d'une des premières forteresses de l'empire et le premier fabricant de tabac de la Russie ont été serfs. Un des plus riches marchands de Moscou ne sait pas même lire les traites qu'il doit payer ; on ne lui a jamais donné aucune leçon : l'intelligence mercantile s'est développée en lui par une sorte d'instinct inné , par la pratique journalière du commerce, et il fait pour plusieurs millions d'affaires par an.

J'avais déjà remarqué à l'extrémité du Nord cette aptitude du Russe pour tous les genres de travaux et tous les genres de métiers. Là, les populations avec lesquelles il établit des rapports deviennent bientôt ses tributaires ; il les domine par sa patience, par son habileté, et, disons-le, souvent aussi par son astuce. Le navigateur russe entreprend de traverser la mer Glaciale avec des bâtiments auxquels un bon matelot norvégien dédaignerait d'amarrer un cordage, et par des temps où les autres navigateurs se hâtent de regagner le port. Le pêcheur russe jette de larges filets là où le pêcheur de Finmarck ne sait encore poser, comme ses pères, qu'une ligne infructueuse. Le marchand russe enlève en deux semaines, avec quelques sacs de farine et quelques objets de quincaillerie, tout ce que le pauvre paysan de Norvège et le Lapon nomade ont péniblement péché dans les eaux, atteint sur les rocs, pendant l'été et l'hiver.

A Saint-Pétersbourg, j'ai retrouvé sur une plus grande échelle, parmi les gens du peuple, les ouvriers, les cochers qui stationnent sur les places publiques, la même ténacité dans le travail, le même instinct du lucre et la même souplesse habile dans leurs transactions. La classe des cochers ou isckwotschky est surtout une race d'hommes à part et éminemment caractéristique. On ferait un livre curieux sur leurs mœurs , sur leur manière de vivre ; sur les scènes journalières de drame ou de comédie dont ils sont les principaux héros. La plupart de ces cochers sont Russes et

serfs de naissance ; ils arrivent jeunes à Saint-Pétersbourg, servent d'abord comme valets jusqu'à ce qu'ils aient recueilli assez d'argent pour acheter un cheval, un droscbky et un sac d'avoine, et alors les voilà heureux et fiers, maîtres de leur équipage, courant librement dans la grande ville, promenant tour à tour d'un des quartiers à l'autre le bourgeois de Pétersbotirg et les voyageurs étrangers, l'officier et la marchande de modes, le grand sfcigneuT qui n'a pas voulu se servir de sa voiture et l'ouvrier appelé par une pratique. Les voilà au milieu de la cité impériale vivant d'une vie plus nomade que les Tartares des steppes ofi la tribu laponne , assoupis aux heures de repos sur leur siège, achetant au coin des rues un morceau de pain, un verre de kvass, et se mettant en route au premier signal. Leurs chevaux sont comme eux habitués à supporter la faim, la soif, la fatigue et toutes les intempéries d'un climat inconstant et rigoureux. Leur petite voiture est en général très-propre et bien tenue, et la plupart d'entre eux, avec leur longue barbe, leur cafetan bleu noué sur les flancs par une ceinture de couleur, et leur chapeau évasé, ressemblent assez à des cochers de bonne maison.

Nuit et jour, Yischîwéschky sillonne les quais et les rues, marchant au petit pas, guettant çà et là le piéton. S'il vous voit arrêté au bord d'un trottoir, il accourt ; si vous passez sans mot dire, il vous suit encore du regard ; si vous vous retournez de son côté, il donne un coup de fouet à son cheval, et le voilà près de vous. Si enfin vous vous décidez à monter dans son droschky , alors commence la grande affaire. Comme il n'est soumis à aucune taxe régulière , il demande ordinairement par course ou par heure trois fois plus qu'il n'a droit d'attendre ; et comme on se récrie sur ses prétentions exorbitantes, il a pour les soutenir une quantité de phrases apprises depuis longtemps, qu'il débite avec une incroyable volubilité. Il parle de la longueur des distances, du mauvais temps et du mauvais pavé ; il vante

la vigueur de son cheval et l'élégance de son équipage. Si c'est un jour de fête, il a un autre thème hien plus long et bien plus difficile à écarter que celui des jours ordinaires. Par malheur pour lui, tandis qu'il pérore ainsi , d'autres cochers, guettant comme lui l'occasion de gagner quelques roubles, arrivent à la hâte. Il voit le danger de la concurrence y il cède , et une fois que le marché est conclu , Vischtcotschky est à vous avec son cheval et sa voiture, comme un vrai serf. Il obéit tête baissée au moindre signe que vous lui adressez. Il vous parle respectueusement en ôtant son chapeau, comme s'il parlait à son seigneur et maître. Il arrête à votre gré la marche de son cheval , il fend la presse des voitures, tourne à droite et à gauche avec une dextérité merveilleuse. Son droschky n'est certes pas très-commode. On s'y asseoit en l'enfourchant comme un cheval , on y ressent parfois de rudes cahots, et on n'y trouve aucun abri contre le vent et la pluie ; mais c'est une voiture d'une légèreté extrême, avec laquelle on franchit rapidement les longues distances de Pétersbourg.

Si ce cocher ne connaît pas votre langue, n'importe, il vous comprend à un regard, à un signe. Il devine vos désirs, il vous secourt dans votre embarras. Qu'on lui dise seulement le nom de la rue, de la maison où l'on veut aller, il interroge lui-même le passant ou leboutschnik pour trouver les personnes que vous voulez voir. Un jour j'avais pris un ischwotschky pour me conduire dans la Liteinia. Le lendemain je le rencontre à une autre extrémité de la ville, je lui indique la même rue, et sans mot dire il me conduit au pied de la même demeure où il m'avait déposé la veille. Deux trajets de suite lui avaient révélé les habitudes de l'amitié ( ! ).

(*) Le prix des voitures est du reste pour celui qui sait s'entendre avec les cochers ce qu'il y a de meilleur marché à Pétersbourg. Un trajet d'un quartier à l'autre avec un droschky ne coûte ordinairement qu'un rouble assignation (1 fr.25c.)- Ce sont ces cochers

Les paveurs, les charpentiers, sont, comme ces cochers, doués d'un rare instinct et d'une résignation innée. La plupart n'ont d'autre instrument de travail qu'une hache; avec cette hache , ils façonnent des meubles , des lambris ; ils cisèlent le bois, ils construisent des maisons et des navires. Ils travaillent patiemment tout le jour, et s'endorment l'hiver sous leur charpente, l'été au coin des rues. Le pavé nu leur sert de lit, une pierre est leur oreiller, et leur pelisse en peau de mouton devient leur couverture. Quand j'étais à Saint-Pétersbourg, je voyais chaque soir, à l'angle du pont de fer qui conduit au palais du grand-duc. une pauvre femme, assise sur un banc de pierre, et dormant, la tête appuyée sur un panier. C'était une marchande de gâteaux, qui, l'été, ne cherchait pas un autre asile. Elle venait là à la nuit tombante, et se réveillait au point du jour pour aller de côté et d'autre exercer son humble industrie. A la fin de l'hiver, la plupart de ces ouvriers, venus de l'intérieur du pays, s'en retournent dans leur famille avec le fruit de leur labeur et de leurs économies. Je les ai rencontrés par grandes bandes sur la route de Moscou, portant le havresac sur l'épaule, les souliers d'écorce aux pieds, et marchant avec gaîté, comme des gens qui vont revoir le sol où ils sont nés et le toit qui leur est cher.

Qu'on observe avec impartialité tout ce qu'il y a de dons naturels , de force physique , de patience et de germes incultes chez ce peuple auquel nous appliquons encore journellement l'épithète de barbare ; qu'on pense au développement que l'instruction même la plus restreinte pourrait lui donner, et je laisse à deviner jusqu'où il ira quand il aura porté la main à l'arbre de la science , et trempé son esprit à la source vive de la civilisation.

qui font le service des commissionnaires, et portent avec leur léger équipage les lettres et paquets qu'on leur confie.

C'est par ses qualités naturelles et sa politique d'intuition que la Russie proprement dite, qui, il y a trois siècles, se composait de six millions d'hommes, a peu à peu subjugué, absorbé les innombrables peuplades qui l'entouraient, et conquis la moitié du globe. Dans son ignorance grossière elle a su faire reconnaître sa supériorité intellectuelle aux hordes de Tartares et de Cosaques ; elles les a séduites par ses présents, attirées par des négociations, enchaînées par la subtilité de son esprit et de ses moyens d'action. Bien inférieure pour la civilisation aux provinces finlandaises et aux provinces allemandes de la mer Baltique, elle a su se les attacher par des concessions temporaires de politique et d'administration, et des générosités adroitement faites. Son grand art a été d'étudier le caractère des peuplades qu'elle essayait de vaincre, de^ respecter leurs coutumes héréditaires, leur culte et leur genre de vie, d'adapter son système de gouvernement à leurs exigences, et de chercher à se les assimiler graduellement par la communauté des vues et des intérêts ; c'est, en un mot, on ne peut le nier, un mode de gouvernement très-doux et parfois presque paternel. Seulement il ne faut pas qu'une de ces populations, traitées avec tant de précautions, s'avise de faire entendre un cri de révolte, car alors le système d'assimilation cesse tout à coup. L'épée de fer pèse dans la balance, et malheur aux vaincus !

