‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 16 sur 36 · LE CLERGE RUSSE · texte numérisé non relu

LE CLERGE RUSSE

Il y a douze grands couvents à Moscou ; il y en a à Pétersbourg, à Kieff, à Smolensk, dans toutes les villes de l'ancien empire russe. De ces nombreux couvents d'hommes et de femmes, fondés par des princes, enrichis par des dons multipliés, illustrés par des traditions pieuses, il n'en est pas un qui jouisse d'une aussi grande célébrité que celui de Troïtza. La légende religieuse lui donne un caractère auguste, l'histoire un nom glorieux. Le peuple le nomme avec vénération comme un des sanctuaires de sa foi, et avec amour comme un rempart de son pays.

Le couvent de Troïtza fut fondé au milieu du quatorzième siècle par saint Serge, l'humble anachorète dont la vie est une longue suite de miracles. Les miracles éclatent même avant sa naissance. Sa mère enceinte s'en va un jour à l'église. « Au moment où le prêtre allait lire l'Evangile, dit le naïf biographe du saint, le métropolitain

Philarète S l'enfant qu'elle portait dans son sein jette un cri, et le répète après la communion, si fort que toute rassemblée l'entend. L'enfant vint au monde connaissant déjà les commandements de l'Eglise et les règles de l'abstinence. Quand sa mère prenait une nourriture trop substantielle, l'enfant refusait son sein comme pour lui reprocher sa faute, et il le refusait également les jours de jeûne et de carême. » On le mit à l'école avec son frère, qui fit de rapides progrès. Quant à Serge, il ne pouvait entrer dans la science du monde : son maître le punit, ses camarades se moquèrent de son ignorance ; il s'efforça de suivre les leçons qu'on lui donnait, et ne parvint pas même à apprendre à lire. Un vieillard inconnu, vêtu d'une robe de moine, qu'il rencontra par hasard dans les champs et à qui il raconta avec douleur les vaines tentatives qu'il avait faites pour s'instruire, prononça une prière avec Serge, et lui remit un morceau de pain bénit en disant : — Je te donne ceci comme un signe de la grâce de Dieu et de l'entendefnent des saintes Ecritures. Puis il le reconduisit chez ses parents et lui ordonna de lire un psaume. L'enfant n'osait, le vieillard insista ; le petit Serge se soumit enfin à l'épreuve, prit le livre qui lui était indiqué, et le lut couramment. Le vieillard disparut en disant que cet enfant serait un jour le temple de la sainte Trinité. A partir de ce jour, Serge se livra avec ardeur à l'étude des Ecritures ; il jeûna, pria, se macéra le corps, malgré les remontrances de sa mère, qui le conjurait de ménager ses forces. Son père, qui était un riche et puissant boyard de Rostow, fut ruiné par une invasion des Tartares, et se retira avec sa femme dans un couvent. Serge s'en alla, suivi de son frère, au milieu d'une forêt épaisse, éloignée de toute habitation ; puis il construisit,

(') Discours sur la vie de saint Serge, prononcé par le métro* PoMaia Philarète. Moscou, 18î*.

à quelque distance d'un ruisseau, une hutte pour lui servir de demeure, et une église qu'il consacra à la sainte Trinité. Telle fut l'origine du riche couvent de Troïtza (Trinité). Bientôt le frère de Serge le quitta ; le saint resta seul dans sa sombre retraite comme un anachorète de la Thébaïde, exposé à la faim, à la soif, aux rigueurs du froid et aux attaques des bêtes féroces. A l'âge de vingtquatre ans, Serge se fit sacrer prêtre par un abbé qui vint le voir. Il soutint vaillamment les combats de la chair, la lutte des passions, se jetant à genoux chaque fois qu'il sentait une tentation mondaine s'éveiller dans son cœur, et se confiant à Dieu en face de tout danger. Un jour il rencontra dans les bois un ours affamé, et lui présenta un morceau de pain. L'ours se traîna à ses pieds, accepta la pauvre nourriture du solitaire, et revint de temps en temps lui faire une humble visite.

Cependant l'odeur de sainteté du cénobite se répandit dans les environs ; des hommes pieux vinrent le trouver et lui demander la permission de s'associer à sa vie austère. Il se forma autour de lui une communauté de douze religieux qui se bâtirent des cellules à l'imitation de la sienne, et le choisirent pour leur supérieur. Cette communauté récitait dans la petite église les matines, les vêpres, les cantiques; l'office divin terminé, Serge se livrait avec un dévouement infatigable aux plus rudes travaux. C'était lui qui fendait le bois pour les autres frères, portait le grain au moulin, pétrissait la pâte, allait puiser de l'eau pour les cellules, et cousait les vêtements et les chaussures nécessaires à la communauté. Investi par un vote unanime de la dignité de supérieur, il ne changea rien à ses modestes habitudes ; il travaillait plus que tous les autres religieux, ne prenait que la nourriture la plus chétivè, et ne portait que le plus mauvais vêtement. Il soutenait par son exemple leur courage, qui, de temps à autre, vacillait, et relevait leur piété par ses exhortations.

Une fois la communauté se trouva dans un état de disette effrayant ; elle n'avait pris depuis deux jours aucun aliment. Serge se mit en prières, et le lendemain un inconnu lui envoya d'abondantes provisions. Une autre fois la communauté se plaignait de l'éloignement d'un ruisseau dont l'eau servait aux besoins du monastère ; Serge s'en alla dans la forêt, trouva au pied d'un arbre un peu d'eau de pluie, la bénit, et il en jaillit une source féconde, la même que l'on voit encore aujourd'hui. Quelque temps après, il ressuscita un enfant par ses prières, il guérit un boyard d'un accès de rage. Alors il devint célèbre au loin etrfut invoqué de toutes parts. Les pèlerinages commencèrent; les dons affluaient dans la pauvre communauté. La forêt, jusque-là si déserte et si sauvage, fut percée de côté et d'autre, traversée par de grandes routes, et des villages s'élevèrent autour des cellules. Une nuit que Serge était en prières, il entendit une voix qui l'appelait par son nom; il ouvrit la fenêtre, aperçut au ciel une lueur extraordinaire, et devant lui une grande quantité d'oiseaux ; la voix mystérieuse lui dit : — Serge, Dieu a exaucé les prières que tu lui adresses pour tes frères ; le nombre de tes disciples égalera celui de ces oiseaux. — Peu à peu la communauté, agrandie, enrichie, s'organisa selon les règles des couvents, d'après les avis du patriarche de Constantinople. Déjà elle donnait l'hospitalité aux pèlerins, et distribuait aux pauvres le superflu des offrandes qu'elle recevait de toutes parts, quand tout à coup la guerre éclata ; les Tartares, conduits par un chef redoutable, envahirent la Russie. Le grand-duc Dmitri Ivanovitsch consulta Serge sur ce qu'il devait faire. L'homme de Dieu, après s'être mis en prières, lui dit de prendre avec confiance le commandement de ses troupes, et de marcher au-devant de ses ennemis. Pendant que la bataille s'engageait entre l'armée du grand-duc et les hordes tartares, Serge priait comme

S34 LSTTBES

Moïse sur la montagne. Le duo remporta une victoire

éclatante, et pour témoigner sa reconnaissance à Serge, à qui il attribuait le succès, de ses armes, il dota de plusieurs domaines le couvent de ïroïtza.

La vie du saint fut signalée par une foule d'autres miracles; mais nous ne suivrons pas {Jus loin la légende, légende déjà bien longue, qui nous a paru cependant offrir quelque intérêt comme expression des croyances pieuses de tout un peuple, comme tableau de la fondation et des progrès d'une grande institution. Saint Serge mourut en 1391, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Après sa mort commence une autre légende, celle du couvent qu'il a fondé. Celle-ci se continue, d'année en année, avec le même mélange de realité et de merveilleux. Les Russes croient à la toute-puissante efficacité des reliques de saint Serge, ils regardent son couvent comme un asile assuré contre tous les fléaux, et le prouvent tantôt par des faits authentiques, tantôt par de naïves traditions. L'ancienne et la nouvelle chronique de Troïtza forment à présent une histoire populaire qui se détache parfois sur l'histoire générale de la nation comme une image dorée de Byzance sur les murs sombres d'une vieille église, et toutà coup s'y rejoint par une action éclatante ou un lien miraculeux.

