CHANT DE DEUIL
« ma plaine ! ma plaine déserte, ma plaine large et « libre, que tu es belle à voir ! Tu es couverte d'herbe et « de fleurs ; il n'y a qu'une seule chose qui pour toi soit « une tache.
« Dans ton sein, ma plaine chérie, croissent des brous» « sailles, et sur ces broussailles est jtosé un jeune aigle ; il « tient entre ses serres un noir corbeau, et fait couler son « sang sur le sol humide.
« Sous les broussailles est couché un brave jeune nomme, tout couvert de blessures et inondé de sang.
<< Ce rie sont pas les hirondelles qui tournent autour de « leur nid ; c'est une mère qui pleure comme si une rivière « coulait de ses yeux ; sa jeune sœur pleure comme si un « ruisseau coulait de ses yeux ; sa jeune femme pleure « comme si une fraîche rosée tombait de ses paupières.
« Le soleil s'élèvera à l'horizon et séchera la rosée, tf
D'autres chants tiennent à certaines moeurs locales et à certaines coutumes du pays. Un mariage est toujours accompagné de plusieurs chansons élégiatiques, joyeuses, qui de siècle en siècle se perpétuent dans les familles et sont une des parties intégrantes de la cérémonie. Rien ne donne une idée plus touchante du caractère du peuple russe que ces paroles de regret et de douleur que la jeune fiancée adresse à ses parents au milieu des joyeux préparatifs dé la fête nuptiale.
Ordinairement c'est une vieille femme qui prépare et
résout les conditions du mariage. Elle entre dans la demeure des parents dont elle vient demander la fille, elle s'incline devant les images qui décorent le fond de la chambre, fait le signe de la croix, et prie. Puis on lui dit : — Quelle nouvelle ?— fionne nouvelle, répond-elle; vous avez la fiancée, et moi j'ai le fiancé. — Là-dessus elle fait Féloge de celui qu'elle représente, et les parents font l'éloge de leur fille. On la prie de revenir le soir ; alors on parle de la dot et on en discute la valeur. Le jeune homme demande, entre autres choses, une chemise rouge pour lui et son père et des manches rouges pour sa mère. Le mariage est décidé. Le jeune fiancé arrive, et d'abord on prie Dieu, puis on se met à table. La fiancée offre à son prétendu un verre de bière ; ses compagnes chantent :
« Nous avons assisté, jeunes filles, à un festin chez notre « amie chérie. Ce n'est pas l'hydromel que nous avons bu, « ce n'est pas le vin vert (l'eau-de-vie), ce sont des larmes ce de notre amie. Ce n'est pas pour cent roubles, pour mille « roubles que nous l'avons vendue ; non, c'est pour une « coupe de vin. Nous ne l'avons pas fiancée à un prince, « à un seigneur, mais à un beau et fort garçon, qui a de <c blonds cheveux, un visage fier, et fait des saluts respecte tueux. »
Le fiancé s'avance vers la fiancée ; ses compagnes l'entourent, la cachent. Cependant il lui enlève le mouchoir qu'elle tient à la main , et elle lui en donne encore un autre. On chante alors une chanson en l'honneur du père et de la mère :
« C'était la fête de la naissance dé la Vierge. On sonna c< trois fois la cloche dans la demeure du brave paysan ; « trois fois son cœur a palpité de joie : la première fois, « parce qu'il lui est né un fils ; la seconde fois, parce que
« son fils a été/bien élevé ; la troisième fois, parée que son « mariage est béni. »
Les jeunes tilles se font donner un cheval et un chariot, et s'en vont dans le village en chantant :
« Dans les prairies, les prairies vertes, sur une herbe « tendre, le bon paysan faisait paître ses forts chevaux. « Leurs pieds sont liés avec de la soie, leurs crinières sont « ornées de perles fines. Pourquoi ne boivent-ils pas l'eau « de la source? Pourquoi ne mangent-ils pas l'herbe tendre? « Pourquoi restent-ils immobiles? Ils ont pressenti quelce que malheur ; ils ont prévu qu'ils allaient faire un long «c voyage. »
Pendant ce temps, la fiancée s'adresse à ses parents et leur dit :
« mon père chéri ! et vous, ma mère vénérable 1 que « signifient ces préparatifs? il est venu ici des hôtes non « invités, non attendus. Ils ont dit qu'ils voulaient m'em- « mener. J'ai senti mes genoux fléchir, ma tête s'est in- « clinée, et mon cœur a palpité de crainte. Pourquoi, « mon'père, ôtes-vous irrité contre moi ? Pourquoi avez- « vous écouté la voix des étrangers? »
Le père et la mère la consolent en lui disant qu'elle ne pouvait rester fille, qu'elle devait un jour se marier.