Je reviens à Pétersbourg, et d'abord, je dois le dire , pendant tout le temps que j'ai passé dans cette ville, je n'ai point reconnu cette vénalité des employés, ni éprouvé ces inquisitions de la police, qu'on me présentait de loin comme un épouvantait. Il n'est que trop vrai pourtant que ces deux plaies existent au sein de l'administration et de la magistrature russes ; les hommes du pays eux-mêmes ne m'en ont point fait mystère. Mais ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai point vu la bureaucratie me tendre la main, et que je n'ai eu recours à aucune séduction pécu-

niaire pour en obtenir ce que j'allais lui demander. Les petits employés ont seulement l'esprit étroit et l'humeur tout à la fois humble et arrogante. Il y a en eux de la nature du serf et de l'affranchi. Ils prennent au pied de la lettre le règlement qui leur est prescrit, obéissent comme des Cosaques à leur consigne, se courbent comme des valets devant leur chef, et se redressent de toute leur hauteur devant celui qui a besoin d'eux. Les employés supérieurs sont, en général, des hommes très-affables, parlant facilement plusieurs langues, et pleins de courtoisie envers l'étranger. J'en citerais avec plaisir plusieurs, si je n'avais de bonnes raisons de croire qu'ils n'ont nulle envie de voir leur nom imprimé. Quant à la police, comment faire pour la dépeindre avec ses attraits ? C'est la grâce en personne et l'urbanité même. Elle est coquette comme une jeune fille et mielleuse comme un faiseur de madrigaux ; elle porte sur ses épaules un habit vert, symbole d'espérance, et un collet bleu comme l'azur du ciel. Je cherchais toujours sous ses broderies en or, sous ses rubans moirés, quelque griffe cachée, quelque pointe de hallebarde, et de quelque côté que je me tournasse, je* ne rencontrais qu'un regard velouté et un sourire caressant. Il y a surtout à la chancellerie

de M. le comte de un petit général qui est chargé de

recevoir les étrangers et qui parle comme un livre. Il a des compliments comme ceux de Vadius, et des épigrammes noyées dans des flots d'encens. A l'entendre, rien ne lui plaît plus que de voir les Français venir en Russie, et il voudrait qu'ils y restassent longtemps ; leurs observations l'intéressent, leurs récits de voyage l'enchantent. Qu'une fois cette belle harangue finie, il dépêche un ou deux de ses agents à la suite de ces Français qu'il est si heureux de voir, que le domestique qui les sert, le maître d'hôtel qui les héberge, soient chargés de surveiller leurs occupations et de rendre compte de leurs démarches, c'est ce qui me parait au moins fort probable ; mais cette inquisition jour-

nalière s'opère en silence et sans qu'on s'en aperçoive. Les ressorts de la police sont cachés comme ceux d'une montre sous un cadran d'émail ; on sait qu'ils existent , qu'ils tournent régulièrement dans le cercle qui les renferme, on n'en distingue pas les mouvements, et on serait tenté parfois de les croire arrêtés, lorsqu'un beau jour les voilà qui sonnent l'heure fatale, et un homme que vous avez rencontré vingt fois, errant d'un pas de flâneur sur la Perspective, ou lisant d'un air fort grave les journaux au café Béranger, vient très-poliment prier l'étranger de vouloir bien partir dans vingt-quatre heures, ou le citoyen russe de monter dans une kibitka qui va le conduire au delà de l'Oural , dans la Sibérie , que l'on dit être fort belle.

La police des rues s'exerce avec le même silence que celle de l'intérieur des maisons. En allant de côté et d'autre, on ne rencontre point de sergents de ville, point de gendarmes à pied ou à cheval. De distance en distance, on aperçoit seulement la petite cabane du boutschnik. Il y a là trois hommes vêtus d'une redingote militaire, qui se promènent tour à tour devant leur corps de garde avec une hallebarde et un sifflet dont ils se serviraient au besoin pour appeler à leur secours le poste voisin. Il est rare qu'ils soient obligés d'en venir à cette extrémité. Leur plus fréquente occupation consiste à relever quelques hommes du peuple jetés par l'ivresse sur le pavé, ou à rappeler à l'ordre quelques cochers de fiacre imprudents. Le reste du temps, ils peuvent dormir en paix dans leur gîte, ou s'asseoir paresseusement au soleil. Leur place leur a été accordée comme une retraite. La plupart d'entre eux ont été militaires, et on leur donne, après vingt ou trente ans de service, cet emploi d'agent de police comme on donne chez nous les invalides. Et pourquoi d'ailleurs se préoccuperaient-ils d'un vain souci, ces honnêtes boutschniks ? Les voleurs de Pétersbourg sont les voleurs les plus délicats

qui existent, ils n'exercent point leur métier avec la haehe et l'effraction ; ils ne frappent pas et n'assomment pas leur victime. Fi donc ! ce sont là des cruautés auxquelles ils n'osent pas même songer. Non; ils vous enlèvent d'une main légère votre bourse ou votre portefeuille, ils glissent en passant une petite lame sous votre gilet , et voilà votre chaîne de montre partie. Les Spartiates, ces sages républicains qui se faisaient une loi d'honorer tous les genres de mérites, tantôt par un titre pompeux et tantôt par la prison, n'auraient pas manqué de récompenser des filous si experts, et les bons boutschniks, qui ne sont pas assez riches pour leur donner eux-mêmes cette récompense, les laissent du moins poursuivre en paix le cours de leurs exploits. Une fois qu'on sort des difficiles parages du monde politique , il y a dans l'âme de la police de Pétersbourg une sorte de commisération paternelle vraiment touchante. Il semble qu'elle se dise chaque matin en s'éveillant et en reprenant l'exercice de ses fonctions : Il faut que tout le monde vive ; et elle enveloppe dans cet axiome charitable les filous et les voleurs, pourvu qu'ils se conduisent décemment et qu'ils ne fassent pas de bruit. Le premier jour de mon arrivée à Pétersbourg, mon compagnon de voyage rencontra dans l'église de Kasan un de ces industriels ambulants, qui, jugeant à la rotondité de sa poche qu'il portait là un fardeau trop lourd, se fit un devoir de l'en délivrer, et lui enleva un portefeuille renfermant six cents roubles. Le pauvre voyageur, privé ainsi d'une somme dont il comptait faire un tout autre usage, s'adressa à plusieurs habitants de Pétersbourg, et leur demanda quel moyen il devait employer pour la recouvrer : il lui fut répondu que toute démarche serait inutile, que la police le soumettrait à une foule de formalités fatigantes, coûteuses, et ne lui rendrait rien.

Le voyageur qui tient quelque peu au bien que la fortune lui a départi doit se tenir sur ses gardes dans un hôtel

comme dans une petite forêt de Bondy, ne laisser, quand il sort, sur sa table que ce qui ne peut tenter aucune cupidité, mettre un double cadenas à sa malle, et fermer sa porte à douhle tour. Ces hôtels ont encore un autre inconvénient non moins pénible à supporter; c'est une saleté dont on ne trouverait peut-être pas d'exemple dans les plus obscures posadas de l'Espagne.

Quel contraste entre ces hôtels si sales, si déplaisants, et les grandes et majestueuses rues de Pétersbourg ! On a tant de fois décrit l'aspect imposant de cette capitale, que je ne sais ce que je pourrais ajouter à ce qui en a été dit. Je ne me soucie point de dépeindre l'un après l'autre tous ces quartiers, et de refaire ici le Guide de l'étranger. C'est sans contredit la ville la plus splendidement bâtie qui existe en Europe : des rues larges comme les squares de Londres, dessinées symétriquement comme les allées d'un jardin du xviii* siècle ; des édifices qui ont un demi-quart de lieue d'étendue, et qui renferment à eux seuls une population plus nombreuse que celle d'un grand nombre de petites villes de Suède, voire même d'Allemagne. Point de ruelles étroites et grossièrement construites , point de carrefours sombres ; on dirait que cette immense cité n'est habitée que par des millionnaires ; partout le même nivellement, partout de l'air et de l'espace, des maisons de tailleurs enrichis qui ressemblent à des châteaux, des habitations de gentilshommes qui feraient envie à des princes ; à chaque pas le balcon ciselé, la grille en fer, la colonne dorique, le bronze et le marbre, le porphyre et le granit. Cet ensemble de riches constructions, dominé par des toitures vertes, par des coupoles arrondies et dorées, par des flèches étincelantes qui s'élancent dans l'air comme des aiguilles, produit au premier abord un merveilleux effet. On s'en va de côté et d'autre avec une curiosité toujours croissante, on s'arrête et on regarde avec une surprise qui ne ressemble en rien à la surprise produite par l'aspect des autres villes.

