‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 17 sur 36 · ADMINISTRATION, SERVAGE · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION, SERVAGE

Un écrivain polonais qui, après s'être signalé par ses tendances révolutionnaires , a fait tout à coup volte-face et s'est mis un beau matin à encenser le pouvoir qu'il condamnait la veille, M. Gurowski a écrit sur la Russie un dithyrambe en prose à côté duquel pâliraient les odes les plus emphatiques des poètes anciens et modernes. Selon lui, rien en ce monde n'est noble et beau comme la Russie, rien de plus admirable que ses institutions, rien de plus sublime que les hommes qui ont présidé ou qui président encore aux destinées de cet empire. « Pierre le Grand domine tous les personnages les plus saillants de l'histoire, comme le ciel domine la terre. A mesure qu'on l'approche de plus près, et qu'on le cherche dans les œuvres qu'il a accomplies, ou dans celles dont il a jeté la trace, on croit voir agir une main surhumaine , et tout mortel qu'était Pierre le Grand, un sentiment de vénération nous porte à croire que l'Eternel, dans ses vues impénétrables, déversa

dans son âme plus de feu céleste que dans aucun mortel des temps connus ( J ). » A côté de Pierre le Grand, Charlemagne et Napoléon ne sont que des hommes d'une taille fort médiocre. Quant au pouvoir actuel , « son essence en fait l'expression la plus littérale de Tordre divin transmis sur la terre, puisqu'il est omnipotent, unique, universel comme lui. »

Après avoir décrit dâïlà Ce mêftie style pompeux les progrès et les ressources matérielles, intellectuelles de la Russie, M. Gurowski parle des diverses expéditions militaires que le gouvernement russe a entreprises du côté de l'Asie, des généfgu&i pensées (}ui âriiihent m longue et périlleuse lutte dans les montagnes du Caucase , et voici, dit le" nouveau prophète, quel en sera le résultat : « Les montagnards du Caucase, une fois soumis , aplaniront la soumission des Kirghises indépendants, ainsi que celle des Khivains, des Bukhariens, ces avant-postes de la Grande Tartarie et de l'empire du Mogol. Toutes ces contrées s'engrenant les unes dans les autres seront nécessairement aussi enclavées dans la Rtisfcie. C'eét ainsi que se révélé* se déploie et semble se perdre dans l'immensité de l'espace et des siècles futurs le vaste horieon des destinées civilisatrices de cet empire. »

Malheur! s'écrie d'un ton dérisoire M. Gurtwfeki» malheur à ceux qui opposent quelque résistance aux entreprises providentielles de la Russie I « Le sang qu'ils auront fait verser criera Vengeance au trône de l'Eternel * car la Russie ne doit-elle pas subjuguer d'abord, afin de pouvoir organiser ensuite ( 2 ) ? »

«La Russie » ajoute- wl, est religieusement et socialement la personnification du Christ rédempteur ! ! Vouloir arrêter la Russie dans sa marêhe» c'est se révolter contre

(') Voyfeë la CivilisaMn et la Russie, feage 980. (') La Civilisation et la Russie, page « M.

la volonté céleste* se rendre coupable de sacrilège envers Dieu et l'htimaftité* c'est souhaiter les ténèbres au lieu des lumières* lé thaï au lieu du bien, là sauvage barbarie au lieu de la <mlUit-é> l'dôlàtrie enfin âU lieu de l'Evangile. *

Ge livre a été publié en français à Sâint-Mërsbourg avec la sanMitm officielle de là Censure, L'auteur a reçu ea récompense de son chef-d'œuvre Utt titre dé Chancellerie et une mlt> C'était bien le Moins qu'on put faire pour honorer uti tel *èle. Ce livre a été traduit immédiatement par la naïve Allemagne» qui traduit tUUt, et un écrivain allemand qui vient de publier Un ouvragé sur la racé slave et germanique * a puisé tranquillement dans cette composition du renégat polonais là plupart des détails qu'il donne sut 1 la Russie (')* Comment faire pour parier de lft Russie d'une façon qui lui semble équitable après de semblables dithyrambes? Le moyen qu'une appréciation sincère, modérée» obtienne son assentiment, quand ses flatteure l'ont élevée jusqu'au troisième ciel ? Mais hâtons-» nous de dire que si le gouvernement rusae, par Une de ces efreurs inhérentes aux gouvernements absolus , a sanctionné le cantique politique de M. GuroWski, les esprits les plus éclairés de la nation ont rejeté avec mépris cette plate adulation. Essayons de rétablir les faits si étrangement dénaturés dans le livre que nous venons de citer» de présenter un tableau succinct des diverses classes qui composent l'état BDcial de l'empire Hisse. Nous ne voulons ni flatter ni calomnier la Russie , nous n'avons d'autre désir que d'être vrai , et nous prenons nos renseignements à dé* sources authentiques* Commençons par la noblesse.

H y a en Russie deux ordres de noblesse : la noblêsëë qui se lègue par droit d'hérédité , et la noblesse acquise par les éehriceé publies , qui est quelquefois héréditaire aussi , et quelquefois accordée à un« individu pour lui seul et sans

(') SfetiéHf RUèiMs GtfthdneA, Leipzig, iS4l.

bénéfice aucun pour ses descendants. La noblesse héréditaire proprement dite, ou l'ancienne noblesse, se divise en cinq catégories, les princes , les comtes, les barons de l'empire, les gentilshommes non titrés dont la noblesse est antérieure à Pierre le Grand , et les gentilshommes non titrés , anoblis depuis le règne de cet empereur.

C'est dans le sein de l'ancienne noblesse que les souverains de la Russie prenaient jadis leurs femmes.

Cette coutume, qui rappelle les mœurs de l'Orient, s'est maintenue depuis la fin du xv e jusqu'au xvm e siècle. Lorsque le tsar avait résolu de se marier , il commençait par demander l'assentiment du patriarche, puis il communiquait son projet à ses conseillers, et donnait l'ordre aux princes et aux boyards de faire comparaître leurs filles. Des messagers s'en allaient à travers le pays, cherchant les jeunes personnes nobles, choisissant les plus belles et les envoyant à Moscou. Une maison était préparée dans cette ville pour les recevoir, une femme d'un âge mûr, choisie, prise parmi les familles les plus distinguées, remplissait auprès d'elles le rôle de surveillante, et le luxe de leur gynécée , le faste qui les entourait leur donnait un avant-goût des joies du pouvoir. Pour ne pas se laisser éblouir par le seul prestige de la beauté, et pour connaître par lui-même les sentiments qu'on eût peut-être dissimulés au souverain , le tsar abandonnait les insignes de son rang important à un de ses gentilshommes, et, prenant le vêtement d'un boyard, quelquefois celui d'un simple serviteur, il s'en allait de salle en salle à l'heure du repas, observer ces jeunes colombes , et écouter leur gazouillement.

Au jour prescrit par lui, ces belles rivales, revêtues de leur parure la plus éclatante , apparaissaient devant leur juge, comme les juives devant Assuérus, comme une légion de sultanes devant les descendants de Mahomet. Le tsar était sur un trône, entouré des principaux personnages de

ses États. Elles venaient Tune après l'autre se prosterner à ses pieds, et il donnait à chacune d'elles un mouchoir brodé en or, orné de franges de perles et de diamants ; puis toutes se retiraient emportant ce don de munificence royale comme une consolation, ou comme un espoir. Le tsar ne prononçait pas encore le nom de l'heureuse élue ; mais, quelques jours après, il lui offrait les bijoux de fiançailles en présence des hauts dignitaires de l'armée, du sénat, du clergé ; et quelquefois pour adoucir les regrets de celles qu'il éloignait du trône, ou pour calmer la blessure faite à l'orgueil de leurs parents, il ajoutait au présent d'usage l'investiture d'une propriété ( ! ).

Le tsar Michel Fedorowitsch épousa ainsi la fille d'un pauvre gentilhomme qui vivait modestement dans un obscur domaine à deux cents werstes de Moscou, et qui s'en allait, comme un autre Cincinnatus, cultiver son champ avec ses serviteurs lorsque les envoyés du tsar vinrent lui annoncer sa haute fortune.

Le tsar Alexis Mikhailowitscb, père de Pierre le Grand, voulait épouser, sans toutes ces cérémonies, la belle Nathalie Narischkin, la pupille de son ministre Matwejeff; mais celui-ci le conjura de ne point violer ainsi les droits de la noblesse, et l'assemblée des jeunes filles eut lieu comme par le passé, cette fois seulement pour la forme.

