‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 26 sur 36 · DE SON ENFANT · texte numérisé non relu

DE SON ENFANT

« Je pleure , pauvre mère, dans la baute chambre de « ma demeure maternelle, dès Taurpre en regardant au « loin dans les champs, et le soir en voyant le coucher «du soleil. Je suis restée là jusqu'à la nuit, jusqu'à ce « que vînt la rosée humide ; je suis restée là dans le regret « et la douleur, et, lasse de me tourmenter ainsi , j'ai résolu « de conjurer ma cruelle douleur, ma douleur de cercueil. « Je suis allée dans la plaine, j'ai pris la coupe nuptiale, le « cierge de fiançailles et le mouchoir de mariage, f ai puisé « de l'eau dans la source de la montagne ; je suis entrée « dans la noire forêt, et, traçant autour de moi un cercle « magique, j'ai prononcé à haute voix ces paroles :

a Je conjure mon enfant chéri sur çe{te coifpe nuptiale, « sur cette eau fraîche, sur ce cierge et sur ce moucfypir « de mariage. Avec cette eau je lave son beau visage, « avec ce mouchoir j'essuie ses lèvres. 4® miel, ses yeux « étincelants , ses joues roses , spji front pensif ; avec ce « cierge j'éclaire son bel l^abit , son bonnet de zibeline, ssi « ceinture de diverses couleurs, ses bpttes brodées, ses (( boucles de cheveux châtains, sa figure de brave et ses, « membres vigoureux. Que tu sois, mon enfant, plus « brillant que les brillants rayons du soleil , plus doux « à contempler qu'ijne douce journée de printemps, plus « frais que l'eau de la source , plus blanc que la cire, « plus fort que 1^ pierre magique. J'éloigue de toi le dé- « mon funeste, l'ouragan impétueux, l'esprit- des bois qui « n'a qu'un œil, le démon domestique des demeures étrap- « gères, l'esprit des eaux, la sorcière de Kiefî, la femme

« des ondes qui clignote, la maudite Babaïaga ('), le ser- « pent ailé et flamboyant, le corbeau de fatal présage. Je « me place entre toi et l'ogre, le magicien trompeur, le «sorcier, le mage mauvais, l'aveugle voyant, la vieille à « double vue. Par mes paroles formidables, sois, mon ence fant, la nuit et le jour, dans l'heure et la demi-heure, a dans la marche, dans le sommeil et dans la veille, « garanti contre le pouvoir des esprits malins, contre la « mort, la douleur et la calamité; sur l'eau, contre le « naufrage; dans le feu, contre la combustion.

« Quand viendra ta dernière heure , ressouviens-toi , « mon enfant , de notre tendre amour, de notre pain et de « notre sel. Tourne-toi vers ta patrie glorieuse, salue-la « sept fois; sept fois le visage sur la terre, dis adieu à tes ce parents , jette-toi sur le sol humide et endors-toi d'un « sommeil paisible.

<c Que ma parole soit plus forte que l'eau, plus haute a que la montagne, plus pesante que l'or, plus dure que « le roc, plus ferme qu'un chevalier armé, et si quel- « qu'un osait ensorceler mon enfant, qu'il soit englouti « au delà du mont Ararat, dans les précipices sans fin, « dans la poix bouillante, dans le feu qui pétille ; que ses « sorcelleries et ses œuvres de magie soient à jamais im- « puissantes contre toi. »

Les Russes ont des conjurations du même genre contre la fièvre et la grêle, contre tous les désastres et tous les accidents.

(') La Babaïaga reparaît souvent dans les traditions populaires de la mythologie slave. On la représente sous les traits d'une vieille femme édentée, ridée, affreuse. Elle recherche l'amour des jeunes gens et poursuit avec un mortier et un pilon ceux qui lui résistent. Mais comme elle a aussi des ennemis qui la poursuivent, à mesure qu'elle court, elle efface derrière elle ses traces avec un balai.

H existe encore parmi le peuple russe une quantité de chants religieux et mystiques, répits de miracles et d'apparitions surnaturelles, légendes de saints et de la Vierge, qui toutes expriment une tendre et naïve piété. Dans une de ces légendes, la Vierge s'adresse à 1^ nation russe et lui annonce qu'il viendra un Dieu sans âme , l'Antéchrist. Il tuera , dit-elle, les prophètes ; le globe entier s'abreuvera de leur sang; puis on verra fondre un déluge qui durera trois mois et trois jours : et alors la terre sera pure comme le parchemin blanc, comme te coquille de l ! œuf, epjnjpe une jeune fille sans tache.

Le globe cependant commence à pleurer devant Dieu, et dit que la lumière lui pèse et que l'huiP&nité lui pèse encore plus. Dieu lui répond :

« Attends encore ; peut-être les pécheurs reviefidront-jls « à moi avec un sincère repentir. S'ils reviennent i'aug- « menterai l'éclat fie la lumière ; sinon, j'augmenterai la « rigueur des peines éternelles. »

La Vierge, touchée de compassion envers les pécheurs endurcis, intercède pour eux auprès de^Jésus-dhrist.