Bientôt à cet étonnement si nouveau succède je ne sais quelle fatigue d'esprit qui est comme un désenchantement. Dans ces rues si larges, si droites, à travers ces places bordées de tant de vastes édifices, il n'y a rien qui fixe l'œil et attire la pensée. L'histoire n'a pas encore donné à ces monuments splendides son auguste consécration, l'art ne leur a pas imprimé l'immortel caractère de sa perfection , la poésie ne les couvre pas de ses ailes ; une ville sans histoire et sans souvenirs est comme une belle femme sans âme. L'histoire de Pétersbourg ne date que d'un siècle , et quand on a vu la chaloupe, la cabane, la première habitation de Pierre le Grand, l'Ermitage, quel est celui de ces édifices qui rappelle quelque glorieux souvenir? Pétersbourg est une ville toute jeune, qui se développe avec l'ardeur de la jeunesse et marche à pas de géant. Û y a trente ans, on ne voyait encore qu'un marais et des broussailles là où s'élève aujourd'hui un de ses quartiers les plus animés. On m'a cité un gentilhomme qui, revenant à Pétersbourg après quinze ans d'absence, et s'imaginant que les limites de sa ville étaient encore où il les avait laissées , s'arme un matin de son fusil, prend ses chiens, et se dirige vers la forêt où il avait coutume dans sa jeunesse d'aller chasser les loups et les sangliers ; mais, en suivant la route naguère encore si solitaire et si sauvage, il trouve une double rangée d'élégantes maisons, et là où il n'avait jamais vu qu'un épais taillis, il aperçoit des magasins et des hôtels.

Entraînée ainsi par sa marche rapide , la population de Pétersbourg semble n'avoir eu jusqu'à présent qu'une pensée, celle de couvrir au plus tôt d'édifices l'immense espace qu'elle occupe, et de donner à ces constructions, par une étendue démesurée, par un luxe inouï de matériaux, un aspect colossal et pompeux. Quant à l'art même, à Fart qui, pour se développer dans sa grâce et sa majesté, n'a pas besoin de tant de blocs de pierres et de tant de doro-

res, on voit bien qu'elle a tenté aussi de le saisir; mais il a échappé à ses efforts. La plupart des édifices publics de Pétersbourg sont bâtis dans le plus mauvais goût : maladroite imitation de la renaissance, lourd pastiche de la forme grecque, copie fardée du rococo ; peu de proportion dans l'ensemble ; quelques jolis travaux çà et là dans les détails. L'église d'Isaac, toute bâtie en marbre, en porphyre et en granit, décourage déjà par son aspect ceux qui 1 ont entreprise ; elle aura cependant une magnifique partie : le fronton de M. Lemaire et le fronton d'un artiste russe de naissance, italien d'origine, dans lequel il y a une tête de vierge de toute beauté. Les deux statues en bronze placées devant l'église de Kasan sont d'une telle lourdeur de formes, qu'elles offusquent le regard le moins difficile en matière d'art, et la statue de Suwarof, érigée près du pont de Kaminoi, est si grotesque, que je ne comprends pas qu'on la laisse encore debout. Restent parmi les œuvres de sculpture les quatre chevaux du pont Anischkoff, fiers, forts, superbes, pleins de vie, le léger monolithe de granit qui porte la statue d'Alexandre, et la statue équestre de Pierre le Grand, admirable conception de notre Falconet; parmi les édifices, on remarque le palais du grandduc Michel, qui est d'une structure noble et élégante, et le Palais d'Hiver. Il n'y a pas dans le monde beaucoup de demeures aussi imposantes que celle-ci. C'est là que réside huit mois de l'année cet empereur dont la domination s'étend sur les deux hémisphères , cet homme qui gouverne soixante millions d'hommes , ce souverain sans constitution, qui ordonne et qui est obéi, qui peut d'un trait de plume, d'un signe de tête, envoyer en Sibérie le plus puissant de ses nobles, et élever un pauvre serf au rang des princes. Auguste ne régnait pas sur un empire aussi vaste, et Louis XIV n'avait pas un pouvoir si absolu sur ses sujets. Les gens du peuple de Pétersbourg regardent ce palais avec un singulier mélange de respect craintif et de

confiance; ils savent que là est leur destinée, leur loi su* prême, la loi qui a régi leurs pères et qui régira peut-être encore leurs enfants. Les yeux fixés sur la demeure impériale, ils répètent leur proverbe traditionnel : « Près du <c tsar le pouvoir, près du tsar la mort. »

Dans l'espace d'un siècle , ce palais a été le théâtre des fêtes les plus éclatantes et des plus profondes angoisses. C'est là que Catherine réunissait parfois la société d'élite dont elle aimait à s'entourer, et c'est là qu'Alexandre apprit l'entrée des Français à Moscou, <c Et quelle est, a dit un écrivain de Pétersbourg, quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux souvenir à revendiquer dans ces murs? Nos pères, nos ancêtres, toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y reçurent des mains du souverain et au nom de la patrie le témoignage de distinction dû à leurs travaux , à leurs services, à leur valeur. C'est ici que Lomonosoff, que Derjavin, firent résonner leur lyre nationale, que Karamsin lut les pages de son histoire devant une assemblée auguste. Ce palais est le paladium de toutes nos gloires, le Kremlin de notre histoire moderne.

Le jour où l'on vit ce Kremlin moderne envahi tout à coup par les flammes, dévasté , incendié, fut pour Pétersbourg un jour de douleur générale. Il semblait que chacun eût perdu sa propre maison en perdant cet édifice, orgueil de la ville, et des milliers de citoyens demandèrent spontanément à le rebâtir à leurs frais. Le comte Barincky offrit à l'empereur un million de sa fortune pour aider à sa reconstruction. Un pauvre marchand offrit avec empressement une somme de quinze cents roubles , fruit de ses travaux et de ses épargnes. Deux jours après l'incendie, Nicolas traversait une rue, seul, dans son léger droschky. Un homme portant la longue barbe et le cafetan de moujik accourt à sa rencontre, lui met sur les genoux vingt-cinq mille roubles en billets de banque, et s'enfuit sans même

dire son nom. L'empereur n'a point voulu accepter ces offres généreuses, et le palais a été rebâti en quelques mois tel à peu près qu'il était autrefois, avec ses parquets de différentes couleurs, pareils à des mosaïques, ses petits appartements frais et mystérieux, ornés de colonnes de malachite, de meubles en lapis-lazuli , ses grandes salles de réception éblouissantes de splendeur, celle-ci dorée du haut en bas comme une image byzantine, celle-là revêtue du plus beau marbre. Une de ces salles est consacrée à la mémoire de Pierre le Grand, une autre à celle d'Alexandre. On aime à voir dans la demeure d'un ^uverain sa perpétuer ainsi le souvenir de ses prédécesseurs les plus illustres ; ils sont là auprès de lui comme les génies protecteurs de sa maison et de ses états. L'hommage qu'il leur décerne est comme un engagement qu'il prend d'imiter leur courage ou leur vertu, et, dans des circonstances difficiles, leur aspect peut lu j inspirer d'heureuses pensées. Deux autres salles sont couvertes des portraits de tous les généraux qui ont fait la mémorable campagne de 1815, et de tous les maréchaux de l'empire russe. C'est là que j'ai vu pour la première fois un portrait de Potemkin. C'était un homme d'une taille colossale et d'une figure charmante, étonnant à la fois par la force de ses membres et la douce expression de ses yeux bleus, vraiment fait pour commander une armée de Cosaques et troubler le cœur d'une femme. Tous les meubles, les ornements précieux qui décoraient l'ancien palais, avaient été sauvés des flammes; ils décorent aujourd'hui le nouvel édifice. Il y a là des pyramides de vases d'or et de vermeil offerts à l'empereur et à son fils par les différentes villes qu'ils ont visitées; dans la chapelle, des images chargées de rubis, de diamants, d'émeraudes ; et le petit Ermitage conserve la riche galerie de tableaux admirée de tous les connaisseurs. S'il y a, comme nous l'avons dit, peu de véritable sentiment de l'art dans les constructions de Pétersbourg, cet

état de dénûment et de médiocrité ne durera pas longtemps, nous osons le croire. L'empereur et les princes aiment les artistes, ils les accueillent avec distinction et les paient largement. Quand on sera moins pressé de bâtir, on fera à Pétersbourg des constructions d'un meilleur goût, on ornera les places publiques, les édifices, de monuments vraiment mémorables. En attendant , j'aimerais mieux revoir les rues étroites de Rouen ou de Nuremberg, que les larges avenues de cette immense ville.

Je dois noter pourtant deux quartiers qui font à juste titre l'orgueil des habitants de Pétersbourg et chaînent constamment l'étranger : c'est le quartier de la Neva et celui de la Perspective de Newski. La Neva est l'un des plus beaux, des plus majestueux fleuves qui existent. Il sort du lac de Ladoga, et, presque à sa source même , porte de gros navires. Pareil à la grande cité qu'il arrose, il surgit et se déroule au loin tout d'un coup; comme elle, il a été longtemps ignoré, et, comme elle, il a aujourd'hui un nom européen. C'est un fleuve actif et aristocratique, qui ne s'endort point sur les sables d'une grève déserte, et n'arrose pas d'obscures cabanes. Des quais splendides l'enferment dans leur double rempart, des phares et des palais bordent de chaque côté son onde limpide, des flèches dorées scintillent sur ses flots comme des étoiles. Si à quelque distance de Pétersbourg il se divise lui-même en plusieurs branches, si les rivières qui sortent de son lit s'en vont de côté et d'autre courir comme des enfants capricieux, elles ne compromettent pas la dignité de leur origine ; elles enlacent dans leurs contours comme un bracelet d'argent les îles où se rassemble chaque été la haute société de Pétersbourg; elles serpentent le long des parcs impériaux et le long des frais cottages, au pied des tilleuls embaumés et des lilas en fleurs. La principale branche du fleuve poursuit cependant sa course solennelle ; elle s'en va porter à la mer les denrées nationales et en rapporte les

livres, les œuvres d'art et d'industrie de l'Europe occidentale, qui se répandront ensuite par les canaux, par les lacs, jusque dans les provinces les plus Teculées de l'empire. Pétersbourg est le principal foyer de la civilisation européenne en Russie, et la Neva est la route féconde par laquelle cette civilisation arrive avec les bâtiments à voiles et les bateaux à vapeur, avec les cargaisons de marchands et les voyageurs.