En 1421, le corps de saint Serge fut enlevé à la tombe pour être déposé dans une châsse, et, si on en croit la sainte chronique, après avoir été enseveli pendant trente années dans la terre, il n'avait pas subi la moindre alto* ration. En 1609, une armée de Polonais, conduite par Sapieha et Lissowski, assiégea le couvent ; la main de Dieu, qui protégeait les moines, émoussa les dards des Polonais, fatigua leur courage. Après seize mois d'attaques continues, d'assauts réitérés, ils se retirèrent tout honteux, n'ayant pas même pu franchir les remparts qui entourent le saint monastère. Us portèrent leurs armes

d'un autre côté, et le supérieur de Troïtza fit vendre le» vases d'or et d'argent amassés dans le couvent, pour payer la solde des troupes qui essayaient de résister à l'invasion. — Les Polonais s'emparèrent de Moscou: les religieux de Troïtza, par leurs exhortations, ranimèrent le courage des Moscovites, et employèrent leurs dernières ressources à rassembler un nouveau renfort de troupes, à réunir des armes et des munitions. Les Polonais, vaincus sur plusieurs points, cernés de toutes parts, poursuivis avec ardeur, gardèrent pourtant leur conquête. Moscou, au désespoir, appela à son secours les hordes tartares, qui arrivèrent dans le pays comme alliés, et le ravagèrent comme d'implacables ennemis. Le généreux cloître de Troïtza, poursuivant sa noble mission, leur envoya, pour apaiser leur avidité, les ornements de ses autels, les vêtements de ses prêtres ; c'était tout ce qui lui restait. Les Tartares, par un sentiment de délicatesse ou de piété qu'on ne se serait pas attendu à trouver parmi eux, refusèrent les dons des moines. Quelque temps après, les Polonais évacuèrent le pays. Trois ans plus tard, ils revinrent de nouveau assiéger le cloître miraculeux qui avait déjà lassé leur patience, essayant de s'en emparer par la ruse et la trahison, et furent comme la première fois forcés d'abandonner ces remparts infranchissables. — C'est dans les murs de Troïtza que Pierre le Grand se réfugia avec son frère Jean, tandis que la révolte des Strélitz éclatait avec des cris de mort à la porte de son palais. C'est dans ces murs que les empereurs et les impératrices de Russie viennent tour à tour chercher les conseils de la sagesse ou le repos de la religion.*- Sur la fin du xvm e siècle, la peste ravagea la ville, les environs de Moscou, et n'atteignit pas les domaines de Troïtza. Soixante ans plus tard, le choléra, plus cruel encore que la peste, porta pendant plus de quatre mois la mort et la désolation à Vladimir, à Jéroslaw, à Moscou, et le fléau

s'arrêta encore à dix lieues de là, aux portes du couvent. Voici Tin autre fait qui n'ajoute pas peu à la gloire de Troïtza : quand les Français se furent emparés du Kremlin, disent les paysans russes, un de leurs régiments se dirigea vers Troïtza, bien décidé à s'emparer du couvent et à le piller ; mais Dieu ne permit pas à ces soldats impies de reconnaître la route qu'ils devaient suivre ; il troubla leur intelligence et fascina leurs regards. Après avoir erré tout un jour sur le chemin qui leur était indiqué, ils se retrouvèrent le soir, accablés de fatigue, sous les murs de Moscou. Une main invisible leur avait dérobé l'église de Saint-Serge et les avait égarés dans les plaines de neige. Nul autre régiment, après celui-ci, n'osa recommencer cette difficile tentative.

Tant de merveilles ne se sont pas opérées à Troïtza sans éveiller dans le cœur des souverains ces sentiments de piété fastueuse qui se manifestent par des actes de munificence. Ceux-ci ont agrandi ses domaines, ceux-là lui ont donné à pleines mains, comme des rois d'Orient, des perles et des rubis. Au xv e siècle, le couvent de Saint-Serge, naguère encore si pauvre et si obscur, était propriétaire et maître de plus de cent mille paysans. Un ukase de Catherine II l'a dépossédé de cette propriété; mais il lui est resté des maisons, des fermes, des enclos, et en comptant le produit de ses terres et des offrandes des pèlerins, on évalue le revenu annuel du cloître à environ 300,000 fr.

Rester à Moscou sans aller à Troïtza, c'est rester à Naples sans monter au Vésuve, à Londres sans descendre sous les voûtes du Tunnel, à Stockholm sans gravir les sentiers pittoresques du Mosebacken. Troïtza est le premier nom que les Russes citent aux voyageurs et l'un des premiers édifices qu'ils lui signalent après le Kremlin. « N'irezvous pas à Troïtza? me dit un de ces bons Moscovites qui s'était fait avec une parfaite gracieuseté mon cicérone. — Oui, sans doute, j'y pense depuis que je suis ici. » Et le

SLR LA RUSSIE. 237

lendemain il arrivait à la porte de mon hôtel avec une large voiture à six chevaux, un postillon en tête, un cocher sur le siège, deux de ses amis à côté de lui, et les coffres remplis de verres, d'assiettes, de provisions de toute sorte. « Que dirait l'humble saint Serge, lui demandai-je, s'il nous voyait aller ainsi en pèlerinage à son couvent, avec ces bouteilles de vin de Champagne et ces pâtés de Moscou? — Saint Serge, me répondit-il avec l'accent de l'humilité chrétienne, était un homme de Dieu, et nous autres nous ne sommes que de pauvres gens du monde assujétis encore aux besoins matériels; d'ailleurs, quand vous entrerez dans nos auberges, vous verrez que nous n'avons pas pris une précaution tout à fait inutile. »

Nous voilà donc roulant vers Troïtza par une large chaussée, que Ton compte au nombre des plus belles routes de Russie , ce qui me donna une terrible idée des autres, car à chaque instant nous étions ballottés d'ornière en ornière. Mais si les ingénieurs n'ont pu vaincre les aspérités, ni aplanir les ondulations de cette prétendue chaussée, la piété en a fait un des chemins les plus animés qui existent. Tous les jours, la route de Troïtza est sillon* née par des flots de pèlerins, des familles entières qui s'en viennent de cent ou deux cents lieues portant le havresac sur l'épaule, et s' arrêtant de distance en distance au bord d'un ruisseau pour faire leur modeste repas et prendre un peu de repos. Les femmes marchent pieds nus, un léger mantelet de laine gris sur la tète, un ruban sur les cheveux. Des vieillards à longue barbe s'appuient sur leur bâton et ressemblent de loin à des patriarches, tant ils ont l'attitude imposante et la figure vénérable. Des enfants courent à côté de leur mère, demandant peut-être, comme *ceux des croisades, à chaque village qu'ils aperçoivent, si ce n'est pas là Jérusalem la sainte. En même temps une longue file de voitures lourdes, grossières, s'avancent péniblement sous le poids de nombreux pèlerins et d'élé»

gants landau», de riches berlines, emportent au grand trot de quatre vigoureux alezans quelque noble couple dans l'enceinte sacrée du monastère. On dirait une émigration de tribus. Les pauvres prient le long de la route et font des signes de croix devant chaque chapelle. Les riches se bercent mollement sur leurs coussins élastiques et parlent du dernier roman qu'ils ont lu, de l'exposition du Louvre, des eaux de Carlsbad ou du chant des bohémiennes. Les pauvres sont en vérité partout les uniques enfants de Dieu. Les riches ne s'occupent des saints et de l'Église que lorsque la fantaisie leur en vient, ou lorsque certaines convenances leur en font une loi. De temps à autre, les fidèles piétons qui marchent pieds nus et tête nue sur un sol rude et sous un soleil ardent, tendent une main suppliante vers l'équipage du riche, qui leur jette en courant quelques kopecks et se replonge avec délices dans le sentiment de son bien-êtne.

Nous traversâmes des villages de serfs pareils à ceux que j'avais vus en venant de Pétersbourg à Moscou ; nous entrâmes dans de vastes auberges où le service de la cuisine est réduit à sa plus simple expression. Il est convenu que les voyageurs auront soin de se pourvoir eux-mêmes de tout ce qu'il leur faut. Le maître du caravansérail leur fournit seulement la table, les chaises, au besoin de l'eau chaude pour faire du thé, et quelques tasses ébréchées. Exiger davantage serait une prétention exorbitante. Les pauvres, qui ne craignent pas d'entrer dans la salle puante occupée par la famille de l'aubergiste, peuvent prendre leur part, les jours gras , d'une épaisse soupe aux choux, espèce d'olla podrida composée des éléments les plus substantiels, et, les jours maigres, acheter pour quelques kopecks des tartines de pain noir couvertes d'un beurre* rance, ou des queues de poisson séchées. Les lois de l'abstinence s'observent ici rigoureusement, et le vendredi ou le samedi on n'obtiendrait pas à beaux roubles comptants,

dans une de ces auberges, une aile de poulet, à supposer qu'il y en eût.