« Mon fils , Jui dit-elje, Jésus-C}mst, tsar du pie! > ^e « pitié de ton peuple, qui a beaucoup pépfyé, ^ip pitié de (( lui par amour pour moi ! — « Veux-tu donc , lui répond « Jésus-Christ, que je sois crucifié une spcpnde fois pour « ces maudits? Si tu le veux, je leur pardonnerai. $

A ces mots , la Vierge fond en larmes , et s'écrie :

« mon fils! tsar Jésus! je ne pourrais p$& te voir « crucifier une seconde fois ! »

Le pécheur entend prononcer sa condamnation, et dit adieu au Paradis, à la sainte Vierge, aux saints, aux anges, et, ce qui est très-caractéristique, au signe de croix,

car le paysan russe attritjup au sjgne de 1^ crqix une merveilleuse effic^cifp.

fine partie de ces chapts religieux est s^ps coptjredit Y\\n des monuments les plus prépieux qui existent daps la poésip populaire. Jls rqpontent jusgij'au $r $ièp}e, jusqi^'^u rçgpe de ^Vlafliroj? te Grand , &f présentent: le plfis singulier rçéfange de paroles bibliques et ç}e traditions nationales, cj'jfftfges ppéfiques ef dq flpgmes religieux. On y trouve de longues explications symboliques par demandes et par réponses , coïnme dans les anciens poèmes de l'Edda, et des idées de cosmogonie qui rappellent la mythologie jnçjisnne pt la mycologie Scandinave. Qu'il me soit pprmié de citer un fragpent (l'un de ces chants curieux, qui a pour titre : le Livre de la Coloipifre.

ç< 4u i)ailj#u dç J£rpsa}em ? devant le fëar fiayid et son « fils Salomon, on voit un nuage terrible qui s'avance de « TOrient; de ce nuage descend le livre de la Colombe, « le saint Evangile. Autour de ce livre se réunissent qua- « rante tsars avec leurs fils, quarante princes, quarante « popes, quarante diaprés avec leurs fils et unp quantité « de gens du peuple. Personne n'ose s'approcher du livre, a du livre de Dieu. Le tsar s'en approche , le livre s'ouvre « devant lui. La sainte Ecriture se révèlç à son esprit. Le « tsar Wladimir lui adresse des questions et lui dit : « Découvre-nous les secrets de Dieu e\ le principe de la «sainte vie russe. D'où vient la lumière, le beau soleil « et la jaune lune? D'où viennent les étoiles nombreuses, « les nuits obscures, les aurores de pourpre, les vents « impétueux? D'où vient la raison humaine? d'où vien- « neùt pos pensées? D'où vient notre peuple , nos os durs, « notre' corps et notre sang? »

Le livre répond :

« m>]ai^phe lurpière vient de Dieu, le beau soleil des-

« la face de Dieu , la jeune lune de son sein , les étoiles « nombreuses de ses vêtements , les nuits obscures de la « paupière du Seigneur, les aurores de pourpre de son « regard, les vents impétueux de son souffle. Notre rai- « son vient du Christ, du Christ le tsar des cieux; nos « pensées viennent des nuages du ciel , notre peuple a d'Adam, nos os durs de la pierre, nos corps de la terre « humide, notre sang de la mer sombre. »

Wladimir continue ses questions, il demande quel est le premier tsar, et le livre répond :

« C'est le tsar blanc, défenseur de la foi. La première « ville, c'est Jérusalem; le premier fleuve, c'est le Jource dain. »

Il demande d'où vient la première herbe, et le livre de la sagesse répond :

« Pendant que le Christ montait au Calvaire, sa mère, « la sainte Vierge, se tenait sur la terre humide, sanglo- « tant et pleurant. De ses larmes pures est née l'herbe « qui pleure.

a La reine de tous les poissons, c'est la baleine, parce « que la terre repose sur le dos d'une baleine, et que, si a cet animal s'agite, toute la terre tremble. »

Ces poèmes, qui racontent en style si naïf les premiers miracles du christianisme, les premiers exploits des princes et des boyards, sont les annales du peuple russe, annales pieuses et attendrissantes qui souvent édifient son cœur, raffermissent son espoir, exaltent son sentiment national. Le pauvre aveugle, Homère des villages, s'en va de porte en porte répéter ces vieux poëmes ; le vieillard les redit pendant les soirées d'hiver à sa famille assemblée autour du large poêle ; le jeune homme en fait résonner dans les fêtes les refrains les plus gais, en les accompagnant de sa

balalaïka, et chaque événement inattendu, chaque circonstance intéressante de la vie publique ou privée en enfantent de nouveaux. Les simples gens de la campagne les composent eux-mêmes selon la nature de leur émotion. La joie ou la tristesse leur révèle l'accent harmonieux que Ton n'apprend ailleurs que par l'étude et la réflexion , et cet accent ébranle toutes les fibres de leur âme. Un jeune professeur de Moscou, M. Schewireff, à qui je dois les principaux documents que j'ai essayé de réunir dans cette esquisse, me racontait qu'un soir, passant dans un village de serfs, tout à coup son cocher s'arrête, descend de voiture, s'approche d'une maison d'où l'on entendait sortir une mélodie plaintive, puis revient s'asseoir sur son siège. Son maître lui demande ce qu'il a été faire dans cette maison, et le cocher }ui dit : p II y a }à une pauvre fille qui a perdu son fiancé et qui déplore sa mort chaque jour : je suis allé la prier de se taire, car son chant me désole. »

poésie du peuple ! vous ôtes l'arjn-ei merveilleux de la mythqlpgip islandaise, qui étend ses longs rameaux sur la squrcp ç|es NOTW» sur la source du passé , du présent et de )'aY0fflr 9 8t quiconque % reppsé un instant sous çpttQ oiufere salutojrp, quipqnqup a trempé sq& Jèyres à qettp spiircp vjvjfiante np s'en éloigna 3Uà Wet pf voudra y rpvqnir toujours.

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