L'été, à cette heure si douce dans les contrées du Nord où le soleil descend lentement à l'horizon et ne disparaît dans sa couche de pourpre que pour se relever bientôt plus pur et plus riant, quand la nature entière semble tout à la fois voilée par une gaze diaphane et éclairée par un crépuscule d'or et d'argent, qui répand sur les bois, sur les eaux, sur les plaines, les nuances les plus insaissisables et les teintes les plus suaves , qu'il est beau de voir du milieu des larges ponts qui la traversent, entre les hauts édifices qui la dominent, cette Neva sillonnée par des navires et des chaloupes, poursuivant en silence son cours imposant, rassemblant sur ses vagues profondes les hommes et les œuvres des deux hémisphères, lien de la nature entre des régions divisées, instrument de Dieu dans le progrès de ses lois humanitaires! Mais j'oublie que M. de Maistre a dépeint dans de charmantes pages ce même tableau ; je le copierais maladroitement en essayant de le reproduire.

Ce fleuve, si pur, si vénéré, est pourtant, comme le Rhône à Lyon et l'Y à Amsterdam, une cause perpétuelle d'effroi, au printemps, par le charriage de ses glaces ; en automne, par ses inondations. En 1726, 1752, 1777, il bondit sur ses rives, et entraîna dans son débordement impétueux tout ce qui se trouvait sur son passage. En 1824, il menaçait la ville d'une dévastation entière. Les habitants effrayés montaient sur les toits , cherchaient un refuge sur la cime des arbres; c'était une vraie scène du

déluge. On a marqué la hauteur à laquelle l'eau s'est élevée. Quelques pouces de plus et la ville était perdue.

La Perspective de Newsky est la rue la plus longue, la plus riante et la plus animée de Saint-Pétersbourg. Elle aboutit, d'un côté, à la façade de l'Amirauté, et s'étend au delà du pont Anischkoff. C'est le boulevart Italien, le Regent-Street de cette capitale du Nord, le foyer du luxe, le centre du mouvement. C'est là que se révèle surtout le caractère varié, cosmopolite, de cette cité, bien plus européenne que russe : des enseignes bariolées et revêtues d'inscriptions en toute sorte de langues, des librairies françaises, allemandes, anglaises, cinq églises appartenant à cinq religions différentes, des hôtels de grands seigneurs et des magasins éblouissants de marchandises et de modes de Paris; à côté du bijoutier de Tula, le tailleur de Berlin; en face du marchand de cuirs d'Astracan, la porcelaine de Sèvres mêlée à celle de Russie ; le riche bazar anglais, qui paie 50.000 roubles de loyer par an , côté à côte avec le confiseur russe. La rue fuit en ligne droite, comme une vraie perspective. Sur toute sa longueur, elle est bordée d'un excellent pavé en bois et de larges trottoirs. Au milieu est l'immense édifice de Gastinnm Dvor, ville de boutiques et de comptoirs, amas gigantesque de toutes les denrées du Nord et de l'Orient, de toutes les productions de l'industrie nationale et de l'industrie étrangère. Là se presse une foule de marchands et d'oisifs, de lilous expérimentés et de chalands précautionneux, de juifs et de chrétiens, de bourgeois et de soldats. C'est aux environs de ce bazar et le long des maisons qui aboutissent à l'opulente librairie de M. Bellizard que les gens^du monde et les désœuvrés de toute sorte s'en vont respirer le grand air et flâner capricieusement vers les deux ou trois heures de l'après-midi. Je ne connais pas un spectacle plus vivant, plus curieux, que celui-là, un coup d'oeil plus pittoresque et plus mobile. On dirait un panorama dont les différentes

images changent à tout instant, un kaléidoscope dont les figures et les couleurs se reproduisent sans cesse sous des formes et des nuances nouvelles. Vous apercevez le dandy, rasé, parfumé, serré dans son gilet de cachemire , à côté du moujik au large cafetan et à la longue barbe, qui se fait une gloire de garder l'antique costume et les mœurs primitives de ses pères. Le mahométan passe la tête haute devant l'église que le Russe salue en se signant trois fois; l'Arménien croise le catholique; la lourde charrette du paysan finlandais s'avance péniblement à la suite de la kibitka polonaise. Un feldjager, le manteau gris sur les épaules, le plumet blanc sur le chapeau, part au galop, Dieu sait pour quel lointain district. Ces feldjagers sont les courriers particuliers de l'empereur; ce sont eux qui, par l'incroyable rapidité de leur marche, rapprochent les immenses distances qui séparent Saint-Pétersbourg des frontières de l'empire. Assis sur une mauvaise charrette sans ressort et sans dossier, dont ils doivent changer à chaque relais, ils entreprennent des voyages de plus de mille lieues, et s'en vont nuit et jour, sans prendre de repos et sans dormir. C'est l'un des plus cruels métiers qui aient jamais été imaginés; aussi les feldjagers sont-ils bien payés. Ce sont pour la plupart des fils de soldats, qui ont été élevés par le gouvernement, et qui entrent dans ce wrps de courriers comme sous-officiers. En portant au nord ou au sud les dépêches de l'empereur, en allant dans l'espace de quelques jours faire exécuter au delà de l'Oural, au pied du Caucase , un ordre de leur souverain maître , ils deviennent promptement officiers, et en vérité, quand on voit avec quelle ardeur ils remplissent leur mission, et à quelles fatigues ils se condamnent, on doit avouer qu'ils gagnent courageusement leurs épaulettes.

Ce qui contribue surtout à donner à la Perspective un aspect étrange, unique dans le monde, c'est la quantité d'habits brodés d'officiers et de soldats que l'on rencontre

à tout instant. 11 y a à Pétersbourg soixante mille hommes, infanterie, cavalerie, tartares et cosaques, allemands et circassiens, et un détachement formé de cinq hommes, choisis dans chacun des régiments de l'empire, qui représente comme une députation tous les uniformes et tous les corps de l'armée. Le plus beau, le plus riche, est celui des gardes circassiennes. Elles portent le costume national, la toque argentée avec une bordure de poil noir, le cafetan et le pantalon bleu avec de larges galons d'argent, à la ceinture le poignard ciselé du Caucase , sur la poitrine seize cartouches enfermées dans une boîte d'argent. Les officiers de ce corps sont pour la plupart des princes, des chefs de clans, séparés par une longue hostilité des tribus sauvages qui occupent encore leurs montagnes, dévoués à la civilisation européenne, et conservant, au milieu des idées nouvelles qu'ils ont adoptées en Russie, un caractère à part, une énergique empreinte de nationalité. J'en ai connu un jeune, beau, instruit, parlant avec facilité plusieurs langues, lisant les œuvres littéraires de la France et de l'Allemagne , et tout imbu encore des traditions poétiques et guerrières de son pays. C'est un des hommes les plus intéressants que j'aie jamais rencontrés. Appelé par son père vieux et infirme, il s'en allait dans ses terres, voisines des clans non encore subjugués, exposées sans cesse à leurs invasions, pour défendre sa famille et ses vassaux, et tâcher d'enlever les restes de sa fortune aux ravages de ses ennemis.

Les officiers russes en garnison à Pétersbourg doivent être constamment en uniforme. A la campagne même, il ne leur serait pas permis de franchir le seuil de leur maison sans avoir l'épée au côté et l'épaulette sur l'habit. Je laisse à penser quel étonnant effet doit produire l'aspect de ces vêtements argentés, dorés, bariolés de différentes couleurs, de ces casques et de ces chapeaux à panaches ondulants, de ces troupes qui circulent continuellement