L'ancienne noblesse, surtout celle de Moscou, qui jadis avait des prérogatives particulières, est fière de son origine, de ses ancêtres, de ses annales. Il y a en elle un amour de généalogie très-marqué et quyiu reste se retrouve dans toutes les classes de la société. C'est peut-être en partie à ce culte du passé, à ce sentiment de respect pour une honorable parenté, qu'il faut attribuer l'usage qui existe en Russie de désigner un individu par le nom de baptême de son père. Ainsi , au lieu de dire le prince

(') Anteckningar om Ryssland. Sedoare Del en. p. 78.

«70 LÉTThfeS

Galitëin, le comte Scheremetieff, oh dira Iweh Sergeie- Witsch (ÏWan, flls de Sëfge)* Pierre, flls de Nicolas. Les Russes font Urie politise et donnent un témoignage d'affection à un étranger, ett femplaéant àiûài son nom de famille parle prénom paternel.

Une des qualités héréditaires de la noblesse fusse, c'est son hospitalité, cette vertu idéale des Vieux Slaves, cette douce et touchante attraction des tribus du Nord. Qiië de fois à Pétersbourg et â Moscou, dand les maisons où Ton me recevait avec tant d'affabilité, moi simple étranger, et sans aucune recommandation officielle, que de fois ne me suis-je pas rapppelé les jours qUe j'avais passés ért Suède et en Danemark! C'était le même accueil empressé, cordial, généreux, et j'en conserve la même reconnaissance.

tl y a Un proverbe russe qui dit : « Ne cherche pas l'ornement de ta demeure dans les somptueuses tapisseries, mais dans l'hospitalité, » et tous lés nobles du pays, vieil* et jeunes, riches et pauvres, mettent chaque jdUr en pratU que cette maxime popUlaite; Ouelques-uns exercent l'hospitalité avec Une royale magnificence. En voici un exemple : le propriétaire des mines d'or et de fer de.Nevjansk, situées à l'extrémité de l'OuM» non loin de la roUte qui conduit de Perne à Tobol&k, abandonne fehaqUe année â son intendant une somme de 50*000 roubles pour tecevoir les voyageurs qui Visitent cette contrée. Lui-môiûè n'a peut-être jamais séjourné dans cette propriété, ou du moins il n'y a fait que quelques rares et fugitives apparitions; mais tous les étrangers y sont accueillis en son nom et doivent en emporter un affectueux souvenir. Le professeur Kupfer, qui en 1888 faisait aveo M. Hansteen de Christiania un voyage scientifique dans les montagnes de l'Oural, raconte en ces termes sa réception à Nevjansk :

« En arrivant près de l'habitation où nous dévions pas* ser la nuit, nous remarquâmes avec surprise que tous les appartements étaient éclairés. NoUs descendîmes de voiture

fet l'on nous conduisit au premier" étage de la maisofl dans une large salle voûtée qui Communiquait aVee plusieurs autres pièceéi Cette salle était garnie de canapés en soie, d'une forme ancienne* tuais excellents, et dé côté et d'autre nous vîmes des lits préparés dans les élcôves. À peine avions-nous fini de nous laver les mains, qu'on nous ap* porta du thé> du rhum» et qu'on dressa la table pour notre soUper. Puis, arrivé l'intendant vêtu comme un riche marchand* qui nous prié dé Vouloir bien accepter Ce qu'il avait à nous offrir* Quelques instants apfès* nous étions assis gaîment devant une table couverte des mets les plus délicats et des meilleurs vins étrangers; »

M< Kupter ajoute que lorsque les voyageurs partent* l'intendant les fait reconduire gratuitement à Une assez longue distance avec les chevaux de la maison*

La noblesse russe avait autrefois la jouissance exclusive des hautes chargée de l'administration et de l'armée ; le titre de boyards indique une partie de ses attributions. Ce mot vient de boi, qui signifie guette. Les vrais boyards n'étaient donc primitivement que des chefs de Corps» mais en cette qualité même ils pouvaient devenir les Conseillers de la couronne, et jusqu'à Pierre le Grand tôUs les Ukases des tsars commençaient par cette formule : « Nous tsar, nousaVorts résolu, et les boyards sont convenus que...., été*, été*

Jamais pourtant cette noblesse, appuyée sur ses privilèges de naissance et de fortune* n'a exercé un pouvoir oligarchique tel que celui qui a longtemps dominé la 3uède et le Danemark. On ne l'a pas vue, comme celle de Pologne, entraver, dominer l'autorité des rois qu'elle appelait elle-même sur le trône, ni, comme celle de France et d'Allemagne, se retrancher dans des forteresses, construire des arsenaux et lancer aux ducs et au souverain le cartel superbe et le cri de guerre.

Cependant saint Wladimir avait en mourant divisé ses

États en douze principautés, dont il dota ses onze fils et son neveu. Il n'en fallait pas tant pour former une aristocratie de suzerains, jaloux l'un de l'autre, ambitieux, vindicatifs et toujours prêts à se battre pour étendre leurs privilèges et agrandir leurs domaines. En effet, le malheureux partage de Wladimir enfanta des rivalités farouches, des guerres cruelles qui affaiblirent, ruinèrent le pays et en ouvrirent l'entrée à ses ennemis. Vers Tannée 1240, les Tartares-Mongols envahirent la Russie, subjuguèrent le peuple et dans le cours de leur longue domination écrasèrent l'aristocratie. Après avoir si bien profité de la grande faute politique commise par Wladimir, ils en firent euxmêmes- une autre qui causa leur ruine. Ils voulaient avoir au milieu des petites principautés russes un centre d'unité et d'action, et ils choisirent pour les seconder dans cette combinaison la branche de la maison de Rurik qui régnait à Moscou. Les princes de Moscou, politiques habiles, après avoir invoqué l'appui des Tartares pour dépouiller leurs agnats, devinrent grands-ducs de Russie, non-seulement de nom, mais de fait, et une fois placés à la tête des forces renaissantes du pays, se servirent de ces forces pour secouer le joug mongol.

Un jeune gentilhomme russe, qui sous le pseudonyme du comte d'Almagra cache un nom d'une très-haute distinction, a publié une brochure qui explique fort bien cette imposante situation ( 1 ).

En 1462, Jean III, surnommé le Grand, monta sur le trône de Russie, à l'âge de dix-sept ans, et bientôt après se déclara indépendant de tout joug étranger. Au moment où la Rassie arrivait à l'unité du pouvoir, l'empire mongol se démembrait, et les quatre principaux royaumes qui restèrent de ce morcellement furent ceux de Kasan, d'Astracan, de Crimée et de Sibérie. En 1552, la ville de Kasan

(') Notice sur les principales familles de la Russie. Paris,! 843.

fut prise d'assaut et dans le palais des rois mongols, un jeune prince de vingt-deux ans fit chanter le Te Deum de la victoire. Ce jeune prince était Jean IV, surnommé le Terrible. Ce fut lui qui le premier prit en 1547 le titre de tsar de toutes les Russies (').

Quelques années après la conquête de Kasan, l'aigle russe planait sur les remparts d'Astracan. Pendant ce temps, le brigand cosaque Yermak, condamné à mort par contumace, recevait des Strogonoff qui possédaient de vastes domaines au pied des monts Ourals, une somme d'argent pour s'en aller avec sa bande de sept cents hommes châtier lés peuplades sibériennes qui ravageaient les terres de ces riches marchands, et un beau jour il envoyait à Moscou, du fond de la Sibérie occidentale, un de ses anciens compagnons de brigandage, devenu son compagnon de gloire, annoncer à Jean IVqu'en expiation de ses crimes, cet émule des Cortès et des Pizarre faisait hommage au tsar d'un royaume entier. La Crimée seule échappa au naufrage des monarchies tartares, et garda envers la Russie une attitude redoutable jusqu'à la fin du xvn e siècle où elle succomba sous les armes de Catherine.

« A mesure, dit le jeune écrivain que nous venons de citer, à mesure que croissaient la splendeur et la puissance de la branche de la maison de Rurik, régnant à Moscou, les autres branches de cette maison déclinaient rapidement vers leur ruine politique. Les grands-ducs de Moscou contraignaient les princes apanages à l'échange de leurs principautés contre de riches domaines privés. Les récalcitrants étaient dépouillés sans indemnité et jetés dans les cachots. Jean m réunit à son domaine toutes les principautés apanagées qui avaient échappé à l'usurpation de ses prédécesseurs, et l'on vit tomber sous ses armes la répu-

Le titre d'empereur de Russie date de Pierre le Grand. Il le prit en 172t.

Clique de Novogorod, ce berceau primitif de la Russie. La république de Pskow, qui se nommait la soeur cadette de Novogorod, conserva seule une ombre d'indépendance, et la perdit sans retour sous le régne de Basile IV.

