‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 27 sur 36 · A AMEDEE PICHOT · texte numérisé non relu

A AMEDEE PICHOT

La race slave est la race la plus nombreuse que Ton connaisse. On l'a vue étendre ses conquêtes depuis la mer Adriatique jusqu'à la mer Glaciale, depuis l'Elbe jusqu'au Kamtschatka ; elle règne sur les rives de la mer Baltique, et se trouve encore dans les îles russes de l'océan Pacifique. Schlœzer dit qu'après les Arabes nul peuple n'a occupé une si vaste étendue de sol. Dans les premiers temps, il n'y avait vraisemblablement qu'une même langue pour les diverses tribus de cette immense peuplade ; puis par la séparation de ces tribus, par la différence des contrées où elles se sont installées, par leur contact avec les autres peuples, cette langue générale s'est peu à peu altérée, modifiée, et s'est divisée en plusieurs idiomes assez semblables encore dans leurs éléments essentiels pour qu'on reconnaisse leur origine commune, assez distincts, cependant l'un de l'autre pour former autant d'idiomes à part.

La langue russe se distingue entre ces divers idiomes par sa liberté de construction , ses nuances délicates et sa richesse. Elle joint à ses tendres diminutifs les expressions les plus fermes, les plus énergiques ; elle résonne comme une vague en courroux qui se brise sur les rochers, et soupire comme une branche de saule flottant au bord du lac. Ses mots impératifs ont un mâle et austère accent, et ses paroles d'amour s'exhalent comme le souffle caressant de deux lèvres pures. Je me rappelle encore le charme que j'éprouvais dans le temps où je commençais l'étude de cette langue ; douce étude malheureusement trop vite interrompue. Après avoir traduit quelques pages de Derjavin ou de Pouschkin, je m'en allais rêveur dans les rues de Helsingfors ou de Pétersbourg, faisant résonner à mon oreille les mots les plus doux que je venais d'apprendre, et c'était pour moi une suave musique.

« Cette langue, dit le savant Schaffarik, est d'une richesse extraordinaire. Elle a emprunté à des idiomes primitifs une partie de ses mots radicaux, et en possède un plus grand nombre que les autres dialectes slaves. Ces expressions qu'elle prenait çà et là à mesure que le peuple en avait besoin, elle se les est complètement appropriées; elle s'est enrichie, sans porter atteinte à son originalité. Comme les autres idiomes slaves, elle est souple et mobile, elle intervertit à volonté Tordre habituel des mots, pour faire mieux ressortir l'effet d'un sentiment, d'une idée; elle supprime, s'il le faut, les pronoms personnels pour donner à ses phrases plus d'énergie ; par ses différentes formes de verbes, par ses préfixes et ses affixes, elle retrace brièvement les nuances les plus délicates de la pensée ( 1 ).

(') Voici quelques exemples de cette abondance d'expressions. Le mot vet, qui signifie parler, n'a pas moins de cent trente-sept dérivés; le mot mal, qui est la racine de malvi (petit) en a cent soixante-onze. Du substantif dont, maison, on fait domischtsche, grande maison mal bâtie ; domik, jolie petite maison ; domischko,

Cette langue si forte, si belle, a été longtemps négligée par les écrivains. L'Église russe ayant adopté l'usage du vieux slavort, la véritable langue russe est restée ignorée au sein du peuplé : il n'y a pas plus d'Un siècle qu'elle est devenue une langue littéraire. Mais ce lohg oubli même lui a été utile. Son isolement et son obscurité l'ont préservée de la contagion d'une mode étrangère, du pédantisme des écoles, de l'affectatioii dés beaux esprits. Elle est restée intacte au milieu de la nation <Jui la gardait comme un inaltérable héritage ; elle s'est développée lentement, comme une plante vigoureuse qui plonge et étend ses racines dans les entrailles de la terre, jusqu'à ce que vienne le jour où elle puisse élever au-dessus du sol qui l'a nourrie, sa tige féconde et ses rameaux pleins de sève.

L'histoire littéraire dé Russie se divise en quatre époques caractéristiques;

La prétaière embrasse un espace de plus de neuf siècles, depuis les faits positivement connus de l'empire russe, jusqu'au règne de Pierre te Grand.

La seconde s'étend du règne dé cet empereur jusqu'à celui d'Elisabeth (1741), bù apparaît Lomonosoff.