à pied ou à cheval, avec le tambour ou le clairon , enfin de tous ces soldats qui passent isolément, et qui, du plus loin qu'ils aperçoivent un de leurs chefs, se découvrent et s'en vont jusqu'à lui le bonnet à la main. Il y a, comme je l'ai dit, soixante mille hommes de garnison à Pétersbourg. En retranchant d'une population de cinq cent mille hommes les femmes et les enfants, on peut dire que chaque sixième ou septième homme que l'on rencontre est un militaire. Ajoutez à cela les uniformes à parement vert, bleu, rouge, des divers fonctionnaires, car ici chacun doit avoir un uniforme, le chef d'administration et l'employé subalterne, le professeur et l'étudiant. Sur l'uniforme d'un homme qui est depuis plusieurs années au service, il est rare qu'on ne voie pas briller une ou plusieurs croix. Tout ce que les voyageurs disent de ce luxe de décorations est encore bien au-dessous de la réalité ; le nombre des croix va sans cesse en augmentant. Les décorations sont ici un signe de distinction presque indispensable. La plupart des gens du monde ou des fonctionnaires n'attachent peut-être pas une valeur réelle à tel ou tel bout de ruban ; cependant ils se trouveraient humiliés de ne pas avoir le droit de le porter comme leur collègue ou leur voisin. Certaines croix sont, d'ailleurs, l'emblème visible d'une dignité nominale ; d'autres sont comme le certificat d'un certain nombre de services. Le grand fonctionnaire veut avoir la plaque en diamant pour paraître plus convenablement aux fêtes de la cour; l'employé subalterne aspire au ruban de Wladimir pour avoir une attitude plus imposante devant ses égaux ou ses inférieurs ; et quand on a une décoration, on trouve que c'est peu : chacun tend la main, sollicite, espère, attend, et les croix de Stanislas, de Wladimir, de Sainte-Anne, etc., tombent de la chancellerie impériale, et rafraîchissent comme la rosée du ciel l'âme altérée du Russe fidèle. La croix du Christ a sauvé le monde ; les croix du tzar sauvent chaque jour les

fonctionnaires de l'empire du doute et du découragement. Au milieu de la Perspective est l'église de Kasan, bâtie en 1811, sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, toute ruisselante d'or, d'argent et de pierres précieuses, et décorée des trophées de guerre de 1812 et 1815. On y voit les drapeaux enlevés à nos troupes pendant notre terrihle retraite, le bâton de commandement du maréchal Davoust, perdu dans la même campagne, et les elefs des villes de France envahies trois ans après par les alliés. On n'a pas pu du moins y mettre celles de ma chère ville de Besançon, grâce au courage inébranlable avec lequel la vieille cité séquanaise fut défendue par le général Marulaz et la milice franc-comtoise (*). Non loin de là est la belle bibliothèque impériale, qui renferme aujourd'hui près de quatre cent mille volumes. Cette pacifique institution , qui ne devrait reposer que sous les ailes des muses, est pour la Russie un monument de conquête militaire. C'est par la guerre qu'elle s'est enrichie, c'est le sahre qui lui a donné ses trésors. Il y avait jadis à Ardibil, ville forte, sépulture de plusieurs générations de shahs persans, cent soixante-six volumes d'une rare valeur. En tête de la plupart de ces volumes

(') Nos journaux ont annoncé dernièrement en quelques lignes la mort de ce général, puis on n'en a plus parlé. S'il eût été député, son nom aurait occupé longtemps la pensée des différents partis. Mais c'était tout simplement l'un des soldats les plus braves et l'un des hommes les plus honorables de notre vieille armée. Elevé de grade en grade jusqu'à celui de lieutenant général, honoré de l'estime de Napoléon, fidèle à ses souvenirs et à ses sympathies, quand vint la Restauration il se retira dans son modeste domaine de Filain, et ne rechercha aucun emploi et ne brigua aucune faveur. J'ai vu un jour chez lui un petit billet qui lui avait été remis mystérieusement pendant le siège de Besançon. Le prince de Lichtenstein , qui avait signé de sa main ce billet, lui offrait un million s'il voulait rendre la ville. C'est l'héritage de mes enfants, me disait le noble général en me montrant ce témoignage de son honneur et de son patriotisme, et il est vrai qu'il ne leur en a guère laissé d'autre.

ornés de vignettes et d'encadrements, on lisait ces mots : «c Abba, de la famille de Séfy, chien gardien du seuil du sépulcre d'Aly, fils d'Abou Tahil, avec qui soit la paix, a légué ces livres au tombeau illustre du shah Séfy, sur lequel Dieu étendra sa miséricorde. Il sera libre à tout le monde de les lire, à la condition , toutefois, qu'on ne les emportera pas hors du mausolée. Et si quelqu'un osait les enlever, que le sang de l'iman Hussein, à qui Dieu donne la paix, retombe sur lui. » Les Russes n'ont pas eu peur du sang de l'iman Hussein. Le général Paul de Suchtelen est entré en 1827 dans le mausolée d'Àrdibil, et a rapporté les cent soixante-six volumes à la bibliothèque impériale de Pétersbourg. Il y avait à Àkhaltsikhé, dans la mosquée d'Ahmed, une bibliothèque orientale de trois cents volumes. Le maréchal Paakewitch l'a enlevée en 1839, avec cinquante manuscrits qui se trouvaient à Erzeroum, et, non content de cette capture guerrière, s'est fait donner par le shah de Perse, comme supplément obligé, dix-huit ouvrages de luxe, parmi lesquels se trouvent le Shah-Nameh, le divan de Hafiz, les œuvres complètes de Saadi. Les généraux russes connaissent la bibliographie. Un de nos orientalistes n'aurait pas mieux choisi. Mais ce ne sont là que de modestes tributs comparés à ceux qu'a payés la Pologne. Le comte Stanislas Zalouski, évèque de Cracovie, avait amassé à force de recherches, de temps et d'argent, une bibliothèque de près de trois cent mille volumes, célèbre jadis dans toute l'Europe. Il la laissa en mourant à son neveu, André, évoque de Kiew, qui la légua à la république de Pologne. Elle fut transportée à Varsovie et ouverte, en 1746, au public. Suwaroff, en subjuguant la Pologne, fit enlever par ses Cosaques cette magnifique collection, et l'envoya à Catherine. En 1813, nouvelle invasion militaire à Varsovie, et nouvel enlèvement de livres. En 1838, il restait encore sur cette inépuisable terre des Jagellons et des Sobieski cent cinquante mille volumes,

recueillis à. Varsovie, et plus de sept mille volumes rangés dans le château des princes Czartoriski. Cette fois, tout fut enlevé, jusqu'à la plus mince brochure, jusqu'au plus léger carton de manuscrits. Voilà l'origine de la bibliothèque de Pétersbourg.

A côté de cette collection formée par la force et l'injustice, il y en a une autre, recueillie sur notre sol, et qui est seulement l'œuvre de l'adresse. C'est un peu plus honnête, hélas ! et nous n'avons pas le droit de réclamer. Pendant les premières années de notre révolution, il y avait en France un diplomate russe nommé Doubrowski, qui avait voyagé en Angleterre, en Allemagne, étudiant les catalogues, cherchant les livres rares, et qui arrivait à Paris juste à point pour satisfaire à bon marché ses goûts bibliographiques. Dans ce temps d'agitation et de désordre, de massacres et de terreur, on ne s'occupait guère de la valeur d'une bibliothèque et de l'importance d'un manuscrit. Les archives des monastères et des châteaux étaient saccagées et bouleversées, les livres jetés dans les rues par la populace, ou vendus à l'encan, et l'habile Doubrowski était là qui allait, qui venait librement, protégé par son caractère de diplomate, qui s'enquérait de la démolition de la Bastille, du pillage des abbayes, pour savoir ce qu'il en pouvait retirer, et qui achetait de gré à gré, pour quelques méchants assignats, un manuscrit, une charte, un recueil de lettres inédites, un livre au besoin, pourvu que ce fût un livre vraiment curieux; car il s'y connaissait, le terrible diplomate, et, dans ce champ immense, où il récoltait une si belle moisson, il ne se serait pas amusé à glaner quelque volume vulgaire. Quelques années après, il retournait dans son pays emportant l'une des collections les plus précieuses qui existent, manuscrits sur vélin, documents inédits, trésors inestimables enlevés aux archives de notre histoire.

Sur les larges rayons où est rangée cette bibliothèque

française dont je mesurais l'étendue avec douleur, on compte cent vingt volumes in-folio des lettres de nos princes et de nos souverains, cent cinquante volumes d'autographes de différentes célébrités, un volume des lettres de Maurice à Henri IV, et plusieurs lettres de différents ministres et ambassadeurs de France. Parmi les manuscrits, on m'a montré une feuille de papier sur laquelle Louis XIV a écrit six fois de suite, en grosses lettres péniblement formées : « L'hommage est dû aux rois ; ils font tout ce qui leur plaît. » C'était là le sage axiome que son maître lui donnait à copier comme modèle d'écriture.

Je n'examinai que rapidement les manuscrits classiques grecs et latins décrits, d'ailleurs, très-exactement par M. Adelung. Les ouvrages qui rappellent un de nos noms chéris ou une page de nos annales m'arrêtèrent plus longtemps. Je remarquai dans le nombre un petit volume renfermant les prières et psaumes en français, imprimé en lettres rapportées par Madame Elisabeth pendant les longs jours de deuil et d'angoisses que la malheureuse princesse a passés en prison.

Cette bibliothèque possède un autre monument de douleur d'une femme qui n'avait pas les mêmes vertus et qui ne mérite pas la même admiration, mais dont le nom éveille une tendre sympathie, et dont l'image nous apparaît, à travers le voile du temps, entourée d'une auréole de grâce et de beauté. C'est un livre d'heures de Marie Stuart. La pauvre femme l'a porté en Ecosse et en Angleterre, et l'a lu souvent, on le voit, avec de profanes distractions. Les versets austères des psaumes, les exhortations évangéliques tracées sur les pages de ce livre, les guirlandes de fleurs, les miniatures religieuses qui les entourent, ne détournaient point ses yeux et sa pensée des images mondaines. En essayant de se recueillir devant Dieu, elle entendait encore vibrer dans son cœur l'accent mélodieux d'une voix aimée ou le rire farouche d'une ri-

vale sans pitié. Tantôt elle se laissait aller aux rêveries de son amour, et elle écrivait sur les marges du livre pieux :

Pour récompense et pour salaire De mon amour et de ma foi , Rendez-m'en , ange tutélaireî Autant que je vous en doi.

Et un peu plus loin :

Si mes pensées sont eslevéz, Ne l'estime pas chose étrange ; Ils méritent d'être approuvée Ayant pour objet un bel ange.