Nos chevaux reposés, nôtre dîner fini, nous remontâmes aussitôt dans notre voiture. Mes trois compagnons de voyage me charmaient par leur entretien. Je ne me las* sais pas de les interroger sur l'histoire, sur les mœurs, sur la littérature de leur patrie, et ils répondaient à mes questions avec une complaisance infatigable. Quelquefois notre causerie errait d'une contrée à l'autre, des institutions de la Russie à celles de la France, et ils parlaient de notre pays avec une grande justesse de raisonnement et une vive sympathie. Vrais Russes de coeur, dévoués avec amour à leur patrie, à sa religion, à ses lois, ils n'en dissimulaient pourtant pas les vices et les défauts ; mais ils voyaient le progrès descendre peu à peu des régions de la haute société dans l'esprit du peuple, adoucir ses mœurs, combler tas lacunes de l'ancienne législation, répandre de toutes parts les germes d'une utile instruction et d'un sage développement, ils reconnaissaient de bonne foi la barbarie du passé, les imperfections du présent, et regardaient avec confiance l'avenir.

A vingt werstes de Troïtza, nous mîmes pied à terre et nous entrâmes dans une grotte creusée, il y a quelques années, au sein d'une colline, par un moine d'un couvent voisin. Le pauvre religieux s'était imposé ce labeur comme une punition. Il sortait le soir de son cloître, et venait toute la nuit bêcher, creuser* charrier le sable et la terre. Il a Jui-mêrae ouvert cette demi-douzaine de galeries souterraines qui s'entrelacent, se croisent comme les allées d'un labyrinthe ; il a porté sur son dos les pierres nécessaires pour les affermir, maçonné leurs parois, élevé leurs voûtes, et il accomplissait cette étonnante tâche le corps chargé d'une ceinture de fer que nous pouvions à peine soulever. Son travail achevé, le religieux est mort, tout tremblant encore de n'avoir pas vécu d'une vie assez

austère, et murmurant d'une voix inquiète une parole de pénitence. Sa grotte est maintenant en grande vénération. Sa lourde ceinture a été suspendue à la muraille à côté de la crosse en bois sur laquelle il s'appuyait dans ses vieux jours. Des images de saints et de la Vierge ornent le fond des galeries. Tous les pèlerins qui vont à Troïtza s'arrêtent là avec un sentiment de piété ; un moine les attend à la porte, et les conduit avec un flambeau de souterrain en souterrain. On se prosterne devant chaque image, et on laisse, en s'en allant, tomber quelque pièce de monnaie dans le tronc de la charité. Le bon moine, en travaillant ainsi pour son salut, s'est rendu utile à ses frères. Il n'est personne qui, en parcourant sa sombre retraite, n'y laisse une pieuse offrande ou un témoignage de son admiration pour une telle œuvre de foi et de patience.

Le soir, nous arrivâmes à Troïtza. La grande place qui touche aux murs du couvent était couverte de tentes, de boutiques en planches, d'échoppes portatives. On dirait la place de Leipzig à la foire de Pâques. Seulement ces tentes et ces échoppes ne sont pas remplies, comme celles de Leipzig, des plus belles productions de l'industrie allemande et française. On n'y trouve que des étoffes communes, des ustensiles de ménage, des étalages de boulanger et de boucher, et des amas de jouets en bois et en carton pour que les enfants emportent aussi un doux souvenir dé Troïtza. Les prières des chapelles venaient de finir quand nous traversions la grande place, le cloître était fermé, et les allées pratiquées entre les boutiques, les rues voisines, la plaine entière, étaient inondées de pèlerins, les uns assis par terre, comme une famille nomade, sous un lambeau de toile posé sur un piquet, d'autres savourant un verre d'eau-de-vie ou une tasse de thé dans une taverne ouverte à tous les vents ; ceux-ci regardant avec une sainte avidité les images en bois et en porcelaine qui représentent les miracles de saint Serge ou de saint Nico-

las, ceux-là s'arrêtent de préférence devant les tables chargées de fruits et de légumes. Une foule bigarrée errait au milieu de ces richesses terrestres de tentation en tentation. Le marchand, debout devant sa boutique, haranguait les passants et les tirait par les pans de leur habit ou les plis de leur robe pour les forcer à voir ses denrées. Le vendeur d'eau-de-vie agitait ses verres et ses bouteilles ; le boucher balançait fièrement son grand couteau et offrait à tout venant un quartier de bœuf ou de mouton. C'était un tumulte, un tourbillon de gens de tout âge et de toute classe, religieuses en robe noire, paysannes aux longs cheveux flottant sur les épaules, pauvres en haillons, femmes du monde coquettement parées ; un mélange de cris et de paroles au milieu duquel on entendait tout à coup retentir l'horloge du cloître, vibrant comme une voix austère pour rappeler à cette foule insouciante la fuite du temps et la pensée de Dieu.

En me mêlant avec mes compagnons de voyage à cette cohue bruyante, j'aperçus au milieu des magasins d'images et 4e médailles une boutique de librairie où l'on vendait une traduction de Shakespeare et quelques-uns de nos romans du xvui e siècle, ce qui me sembla bien profane pour un tel lieu. Des groupes de bohémiennes plus profanes encore s'en allaient cà et là en vraies mécréantes, sans faire un signe de croix, sans murmurer une seule prière, épiant une occasion de larcin, et jetant quelquefois sur leur passage, par le murmure de leur voix ou l'éclair de leurs sombres prunelles, de terribles sortilèges. L'une d'elles m'arrêta et voulut absolument me dire la bonne aventure. Elle était jeune et belle, et je me trouvais déjà très-heureux de contempler la coupe gracieuse de sa figure légèrement bronzée, ses grands yeux noirs pétillant sous de longs cils, ses boucles de cheveux qui s'échappaient des plis d'un foulard trop étroit pour les contenir, et 'sa taille élégante, dont un tartan, jeté négligemment sur l'épaule,

ne dérobait qu'à demi les légères proportions. Je lui abandonnai donc très-facilement ma main ; elle la retourna, la regarda, consulta une vieille sorcière qui l'accompagnait et lui servait sans doute de guide dans cette belle science de la divination ; enfin elle m'annonça le plus charmant avenir. Le moyen après cela que je ne sois pas parfaitement heureux? C'est la plus jolie fille de Bohême qui s'est portée garante de ma fortune, et il ne m'en a coûté qu'un rouble pour entendre prononcer par une voix si douce une si riante prédiction.

Le lendemain, les cloches sonnèrent dès le matin. Le carillon tinta gaîment dans toutes les coupoles. Au lever du soleil, nous vîmes se dérouler autour de nous une vaste plaine, coupée par de légères collines, parsemée de groupes d'arbres et d'habitations champêtres. Dans un affaissement de terrain est la petite ville de Troïtza , composée presque en entier de magasins et d'hôtelleries, vivant du passage des pèlerins, comme Baden ou Bagnères du séjour des baigneurs. Au centre de la cité s'élèvent les remparts du couvent, ces fiers remparts qui n'ont guère que cinq pieds d'épaisseur et qui ont soutenu pourtant deux sièges opiniâtres. Ils ont quatre à cinq toises de haut, et sont traversés au dedans de leur enceinte par deux galeries couvertes. C'était là que la troupe des religieux se rassemblait au temps des Polonais pour lancer sur ses adversaires les dards acérés et les balles ardentes ; c'est là que, dans les jours pacifiques, les moines vont se promener dans l'intervalle des offices. Au-dessus de cette barrière illustrée par deux victoires, on voit briller les dômes argentés, les coupoles élancées du couvent. Là chaque jour de l'année est un jour solennel ; la fête d'un martyr ou d'un apôtre, d'une vierge ou d'un cénobite, qui se passe ailleurs sans faste et sans bruit, se célèbre à Troïtza par un carillon joyeux et une cérémonie pompeuse. Le calendrier des autres églises n'a qu'un petit nombre de jours vraiment mémorables ;

celui de Troïtza est du 1 er janvier au 31 décembre , écrit en lettres d'or.