Elle se retourne ensuite vers son aïeul et ses autres parents, et leur demande à tous pardon du chagrin qu'elle a pu leur causer. Ses compagnes rentrent, et elle chante en les voyant :
« mes chères compagnes, vous vous êtes gaîment pro- « menées dans la large rue, et moi, pauvre fille, j'ai cessé « mes promenades! Mes cheveux blonds ne seront plus « tressés commeautrefois ; ma robe ne sera plus si brillante.
« Ma liberté de vierge n'est plus. La tendresse de ma mère « m'abandonne. Le beau printemps reviendra; vous irez « dans la verte prairie; vous cueillerez des fleurs, vous « tresserez des couronnes pour vos têtes riantes, vous irez « chanter gaîment en chœur dans la large rue, et moi, pau- « vre femme, je chanterai mon chant plaintif. »
Le mariage est célébré quelques jours après les fiançailles. La fiancée est couverte d'un voile blanc qui lui tombe jusque sur les pieds ; elle porte un large vêtement sans manches, et murmure des paroles plaintives tandis que 'ses compagnes achèvent sa toilette.
Quand la toilette est finie, le fiancé entre dans la chambre avec le garçon de noce, qui dit au père de la fiancée :
« Père, bénis ta fille pour la route qu'elle va faire, « bénis-la sous la couronne d'or pour la vie nouvelle où « elle va entrer. »
La fiancée s'incline tour à tour devant son père et sa mère en leur disant :
<c Ce n'est pas un bouleau blanc qui se penche vers la « terre ; c'est moi, pauvre fille, qui me penche à vos pieds « Bénissez-moi, bénissez la vie que je vais commencer « dans la famille étrangère. »
Au moment de se mettre en marche pour l'église, elle soupire, pleure, refuse de sortir. Ses parents essayent de la consoler. Enfin on se dirige vers l'église, puis on revient se mettre à table, et la fête dure ordinairement trois jours.
Il y a nies chants d'une nature non moins tendre et non moins naïve pour les baptêmes et les naissances, et pour les principaux jours de fête de l'année. Il y en a qui racontent en termes douloureux l'angoisse qui saisit le cœur d'une mère à qui on vient enlever un de ses enfants pour en faire un soldat.
La pauvre mère contemple tour à tour chacun de ses bien-aimés, et dit :
«0 vous! mes enfants, mes chers enfants, je vous « aime également. Voyez mes doigts : si Ton en blesse un, « j'en souffre également dans tout le corps. Ainsi de mes ee enfants, mon cœur tremble également pour vous tous ; ee mais toi , mon ami , toi qui as eu le sort , pourquoi este tu si malheureux ! mieux vaudrait que tu ne fusses pas « né , que je ne t'eusse pas nourri de mon sein ; mieux ee vaudrait l'avoir écrasé à ta naissance. Quand je t'aurais ee emporté dans les flancs de la montagne escarpée, et coûte vert d'un flot de sable jaune, cela ne m'eût pas fait tant « de peine. A présent, pauvre mère, je chanterai comme le e< coucou. Que de peines t'attendent, ô mon ami! tu es et tout jeune et peu fort, tu éprouveras les rigueurs du « besoin pénible, tu souffriras la faim et le froid; tu te donneras à ton père et à ta mère le nom de Tartare. « Quand viendra une grande fête que nous aimons à céee lébrer, mes enfants seront à côté de moi ;• toi seul, mon ee bien-aimé , tu n'y seras pas. Ecris-moi , mais n'emploie ee ni la plume, ni l'encre : écris ta lettre avec tes larmes, t< mets-y le sceau de ta douleur profonde. Le beau printe temps viendra, tes camarades iront dans les vertes prai- « ries, ils seront gais et bruyants, et moi, pauvre femme, « je regarderai dans la large rue , je verrai tes camarades, tt et je verserai de chaudes larmes. »
Quand le jeune soldat est prêt à partir, on lui coupe ses longs cheveux. Alors sa mère s'écrie :
« On a rasé ta belle tête, on a jeté tes boucles blondes « sur le pavé. Il n'y a personne pour recueillir ces boute clés ; je les recueillerai , moi , pauvre mère ; je les ente velopperai dans un mouchoir de soie. Lorsque ma douce leur me serrera le cœur, je prendrai ce mouchoir ,
« j'étalerai ces blonds cheveux , je les regarderai avec ten- « dresse, je les arroserai de mes pleurs, et mon âme « sera peut-être soulagée. »
Le peuple russe est généralement encore très-superstitieux. La superstition éclate à tout instant , dans ses fêtes de famille et ses pratiques religieuses , dans les habitudes journalières de sa vie privée, et dans les circonstances extraordinaires. Il croit aux maléfices et aux sortilèges, à l'influence d'une légion d'êtres surnaturels sur les accidents et les événements de ce monde , au pouvoir de certains talismans et de certaines conjurations. Les chants traditionnels sont souvent une curieuse révélation de cette naïve crédulité. En voici deux entre autres qui expriment avec une étonnante énergie la passion du cœur soutenue par une de ces superstitions populaires.