Tantôt elle fléchit sous le poids de son infortune, et, à côté des prières qui n'ont pu la consoler, elle écrit çà et là, selon l'émotion saisissante du moment, ces strophes douloureuses :

Un cœur que l'outrage martyre Par un affront, par un refus, A le pouvoir de faire dire :

Je ne suis plus ce que je fus.

En feinte mes amis changent leur bienveillance, Tout le bien qu'ils me font est désirer ma mort; Gomme si en mourant j'étais en défaillance, Dessus mes vêtements ils ont jeté le sort.

La vieillesse est un mal qui ne se peut guérir , Et la jeunesse un bien que pas un ne ménage, Qui fait qu'aussitôt né l'homme est près de mourir, Et qui Ton croit heureux travaille davantage.

Je n'entreprendrai pas de décrire les autres établissements scientifiques de Pétersbourg. Je les ai visités comme tout voyageur qui a quelques désirs de s'instruire doit les visiter; mais pour pouvoir en parler convenablement, il faudrait avoir fait une étude spéciale de leur organisation,

un examen approfondi de leur développement, et ils mériteraient d'être à eux seuls l'objet d'un livre sérieux et étendu (*). Ce que j'en ai vu a suffi du moins pour me démontrer que le gouvernement russe comprend toute l'importance des travaux de la science, encourage avec zèle leurs progrès, et récompense libéralement les hommes qui s'y dévouent.

L'école des mines est une vaste et splendide institution qui a déjà rendu de grands services à la Russie, et qui doit, par la suite, lui en rendre de plus grands encore. Elle fut fondée par l'impératrice Catherine, en 1773, et réorganisée en 1834. Elle est placée aujourd'hui sous la direction de M. le général Tschefkine, qui joint à des connaissances variées, à un savoir profond, une amabilité de caractère dont je ne suis pas le premier à faire l'éloge. Cette école renferme trois cent vingt élèves, divisés en deux sections, la première suit des cours de grec, de latin, comme dans les collèges, la seconde entre dans l'étude approfondie des sciences mathématiques et physiques. Une partie des élèves est entretenue aux frais du gouvernement, d'autres sont envoyés à l'école par divers établissements de mines, et quelques autres paient eux-mêmes leur pension. Au sortir de l'école, les élèves sont envoyés dans des usines où ils doivent faire pendant deux ans des études pratiques,

(') On trouve sur ces divers établissements, et sur ceux qui sont aujourd'hui répandus dans les principales villes de l'empire russe, des documents détaillés dans le livre que M. Krusenstern a publié sous le titre de : Précis du système, des progrès et de Vétat de l'instruction publique en Russie, i vol. m-8°; Varsovie, 1837. Il y en a aussi de très-exacts et de très-essentiels dans deux ouvrages de M. Schnitzler : Statistique de la Russie, et Finlande, Russie et Poigne. Enfin, quiconque voudra entrer dans l'étude de cette importante question ne devra pas manquer de consulter les rapports officiels que M. Ouwaroff, ministre de l'instruction publique, adresse chaque année à l'empereur, et qui se publient à Pétersbourg en russe et en allemand.

puis ils entrent au service du gouvernement , soit avec le grade d'officiers, soit avec celui de conducteurs, selon les études qu'ils ont faites et l'aptitude qu'ils ont montrée.

Les collections de cette école des mines sont magnifiques ; on y trouve un assemblage complet des riches minéraux du Nord, des plus beaux produits de l'Oural et de la Sibérie, un bloc d'émeraude renfermant vingt-trois de ces pierres précieuses dont les plus petites ont un pouce de longueur, un morceau de platine natif pesant dix livres, et évalué 100,000 fr., un bloc de malachite de plus de trois pieds de diamètre, et une quantité de perles, de topazes, de diamants.

J'ai vu là aussi pour la première fois le squelette entier d'un mammouth, ce monstrueux animal auprès duquel un éléphant semblerait petit. Quand il errait autrefois dans les vastes plaines où ses ossements sont à présent ensevelis, il devait faire trembler la terre sous ses pas (*).

(') Les habitants de la Sibérie, étonnés delà quantité d'ossements de mammouth qu'ils trouvent dans la terre, et que les rivières débordées arrachent à leurs berges, se sont imaginé que cet animal habite sous terre comme les taupes, et qu'il périt s'il est frappé par la lumière du jour. Les Chinois, qui ont sans doute aussi des ossements de mammouth dans les contrées septentrionales de leur empire, ont adopté une fable pareille. Ils croient que le mammouth est semblable à une souris, avec cette légère différence seulement qu'il est plus gros qu'un éléphant.

C'est un anatomiste de Franche-Comté, M. Duvernoy de Montbéliard, qui, en examinant l'immense quantité d'ossements envoyés des provinces de Sibérie à Pétersbourg , et en les comparant avec le squelette d'un éléphant, essaya le premier de démontrer que ces ossements appartenaient à un animal du même genre.

Les naturalistes ont beaucoup disserté sur l'origine du mammouth. Selon les uns, les cadavres de ces monstrueux quadrupèdes auraient été apporté dans les régions du Nord par une immense inondation ; selon d'autres, le climat de la Sibérie aurait été autreois assez chaud pour les éléphants. Enfin quelques auteurs prétendaient que de môme qu'Annibal avait conduit des éléphants en

L'université de Pétersbourg est Tune des plus récentes académies de l'empire russe. Catherine II avait formé dans sa capitale, un gymnase normal qui plus tard fut transformé en une institution pédagogique. En 1819, sur la demande de M. Ouwaroff, ministre de l'instruction publique, cet institut fut élevé au rang d'université. Dans l'espace de vingt années, elle a pris un grand accroissement. En 1824, il ne s'y trouvait que trente-huit professeurs et cinquanteun étudiants. En 1841, elle comptait cinquante-huit professeurs et cinq cent trois étudiants. La somme affectée à ses dépenses s'élève, chaque année, à près de 300,000 fr. Le traitement des professeurs ordinaires est de 5,800 fr., celui des professeurs extraordinaires de 4,000 fr. A cette université ressortissent neuf gymnases et deux cent quatrevingt-six écoles d J un ordre inférieur, qui en 1841 renfermaient ensemble seize mille cinquante-quatre élèves. Le curateur de cette université, M. le prince Grégoire Wolkonsky, qui tout jeune encore s'est fait remarquer dans son pays par ses études sérieuses, par les connaissances qu'il a acquises en France et dans d'autres contrées. C'est lui qui régit cette grande institution et les écoles qui en dépendent sous la direction de M. Ouwaroff, l'un des hommes les plus intelligents et les plus spirituels qui existent dans le monde

Italie, les conquérants arabes et mongoles pouvaient bien en avoir introduit un certain nombre en Sibérie.

Depuis que par les savantes études de notre célèbre compatriote 6. Guvier, il a été prouvé que le mammouth est une espèce particulière de l'éléphant des Indes et de l'Afrique, une espèce couverte de deux sortes de poils, on comprend très-bien que ce quadrupède ait pu vivre et se propager dans les froides contrées du Nord. Reste à savoir par quelle catastrophe cette espèce a été anéantie, au point de ne laisser aucun rejeton sur la face actuelle du globe. Mais comme l'a remarqué M. G. Cuvier, c'est un fait qui ne s'applique pas seulement au mammouth; beaucoup d'autres animaux ont également disparu, et on ne les connaît aujourd'hui que par leurs restes fossiles. — Dictionnaire des sciences naturelles, tome 28.

lettré. L'empereur honore cet habile ministre d'une bienveillance particulière, et la Russie entière lui doit de la reconnaissance pour les services qu'il lui a rendus dans le cours de sa longue administration (*) !

Pétersbourg, en été, n'est pas seulement à Pétersbourg; il faut aller le chercher aux îles de la Neva, où la haute société se retire, à Péterhoff, où est la résidence de l'empereur, à Oranienbaum, où s'élève le château bâti par Mentschikoff, favori de Pierre le Grand, qui abritait sa grandeur sous des lambris dorés, tandis que son maître poursuivait son œuvre dans une cabane, enfin à Tsarkoselo et Pawlowski. Un chemin de fer a élé établi, il y a quelques années, entre cette résidence et Pétersbourg. Pour un rouble d'argent, on fait vingt-cinq werstes en trois quarts d'heure. A peine sorti de Pétersbourg, on se retrouve déjà dans la plaine monotone et froide ; plus de mouvement, plus rien qui rappelle le voisinage d'une grande ville ; çà et là seulement quelques petits villages de colons allemands qui ont défriché cette terre et qui continuent à la cultiver. Bientôt, cependant, on voit surgir dans les airs la haute coupole dorée du palais de Tsarkoselo. Il y a cinquante ans, non-seulement la coupole, mais le toit des édifices, les bordures extérieures des fenêtres, tout était doré. A présent, les toits sont peints en vert ; les arabesques, les ciselures des portes et des fenêtres, sont revêtues d'une couleur jaune foncée, ce qui produit, sur une large façade blanche, un effet assez désagréable.

(') Une Notice sur Goethe, publiée en allemand par M. Ouwaroiï, et une autre sur le prince de Ligne, publiée en français, attestent cbez le ministre de l'instruction publique en Russie une rare connaissance des langues étrangères et une grande habileté d'écrivain.