La troisième nous conduit à Karàmsin» le réformateur de la langue.

La quatrième efct l'époque actuelle.

En tête de la première apparaît Wladimir le Grand, qui, vers la fin du X e siètele, introduisit lé christianisme dans ses États, fonda des écoles, appela les artistes de Constantinople pour décorer l'église de Kieff. Ce prince avait l'amour des lettres et de la poésie ; son souvenir s'est perpétué de siècle en siècle dans le cœur de la nation russe. Son nom se retrouve dans une quantité de chants popu-

étroite et laide habitation. Les verbes ont quatre formes de conjugaison différentes, et chacune de ces formes leur donne une autre signification : ainsi, koloti signifie battre ; kolnuti, battre une fois ; kolivati, battre souvent; kolotor, se battre soi-même.

laires, de légendes merveilleuses, que le paysan répète encore à son foyer. C'est le chevaleresque Arthur, c'est le preux et vaillant Charlemagne de l'empire russe.

De cette époque date la traduction de la Bible par saint Cyrille et le poëme d'Igor, véritable épopée nationale, premier chant de deuil et de victoire d'un peuple de soldats.

Jaroslav, fils de Wladimir, qui monta sur le trône en 1019, poursuivit avec un noble zèle l'œuvre de conversion et de civilisation entreprise par son père. Il envoya à travers ses domaines des prêtres chargés de propager l'enseignement du christianisme. Il fonda à Novogorod un séminaire pour trois cents ecclésiastiques, et fit continuer la traduction des saintes Écritures. Enfin , il composa un recueil des lois et statuts de ses Etats. Au point de vue philosophique et historique, ce recueil est l'un des monuments les plus anciens qui existent en langue russe.

Sous le règne de ses successeurs, Wladimir Monomachus et Constantin Wsewolodowitch, le clergé traduisit du grec plusieurs ouvrages religieux ; un moine de Kieff, le célèbre Nestor, écrivit les premières annales de la Russie ; un autre ecclésiastique, Bazilius, fut le chroniqueur naïf des événements de son temps, et l'abbé Daniel raconta, au commencement du xn e siècle, son voyage en Palestine.

Mais voilà qu'au xur c siècle les princes russes tombent sous la domination des Tarlares Mongols, et cette domination violente, sauvage, qui dura plus de deux siècles (de 1238 à 1462), anéantit toute trace de culture intellectuelle. LesTartares incendiaient les villes, détruisaient les manuscrits, et dans leur barbare fureur, ne conservaient quelque respect que pour les cloîtres. Les cloîtres seuls gardèrent alors un reste de savoir et une pâle lueur d'érudition scolastique.

En échappant, vers le milieu du xv e siècle, à ce long et désolant vasselage, les princes russes essayèrent de donner

à leur pays un nouvel essor intellectuel. Iwan IV fonda des écoles dans les principales villes de ses Etats; et, en 1564, l'imprimerie fut introduite à Moscou. Quelque temps après, Kieff fut doté d'une université ; Boris Godounoff envoya quinze jeunes gentilshommes étudier dans des écoles étrangères, et les princes de la maison de Romanoff montrèrent le même zèle pour le progrès et la propagation des lettres. Alexis et Fedor préparèrent, par leurs institutions, le règne glorieux de Pierre le Grand.

Cependant le peuple, si longtemps opprimé et privé de toute instruction, était trop arriéré pour pouvoir suivre, même de loin, le mouvement scientifique qui, à cette époque, illustrait déjà tant d'autres contrées. Il emprunta ses premiers éléments de littérature au pays qui était le plus près de lui» à la Pologne,

Plusieurs écrivains russes imitèrent la poésie polonaise. Des sociétés d'étudiants s'en allaient de ville en ville jouer des drames religieux traduits du polonais, et la première pièce de théâtre qui succéda à ces œuvres, si recherchées alors et si oubliées aujourd'hui, était une traduction d'une comédie française : le Médecin, maigre lui, de Molière (').

À travers cette triste et stérile époque , on distingue cependant ça et là quelques livres qui méritent d'être notés : tel est, par exemple, un récit de voyage dans l'Inde, écrit par un marchand de Twer; un autre voyage en Syrie, en Palestine et en Egypte, publié par deux négociants de Moscou, et le Journal de l'ambassade en Chine, de Feodor Baïkoff.