Au premier appel des cloches, nous vîmes des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, sortir de toutes les maisons de la ville, de toutes les boutiques de la place» et se diriger vers la porte du couvent. Nous nous joignîmes à cette multitude, et pour la première fçis je mesurai du regard , non sans surprise , l'immense espace renfermé entre les remparts du monastère. Il y a là neuf églises et une chapelle , trois corps de logis, un palais occupé par l'académie de théologie, et un autre édifice habité en par* tie par l'archimandrite. Toutes les églises étaient ouvertes, tous les autels éclairés par des lampes d'argent et des cierges, et les reliques exposées à la vénération des fidèles. Dans la cathédrale, l'archevêque lui-même officiait, l'encens fumait, les moines chantaient ; les parois d'or et d'argent de l'iconostase, les couronnes de diamants des images de saints , étincelaient à la lueur de cent bougies. L'archevêque, la mitre en tête, s'avança entre deux prêtres revêtus comme lui de chapes éblouissantes, et traversa la nef portant à chaque main un candélabre d'or qu'il tournait de côté et d'autre pour bénir le peuple. Les moines étaient rangés sur des stalles à droite et à gauche du sanctuaire, et chantaient en chœur le Kyrie eleison. Il me sembla que pour des hommes qui ont fait vœu d'abstinence et qui chaque jour répètent les prières les plus humbles, ils avaient la figure bien riante et le regard bien animé. Tous portent une longue barbe arrangée avec soin ; leur chevelure, partagée sur le front en deux bandeaux, tombe en grosses boucles sur les épaules ; on dirait qu'elle sort des mains du coiffeur. Une longue robe noire leur descend jusque sur les talons; quelques-uns la font faire en étoffe de laine, d'autres en velours. Avec ce vêtement féminin, ces cheveux si artistement bouclés , beaucoup de petits novices qui n'ont point encore de barbe au menton

ressemblent parfaitement à de jeunes filles. Ceux qui om la physionomie plus mâle ne sont guère plus imposants. Les moines paraissaient en général fort peu édifiés euxmêmes de la cérémonie religieuse à laquelle ils prenaient part, et ils ehantaient avec distraction , comme des gens qui accomplissent une tâche journalière plutôt qu'un acte de piété. Un seul (mais celui-là n'est plus ntoine , c'est leur chef actuel, leur archimandrite) se distinguait entre tous par son attitude sérieuse, par la majesté de sa démarche, le recueillement de sa physionomie. Il était jeune encore et d'une beauté orientale : une barbe noire comme de l'ébène, des yeux noirs, un étonnant mélange de fierté et de douceur dans tous les traits, une expression d'audace vaincue dans le regard et de résignation virile sur les lèvres : Faust converti, ou Manfted repentant; Oïi dit que son, enfance s'est passée dans un palais , qu'il a trouvé près de lui , tout jeune , au milieu du mûftde , les rêves trompeurs qui devaient le séduire,- et le péril qu'il n'était pas assea fort pour affronter. On dit que son cœur a fait un doux et triste roman. A Dieu ne plaise que j'arrache d'une main profane le voile mystérieux qui recouvre à présent cette vie agitée. Le noble prêtre a cherché dans les murs du couvent un refuge à ses angoisses , et dans l'exercice des devoirs religieux une consolation à ses regrets. Puisse la paix du ciel descendre comme un baume salutaire dans les replis de soft âme ! Rien qu'à le voir, on éprouve ce sentiment de sympathie qu'inspire une douleur dignement supportée, et quiconque a causé avec lui a été pénétré des grâces de son esprit et de Fonction de sa parole.

Tandis que je le regardais avec une curiosité pleine de respect, les moines continuaient leur chants monotones, auquel se mêlaient de temps à autre les voix d'un chœur d'enfants qui produisaient un effet charmant. L'archevêque redescendit le long de la nef sur un tapis de pourpre,

puis remonta à Taule). La foule s'écarta à son approche, se resserra dès qu'il se fut éloigné, se pressa et s'étendit jusque dans le chœur, faisant des signes de croix, murmurant à voix basse d'inintelligibles prières, se jetant la face contre terre. Selon la loi de l'Evangile, tous les rangs sont ici confondus. Le grand seigneur avec ses plaques en diamants est debout au milieu des paysannes , la femme du monde se voit entourée de moujiks. Il n'y a de sièges réservés que pour le prélat et les prêtres. Ce mélange produit un désordre qu'on ne remarque pas dans nos églises catholiques ; c'est à qui s'approchera le plus près de l'autel et des reliques, et le plus fort ou le plus hardi est le plus heureux. Le bras robuste de l'ouvrier écarte les petites mains délicates qui essaient de lui barrer le passage; le pauvre en haillons franchit intrépidement tous les obstacles pour jouir des magnificences de l'église. On se heurte, on se coudoie, on se précipite vers l'autel avec ardeur. C'est une effervescence de piété déréglée, un tumulte qui ressemble à celui d'un spectacle populaire.

La messe terminée, une partie de cette assemblée orageuse se retira comme fatiguée de la lutte ; mais des centaines de gens étaient encore là, qui attendaient l'archevêque au sortir du sanctuaire pour lui baiser les mains et se prosterner devant lui. Pour moi, je m'éloignai en silence, comparant cet office de la religion grecque à ceux de notre religion, à ces messes d'une pauvre église de village, célébrées avec tant de simplicité et de recueillement devant une communauté qui suit en silence les mouvements du prêtre, qui se lève à l'Evangile comme pour attester hautement les règles de sa foi, et tombe à genoux, la tête penchée vers la terre, les mains jointes Air la poitrine, au son de la clochette qu'une main d'enfant agite sur les marches de l'autel.

L'heure du dîner venait de sonner. Nous entrâmes dans le réfectoire, où tous les moines étaient assis sur deux

lignes parallèles. On leur servit une soupe de gruau, du poisson j des légumes et des cruchons de quass. Il me parut que c'était un repas assez confortable ; seulement les convives étaient d'une saleté repoussante. Dans une chambre voisine on servait un dîner à peu près semblable à une douzaine de religieuses qui étaient venues là en pèlerinage, et, sous une longue voûte sombre et humide , plusieurs pauvres se partageaient les chaudières de soupe et les morceaux de pain noir que la charité du couvent leur distribue chaque jour.

La demeure des moines est spacieuse et élégante. Le mot de cellule est trop modeste poiir en donner une juste idée. Chacun d'eux a pour lui seul urie chambre à coucher, un cabinet qui lui sert d'oratoire* et un salon de réception. J'ai trouvé là des gravures assez rtiondaines, et des livres ; mais ces livres ne donnent pas, à vrai dire, une haute idée de l'instruction 4 des religieux. Plusieurs pauvres prêtres d'Islande ont dans leur misérable cabane des ouvrages français , allemands <> danois. Dans le salon si paré et si coquet des moines de Troïtza , je n'ai vu que des ouvrages russes, des recueils de sermons, des traités de théologie* et quelques dissertations d'histoire.

Troïtza est pourtant le siège d'une de ces académies ecclésiastiques qui remplacent en Russie nos séminaires; Elle fut fondée à Moscou en 1678, sous le règne du tsar Théodore, frère aîné de Pierre le Grand. Ce n'était d'abord qu'une simple école destinée à raviver les études du clergé, qui, par suite des troubles politiques, étaient tombées dans un déplorable état de décadence. Dix ans après, cette école fut agrandie et honorée du titre d'académie. Ses élèves furent investis de plusieurs privilèges notables ; ils ne reconnaissaient d'autre juridiction que celle de leurs maîtres, et pendant tout le temps de leurs études ils ne pouvaient être arrêtés que sur l'accusation d'un crime capital. Les professeurs venaient pour la plupart de la Grèce ; quel-

ques-uns d'entre eux, choisis par le patriarche de Constantinople, étaient des hommes d'une vraie distinction , et rendirent d'importants services au pays où ils étaient appelés. Les leçons se faisaient en grec et en latin.

En 1814, les écoles du clergé ayant subi une nouvelle réforme, celle de Moscou fut transportée à Troïtza. On y compte à présent qUince professeurs et cent trente élèves. Cette académie ecclésiastique possède une bibliothèque de dix-huit mille volumes environ, parmi lesquels on remarque une collection de Bibles dans toutes les langues connues, et un Pentateuque hébreu écrit sur parchemin en 1142. La durée des études à l'académie est de quatre années. Les deux premières sont consacrées à l'enseignement de la philosophie* de ses divers systèmes et de son histoire, de la littérature moderne et ancienne, nationale et étrangère, de l'histoire des autres peuples et de celle de Russie. Les élèves doivent en outre suivre le cours de statistique» de géographie ancienne et moderne, de mathématiques, de sciences naturelles, de langues grecque, française, allemande. Pendant les deux autres années, ils étudient la théologie dogmatique, le droit canon, la polémique, l'exégèse, l'archéologie biblique et ecclésiastique, et l'hébreu. Ce programme d'études est assez large, malheureusement il est restreint dans l'exécution par toutes les réserves politiques, historiques, religieuses, qui entravent l'éducation en Russie, et surtout l'éducation du clergé. L'académie est d'ailleurs placée en dehors des attributions du ministère de l'instruction publique. Elle est régie par une conférence ecclésiastique soumise à l'inspection immédiate du métropolitain de Moscou. Elle a sous sa dépendance quarante-une écoles de paroisse, quarante-une écoles de district* et neuf séminaires secondaires. Ceci m'amène à parler de l'organisation du clergé russe. Il est divisé, comme on sait, en deux classes, désignées sous les noms de clergé noir et de clergé blanc.