Il ne suffisait pas à la maison de Moscou d'avoir dépouillé ses agnats, il fallait les confondre avec l'aristocratie moscovite. Deux mesures furent prises dans ee but sous le règne de Jean III. On créa un livre généalogique (rodaffoe» naïa Kniga) où Ton inscrivit à côté des anciennes maisons apanagées les familles des boyards de Moscou. Ce livre fut recopié sous Jean IV, et Ton n'y ajouta que deux familles, La seconde mesure porta un coup bien plus rude a la position politique des descendants de Rurik et de Gnédimine ('). On décida que le rang politique se préciserait d'après les dignités occupées à la cour ou à l'armée, par le père, le grand-père et les aïeux de chaque gentilhomme, Cette loi» qui fut en vigueur jusqu'à l'année 1682, rendit la dignité de boyard à peu près héréditaire, sinon de droit au moins de fait, et acheva la fusion de leurs familles avee celles des familles prinçières. Ainsi Ton vit les descendants des Rurik, des Gnédimine, confondus à la oour avec les descendants des anciens serviteurs de la maison de Moscou. Mais en écrasant les prétentions nobiliaires des anciennes familles, la loi de Jean III en éveilla une foule d'autres et suscita de vivep discussions. Une fois qu'il fut admis que le rang politique des nobles au lieu d'être déterminé par leur naissance, le serait désormais par les services et les dignités de leurs aïeux, chaque gentilhomme, se mit à compulser les titres de ses pères, et il se forma ainsi une nouvelle hiérarchie de gens de cour et d'officiers, tout aussi

(') Gnédimine fut le fondateur de la dynastie lithuanienne con» nue sous le nom de Jagellons. Jagellon, petit-fils de Gnédimine et fils d'Olgerd, épousa Hedwige, reine de Pologne, et réunit sous son sceptre les deux pays. Plusieurs familles issues de Gnédimine sont établies en Russie depuis le commencement du xv e siècle.

jalpuse de ses prérogatives que la première. Plus d'une fois alors on vit des fonctionnaires publics refuser de reconnaître le chef qui leur était imposés parce que leurs ancêtres s'étaient élevés plus haut que les siens. La question de suprématie nobiliaire se représentait aussi sur un autre terrain , plus diverse et plus vive que jamais. Le tsar Fedor Alexejewitsch mit fin à ces rivalités. La loi du 13 janvier 1682 déclara tous les gentilshommes russes égaux en droit, quels que fussent leurs titres et leur origine. On recopia pour la dernière fois l'ancien livre généalogie que, qui» relié eu velours rouge, reçut le nom de livre de velours (*), et Ton jeta au feu les procès-verbaux des dis* putes de préséance entre les diverses familles.

Pierre I er acheva d'enlever à l'ancienne noblesse ses plus grands prestiges. Avant lui, le titre de prince n'était porté en Russie que par les descendants des familles souveraines, il créa de nouveaux princes, des comtes et des barons. Çnfin il établit, en 1772, la noblesse personnelle et la no» blesse héréditaire résultant de certains grades et de oertai* nés fonctions dans l'armée et clans l'administration civile. C'est sous une forme d'aristocratie une des institutions les plus libérales et les plus démocratiques qui existent ; c'est la base même de l'édifice social en Russie, et c'est, qn peut le dire, en grande partie par cette hardie et intelligente réforme, que la Russie a fait en si peu de temps de si vastes progrès.

Tous les fonctionnaires russes, employés d'administré tion, militaires, magistrats, professeurs, et jusqu'aux membres des académies sont, comme on sait, divisés en quatorze classes. Pans l'armée, le simple enseigne est investi de la noblesse héréditaire ; au service civil on l'acquiert en arrivant à la huitième classe. Or, le simple étudiant est, par le

(') Ce livre d'or de la noblesse russe est déposé à la chambre héraldique du aégat de SaiBtrPôtersbqurg,

fait même de son inscription à l'université, rangé dans la douzième classe. Après son examen de candidat en philosophie, il arrive à la dixième. Le titre de magister le porte à la neuvième, et lorsqu'il a obtenu le grade de docteur, il est de la huitième, il appartient au corps de la noblesse. La loi le place au même rang que le capitaine dans la marine et le major dans l'armée de terre. Ainsi, qu'il plaise à un seigneur russe d'affranchir un de ses serfs et de l'envoyer à l'école ; une fois qu'il aura achevé ses cours universitaires, le jeune étudiant aura un titre nobiliaire dans son pays. Qu'il fasse encore quelques pas, et il léguera comme son maître les immunités de la noblesse héréditaire à ses enfants.

En vertu de ces immunités, le noble russe est affranchi de la conscription et de tout impôt personnel. Il ne peut être dépouillé de ses titres et«de ses biens que par un jugement, ni soumis à une autre juridiction que celle de ses pairs. S'il encourt une sentence de mort, l'arrêt n'est valable qu'après avoir été révisé par le sénat et sanctionné par l'empereur. Il ne peut être astreint à aucune punition corporelle, même lorsqu'il auraitété condamné à servir comme simple soldat. Enfin il a le droit de servir en pays étranger, pourvu que ce pays ne soit pas en guerre avec la Russie, et s'il sert en Russie, il peut, quand bon lui semble, donner sa démission. Je ne dirai pas que ces droits soient toujours fidèlement observés, mais du moins ils sont juridiquement reconnus, et si le pouvoir les viole, il viole la loi.

Les gentilshommes qui appartiennent à la noblesse héréditaire ont de plus le privilège d'établir dans leurs domaines des fabriques et des manufactures, et de négocier sur les denrées qu'ils en retirent. Us ont la propriété exclusive des mines qu'ils découvrent dans leurs terres, et si, par suite d'un jugement, ils étaient dépossédés de leurs biens, ces biens doivent être rendus à leur famille.

Dans un autre pays, de pareils droits seraient de simples

actes d'équité. En Russie, cela s'appelle des privilèges, et les nobles n'en ont pas un plus grand nombre ('). Leurs titres de naissance ne leur donnent qu'une situation honorifique. Pour avoir une situation réelle et influente, il faut qu'ils entrent au service, qu'ils parcourent successivement les divers grades de l'armée et de l'administration. Je pense que leurs travaux sont en ce cas protégés par une faveur particulière, qu'on tâche d'accélérer dans )a Hiérarchie bureaucratique la marche des fils des anciennes familles, plus que celle de l'homme issu de la plèbe ; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils doivent commencer par Je commencement. L'administration seule leur crée un rang positif dans l'Etat, et il y a tel descendant ^ grand seigneur de l'origine la plus illustre en Russie qui, aux réceptions solennelles du palais d'Hiver, ne sera reçu qu'après un simple fils de paysan élevé de grade en grade par son mérite aux échelons suprêmes de la grande famille administrative.

Cette administration qui recrute ainsi ses membres dans toutes les classes de la société, dans les écoles universitaires et les écoles militaires, dans les bureaux et dans les régions littéraires, est certainement l'une des administrations les plus intelligentes et les plus zélées qui existent. Il n'y a d'ailleurs, on le sait, que les gouvernements despotiques qui soient bien servis, car ceux-là ne sont pas forcés de marchander le zèle de leurs employés. Leur volonté remplace le vote des électeurs, le scrutin secret et le scrutin public; ils font un signe et tout le monde est attentif, ils parlent et ils sont obéis. Les divers agents qu'ils occupent ne doivent être pour eux que les

(') Le prince Çoslowslci, l'un des hommes les plus spirituels qui aient existé en Russie, disait que la noblesse russe avait quatre privilèges : celui de ne pas recevoir de coups de bâton et celui d'en donner, celui d'être opprimée par l'empereur et celui d'étrangler l'empereur quand l'oppression devenait trop lourde.

rouages actifs d'une grande et puissante machine : le maître leur donne l'impulsion, et ils la suivent.

Malheureusement l'administration russe, honorée par une foule d'hommes distingués, animée d'un vif sentiment de progrès intellectuel et de patriotisme, et soutenue par de rares principes de subordination et d'obéissance, est en général, il faut le dire, l'une des administrations les plus vénales qui aient jamais existé. Pour elle, la corruption n'est plus un cas exceptionnel, c'est un état normal. On n'entre dans les bureaux russes que là bourse à la main ; on n'obtient une solution à la plus légitime requête qu'en mettant l'argent sur la table, et plus la requête que l'on formule est importante, plus longue est la filière qu'elle doit suivre, plus il en coûte pour arriver à une décision. La vénalité s'étend comme un poison des plus hautes sphères de l'administration jusqu'aux valets qui gardent la porte des antichambres. La magistrature même, ce noble corps si justement vénéré en France, si grave dans une délibération, si austère dans un arrêt, la magistrature russe est entrée dans cette fange de calculs sordides et de corruption. J'ai entendu raconter en Russie d'infâmes dénis de justice et d'infâmes actes arbitraires commis par les hommes mêmes auxquels est confiée la défense du faible et la protection de l'orphelin, et c'étaient des Russes qui me les racontaient, la rougeur au front et l'indignation dans le cœur; car ceuxlà avaient voyagé en France, et ils avaient vu avec quelle dignité nos tribunaux accomplissent leurs imposants devoirs.