Qu'il me soit permis de citer encore parmi les fonctionnaires de l'université de Pétersbourg, M. le recteur Pletnieff. En le signalant comme un des hommes qui honorent cette vaste institution, j'accomplis un acte de justice et j'obéis à un sentiment de cœur.

Tsarkoselo (village du tsar) n'était d'abord qu'une modeste propriété que Pierre le Grand donna à la belle Catherine. Catherine se contenta d'y faire bâtir quelques maisons en bois et une église. L'impératrice Elisabeth prit en grande affection ce coin de terre, je ne sais pourquoi, et voulut en faire une attrayante résidence, ce qui n'était pas facile. Catherine II continua l'œuvre d'Elisabeth. On sait que la fière impératrice ne se laissait pas arrêter par les obstacles, quand elle avait un caprice à satisfaire ou une idée à réaliserai lui fallut d'abord une route pour se rendre plus commodément, dans ses lourds carrosses, à ses palais d'été, et cette route coûta près d'un million. Elisabeth avait déjà construit deux ou trois édifices et tracé les contours d'un parc immense, le plus grand parc peut-être qui existe en Europe. Catherine appela à elle des architectes, des sculpteurs, des jardiniers disciples de Le Nôtre, et des peintres de l'école de Watteau. On éleva des colonnades, des terrasses, des voûtes, des escaliers magnifiques ; on décora l'intérieur des appartements de tout ce que le mauvais goût, aidé par le trésor impérial, pouvait imaginer de mieux pour suppléer à l'art : ici des salons en nacre de perle, en laque de Chine, en lapis-lazuli, là des boudoirs couverts d'ambre, partout des meubles d'une recherche splendide.

Une partie du parc a été dessinée d'après les règles symétriques des beaux jours de Le Nôtre, une autre façonnée en forme de jardin anglais. Tout a été employé pour lui donner l'apparence la plus pittoresque ; là où il n'y avait autrefois qu'une terre aride et fangeuse, on a planté des bois, tracé des routes tortueuses, semé des gazons, creusé des pièces d'eau. On a formé, à force de patience et de travail, des allées d'arbres presque touffues, et des points de vue qui ont la prétention de paraître imposants et sauvages. Inutile de dire que le promeneur retrouve là tout ce qui entre dans le procédé de fabrication d'un parc anglais

bien organisé, ponts couverts, sources artificielles, fermes suisses, tours gothiques. De plus on a l'agrément de découvrir, en errant de côté et d'autre, des mosquées turques, des obélisques égyptiens, un village chinois, une colonne élevée en commémoration d'une victoire d'Orloff, et non loin de cette colonne historique un monument de deuil et de regrets, la tombe des chiens favoris de Catherine et leur marbre funèbre, sur lequel trois courtisans de l'impératrice, M. de Ségur en tête, ont fait graver une longue épitaphe pour les recommander à l'amour de la postérité. Si les nymphes des eaux et des bois, les divinités austères de la nature du Nord, ne sont pas satisfaites de tous ces embellissements, il faut convenir qu'elles sont bien difficiles.

Quand on a vu l'une après l'autre ces fades ou prétentieuses inventions d'une époque de luxe et de galanterie, on aime à se reposer dans la maison de la ferme, qui est meublée très-simplement et renferme pourtant un vrai trésor, une collection de quelques-uns des meilleurs tableaux de Paul Potter, Berghem, Dujardin. Le bâtiment le plus curieux à visiter est un arsenal gothique consacré aux souvenirs du moyen âge et à des souvenirs de guerre plus récents. Une des salles de cet édifice renferme une nombreuse collection d'armes et armures, cottes de mailles, arquebuses, fusils, pistolets ciselés de l'Europe occidentale et de TOrient; des boucliers, œuvre charmante de quelque Benvenuto ignoré ; des sabres et des poignards façonnés avec amour par les artistes de la Perse et du Caucase ; une bibliothèque composée tout entière de poèmes du moyen âge, d'ouvrages français, anglais, allemands, relatifs à la chevalerie, à ses lois et à ses mœurs. Dans une autre salle, douze chevaliers armés de pied en cap et assis sur leurs chevaux caparaçonnés représentent les douze preux de la Table-Ronde. Une troisième renferme les présents offerts à l'empereur de Russie par le sultan, chaque fois que ce

pauvre sultan a perdu une bataille et livré une partie de ses états, et quels présents ! des housses et des selles tissues d'or et d'argent étincelantes de pierreries; des brides et des mors couverts d'émeraudes, de rubis, de turquoises ; des sabres d'un travail exquis et chargé de brillants. C'est une générosité bien chrétienne pour un mahométan. Sur une table, à l'écart, on voit un plateau en argent avec une tasse et une cafetière, trophée de combat plus précieux que toutes ces lames damasquinées et ces diamants. C'est le plateau et la tasse qui servaient au déjeuner de Napoléon pendant la retraite de 1812 et qui furent pris par un Cosaque.

A trois werstes de Tsarkoselo est Pawlowski, résidence de M. le grand-duc Michel. On y arrive par une allée d'arbres imposante. Le parc est entretenu avec le même soin, la même propreté minutieuse que tous les parcs impériaux, et le palais construit avec la même élégance. Mais la nature a donné à Pawlowski ce qu'elle a refusé à Tsarkoselo : des terrains accidentés, des collines ondulantes, des vallons traversés par une rivière. On n'a eu qu'à jeter çà et là quelques groupes d'arbres, tracer ici un chemin, ouvrir ailleurs une clairière, et Pawlowski est devenu l'un des sites les plus pittorosques qui existent autour de Pétersbourg, une rareté charmante dans un pays plat. Le grand-duc n'occupe pas ce palais, que l'impératrice sa mère lui a légué avec cette vaste propriété ; il s'est fait construire un peu plus loin une demeure beaucoup plus simple, dans laquelle il se retire avec joie, chaque fois qu'il a quelques heures de pleine liberté. Dans l'enceinte de son parc, sur la pente des collines, au bord de la forêt, de tous côtés, ou aperçoit un grand nombre de jolies maisons nouvellement bâties. C'est en été la demeure de plusieurs milliers de familles de Pétersbourg, auxquelles le grand-duc abandonne gratuitement le terrain qu'elles désirent occuper, à condition seulement de lui soumettre le plan de l'habitation qu'elles veulent y élever, afin de maintenir autant que possible,

par la correction des détails, l'harmonie de l'ensemble.

Au milieu du parc, sur un coteau d'où Ton jouit d'un large point de vue, on a dessiné un jardin, planté des allées d'arbres, construit une salle de bal et de concert. Chaque jour, la musique d'un régiment vient jouer dans ce Wauxhall des airs nationaux et des fragments d'opéras de France et d'Allemagne. Les familles de la colonie s'y rassemblent aussi après dîner, et l'on s'asseoit sous les rameaux de lilas, on erre à travers les allées du jardin, tantôt causant, tantôt prêtant une oreille rêveuse aux mélodies de Rossini, aux chants de Mozart. C'est une réunion gaie, variée, où la présence fréquente des princes entretient certaine bienséance sans aucune rigueur d'étiquette, une réunion qui me rappelait les soirées du Prater à Vienne, et les maisons de bain du midi de l'Allemagne. Le jour où je visitais cette résidence avec deux jeunes Russes dont l'entretien augmentait encore pour moi le plaisir de cette soirée, le grand-duc se promenait de long en large au milieu de la foule ; sans cortège et sans état-major, allant de groupe en groupe, causant avec chacun, comme un bon voisin. Une dame chez laquelle j'avais eu l'honneur de dîner ce jourlà voulut bien me présenter à lui ; il me reçut avec une bienveillance à laquelle je ne me reconnaissais aucun titre, et me parla avec une aimable et touchante simplicité du bonheur qu'il éprouvait à venir passer une soirée au milieu de ses chers habitants de Pawlowski. Nous continuâmes notre promenade avec lui ; chacun se levait respectueusement quand il passait, mais son aspect n'imposait ni gêne pénible ni contrainte. Quand nous partîmes, il nous accompagna jusqu'au dehors du jardin, et reconduisit jusqu'à sa voiture, avec une parfaite galanterie, la personne qui m'avait présenté à lui.

Toute cette société de nobles, de fonctionnaires, réunie l'hiver dans les magnifiques quartiers de Pétersbourg, dispersée l'été dans les îles de la Neva, dans les villas de Pé-

terhof, de Pawlowski, est sans aucun doute Tune des sociétés les plus aimables et les plus attrayantes qui existent. En lui donnant cet éloge, je ne fais que répéter ce qui a été dit maintes fois par ceux qui Font connue. Tout ce qui forme Vêlement d'une véritable aristocratie, naissance et fortune, illustration historique, exercice du pouvoir, appartient à cette société. Tout ce qui tient à l'ornement d'un salon, élégance choisie, goûts d'art et d'étude, musique et poésie, on le trouve dans ces demeures, au milieu d'un cercle de femmes gracieuses, instruites, nées sous le ciel brillant de la Crimée ou sur les rives nuageuses de la Neva, réunies comme des fleurs de différentes contrées dans l'enceinte pompeuse de la capitale et portant encore sur leur front le type majestueux de la beauté orientale ou la douce expression de la beauté du Nord.