Le clergé noir est celai qui se consacre aux pratiques de la vie religieuse dans l'enceinte des couvents. Tous les moines, à quelque ordre spécial qu'ils appartiennent, portent une robe noire appelée talar, un grand chapeau noir, rond, sans ailes , recouvert d'un voile noir pareil à celui d'une femme. La plupart entrent dès leur jeunesse dans le cloître, y reçoivent leur éducation, et montent de grade en grade. Les moines seuls peuvent arriver aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Ils justifient ce privilège par des études plus larges et plus fortes que celles du clergé blanc, par une existence plus austère et vouée à un célibat perpétuel.

Les membres du clergé nommé par opposition clergé blanc, portent une longue robe brune boutonnée du haut en bas, recouverte d'un talar de la même couleur, à larges plis et à larges manches. Ils laissent, comme les moines, tomber leur barbe sur leur poitrine, et flotter leurs cheveux sur leurs épaules. Leur tète est couverte d'un grand bonnet en velours ordinairement brun, quelquefois rouge, et orné d'une bande de fourrure. Lorsqu'ils officient, ils se revêtent, ainsi que les moines, d'un costume beaucoup plus éclatant. Les richesses de nos églises catholiques ne sont rien, comparées à celles des églises grecques. J'ai déjà parlé de ces couronnes de diamants , de ces bouquets d'émeraudes et de rubis qui ornent les images des saints, de ces lames d'or et d'argent qui recouvrent l'iconostase. Chaque cloître, chaque grande église renferme un trésor, que la foule ne voit qu'en partie aux principales fêtes, mais que l'on déroule avec empressement les autres jours aux regards des curieux. Ce sont les chasubles, les chapes, les étoles des prêtres, les mitres des hauts dignitaires, tissues d'or et d'argent, parsemées de perles et de pierres précieuses. Une grande salle du couvent de Troïtza est du haut en bas remplie de ces vêtements splendides, dons des princes et des empereurs, conservés depuis des siècles avec un

singulier mélange d'ofguei) et de piété. Le moine qtfi nous conduisait d'armoire en armoire nous regardait de temps à antre, comme pour jouir de notre surprise et de notre admiration. On eût dit une jeune femme étalant avee une joie naïve sa parure de fiancée et ses robes de bal. La robe en laine grossière de saint Serge, placée au milieu de ces richesses orientales comme un monument de l'antique humilité des cénobites russes, fait un étrange contraste avec les tissus d'or et de perles qui l'entourent. Plusieurs hommes du peuple qui s'étaient glissés à notre suife dans la chambre du trésor posèrent avec respect leurs lèvres sur cette robe. Aucun d'eux ne s'avisa de rendre le même hommage à la chasuble éblouissante des archevêques et des métropolitains.

Les prêtres du clergé blanc sortent en grande partie des petits séminaires, où ils ne reçoivent qu'une instruction très-incomplète. Ils sont placés dans les paroisses de campagne ou dans les domaines seigneuriaux* et portent le titre de popes. Quelques-uns ayant étudié dans les académies ecclésiastiques, obtiennent par là le droit d'entrer dans un presbytère plus important* et d'arriver au rang de protopopes y qui représentent à peu près nos curés de canton. Dès leur entrée en fonctions, tous doivent être mariés ; s'il deviennent vetifs* ils ne peuvent se remarier de nouveau, et sont forcés d'abandonner leurs cures pour se retirer dans un couvent. Aussi n'y a-t-il pas de femme plus choyée que la femme d'un pope russe, et pas un sort n'est plus eriviable que le sien dans les conditions obscures de la vie. Elle peut être tant qu'elle voudra nerveuse et capricieuse : son mari* si rude qu'il soit, se gardera bien de contrarier ses fantaisies. Au moindre danger qui la menace* il a peur de perdre avec elle ses joies paternelles* son toit, sa liberté. La pauvre femme de son côté* a grand intérêt à ménager les jours de son mari* car* s'il vient à mourir, elle est forcée de quitter l'humble domaine qui en-*

toure le presbytère, et se trouve seule dans le monde, sans ressource aucune et sans autre espoir que celui de rencontrer par hasard quelque jeune prêtre qui, au sortir du séminaire, daigne l'épouser.

Pour se consoler de leur retraite et de leur célibat, les popes qui entrent au couvent après leur veuvage ont une perspective qui leur était rigoureusement fermée tant qu'ils vivaient dans les liens du mariage. Ils peuvent alors aspirer aux titres suprêmes de la hiérarchie ecclésiastique; mais il est rare qu'ils s'abandonnent à cette pensée ambitieuse, et bien plus rare encore qu'ils la réalisent. Leur savoir est trop borné, leurs habitudes sont trop rustiques, pour qu'ils puissent décemment remplir quelques fonctions élevées. Le progrès qui se manifeste de toutes parts en Russie n'a pas encore pénétré dans les rangs du bas clergé, ou, s'il commence à y pénétrer à présent, on n'en distingue pas encore les résultats. Tels les popes étaient il y a deux siècles, tels ils sont pour la plupart aujourd'hui, incultes, grossiers, et souvent fort peu vertueux. Les Russes reprochent à notre clergé de s'immiscer dans l'examen des questions politiques, dans les actes du gouvernement, et ils ne remarquent pas que, si nos prêtres sont parfois un peu ambitieux, les leurs tombent de plus en plus dans une nullité désespérante ; que les nôtres sont les premiers maîtres de l'enfance, les premiers instituteurs du peuple, et que les leurs n'exercent pas la moindre influence sur les communautés confiées à leur direction ; que notre clergé enfin est souvent à la hauteur des idées les plus avancées de l'époque, et que le leur est en arrière de toutes les classes civilisées de la Russie. Non certes, il n'y a pas de danger que les pauvres popes s'avisent jamais de commenter les articles d'un ukase impérial et d'en entraver l'exécution ; mais leur soumission absolue aux lois du pouvoir temporel n'est point le résultat d'une humilité éclairée : c'est le fait d'une ignorance passive, impuissante et rési-

gnée. Dans beaucoup de presbytères, les popes ne se distinguent de leurs paroissiens les plus grossiers que par leur robe et leur coiffure. Le paysan les respecte quand il les voit à l'église ; hors de là, il les traite avec une insultante familiarité. Il y a parmi le peuple russe des sarcasmes particuliers, des proverbes injurieux qui ne tombent que sur les popes, des superstitions qui les offensent et qui se perpétuent de siècle en siècle. Qu'un Russe prêt à entreprendre un voyage rencontre sur sa route un pope, il regarde cette apparition comme de mauvais augure, et crache à terre pour détruire l'influence sinistre qui le menace. Qu'on invite à s'asseoir à table un Russe qui a déjà dîné : Croyez-vous, dit-il, que je sois un pope, pour dîner deux fois?

L'éducation religieuse que les popes donnent aux enfants n'exigent pas de leur part de grandes connaissances. Ils remplacent le raisonnement par la prière, l'instruction par les pratiques traditionnelles. A peine un enfant est-il né, qu'au risque de le faire mourir on le plonge trois fois dans l'eau du baptême au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ; à peine a-t-il l'usage de la parole, qu'on l'oblige à se confesser et qu'on l'admet à la communion. Quelquefois même, quand il tombe malade, on lui donne la communion comme un remède temporel. Les pauvres popes ne peuvent pas enseigner ce qu'ils ne savent point. Dans les séminaires, ils ont appris machinalement par cœur quelques résumés d'histoire et de géographie en latin et en russe sans y recueillir aucune idée. Ils s'en tiennent à la lettre même des leçons qu'on leur donne et ne poussent pas plus loin leurs investigations ; les dogmes de l'Église leur sont expliqués avec une précision minutieuse, systématique, et quand ils subissent un examen, ils n'ont qu'à répéter mot pour mot les réponses qu'ils ont dû graver dans leur mémoire; il ne leur est pas permis de s'écarter de la ligne rigoureuse qui leur est tracée, de se lais-

ser aller à une fantaisie de symbole ou de dissertation.