Les besoins de luxe, les délabrements de fortune, et Texiguité des appointements des fonctionnaires russes expliquent en partie ces habitudes de vénalité ignominieuse. Mais le mal dont chacun souffre, ne tient pas seulement à cette situation des employés, il est déjà enraciné dans les mœurs, et pour ainsi dire dans l'âme de la nation. Je disais un jour à un jeune propriétaire russe qui se plai-

gnait de ne pouvoir recevoir les traites de son intendant, sans payer un tribut extra-légal à l'employé de la poste qui les lui remettait : N'aimeriez-vous pas mieux être astreint à un impôt régulier annuel pour les postes, pour les ponts-etchaussées, augmenter parla, dans des proportions convenables, le traitement des divers employés avec lesquels vous êtes sans cesse en rapport, et être affranchi de leurs exigences exorbitantes? et il me répondait : « Je crois que ce remède même serait insuffisant; la plaie qui nous afflige n'est plus le fait unique de la modicité des rétributions administratives et judiciaires, elle a pénétré comme une lèpre dans les muscles du peuple russe. Ce n'est plus un état accidentel, c'est une maladie chronique. Je connais un district judiciaire composé de quarante employés, entre lesquels le gouvernement répartit chaque année une solde de 6,000 francs. Chacun de ces employés peut avoir un droschki à son service, et boire à certains jours de l'année, du vin de Champagne qui coûte ici quinze francs la bouteille. Quand l'Etat quintuplerait leurs appointements, il ne leur donnerait pas encore les moyens de continuer une telle manière de vivre. Ils sont donc forcés de piller à droite et à gauche, tant qu'ils peuvent. S'ils sont appelés dans un village pour constater un vol ou un meurtre, ils commencent par emprisonner le plus riche paysan de la commune, et ne le relâchent qu'après en avoir tiré, comme les alguazils de Gil Blas, une belle part de deniers. S'il résiste, s'il proteste, ils le mettent à la torture, et la torture est une terrible puissance. A la fin, ils arrivent parfois au vrai coupable, et si ce coupable possède quelque argent comptant, ils le lui enlèvent très-poliment, et .se racontent ensuite dans de sataniques pandémoniums les ruses qu'ils ont imaginées, les moyens qu'ils ont mis en œuvre pour accroître la somme de leurs revenus. »

Mais enfin, disais-je, après un de ces tristes aveux, lorsque vous avez été ainsi forcé de payer une de ces injustes

rétributions, fie poUrriez-voUs pas eii appeler de l'employé secondaire qui vous l'impose, à l'employé supérieur qui doit veiller à la régularité de service de son administration? « Àh! me répondait-on, vous ne connaissez pas nos administrations, c'est à la fois un composé de l'illégalité la plus continue, et des formes légales les plus désespérantes. Quand nous aurions présenté notre réclamation, â supposer que celui à qui elle s'adresse voulût l'admettre, il s'ensuivrait une enquête, et quelle enquêté ! Il faudrait invoquer des témoignages, solliciter des audiences, se faire ouvrir à prix d'argent les barrières bureaucratiques dressées contre nous , obtenir un quart d'heure d'entretien de notre juge, tantôt par des présents* tantôt par de promesses, le tout pour arriver en dernière analyse * â Une fin de non recevoir, et nous attirer la haine inextinguible d'une cohorte d'employés dont nous avons journellement besoin. Notre peuple dit dans ses proverbes populaires : Dieu est haut, et le tsar est loin, et tous nos fonctionnaires supérieurs sont autant de petits tsars* auxquels il est difficile de faire entendre une parole de vérité. Le mieux est de vivre autant que possible en bonne intelligence avec eux* de leur donner dans l'occasion, selon leur rang et leur pouvoir* le billet de banque ou le simple rouble, de courber la tête et de se taire. »

Au-dessous de cette aristocratie héréditaire, militaire, administrative, illustrée en partie par de nobles traditions, par d'importants services et en plus grande partie encore entachée chaque jour par Un trafic ignominieux, est la classe des marchands* bourgeois des villes, artisans et serfs affranchis* premier noyau d'un tiers état qui tend à s'agrandir* mais qui jusqu'à présent* par sa situation politique, par sa quotité numérique* n'exerce aucune influence.

Les marchands sont divisés en trois catégories ou guildes, selon le capital qu'ils déclarent posséder, et payent

SDR LA RUSSIE. 281

un impôt proportionné à leur fortune ( 1 ). Il leur est permis d'acheter des propriétés foncières et immobilières, mais ils n'ont pas le droit d'avoir des serfs.

Les marchands montent d'une guilde à l'autre ou en descendent, selon que leur fortune s'accroît ou diminue. Ceux des deux premières catégories sont exempts des châtiments corporels et de la conscription. Us élisent euxmêmes leur glara ou syndic , et ont des assemblées régulières où ils délibèrent sur leurs intérêts. On retrouve encore à ce second échelon de la société russe certaines mesures d'organisation analogues à celles qui font l'orgueil de l'aristocratie. Quelques marchands obtiennent le titre de conseiller de commerce. Ils sont rangés par là dans la huitième classe, et jouissent des privilèges attachés à cette classe. De plus, l'empereur a créé une catégorie de manufacturiers, négociants, artisans, qui reçoivent la qualification de citoyens honoraires, et jouissent par là des droits attribués aux marchands inscrits dans les deux premières gufldes. Les uns n'obtiennent cette qualification que pour eux-mêmes, les autres peuvent la transmettre à leurs enfants. C'est la noblesse du comptoir, un commencement d'égalité civique, une base de tiers état.

Il y a dans cette classe d'hommes libres, qyi tient le milieu entre la caste administrative et la caste des serfs, une quantité de négociants et ouvriers français, allemands, anglais qui sont venus s'établir en Russie comme sur un terrain en friche, et qui souvent y amassent en peu d'an-

( l ) Dans la première guilde sont ceux qui déclarent avoir un capital de 50,000 roubles en argent (900,000) au moins ; ils payent chaque année au trésor 4 OjO de leur fortune et environ 1 1;5 0/0 d'autres contributions. Dans la seconde ceux qui ont un capital de 30,000 roubles (80,000) payent 4 0j0. Dans la troisième ceux qui ont un capitale de 8,000 roubles (32,000) payent S 1/2 0/0. Le commerce s'exerce librement en Russie sur toutes les denrées, à l'exception du sel et de l'eau-de-vie, dont le gouvernement a le monopole.

nées, par leur travail et leur habileté, une fortune considé* rable. Les fabriques et les manufactures sont en grande partie dirigées par des étrangers ; les principaux banquiers sont anglais ou allemands; les plus riches magasins d'objets de luxe et de fantaisie sont alimentés par la France et l'Angleterre, Nous avons à Pétersbourg, à MobcOU, plusieurs négociants français de premier ordre» et une nombreuse colonie de tailleurs, coiffeurs, modistes* C'est un tribut que l'empire russe paie encore à l'industrie des contrées étrangères qui lui ont servi de modèle dans ses ardents désirs de civilisation. Mais il est facile de voir que ce tribut diminue d'année en année. Pierre le Grand disait en voyant fléchir son étendard devant les soldats de ChaN les XII : oc Laissez-les faire, ils nous apprendront eu*' mêmes à les battre. » Ces paroles peuvent être appliquées â l'industrie russe, qui, de jour en jour, fait d'étonnants progrès. Les Russes avec leur merveilleux instinct d'imitation, avec leur patience de travail, en viendront en peu de temps à égaler, si ce n'est à surpasser leurs maîtres. Ce qu'un ouvrier russe veut faire, il le fait bien, et grâce à ses habitudes d'économie et de sobriété, il le fait à meilleur marché que tout autre.

C'est parmi le peuple surtout qu'on remarque les qualités que nous venons de signaler, et ceci nous amène à parler des serfs qui composent la majeure partie de la po-» pulation russe. Nous avons en général des idées fort erronées sur l'état des serfs russes, sur leur condition première, et leur existence matérielle. En les observant avec les idées libérales de notre pays et de notre époque, nous nous apitoyons souvent, j'ose le dire, beaucoup trop gratuitement sur leur sort. Je n'ai certes pas ici la prétention de faire un plaidoyer en faveur de l'esclavage, et je n'ai pas non plus la prétention de tracer un tableau sans lacune et sans défaut de la société russe, je veux seulement essayer de dire avec une entière sincérité ce que j'ai vu de mes

propres yeux, et appris par des témoignages irrécusables. Et d'abord il faut que je procède historiquement.