Cette noblesse de Pétersbourg, si riche qu'elle soit, si splendide qu'elle apparaisse encore dans certaines circonstances, n'offre cependant plus aux regards de l'étranger ce faste royal que tous ses ancêtres avaient coutume de déployer. On ne voit plus ces seigneurs d'autrefois traversant les rues avec des carrosses de parade, escortés d'une garde à cheval, comme des souverains, entourés à leur table, comme des patriciens romains, d'une foule de clients, sacrifiant cent villages au plaisir de donner une fête brillante. Il existe encore des seigneurs qui ont, comme des princes, leur chancellerie, leur chapelle, leur musique, mais il n'y a plus de Potemkin. La nombreuse domesticité qui peuple encore les escaliers, les antichambres des maisons russes, est souvent entretenue par un sentiment de piété plutôt que par une idée de luxe. Un gentilhomme, en héritant des biens de son père, hérite en même temps de ses vieux serviteurs. 11 les garde autour de lui, quoiqu'ils lui soient en grande partie inutiles, pour qu'ils vivent jusqu'à leur dernier jour sous le toit où ils ont été élevés, à la table où ils se sont assis pendant de longues années. J'ai connu un

jeune homme , non marié , qui avait dans sa demeure quinze domestiques. «Je serais beaucoup mieux servi, me disait-il, si je n'en avais que deux ; mais ceux-ci m'ont été légués par ma mère, ceux-là par mon frère. Ils sont venus à moi portant le deuil de ceux que j'aimais, ils sont entrés dans ma maison comme dans l'asile qui leur était naturellement ouvert, et ils y resteront. » La plupart de ces domestiques coûtent, du reste, fort peu à leur maître. Ce sont des serfs qu'il prend tout jeunes dans un de ses villages, qu'il revêt d'une livrée de jockey, de laquais, qu'il élève plus tard au poste important de cocher ou de valet de chambre, et auxquels il donne de temps à autre une légère gratification. Servitude pour servitude, ils aiment mieux celle de l'hôtel du maître que celle de leur pauvre cabane de paysan, et une fois qu'ils sont entrés dans cet état de domesticité, ils n'y renonceraient pas volontiers. Il n'y a que le cuisinier dont les idées hautaines contrastent avec cette résignation innée des habitants de l'antichambre ; le cuisinier a des prétentions d'artiste et croit faire beaucoup d'honneur à son maître en lui consacrant, moyennant quelques milliers de francs, le fruit de ses veilles et les inspirations de son génie. L'usage d'avoir des cuisiniers français coûte encore énormément à la Russie. C'est un tribut annuel que nous imposons à ce pays avec celui de nos coiffeurs et de nos modistes.

D'année en année, les vieilles coutumes de la noblesse russe se modifient. Les grossières magnificences d'autrefois font place à des habitudes d'élégance et de confort. Moscou et Pétersbourg ont ouvert la marche, et les autres villes suivent leur exemple. Je ne sais s'il existe encore dans quelque antique château de l'intérieur de l'empire quelques-uns de ces rudes boyards dont il est si souvent question dans les anciennes descriptions de voyages, qui passaient leurs journées à courir le cerf ou à s'enivrer, et qui, pour se distraire dans une heure d'ennuis, faisaient fouetter devant

eux un de leurs paysans ; mais assurément on ne voit plus rien de tel dans les deux capitales.

Les gentilshommes russes sont dès leur enfance entourés de maîtres qui leur enseignent plusieurs langues. À l'âge où nous commençons à peine nos études, la plupart d'entre eux, exercés par la conversation journalière, parlent déjà français, russe, allemand, avec une irréprochable pureté. Us entrent ensuite dans une école de cadets ou à l'université ; puis ils voyagent en pays étrangers. Il n'y a qu'à voir dans nos théâtres, dans nos salons, ces grands jeunes hommes à la chevelure blonde, aux manières élégantes, applaudissant avec enthousiasme M 11 * Rachel ou M* e Persiani, et, quelques heures après, discutant avec esprit sur le mérite d'un opéra ou d'un livre nouveau, sur le talent d'un orateur de la chambre ou la portée d'un article politique : ce sont les descendants de ces farouches gentilshommes de l'ancien temps dont on nous a fait une peinture si sombre ; ce sont les fils de ces prétendus barbares du Nord qui viennent modestement s'instruire à l'éeole d'Athènes.

Les femmes ont la même instruction et le même goût pour la science étrangère. Tous les ouvrages de littérature qui paraissent à Paris sont rapidement envoyés à Pétersbourg et rapidement répandus dans des centaines de familles. Il y a là un tel besoin de lire et de savoir, qu'on recherche avec empressement des livres qui chez nous n'ont pas arrêté un seul regard. Je pourrais citer plus d'un auteur dont les œuvres naissent et meurent parmi nous sous le voile fatal de l'oubli, et qui occupent un rang assez honnête dans l'estime des salons de Pétersbourg. Avec ses mille préoccupations de chaque jour, ses joies et ses soucis d'une heure, sa vie si affairée et si mobile, Paris n'enregistre qu'à la hâte, et en courant de la bourse à la chambre, quelques noms qui l'arrêtent bon gré mal gré, quelques livres qui le surprennent dans un bon moment. Pétersbourg,

plus calme et moins distrait par le tourbillon naissant de tant de projets et de tentatives, note avec une conscience de bibliographe tous les produits de notre littérature. Si le catalogue minutieux de M. Quérard ou le journal périodique de M. Beuchot venaient à disparaître, on en retrouverait les plus belles pages dans la mémoire de telle jeune femme du monde de Pétersbourg, qui fume nonchalamment ses paquitos sur un divan de satin. Si nos poètes pouvaient entendre dans une maison de la capitale russe, honorée d'un beau nom historique, leurs vers récités par une jolie muse du Nord, à l'œil noir, à la physionomie vive et expressive, qui écrit elle-même de charmantes strophes, et qui oublie ce qu'elle écrit pour ne songer qu'à ce qu'elle lit ; s'ils pouvaient voir leurs noms gravés dans sa pensée avec leurs meilleures élégies, je suis sûr qu'ils ne demanderaient pas une autre gloire et pas un autre panthéon. Le temps que nous employons à parler du vote de l'adresse, de la réforme électorale, de la crise ministérielle, Pétersbourg l'emploie à parler d'art, de musique, de littérature. Qu'il y ait dans le cours de ses lectures ou de ses entretiens des manifestations d'idées fausses, des enthousiasmes déplacés, des admirations gratuites; que toutes ces petites mains de femmes qui posent avec tant d'empressement nos livres devant elles, laissent parfois monter trop haut ou tomber trop bas un des bassins de cette balance où nous pesons le mérite de nos écrivains ; que les hommes auxquels elles communiquent leurs impressions commettent la même légèreté et associent dans leur estime des noms sans valeur à des noms dignement appréciés, en vérité je ne saurais le nier. Après tout, c'est une injustice dont nous nous rendons nous-mêmes souvent coupables, et dont les conséquences sont moins dangereuses à Pétersbourg qu'à Paris, car là-bas elle reste ignorée de celui pour qui elle serait un motif de triomphe ou un sujet de douleur, et chez nous elle peut enfler d'orgueil la médiocrité ou décourager

un noble talent. Puis, une fois l'injustice commise, nous la maintenons par amour-propre ou par esprit de parti, et la société russe y renonce dès qu'elle Ta reconnue. Nos rivalités de coterie, nos haines jalouses et orgueilleuses ne l'atteignent point : elle entre comme une cohorte neutre dans nos camps ennemis, et cueille partout où il lui plaît les fleurs de notre littérature, sans s'inquiéter, dans son heureux éclectisme, qu'elles soient préconisées par tel aréopage de critique et condamnées par tel autre. Tout ce que cette société veut, c'est lire, c'est apprendre, sauf à revenir ensuite sûr ce qu'elle aura amassé à la hâte, à épurer le fruit de ses lectures et de ses études. Sous des formes légères, sous un langage frivole, elle porte, sans s'en rendre compte peut-être à elle-même, le sentiment de sa haute mission. Placée en tête de ces innombrables peuplades plongées encore dans une ignorance profonde, elle sait que c'est elle qui doit faire jaillir à leurs yeux une lumière nouvelle, les arracher peu à peu à leur grossière indifférence et les régénérer. C'est cette société qui est l'organe de la loi de progrès dans un pays où il reste encore tant de grandes réformes à entreprendre, et qui sert d'intermédiaire à des peuples qui, sans son assistance, se rapprocheraient peut-être difficilement. C'est par elle surtout que les idées de civilisation se répandent dans les lointaines régions de l'empire russe, et c'est elle qui , par ses manières séduisantes et son hospitalité libérale, fait chérir cette contrée à tous les voyageurs.

En quittant Pétersbourg, après y avoir éprouvé mainte émotion pénible et mainte joie inespérée, je me rappelais cette apostrophe que lui adressait Pouschkin : « Ville magnifique, ville misérable, esprit de servitude, régularité systématique, brume des cieux, vert pâle, ennui froid et granit, je te regrette pourtant, car dans tes rues je vois courir parfois un pied léger, je vois flotter une boucle de cheveux blonds. » Comme le poëte, je regrettais Péters-

bourg, mais c'était en songeant à cette société au sein de laquelle j'avais passé bien des heures de causeries et d'épanchements affectueux, à cette société aimable et sérieuse qui allie dans son incessante activité les traditions du passé aux rêves ambitieux de l'avenir.

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