En même temps, les moines continuaient, dans le silence des cloîtres, la chronique de Nestor, et en commençaient d'autres. Ils écrivirent aussi, dans un style sec et sans animation, mais avec une scrupuleuse exactitude,

(*) Cette pièce fut jouée, en 1676, devant le tsar Fedor, frère de Pierre le Grand.

plusieurs biographies des princes, qui sont aujourd'hui d'utiles documents.

L'imprimerie de Moscou et celles qui , vers la fin du xvi* siècle, furent établies dans d'autres villes de la Russie, étaient presque exclusivement employées à publier des ouvrages de théologie en grec et en latin. Pour doter sa nation d'un vrai livre russe, Pierre le Grand fut encore Forcé d'avoir recours à l'industrie étrangère. Il accorda pour quinze ans un privilège d'imprimeur à un Hollandais , fit fondre des caractères, et le premier ouvrage imprimé en lettres russes parut à Amsterdam en 1699.

Pierre voulait, par tous les moyens possibles, donner le goût des arts et des lettres à la nation russe. Il fit traduire, dans ce but, un grand nombre d'ouvrages français, anglais, allemands, hollandais. Mais là se bornait son pouvoir. Lui qui créait à la fois tant de choses , une armée et une administration, une marine et des villes, ou pour mieux dire un peuple et un empire, il ne put faire naître une seule œuvre littéraire originale. Presque tous les écrivains de son temps ne furent que de pâles traducteurs.

Tandis que, dans leurs tentatives littéraires, les Russes se livraient ainsi à l'imitation de la Pologne et de la France, au nord de l'empire, sur les rives de la mer Glaciale, un enfant apparut qui devait, par ses essais de poésie, par ses dissertations de savant, éveiller un sentiment de nationalité : c'était Lomonosoff, fils d'un pauvre pêcheur du gouvernement d'Àrchangel. Dès les premières années de son enfance, il passait ses journées à seconder les rudes travaux de son père ; mais, le soir, le sacristain du village lui enseignait à lire, et la lecture de la Bible, la poésie des psaumes, imprimèrent un merveilleux élan à sa pensée. Quelques personnes, frappées de la vivacité de son intelligence , l'encouragèrent dans ses efforts. Avec leur appui, il partit pour Moscou, trouva dans cette ville

de nouveaux protecteurs qui lui donnèrent lés moyens de poursuivre ses études à Pétersbourg, à Kieff, et de voyager en Allemagne. De retour dans sa patrie, après avoir parcouru avec fruit la Hollande et les divers États germaniques, il obtint une place honorable, et resta toute sa vie dévoué aux travaux de la science.

Le recueil de ses œuvres, publié par l'académie des sciences de Pétersbourg, annonce une étonnante variété d'études. On y trouve des récits d'histoire et des traités de chimie, des dissertations sur la rhétorique et sur l'électricité, l'éloge de Pierre le Grand et la description d'une comète, une grammaire russe et une introduction à la science métallurgique.

Dans la collection de ses poèmes, il y a des tragédies, des héroïdes, des épîtres, des idylles et des odes, les unes traduites littéralement, d'autres imitées du grec ou du français, d'Anacréon ou de J.-B. Rousseau. Ses tragédies sont froides et monotones, ses poésies lyriques sont souvent trop pompeuses et trop emphatiques. Mais Lomonosoff fut le premier qui, par ses leçons d'art et de critique, ouvrit la voie littéraire aux écrivains de sa nation, et le premier qui , malgré ses défauts, fit sentir dans ses vers la beauté d'une langue jusque-là si négligée. Les Russes l'ont surnommé le père de leur poésie , et la postérité a confirmé ce nom.