Le servage hisse ne date point * comme nous nous le figurons, d'un temps immémorial* il n'a commencé qu'en 1695, et ne fut définitivement constitué qu'en 1625. Auparavant il y Avait, il est vrai* des esclaves en Russie, mais voici de quelle façon. C'étaient : 1° des prisonniers de guerre (holopy) j g* de pauvres gens qui* de leur plein gré, se vouaient à cet état pour trouver un moyen assuré de subsistance \ g b d'autres* plus malheureux encore» qui) par un besoin plus pressant et des sollicitudes plus vives, se livraient, eux et leur postérité, à l'esclavage» On les appelait Kaballa; et il en existait déjà au xvt e siècle un assez grand noihbre dans les maisons des riches seigneurs. Quant aux paysans, ils étaient libres \ ils formaient avec les propriétaires ferihiers un contrat annuel qui expirait le jour de la Saint-Georges, Ce jour-là , le propriétaire pouvait leâ renvoyer* et ils pouvaient aussi de leur plein gré s'en aller chercher un engagement ailleurs. La haute noblesse occupait la plus grande partie de ces paysans, et exerçait Sur eux la plus grande influence* L'ambition d'un seul homme ébranla, renversa cette organisation. Boris Godounoff-, beau*frète et premier ministre du dernier tsar descendant de Rurik, monta sur le trône par un meurtre. La haute noblesse savait son crime et l'abhorrait. Pour se maintenir au pouvoir qu'il avait usurpé* il chercha un appui dans le clergé et la petite noblesse. Il flatta le clergé en fondant le patriarchat de Moscou* en augmentant le nombre des sièges métropolitains et archiépiscopaux ; il gagna les faveurs de la petite noblesse en décrétant que tous les paysans seraient serfs de chacun des gentilshommes sur les terres desquels ils se trouvaient au moment où il promulguait sa loi.

Cette loi inique enfanta les violentes discussions qui, pendant de longues années, agitèrent la Russie* et écra-

sèrent dans son premier germe la dynastie de Godounoff.

Lorsque le faux Démétrius s'avança sur le sol moscovite, soutenu par les jésuites polonais et par le célèbre Sapiéha, chancelier de Pologne, les paysans et la haute noblesse se rallièrent à lui. Il remplaça l'usurpateur dans le palais des tsars, mais il ne jouit pas longtemps de son triomphe; les hauts et puissants seigneurs russes qui s'étaient déclarés ses partisans, ne l'avaient pris que comme un moyen de satisfaire à leur vengeance. Une fois le but atteint, l'instrument fut brisé. Démétrius expia sous le fer d'un assassin le succès de son imposture. Pendant l'anarchie pro. duite par cette succession d'événements, la loi de 1595 tomba en désuétude. Les paysans restaient, il est vrai, sous l'arrêt de servage qui les avait frappés, mais de fait ce servage n'existait pas.

Cependant, en 1612, le grand conseil de l'empire, composé de la chambre des boyards et de la chambre des communes (*), se réunit à Moscou pour procéder à l'élection d'une dynastie nouvelle. Trois candidats étaient proposés. Le prince Démétrius Troubetskoy, qui avait acquis une grande illustration dans les dernières guerres de la Russie contre la Pologne, le prince Matislavsky, porté par les boyards, et le prince Pojarsky, tout jeune encore, mais doué des plus nobles qualités, était le candidat des communes. Le premier, soutenu par les troupes cosaques et par une minorité de l'armée, échoua dans sa candidature. Les deux autres refusèrent obstinément le trône qui leur était offert. Pendant la lutte des divers partis, le boyard Théodore Schérémetieff proposa d'élire Michel Romanoff,

(') La chambre des boyards se composait des boyards proprement dits, d'un certain nombre de fonctionnaires choisis par le tsar et appelés Doumnye dvoriane (gentilshommes ayant siège à la chambre). Celle des communes se composait des députés du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie (c'est-à-dire des habitants des villes qui ne faisaient point partie de la classe nobiliaire).

SUR LA AUSSIE. 285

dont il avait épousé une cousine germaine, alléguant pouf principal motif de Ge choix, que Comme son candidat était fort jeune (il n'avait alors que seize ans) , il serait facile de faire germer et de développer en lui lé goût des formes constitutionnelles (*). Pojarsky accepta cette combinaison* fet le §1 février 1613, Michel fut proclamé tsar de Russie* après trois jours et trois nuits de débats orageux et de luttes violentes, dans l'assemblée législative. On lui présenta une constitution qu'il s'erigagea pat serment à maintenir, et son fils et successeur Alexis, renouvela le môme pacte (*) 4 Pierre I er mit la (institution de feôté avec les autres institutions qui le gênaient. Une constitution de plus ou de moins pour lui, en vérité* c'était peu de chose.

Dès leur avènement au pouvoir * les Romanoff comprirent, comme Godouneff, le danger de laisser prospérer à côté d'eux une noblesse riche, puissante* jalouse de ses privilèges, et en quelque sorte rivale des tsars. Pour amortir son influence* ils usèrent d'un des principaux moyens employés par l'usurpateur. Ils remirent ert vigueur la loi de 1595* et cette loi s'est tellement incarnée dans l'esprit* dans les mœurs du peuple russe* qu'aujourd'hui il serait trèsnlifficile de l'abolir.

On compte dans les États de l'empire russe près de virtgtdeiix millions de serfs* dont la moitié environ appartient à la couronne* et l'autre à des particuliers. Les paysans de la couronne n'ont qu'un impôt annuel as8tt£ modique * payer* et sauf la loi qui les enchaîne au sol où 11* sont nés* ils sont a peu près dans la situation du fermier qui

(') Notice sur les principales familles de la Rulste* p. 81.

t) Cette constitution interdisait au tsar la faculté d'établir de nouveaux impôts, de déclarer la guerre, de conclure des traités de Paix et de signer des arrêts de mort sans le vote préalable des deux chambres.

exploite librement une certaine étendue de terrain moyennant une redevance régulière. Malheureusement ils sont soumis à des employés d'administration qui n'ont pour eux aucune commisération, et souvent même aucun sentiment d'équité. A la suite de quelque catastrophe, ou pendant ces déplorables années de disette si fréquentes encore en Russie, ils ne reçoivent que des secours insuffisants. Les dons que la couronne leur adresse dans ces circonstances critiques, s'arrêtent entre les mains des agents intermédiaires, et il n'en arrive qu'une faible partie à ceux dont ils devraient soulager l'infortune. L'empereur ignore sans doute les rapines, les dénis de justice, et les vexations qui appauvrissent et désolent les paysans de ses domaines, et si quelqu'un d'entre eux osait jamais concevoir la pensée de lui faire parvenir une juste réclamation , la requête de ce malheureux serait bien vite arrêtée sôus le réseau administratif qui l'enlace de toutes parts, et il expierait chèrement sa témérité.

Les paysans des seigneurs, quoique assujétis à des conditions de travail et d'impôt plus pénibles, sont en général, on peut le dire, dans une condition meilleure que ceux de la couronne. Placés sous les yeux même de leur maître, ils peuvent plus facilement lui faire connaître leurs besoins et recourir à sa justice. S'il n'éprouve pas pour eux un noble sentiment d'humanité, son intérêt même l'oblige à ménager leur vie, leurs forces ; car ils sont une partie intégrante de sa propriété, et lui donnent la somme la plus nette de son revenu. Plus ils sont aptes au travail, et plus il a de bénéfices à attendre d'eux ; plus leur bien-être s'accroît, et plus sa forttfne s'affermit.