Les popes sont pauvres, et cette pauvreté est une des causes radicales du peu de respect que les paysans leur témoignent, et bien souvent des vices qu'on leur reproche. Us cultivent eux-mêmes, pour en tirer tout le produit possible, l'enclos et les champs joints à leur presbytère. Us vivent, comme le paysan, d'une vie de labeur, et, quand ils en trouvent l'occasion, oublient, comme le paysan, avec la cruche de quass et le flacon d'eau-de-vie, le poids de leur misère. Tout en condamnant leur ignorance , leurs habitudes grossières, on ne peut en vérité s'empêcher de regarder avec un sentiment de sympathie et de pitié ces pauvres prêtres sans pouvoir, humbles d'ailleurs, patients et pleins de tolérance. Le simple serf les traite souvent à peu près comme ses égaux, le gentilhomme affecte à leur égard une supériorité dédaigneuse, la loi civile ne leur reconnaît aucun privilège. Us peuvent être, comme tous les sujets de l'empire russe, envoyés en Sibérie, dépouillés de leur carctère sacerdotal, et condamnés à servir dans l'armée parmi les simples soldats.

Le clergé noir, qui a fait son éducation dans les couvents, est en général instruit, éclairé, et, sous tous les rapports, beaucoup plus respectable et plus respecté que celui des campagnes. C'est ce clergé qui enseigne, qui écrit, et occupe exclusivement les grandes dignités ecclésiastiques. La plus élevée était autrefois celle de patriarche. Au xvr siècle, les patriarches marchaient presque de pair avec les tsars, et pouvaient entraver leur pouvoir. L'empereur de Russie n'a plus à craindre une telle rivalité ; il est lui-même le chef souverain, le patriarche de son église.

Le plus haut titre qui existe à présent en Russie est celui de métropolitain. Il y a un métropolitain à Moscou, un autre à Kieff, un troisième à Pétersbourg. Les deux premiers ont les sièges les plus anciens ; le troisième occupe,

par sa résidence dans la capitale, le plus important. Viennent ensuite les archevêques et évoques de première, seconde et troisième classe. Au-dessous des évêques sont les archimandrites ou abbés des couvents ; après eux la hiérarchie ecclésiastique compte encore les protopopes , les popes, les archidiacres, les diacres et les sacristains.

Tous les grands [dignitaires qui officient dans les églises avec des vêtements d'or et d'argent, des mitres chargées de perles et de pierreries, et auxquels on prodigue dans la conversation, dans les lettres qu'on leur adresse, les titres de saint et de très-saint , ne reçoivent qu'un traitement très-modique. Celui des métropolitains ne s'élève pas à plus de 4,000 francs par an, celui des archevêques ne dépasse pas 3,000. On leur assigne, il est vrai, encore une part dans les rentes de certains couvents, on leur donne une maison en ville, une maison à la campagne, et ils perçoivent, comme les simples prêtres, un droit de casuel pour les mariages, baptêmes, enterrements auxquels ils assistent ; mais tout compté, bon an mal an, le revenu du métropolitain ne peut guère être évalué qu'à 30,000 francs, et celui de l'évêque à 10,000.

Plusieurs hommes ont illustré ce clergé par leur savoir et leurs travaux. D'une de ces académies sont sortis le premier poëte russe, Lomonosoff, et le premier orateur de l'église russe, Platon. Malgré le haut rang qu'il occupe et la considération qui l'entoure, ce clergé me semble, comme le clergé blanc, isolé du mouvement général de la nation, et comme lui arrêté forcément dans une situation passive et stationnaire. Tant qu'il en sera là, il pourra entretenir le goût des pratiques extérieures chez les fidèles prosélytes de la religion grecque, inculquer à leur esprit la croyance aux miracles et le respect des images saintes ; mais je ne pense pas qu'il exerce une grande influence sur le développement moral et intellectuel du peuple.

Les églises russes sont pour la plupart bâties sur un mo«

dèle uniforme- A l'extérieur, elles présentent un édifiée carré sur lequel surgit une haute coupole ronde, massive, appuyée sur un rang circulaire de colonnes, surmontée d'une croix posée sur un croissant» symbole sans doute du triomphe de la religion grecque, de l'asservissement des Mongols et des hordes tartares ; à chaque angle, une coupole plus petite s'élève, peut-être en l'honneur des quatre évaogélistes, autour de la grande, qui représente l'image suprême du Christ, Quelquefois il n'y a que trois coupoles représentant la Trinité, Les unes sont peintes en bleu et parsemées d'étoiles d'or comme la voûte du ciel, d'autres argentées et la plupart dorées, De loin, on les voit s'élan* ger au-dessus des villes et des villages, scintiller comme un# flèche ardente au milieu d'une eneeinte de remparts, briller comme une auréole à l'horizon. A l'intérieur s'offre une nef étroite, obscure, poupée par d'énormes piliers et revêtue du haut en bas d'images peintes sur un fond d'or, de figures gigantesques de saints, d'apôtres qui étendent dp longs bras et tournent de grands yeux s<)mbr§ s vers l'as* semblée. Point dç sculptures, le dogme grec les rejette, mais une quantité de tableaux vieillis, noircis, où l'on ne voit quç les mains et le visage ; le reste du corps est recouvert d'une plaque d'argent ou de vermeil qui imite les plis pnduleux d'un vêtement ; la tête est entourée d'un cerple d'or compact ou de plusieurs rayons de diamants ; le cou et la poitrine sont très^souvent parsemés de saphirs, de rubis et d'émeraudes. Pevant chacune de ces images sont suspendues des lampes d'argent que l'on allume aux jours de fête, des candélabres où des fidèles font brûler des cierges pour honorer le saint qu'ils invoquent, ou pour donner plus d'efficacité à leur prière. Parfois ceux qui accomplissent cette œuvre pie s$ trouvent à une grande distance du lieu vénér§ auquel i)s consacrent leur hommage. Quand je partis de Pétersbourg pour Moscou, un Russe, qui venait de gagner un propé§ } me pria de faire brûler pqur lui un

eierge devant l'image de la Vierge qui orne la cathédrale de l'Assomption, Il y a des cierges à tout prix, pour toutes les fortunes et tous les degrés de piété et de reconnaissance. C'est l'église elle-même qui les vend, c'est le sacristain qui en recueille les restes pour les fondre de nouveau.

liais les richesses qui revêtent les murailles ne sont rien encore, comparées à celles de l'iconostase, haute et large barrière qui s'étend sur toute la longueur de la nef et s'élève parfois jusqu'à la voûte. C'est, comme son nom l'indique, une galerie d'images, ornées seulement de dorures dans les petites églises, couvertes , dans les grandes oathé* dralas, de tout ce que la dévotion a pu imaginer de plus spleudide, et la générosité des empereurs de plus éblouissant. I) y a trois portes à cette barrière ! celles de droite et de gauche s'ouvrent facilement aux curieux; celle du milieu, qu'on appelle la porte impériale, est presque toujours close : l'empereur et les prêtres qui officient ont seuls le droit de )a franchir. Derrière cet iconostase est le sanctuaire. A l'heure de la messe, le prêtre est là devant l'autel qui dit les prières, fait les invocations, mêle dans le calice le pain et la vin. Pendant ee temps, les moines et les autres prêtres chantent dans le ehoeur. Leur chant n'est pas accompagné comme le nôtre de l'harmonie solennelle de l'orgue, et ne se compose pas d'autant de psaumes et de versets. C'est, du commencement à la fin de l'office, la répétition continue de deux seuls mots, goepodi pomilui (Kyrie eleison), modules sur tous les tons, depuis la basse la plus vibrante jusqu'au fosset le plus aigu ; puis une longue prière pour l'empereur et l'impératrice, pour leurs fils et leurs filles, leurs gendres et leurs parents.

Au moment de la consécration, la porte sacrée de l'iconostase s'ouvre ; ou aperçoit le prêtre penché sur son calice, le sanctuaire resplendissant d'or et de lumière. Les fidèles se jettent la fade contre terre, se relèvent, se prosternent de nouveau et redoublent leurs signes de croix. Ils n'ap*

portent point de livres de prière à l'église et n'unissent point leur voix au chant des prêtres ; ils répètent seulement à voix basse le Kyrie eleison, et manifestent leur piété par des prosternations et des signes de croix continus. La messe finie, le prêtre s'avance au bord de la nef et bénit l'assemblée au nom de la Trinité et de la Vierge, de saint Jean, de saint Joseph et de sainte Anne, de saint Antoine et de saint Nicolas et de tous les saints ermites.