Les uns lui paient chaque année un impôt dont la quotité varie selon les provinces ! ; d'autres s'engagent à tra-

(') Cet impôt désigné sous le nom à'Obrok est en certains endroits de 10 fr., en d'autres de 1 2 ou 15.

vailler pour lui pendant trois jours de la semaine. D'autres entrent à son service personnel comme domestiques ou artisans ; d'autres enfin obtiennent de lui la permission de s'en aller hors de ses domaines, ou sur les grandes routes exercer un commerce ou un métier quelconque, et s'engagent à lui payer une contribution annuelle qui est ordinairement de 50 roubles assignation (52 fr.), mais qui parfois s'élève plus haut. Chaque printemps on voit ainsi arriver à Saint-Pétersbourg près de dix mille serfs des diverses provinces, qui se dévouent pendant la moitié de Tannée aux travaux les plus rudes, vivent de la vie la plus sobre, et s'en retournent en hiver dans leurs villages avec le fruit de leurs économies. Il y en a sur toutes les grandes routes qui, avec une légère voiture de transport et une couple de chevaux, charrient les marchandises d'un district à l'autre, et quelquefois entreprennent intrépidement des voyages dans des pays où ils n'ont jamais été et dont ils ne connaissent pas la langue. On leur donne leur chargement, le nom de la ville où ils doivent le conduire. Ils ôtent leur chapeau, font trois signes de croix, et les voilà partis, avec la résolution inhérente à leur caractère et la confiance que leur donne une naïve prière. Il y en a dans toutes les villes qui stationnent sur les places publiques, avec de petites boutiques ambulantes, dans des échoppes avec leurs instruments de travail , dans des magasins avec les denrées qu'ils ont amassées par leur industrie. Quelques-uns d'entre eux, comme nous l'avons déjà dit, font des fortunes considérables, car le Russe est souple et habile dans tout ce qu'il essaie, clairvoyant dans ses combinaisons, cauteleux et rusé dans la moindre spéculation. Pierre I er disait à un bourgmestre d'Amsterdam qui lui demandait pourquoi les Juifs n'obtenaient pas la permission de s'établir en Russie : Ah ! je veux bien qu'ils viennent s'ils en ont envie, mais je vous réponds qu'avec mes Russes, ils ne seront pas les plus fins. En effet, il

n'existe pas, on peut l'affirmer, dans toute la ruse mercantile du peuple d'Israël , un instinct de commerce plus prévoyant et plus astucieux que celui du simple serf russe, qui souvent ignore jusqu'aux premiers éléments de la science du négoce, et qui, ne sachant ni lire ni écrire, fait ses calculs avee des billes de bois enfilées comme des grains de chapelet danf des fils d'arebal.

Daps les villages, les serfs choisissent eux-mêmes leur staroste ou président. C'est le staroste qui les représente auprès du maître, qui lui transmet leurs désirs et leur rapporte l'arrêt de sa volonté. C'est lui qui est chargé sur? tout de maintenir le bon ordre dans la communauté, de faire acquitter les contributions, et de punir les coupables. Les nobles n'exercent plus envers leurs serfs ces rigueurs arbitraires, ces actes de cruautés signales tant de fois par les anciens voyageurs. La civilisation européenne a ré? pandu, non-seulement dans les grandes villes de l'empire russe, mais jusque dans les provinces les plus reculées et les familles les, plus orgueilleuses, des .principes d'humanité dont en général les vieux hoyartls se souciaient fort peu jadis. L'aristocratie russe comprend qu'aux yeux des sociétés étrangères parmi lesquelles elle cherche à prendre place, la brutalité de mœurs ne serait pour elle qu'une triste recommandation, et par une conversion sincère aux idées de l'époque, ou par un esprit de convenance qui de jour en jour s'enracine plus fortement dans les classes supérieures, elle rejette le knout, instrument de douleur, et les pointes de fer qui imprimaient une marque ignominieuse au front d'un malheureux. Les serfs sont cependant encore dans la dépendance absolue de leur maître. H peut leur infliger un rude châtiment corporel, les envoyer en Sibérie, les enrégimenter dans un corps de troupes, et dans un accès de colère, dans un moment d'erreur, plus d'un noble abuse impunément de cette redoutable autorité. Voici deux faits entre autres , deux faits tout récents qui

prouvent que le vieux levain de la barbarie n'a pas encore complètement disparu des régions si élégantes et si splendides de l'aristocratie. Un gentilhomme avait été entraîné par les conseils d'un de ses serfs à construire une manufacture. Après quelques années d'essais , il s'aperçoit que sa spéculation le jette de plus en plus dans des dépenses dont il ne peut retirer aucun bénéfice* La fureur qu'il éprouve en se voyant ainsi trompé dans son espoir , retombe sur le pauvre serf qui , dans un zèle inconsidéré , lui avait donné un funeste conseil. Il le condamne à l'exil de la Sibérie , et avant de le faire partir pour la chaîne de Moscou, il le conduit, sous bonne escorte, devant les murs déserts de sa manufacture, ce Tu m'as laissé là , lui dit-il, un beau souvenir de ton savoir et de ton habileté , je ne veux pas que tu nous quittes sans emporter aussi un souvenir de ma reconnaissance. » Et là-dessus, il lui fait arracher, séance tenante, quatre dents par un serf vigoureux qui , j'en suis [sûr, n'employait pas dans cette opération la clef anglaise. Un autre gentilhomme qui s'en allait gaîment visiter les poétiques contrées de l'Italie, apprend dans le cours de son voyage que. son staroste a négligé de suivre ses instructions. Il lui ordonne de venir à Florence, le fait fouetter par deux valets, et le renvoie dans son village. J'ai souvent pensé à la figure que devait avoir ce malheureux dans une diligence d'Allemagne et de France , quand quelque voyageur lui demandait ce qu'il allait faire si loin de son pays, et qu'il était forcé de se dire , ce je vais à Florence recevoir le knout. »

De tels exemples de cruauté , ou plutôt de folie , sont rares, et on ne les raconte en Russie qu'avec une juste indignation. Les nobles mêmes exercent à présent entre eux une sorte de droit de surveillance dans l'intérêt des serfs. Si l'un d'eux se conduit trop cruellement envers ses paysans, il court risque d'être dépossédé de la gestion de ses biens, par l'assemblée de la noblesse et mis en tutelle.

Les serfs les plus malheureux sont ceux qui, étant éloignés de leur maître, se trouvent placés sous la rude et froide autorité d'uri iritendant, et il y a parmi cette pauvre race d'opprimés, une sorte de plainte proverbiale qui exprime d'une façon touchante leur misère et leur facile résignation, a Ah! celui-là, disent-ils quelquefois du seigneur qui vit près d'eux, celui là est un bon maître, car du moins il nous bat lui-même. »

C'est parmi les serfs de la couronne et de la noblesse que l'armée se recrute. En temps de paix, la levée ordinaire est d'un homme sur Cinq cents * en temps de guerre, c'est le double i lé triple , et l'on m'a même assuré qu'en 1812 la Russie avait fourni un homme sur dix. Lorsque le gouvernement a décrété le contingent qu'il veut avoir, on en répartit la quotité entre lés diverses provinces et les diVérs domaines seigneuriaux, Selon l'étendue de leur population. Dans chaque village, on commence par prendre les paysans qui ont une mauvaise conduite , et pour le surplus du contingent à fournir, on tire au sort. Les fils uniques des veuves, les estropiés, sont seuls affranchis de l'enrôlement. Dans les domaines de la couronne, toute cette levée se fait par les soins des employés qui les régissent; datts ceux de l'aristocratie, par les ordres des seigneurs, sans intervention aucune de l'autorité administrative. Il n'y a pas de doute qu'un tel état de choses n'enfante de nombreuses injustices, que la fantaisie d'un gentilhomme, le caprice ou l'intérêt d'un intendant, ne fasse peser illégalement l'ukase impérial sur un serf plutôt que sur un autre ; mais le gouvernement n'entre pas dans ces détails : il lui faut tant de soldats, et pourvu qu'on les lui livre y peu importe de quelle façon ils ont été choisis.

Une fois enrôlé, le serf est affranchi des liens héréditaires qui l'enchaînaient à la glèbe. Il n'appartient plus à son seigneur , il entre dans la classe des hommes libres. Hélas ! à quel prix il achète cette liberté ! Quand il part,

fc'en est fait probablement pour jamais de sa vie de famille, tl îië reVerra plus lé sol qui l'a nourri , le toit qui l'A abrité. Il ne revérra plus sa pauVre mère qui l'embrassé en sanglotant, ni les compagnons de sort enfance, ni lëè jeunes filles parmi lesquelles son cœilr peut-être Avait déjà fait un choix. Que si quelque jour, contre toute probabilité, il rentre dans son village, il y rentrera vieilli et fatigué par de longs services , et ceux qti'il aimait vivront-ilfc encore? Sort enrôlement dans la garde dure vingt ans, darté la ligne, vingt-detix. Pendant ce quart de siècle, il s'en ira sous èes drapeaux, des rivés de la mer Baltique aux bords de la mer Noire, dés froides plages du Nord dans les ardentes régions de l'Asie. Dans le cours de ses immeh- Ses pérégrinations , peut-être pasâera-t-il par la route qui conduit à son village, peut-être verra-t-il de loin la fumée de son Ithaque , mais sans pouvoir terminer son aventutureusè Odyssée.

Uh grand nombre de soldats, à l'expiration de leur teimps de service , contractent uh nouvel engagement , ils reçoivent alors une doublé paye, et cinq ans après, ils ont droit à une pension à vie , qui est le triple de leur solde première.