Il n'y a pas de peuple qui reçoive plus de bénédictions sacerdotales que le peuple russe. Il lui en faut pour lui et pour ses alliés, pour les maisons qu'il habite et la terre qu'il cultive, pour ses moissons et ses bestiaux, pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il veut entreprendre. La 6 août de chaque année, les églises sont pleines de pommes et de poires que les prêtres bénissent. Jusque-là aucun vrai croyant n'aurait osé manger un fruit. A peine la cérémonie religieuse est-elle terminée, que tout le monde se, précipite sur les corbeilles arrosées par la main du prêtre. Chacun s'en va les poches et les mains pleines, savourant, dévorant ces fruits consacrés. Le 6 janvier, on bénit les fleuves et les rivières. Le prêtre s'avance en grande pompe sur le rivage, fait faire une ouverture dans la glace, et y plonge par trois fois une croix en récitant des prières. Aussitôt les femmes accourent avec des vases, des seaux pour puiser cette onde ; les hommes se la disputent et la boivent à longs traits. On se presse, on se heurte, on s'arrache les verres et les bouteilles. C'est une lutte de plusieurs heures, une lutte entre la force et l'adresse, l'audace et l'habileté. Une fontaine de vin coulant sur l'une de nos places publiques un jour de fête nationale ne produirait pas plus de rumeur.

Cette même église, qui bénit tant de choses, a aussi ses heures de malédiction. Il y a un certain jour où, dans la cathédrale de Pétersbourg, au milieu d'une assemblée nombreuse, le chantre de l'église qui a la voix la plus éclatante prononce tour à tour les noms des hérétiques les

plus célèbres, les noms des hommes qui ont jeté le trouble et le désordre dans l'empire russe : le nom de Boris Godounoff, qui usurpa le trône des tsars; de Mazeppa, le fougueux chef des Cosaques; de Pugatscheff, qui se fit passer pour Pierre III, et à chaque nom il jette le cri d'anathème, qui résonne sous toutes les voûtes. L'église est ce jour-là resplendissante de lumières et inondée d'encens comme pour une grande fête. Le métropolitain est à Tautel, revêtu de ses habits sacerdotaux ; un chœur d'enfants répète d'un ton plaintif et mélodieux la sentence d'anathème. A peine cette série de condamnations est-elle terminée que les prêtres recommencent à bénir le peuple et l'État, et tous les princes de la maison de Romanoff, depuis le premier tsar de leur race jusqu'à l'empereur régnant, car la religion grecque est une religion de paix et de mansuétude. Les saints qu'elle vénère le plus sont surtout ceux qui ont vécu dans une humble retraite, construit des couvents, pratiqué les pieuses leçons de la charité chrétienne. Elle a dans ses cérémonies des invocations spéciales pour les saints ermites, et l'évangéliste qu'elle préfère, c'est saint Jean, le disciple bien-aimé de Dieu ('). Je ne connais qu'un seul grand acte de persécution qu'on puisse réellement attribuer à l'Église gréco-russe, c'est celle que l'archevêque de Novogorod exerça vers la fin du xv e siècle contre la secte juive (*). Les autres furent l'œuvre d'un gouvernement qui, sous une apparence de zèle religieux, cachait une intention de conquête et une idée de souveraineté absolue. L'Église même a mis l'épée dans le

(') Dans les livres religieux du culte grec, l'Evangile de saint Jean est placé en tête des autres.

(') Cette secte professait un dogme mêlé de judaïsme et d'athéisme. Elle fit de rapides progrès, et, pour la détruire, on eut recours aux moyens les plus barbares. L'archevêque de Novogorod condamnait les hérétiques à d'affreux supplices, et quelquefois les faisait jeter sur des bûchers ardents.

fourreau et s'est vouée à une existehce passive : elle éfcïit peu et prêche peu. Du commencement à la fin de l'année, elle répète son cri de miséricorde, son kyrie ekiêm> et n'enseigne à ses prosélytes que des pratiques d'humilité. Subjuguée dès les premiers siècles de son Origine par le despotisme de l'Orient, et privée par son schisme du puissant appui qu'elle aurait trouvé dans là papauté, elle n'a pu, comme l'Église de Rome, se mêler aux grandes agitations sociales du moyen âge, intervenir dans la cause des peuples et des rois, distribuer des empires et briser des couronnes. Les tsars moscovites ont assoupli le clergé russe à leur volonté, et en ont fait un instrument de leur ambi» tioh ou un jouet de leur caprice. Au xvi e siècle, Ivan IV, surnommé à juste titre le Terrible, chassait les métropo*litains de leur siège, jetait en prison ceux qui avaient le courage de condamne? ses crimes, pillait les églises, enlevait les trésors des couvents* L'archevêque Levnidas, de Nûvogorod, ayant refusé de consacrer le quatrième mariage d'Ivan, le farouche grand-duc le fit coudre dans une peau d'ours et déchirer tout vivant par des chiens» Après avoir répudié trois femmes, assassiné son fils, il insultait encore à la religion en envoyant, Comme une suffisante expia»* tion de ses scandales, une aumône aux quatre patriarches d'Orient;

Sur la fin de son règne, ce prince cruel gouvernait le clergé de ses États avec un pouvoir absolu* Il avait enlevé aux évoques leurs privilèges de juridiction, il assemblait lui-même les conciles et décidait en demie? ressort de toutes les affaires spirituelles. Les prélats devaient obéir à ses ordres comme s'ils venaient de Dieu même , et , par un ukase du 12 avril 1552, il institua un tribunal de laïques pour veiller à la moralité des prêtres; L'ordonnaUce qu'il rédigea pour ce tribunal eët un dés documents historiques les plus curieux qui existent. Elle se compose de cent articles, et offre une triste peinture de l'ignorance,

de là superstition et de la grossièreté des atoutâ de la Russie au xvi e siècle ( 4 ). Qu'il nous Soit pertnis d'en citer quelques passages. Nous choisissons de préférence ceux qui se rapportent au clergé* afin de né pas nous écarter de notre sujet; L'article 4 est ainsi éëftçU ! 4 Ce n'est point le salut dé son âme qu'un Va êhéréher dans lest couvents* mais bien le repos et les jouissances 1 corporelles, Les archimandrites traitent dans leurs cellules des convives étrangers ; les moines ont dès domestiques ; ils ne rougissent pas de faire venir des femmes ; ils vivent dans la joie et les plaisirs, et dissipent les biens des couvents. Désormais il n'y aura qu'une table dans chaque couvent» les moines devront congédier leurs jeunes domestiques* et s'abstenir de rechercher aucune femme) ils ne devront avoir ni vin ni hydromel, et ne pourront aller courir les villes et les bourgades pour passer le temps, »

A l'article 1S, il est dit : « Le clergé devra Veiller particulièrement à ce que certains abus honteux et dignes du

(') On a publié) il y a quelques années* à Londres, un autre document qui donne une singulière idée de l'ignorance ou de la fourberie des prêtres russes. C'est un passeport pour l'autre monde, délivré le 30 juillet 1541, par Un métropolitain de KiefT, et adressé directement à saint Pierre. Les prêtres accordaient éee retiomhiatiJ dations pour le paradis à prix d'argent et plue ou moins cher* selon le rang et la fortune de ceux qui desiraient emporter un tel saufconduit dans leur cercueil. Voici la formé dans laquelle elles étaient

ordinairement conçues : <t Je soussigné, évéque ou prêtre de ,

reconnais et certifie que N , porteur de ce billet, a toujours rédu

parmi nous en vrai chrétien, faisant profession de la religion grec» que, et, quoiqu'il ait quelquefois péché, il s'en est confessé et a reçu l'absolution, la communion et la rémission de ses péchés. 11 a honoré Dieu et les saints', il a jeûhè et prié aux heures et saisons ordonnées par l'Église* il s'est fort bien gouverné atec moi, qui suis son confesseur* en sorte que je n'ai point fait difficulté de l'absoudre de ses péchés et n'ai pas sujet de me plaindre de lui* En foi dé quoi lui avons expédié le présent certificat, afin que saint Pierre, le Voyant, lui ouvre la porté éternelle. » {Èfitiih tinâ fbreiyh R&teWi juillet 1839.)