Ainsi, assujétis à la loi de soumission absolue qui pèse sur eux dès leur naissance, livrés sans défense aux caprices dé leur maître ou de ses représentants, exposés aux rigueurs de ce long exil qu'oïl appelle le service militaire; les serfs russes ne maudissent point leur destinée héréditaire , et n'aspirent pas à en acquérir une autre. L'idée de dégradation que tious attachons à leur servitude , n'est pas encore entrée dans leur esprit. Si leur maître est doux et équitable, ils s'attachent à lui avec une touchante confiance et un naïf abandttn , ils lui parlent avec un pieux respect. « Tu es le père, lui disent-ils, et nous sommes tes enfants. » S'il est dur et injuste, ils respectent eh lui le descendant d'une famille qu'ils ont appris à craindre et à

respecter dès leur berceau. Le traitement cruel qui leur est parfois infligé, ne les humilie pas, ils se regardent comme de pauvres êtres ignorants qui ont besoin d'enseignement et de correction, et ils ont un proverbe qui dit : « Un homme battu (c'est-à-dire un homme qui a reçu une sévère leçon) en vaut deux. »

Dans les villages, ils cultivent avec patience les terres qui leur sont assignées, et poursuivent paisiblement les travaux de leur métier. Si Forage ou le froid anéantit l'espoir de leur récolte, c'est le maître qui doit pourvoir à leurs besoins; si une épizootie enlève leurs bestiaux, c'est le maître qui doit leur en procurer d'autres ; si un incendie consume leur cabane, c'est le maître qui doit la reconstruire. Avec la quiétude que leur donne cette confiance dans la fortune et l'appui des biens de leur maître, et en écartant de leur situation le caractère humiliant qui nous révolte, mais qu'ils ne conçoivent pas, ne sont-ils pas matériellement plus heureux que le prolétaire des autres contrées? Qu'on lise les rapports des commissions anglaises, chargées en 1839 de faire une enquête sur les travaux des manufactures , qu'on pénètre avec elles dans ces affreuses combinaisons de lucre, dans cet abîme de souffrances, de tortures journalières, de privations continues, de maladies sans remèdes, où sont plongés des millions d'infortunés que l'on honore du nom d'hommes libres. Que l'on compare ensuite ce qu'on appelle si débonnairement leur existence, à l'existence des plus pauvres serfs, et je le demande, où est l'esclavage? où est la barbarie? Là je n'aperçois qu'une misère infinie, enchaînée à une spéculation infâme , un trafic d'hommes atroce , ignominieux, des malheureux qui, pour obtenir un lambeau de vêtement, un morceau de pain, s'étiolent et se consument dans l'accablant effort de leur travail, des marchands qui, par l'appât de quelques deniers, entassent leurs victimes dans un air méphitique, et les accouplent comme des

bêtes de somme à des charrettes, sans pitié pour leur âge, leur sexe, leur débilité. Ici je vois des hommes frappés, il est vrai, d'un arrêt de servitude , mais qui ont un toit, un champ, un moyen de subsistance assuré, qui vivent en famille et ne sont point condamnés à s'ensevelir dans une atmosphère infecte, à épuiser leurs forces pour satisfaire aux conditions de leur destinée ; et si parfois ils ont à gémir d'une injustice, d'une cruauté, cette injustice n'est qu'un accident , et cette cruauté une erreur. Au-dessus d'eux je vois dés nobles investis d'un droit de souveraineté, mais qui ont intérêt eux-mêmes à ne pas abuser de ce droit héréditaire, à contenir et à protéger l'humble caste laborieuse qui fait leur richesse. Ne nous indignons donc pas tant contre le servage russe, car dans notre siècle de liberté, au milieu de notre civilisation , dans nos villes et nos manufactures, nous avons le plus affreux, le plus déplorable de tous les servages, le prolétariat pauvre , languissant et entaché ,- par le fait même de notre organisation, d'une foule de plaies morales, inconnues encore aux paysans russes.

Les serfs russes ont souvent entendu parler d'affranchissement , et ce grand mot , loin d'éveiller parmi eux quelque impétueux désir, n'a fait souvent que les effrayer. Oui, l'on a vu des villages entiers de serfs refuser la liberté qui leur était offerte, car ils sentaient qu'en l'acceptant ils se privaient par là du patronage puissant qui leur donne leur sécurité. D'autres ont donné à leur maître des preuves d'affection touchante. J'en pourrais citer un grand nombre. En voici une qui m'a été racontée par celui même qui l'avait reçue. C'est un jeune gentilhomme qui, ayant dépensé plus que ses revenus, se trouva un jour dans l'obligation de vendre une de ses terres pour remplir ses engagements. Il assemble les principaux paysans du village qu'il a l'intention de céder à un autre propriétaire, leur expose ses besoins et la nécessité où il se trouve de se

séparer d'eux. « Maître, lui répond un dps anciens de la communauté, ce que tu viens de nojis dire npus afflige- Ta famille a gouverné nos pères avec douces , toi-même tu as toujours été bon et humain pour nous, et nous renoncerions avec regret à ue plus vivre sous ton autQrjté. Combien te faudrait-il douP pour payer ce que tu dois? — Vingt mille roubles.— ph bien ! permets-nous de cpnférer entre nous sur ce que flous pouvons faire, et dpmajn je t'apporterai notre réponse* » A cps mots les paysans s'éloignent, et le lendemain celui qui avait pris ty parole dit au seigneur, qu'en se cotisant volontairement, tous les membres de la communauté ont réuni )a somme de vingt mille roubles, et qu'ils la lui offrent avec affection pour qu'il ne les vende pas.

L'idée que nous avons essayé d'exprimer suf le biep-être matériel des serfs russes, fie flous empêche pais de comprendre ce qu'il y a de mqpstruefl* dans une organisation qui lie l'homme comme une plante inerte au spl où il est né, qui |e tarife coflime une vUp denrée, et permet dp le vendre comme une pièce de bétail. Évidemment pne tellp organisation ne peut plus être de longue durée. Un jour vipndra où les serfs russps, instruits de ce qui existe dans les autres contrées, se révolteront cpntre le caractère abject de leur condition. Évidemment aussi un jour vipndra où la nation fusse ne voudra plus fléchir la tête spus 1'admiflistration vénale pt CQrFûjflpup qui la pressure aujourd'hui. C'est une des justes lois dp Ja Providence, que tout système de corruption porte en soi-même sou germe do mort et spn châtiment. L'histoire du passé jious pn offre partout de pprpétuels exemples, et l'histpire du passé n'est-elle pas la prophétie (îe l'avenir? fnfin, en procédant par les mêmes principes d'analogip historique et de développement social, on est forcé d'admettre aussi que pe qui compose à présent en Russie un noyau de tiers état, c'est-à-dire cette minorité d'hommes honorés d'un certain droit de liberté,

intelligents et laborieux, ipais privés pncore (Je toute action politique, et courbés sous le jprçg administratif, arrivera peu à peu à élargir ses rangs, à se fortifier et à prendre dajis l'empire russe un rang convenable et une part de pouvoir légitime, ^i™ > émancipation de? serfs, formation régulière dp tiers état, réforpie des mœurs et de la hiérarchie administrative, telles sont, à ce qu'il nous §en> b}e, les trois questions radicales qui germent sourdement dans l'empire russe, et tendent à sq développer par la nature même qui les jette tour à tour dans la vie de tous les peuples, par l'arrêt de Dieu qui les conduit au dernier terme de leur solution.

Jusqu'à ce jpur, le gouvernement despotique a tenu sous sa main de fer ces immenses questions. Il les a subjuguées, asservies à sa puissante volonté. Il a vaincu la haute nqblesse par la terreur et les séductions, abaissé les privilèges de la naissance par les privilèges accordas aux services administratifs. 1} a fait de l'esclavage de vingt millions d'hommes je marchepied de son trône, et de |a soumission du, clergé l'auréole de $on diadème. Il est là qui s'élève au-dessus des diverses classes, de la population de, son immense ejppire, seul maître, et seul juge, tenant entre ses maips tous les ressorts de l'armée, de la magistrature, de l'Église ; enlaçant, dans ses provinces et fjans les contrées étrangères, toijs ses sujets dans les réseaux de la police ; faisant fléchir d'un signe de tête les prétentions les plus superbes, et envoyant (l'un signe de têfe cent millç hommes sur les frontières de l'Asie q\\ de la Pologne.