paganisme disparaissent entièrement. Ainsi, lorsqu'un combat judiciaire doit avoir lieu, on voit des sorciers prétendre lire dans les étoiles à qui sera la victoire. Ces hommes de peu de foi ont entre les mains d'absurdes livres aristotéliques et astrologiques, des zodiaques, des almanachs et autres ouvrages qui ne sont remplis que d'une science païenne. Le jour de la Pentecôte, ils versent des pleurs, poussent des cris, se répandent dans les cours des églises, hurlant et sanglotant, frappant des mains et chantant des chansons diaboliques. Le matin du jeudi saint, ils brûlent de la paille et appellent les noms des morts ; les prêtres mettent du sel sur l'autel, et cherchent à guérir les malades avec ce sel. De faux prophètes courent de village en village, nus, sans chaussure aux pieds, les cheveux épars; ils tremblent de tout leur corps, se roulent par terre, et racontent des apparitions de saint Ànastase et autres. Des troupes de possédés, qui s'élèvent quelquefois jusqu'à cent hommes, tombent tout à coup dans un village, vivent aux frais des habitants, s'enivrent et finissent par dépouiller les voyageurs. Les enfants des boyards fréquentent en foule les cabarets, où ils perdent tous leurs biens aux jeux de hasard. Les hommes et les femmes vont ensemble aux bains, et l'on a vu des moines ne pas rougir d'y aller avec des nonnes. On achète, dans les marchés, des lièvres, des canards et coqs de bruyère étouffés ; on mange du sang et des boudins , contrairement aux lois œcuméniques ; on suit les ausages des Latins, on se rase la barbe, on coupe ses moustaches, on porte des vêtements étrangers, on jure par le saint nom d,e Dieu ; enfin, et c'est là ce qu'il y a de plus déplorable, ce qui attire sur un peuple la colère de Dieu, la guerre, la famine, la peste : on se livre à la sodomie. » Plus loin, le grand-duc ajoute : « De ces coutumes hérétiques, il n'en est pas de plus condamnable que celle de se raser le barbe. L'effusion de tout le sang d'un martyr ne saurait racheter cette faute. Raser sa barbe pour plaire

aux hommes, c'est violer toutes les lois et se déclarer l'ennemi de Dieu , qui nous a créés à son image. » Cent ans plus tard, Pierre le Grand voulut obliger les Russes à se raser la barbe. De toutes les réformes qu'il osa tenter, celle-ci était sans aucun doute Tune des plus hardies.

En 1588, Boris Godounoff, qui avait besoin de l'appui du clergé pour se faire pardonner le meurtre de son souverain légitime et affermir son usurpation, institua de son autorité privée le patriarchat de Moscou, et consacra luimême dans l'église du Kremlin le prélat investi de cette dignité, « Très-saint père, lui dit-il en lui mettant la mitre sur la tête et la crosse dans la main, très-digne patriarche, père des pères, premier des évêques de toute la Russie, patriarche de Russie, Wladimir, Moscou, etc., je te donne le pas sur tous les évêques, je te confère le droit de porter le manteau de patriarche, la calotte d'évêque et la grande mitre, et ordonne qu'en tout mon pays tu sois reconnu et honoré comme patriarche et frère de tous les patriarches. » Cette institution, qui n'avait d'autre arbitre que celui du pouvoir temporel, ne devait pas fort embarrasser, comme on le voit, les successeurs de Boris Godounoff. Aussi, lorsque Pierre I er en vint à songer qu'il ne lui serait pas inutile de joindre à son autorité de tsar l'autorité suprême de patriarche, il n'eut besoin que d'un léger subterfuge pour s'emparer de ce nouveau pouvoir. En 1700, il rassembla à Moscou les métropolitains, archevêques et évêques de son empire , et leur demanda s'ils voulaient s'unira l'Église romaine. Sur leur réponse négative, il s'écria : « Je ne reconnais d'autre légitime patriarche que le patriarche de l'Occident, le pape de Rome, et puisque vous ne voulez pas lui obéir, vous n'obéirez qu'à moi seul. » Puis il lut les nouveaux statuts du saint-synode. Tous les assistants les signèrent et jurèrent de les observer. Précédemment les relations des tsars avec l'Église nationale russe, dit M. le comte de Circourt, dans une intéres-

santé notice sur le couve ht de Troïtaa* étaient dâlqiiées sur celles des autocrates de Byzatice avec lé pàtriarchàt* L'empereur était le premier entre les fidèles ; le patriarche à Gonstantinople et le métropolitain à Moscou» le premier entre Iob tujeto,, Ces deux pouvoirs demeuraient distincte et indépendants l'un de l'autre, au moins en principe et en droits 11 en est encore exactement de même ttujoui* d'huit Seulement le saint-synode, personne morale, a remplace en Russie le patriarche ; mais la dignité patriarehôle, qui n'a duré que 118 ans, était une innovation, et n'avait point jeté de racines profondes dans les affections ou les usages du peuple russe.

Malgré cette opinion de M; de Circourt, dont les recherches consciencieuses sur diverses questions historiques et le vaste savoir nous inspirent une grande estime, il nous semble que les souverains russes sont maîtres absolus de l'Église. Le saint-synode n'est qu'une assemblée délibérante à laquelle on abandonne tout au plus certains droits admi^ nistratifs. C'est l'empereur lui-même qui tranche les ques^ tions importantes et juge les cas litigieux.

En l'année 1596, l'union projetée depuis longtemps entre l'Eglise romaine et l'Eglise ruthénienm (*) fut accom*plie, Les ruthéniens conservaient leur rituel en langue slavonne et leurs offices grecs ; leurs prêtres conservaient le privilège de se marier, mais ils se soumettaient à l'autorité pontificale et la reconnaissaient journellement en associant le nom du pape à leurs prières; de là les persédu* tions exercées parles souverains russes* Catherine II, cette Sémiramis si adulée par les philosophes du xviu* siècle, Catherine II ne pouvait se résigner à l'idée de voir des

(') L'Eglise luthérienne comprend les évôcbés de Kieff, Léopol, les provinces de la Podolie et de la Volhynie, une partie du pal a» tinat de Lublin, et les gouvernements de Smolensk, Czernikow, Poltawa, Karkow et EcatherinoslaW, en tout plus de dix Millions d'âmes.

prêtres de son empire admettre une autre suprématie que la sienne et prier pour urt autre pouvoir» fille engagea la lutte avec l'Eglise r athénien ne , cette humble et pacifique Eglise , et la poursuivit opiniâtrement* tantôt paf la ruse, tantôt par la violence. Par la première et la sétiôtide spo* liation de la Pologne > Gâlhêrirîe s'emparait de là nlus grande partie des paroisses ruthéniennes ; elle aVftit solennellement proibis de respecter les privilértS et le Culte religieux de ses nouveaux Sujets ( É ) ; à peine lès eut-elle asservis à son joug » qu'elle oublié ses serments» Les pré-» très de l'Eglise luthérienne furent circonvenus de toutes parts. Pour les ébranler dans leur foi et les rendre parjures à leurs engagements » oh employait tour à tour les offres et les menaces. S'ils résistaient aux harangues pompeuses deS émissaires de Catherine, on les chassait de leurs presbytères, bn les jetait dans les cachots. Les gouverneurs des provinces avaient ordre de les traiter militairement* et ils exécutaient eet ordre & la lettre. Les trouvent* du clerg&-uni étaient frappés d'interdiction OU dépouillés de leurs biens, les prélats arraohés violemment de leur siège, les humbles pasteurs de Campagne remplacés dans leur chapelle par des prêtres schismatique** et envoyés comme des malfaiteurs en Sibérie» En vain le monde catholique se montra» t-il tout ému de ces persécutions» en Vain le pape et l'im* paratrice Marie-Thérèse essayèrent-ils par leurs lettres et leurs exhortations d'en adoucir la rigueur : Catherine était sourde aux remontrances. Elle voulait être le patriarche absolu de son empire ; quel patriarche ! Les arrêts d'une juridiction servile, le knout, les bannissements, les pillages et les cruautés de toute sorte, servirent ses ambitieux desseins. En 1774 , le Journal historique et littéraire de Luxembourg disait : « La religion catholique a beaucoup

(•) Manifeste publié à Saint-Pétersbourg, le 5 septembre 1772. Traité de Grodno du 13 juillet 1793.

souffert dans la partie de la Pologne qui vient d'être soumise à l'impératrice de Russie. On a enlevé plus de douze cents églises aux grecs-unis pour les donner aux schismatiques. » En 1795 , l'archevêque de Mohilew annonce « que dans l'espace d'une année , grâce aux sages dispositions de l'impératrice de toutes les Russies , plus d'un million de ruthéniens-unis des deux sexes et de toutes les classes ont été ramenés à la foi russe. Enfin, on a fait le calcul que dans le cours de vingt-trois années (1773- 1796) l'Eglise unie de Russie avait perdu cent quarantecinq couvents , neuf mille trois cent seize paroisses et huit millions de fidèles.

Sous les règnes de Paul I er et d'Alexandre, cette malheureuse Eglise, ainsi froissée, appauvrie, écrasée, retrouva quelque repos et respira plus librement. Alexandre avait l'âme noble et généreuse. Nous en avons eu la preuve en France à l'époque de la restauration, lorsqu'il tempérait par son pouvoir et calmait par sa douceur les exigences de l'Angleterre et la brutalité sauvage de Blùcher. Les idées de mysticisme qu'on lui a si amèrement reprochées s'alliaient dans son cœur à de hautes idées de philanthropie et de liberté sociale, et ce n'est pas lui qui aurait voulu troubler la conscience de ses sujets par l'unique désir d'ajouter un prestige de plus à son pouvoir.

Page 1