Les efforts da la Russie, pour élargir l'étendue de ses premières limites , pour s'élever en toute hâte par u,ne fastueuse apparence d'oeuvres d'art ef d'instruction , au niveau des autres nations, l'ont empêchée de s'étudier elle-même, d'observer l'état de son organisation intérieure, et de travailler à en effacer les vices, à en combler les la-

cunes. Par sa situation géographique, et après la défaite des Mongols, la conquête des royaumes de Kasan, d'Astracan , des provinces de la Sibérie, elle semblait appelée à diriger de plus en plus ses forces vers l'Asie, à devenir une puissance orientale. Pierre le Grand a tourné ses vues du côté de l'Occident. Il a voulu qu'elle fît face aux deux côtés du globe, et qu'elle s'emparât des routes par lesquelles devait lui arriver la civilisation. La Finlande lui barrait le chemin de la Baltique, elle a pris la Finlande ; la Pologne lui barrait le chemin de l'Allemagne, elle a pris la Pologne. La voilà maintenant qui touche au nord et au midi , aux régions de l'Islamisme par ses anciennes victoires, à l'Europe civilisée par ses derniers combats, au monde entier par ses fleuves et ses mers. Il n'y a pas une grande question politique dans laquelle elle ne soit en droit d'intervenir, et pas un mouvement révolutionnaire qu'elle ne croie pouvoir régenter.

Tandis que la Russie se présente ainsi au dehors sous un aspect parfois assez redoutable, avec son armée de Cosaques et ses cohortes de diplomates, très-habiles pour la plupart, au dedans elle cache de son mieux, sous les larges plis de son manteau impérial, sous le luxe fastueux de ses grands seigneurs, des plaies nombreuses et profondes, des finances en désordre, une juridiction confuse, incertaine, égarée dans le labyrinthe d'un amas d'ukases contradictoires, livrée à tout instant au*x caprices d'un homme influent ou à la vénalité d'un scribe, et des abîmes de distance entre les diverses classes de la société : la civilisation la plus raffinée à côté de l'ignorance la plus grossière ; toutes les tendances libérales, toute la vive et impétueuse intelligence du xix 6 siècle planant sur les ténèbres d'un âge de barbarie. Jamais, à aucune époque et dans aucune contrée, on ne vit un tel contraste.

Il est un fait d'ailleurs peu observé en général par ceux qui ont écrit sur la Russie, et qui est pourtant d'une très-

haute importance : c'est le principe d'électivité inhérent à la race slave , et qui s'est perpétuellement conservé en Russie sous le régime absolu et autocratique. On le retrouve là dans tous les temps, et pour ainsi dire à toutes les pages des annales de l'empire, à Novogorod et à Moscou, sous les arceaux du palais des tsars et dans les villages de paysans. Le gouvernement actuel a beau faire, il ne peut ni renverser l'existence de ce principe, ni l'anéantir, et quand il menace de sa colère celui qui ose le signaler, il ne peut effacer d'un trait de plume une histoire de dix siècles empreinte de cette loi nationale. Nous avons vu que la dynastie des Romanoff monta sur le trône occupé par ce droit d'électivité, et qu'en prenant le diadème elle acceptait une constitution. Plus tard , elle n'a plus voulu reconnaître cette forme d'élection , base première de son pouvoir ; mais la nation entière l'a maintenue. Les serfs élisent leur staroste, les bourgeois et les marchands élisent leurs magistrats. Enfin la noblesse forme elle-même des assemblées électives. L'organisation de ces assemblées est curieuse à raconter. C'est le pouvoir despotique qui les a fondées, et c'est de leur sein que sortira peut-être le nouvel ordre social qui renversera, ou au moins modifiera considérablement l'autorité démesurée du pouvoir despotique.

Catherine II en montant sur le trône était fort impopulaire. Pour conquérir les suffrages de la nation, elle convoqua une assemblée de députés des diverses provinces de l'empire, dans le but, disait -elle, d'avoir leur avis sur l'opportunité de diverses modifications à introduire dans les lois. Elle séduisit les uns par des présents, d'autres par des intrigues, et sut habilement écarter le vote de toute réforme importante. Cependant la noblesse avait des exigences particulières et nettement prononcées ; Catherine , craignant de l'irriter, lui accorda le droit de former tous les trois ans des assemblées provinciales, le droit de con-

trôler dans pes réunion 8 |ps dépenses lpcalps , et d'fljfe pour chaque tribunal un juge nobiliaire en l'absence duquel nulle cause tenant à quelque famille noble ne poivrait être jugée , le droit de nojniper ppur phaque digtfict un fonctionnaire portant le titre dp çapifaine, iopramik, chargé spécialemept des affaifps de ppljpe, epfin le fjrqjt (j'plire un maréchal 4P la poblesse fax\$ phaque proviqpg et dans chaque circqnscriptjprç déterminée par la Ipi,

Tous ces drpjts ont été maintenus. Leç nobles désignant parmi eux ppnr le ra^g de maréchal deux pu ftpiç candidats qu'i|s soumettent au choix de l'empereur. Les marér chaux sont les chefs officiels, les représentants légajix dp la noblesse. Chacun d'eux a le droit dp s'adresser, qpand il Je juge opportun, (Jirectepient à j'ejiiRereur, et un sifpplp jnaréchal dp noblesse obtient sans difficulté dp tsar l'audjenpp qui sera peut-être refqsée apx plps baufs fqno* tionnaires.

A l'époque du couronnement, tous les maréchaux *jp province sont convoqués à Moscou, et tqus spnt jnvestjs alors di| grade de la quatrième classe, qe fussent-ils que de simples sous-lientepants. Jls opt encore qne préfogative plus importante, c'est d'être affranchi? de |a juridiction des tribunaux ordinaires pt soumis, seulement à celle du sénat. Aussi, depuis que cette classe de dignitaires existe , aucun d'eux n'a-t-il $\$ mi§ qn jugpjnept.

En vertq des privilèges de leur erga 1 *}?^?* 1 * tes assena blées de Ja noblessp ont Je drojt de propqser, de discuter dps questipqs législatives, administratives et des plans, de réforme. Si cps proppsitjqns spnt acceptées par rassemblée , le maréchal doit en faire son rapport à l'empereur. Mais l'empereur ne se préoccupe de ces vœux de }a noblesse qu'autant qu'il y trouvp son ion plaisir, et s'ils ne s'accordent point avpc ses idées, il |es empêche hien vite de suivre leur cours. En }§37, à l'assepabl^e jlp Topla, quelques gentilshommes ayant I demandé l'afTranchisspment

SUR U ftUSSIE. 299

des spr/s , lejjr proposition suscita une vive et prageusç discussion, J,e président flut peur çt lçva la séaupe. Lç maréchal regut dç l'empereur l'prdre de réprju^nder, au nojj) du pouyQif suprême, mais ençeeret, ppyx qii| avaient

osé orçnifesfôr ifp tel esprit «HwiWWH 1 '

Malgré ces entraves, les assemblées de I3 noblesfe feuferment, on peut le dire, le germe du système représentatif qui se développera quelque jour en Russie. Leur importance s'est considérablement accrue dans les derniers temps. Les maréchaux arrivent rapidement par le fait seul de leur élection aux plus hauts emplois de l'empire, et ceux d'entre eux qui apporteraient dans leurs fonctions de représentants de la noblesse quelques idées larges et quelque fermeté, pourraient exercer dans leur district ou leur province une notable influence.

Tout ce qu'il y a de vicieux, de fatal dans l'état politique actuel de la Russie, on ne l'apprend ni par les livres, ni par les journaux ; la censure est là qui bâillonne la presse et ne laisse pas imprimer une phrase malsonnante pour les oreilles du pouvoir, ni un mot équivoque, ni même un fait patent, public, dont on pourrait tirer quelque fâcheuse conséquence. Il y a des exécutions de censure en Russie dont nous n'avons pas la moindre idée. Par exemple, un bateau à vapeur éclate à quelque distance de la côte, deux wagons se fracassent sur un chemin de fer à une lieue de Pétersbourg, et nul journal n'ose parler de ces catastrophes. L'armée russe livre une grande bataille au pied des montagnes du Caucase, et si cette armée a éprouvé une défaite, nul journal n'ose le dire.

Mais comme il faut toujours que l'opinion publique se manifeste d'une façon ou de l'autre, que le fiel satirique de l'homme trouve une issue, ce qu'on ne peut imprimer comme chez nous dans des feuilles périodiques, dans des pamphlets accidentels, on le dit dans les salons, dans les clubs et jusque dans les rues. On se plaint d'abord

à voix basse, puis un peu plus haut, et lorsque enfin les murmures ont vainement averti le pouvoir, on a recours à ce quatrième privilège de la noblesse dont parlait le prince Koslowski. Je n'exagère rien. L'histoire de Pierre m, de Paul I er et de plusieurs autres souverains russes, en est la preuve.

Page 1