De son temps vivaient Sumarokoff et Cheraskoff, inépuisables auteurs d'une quantité de tragédies, d'odes, d'épîtres fort admirées de leurs contemporains, fort peu lues aujourd'hui ; Bagdanowitsch , qui écrivit avec une certaine grâce de sentiment un petit poëme intitulé Psyché; Chemnitzer, à qui l'on doit un bon recueil de fables, et Derjavin, que la Russie cite encore comme un de ses plus grands poètes. Il naquit à Kasan , le 3 juillet 1743, entra à l'âge de dix-sept ans au service militaire, et se signala par son instruction. En 1774, il faisait partie du

corps d'armée qui fut envoyé contre Pugatscheff. Dix ans après il obtint le titre de conseiller d'Etat , et Catherine , qu'il avait pompeusement chantée, le nomma président du collège de commerce. Ses odes, qui ont fait sa réputation et sa fortune, sont des œuvres d'art patiemment élaborées. On y trouve peu de naturel et d'abandon, mais elles ont un accent solennel, et souvent elles saisissent l'esprit du lecteur par de grandes, et fortes pensées exprimées en trèsbeaux vers. Son ode à Dieu a eu , s'il faut en croire ce qu'en racontent les biographes du poète , un merveilleux succès, et son ode sur la mort du comte Motschersky est une belle et imposante composition.

La plupart des œuvres qui , à cette époque, enrichirent la littérature russe, étaient encore des œuvres d'imitation ou de traduction. La Russie, éloignée pendant plusieurs siècles du mouvement intellectuel des autres nations, était pressée de les rejoindre. Elle franchissait dans une enjambée la rêveuse et poétique phase du moyen âge, et arrivait sans transition aux amours mythologiques du xvin e siècle, à la philosophie haineuse et railleuse des encyclopédistes, au style galant et maniéré des poètes du règne de Louis XV. Pour satisfaire à son avide curiosité et se composer en peu de temps un bagage littéraire, elle se hâta de traduire tout ce qui , dans une contrée étrangère , jouissait de quelque renom, tout, depuis Homère jusqu'à Dorât, et depuis Sénèque jusqu'à Helvétius. En 1754, un théâtre fut établi à Pétersbourg ; en 1759, on en vit s'élever un autre à Moscou, et, pour donner un répertoire à ces deux théâtres, on traduisait Molière comme on traduit aujourd'hui M. Scribe. Les plus hardis et les plus forts tâchaient de s'élever de la traduction littérale à l'imitation libre. Il est facile de reconnaître l'imitation des écrivains étrangers dans les poésies même de Lomonosoff et de Derjavin, et Catherine la Grande, si satisfaite de Voltaire, si indulgente pour Diderot, si désireuse de paraître instruite

et lettrée dans ses coquettes réunions de l'Ermitage, Catherine ne contribua pas peu, par ses goûts et par ses encouragements, à propager autour d'elle l'étude et l'imitation de la littérature étrangère. Les premières gloires littéraires de la Russie se rattachent du reste à son règne. Elle sut apprécier le génie de Lomonosoff, récompenser généreusement celui de Derjavin, et elle vit poindre celui de Karamsin.

Karamsin naquit en 1765, et fut élevé à Moscou, dans la maison d'un professeur allemand. Il entra tout jeune au service militaire , puis le quitta bientôt pour suivre sa vocation scientifique. Après avoir fait un voyage d'études et d'observations dans diverses contrées de l'Europe , il revint à Moscou, et y fonda un journal littéraire qui eut du succès et exerça de l'influence ( 1 ). Plus tard, il en publia un autre sous le titre du Messager européen, dans lequel il annonçait déjà plus de savoir sérieux et une plus grande maturité d'esprit. Ces deux essais lui avaient acquis un renom honorable. Il les abandonna pour se livrer tout entier à son Histoire de Russie, et cet ouvrage l'a placé au premier rang des écrivains.

Les Russes parlent de Karamsin avec enthousiasme ; ils admirent non-seulement l'étendue de ses recherches, la justesse de son esprit, mais la rare beauté de son style, qu'ils considèrent comme un modèle. Un des hommes que j'ai été le plus heureux de rencontrer à Pétersbourg, le prince Wiasemsky, qui lui-même mérite d'être cité parmi les poètes distingués de sa nation , me disait un jour : « L'ouvrage en prose le plus estimé dans notre langue, la pierre fondamentale et angulaire de notre littérature, est l'Histoire de Russie de Karamsin. La langue russe lui doit ce qu'elle est. Ses formes abstraites et poétiques, sa

Le premier journal russe fut fondé, en 1775, par l'allemand Muller, qui l'employa presque exclusivement à traiter des questions historiques.

couleur, ses nuances, son génie» c'est lui qui nous les a révélés à la suite d'un long labeur, guidé par un goût sûr et vrai, par un instinct admirable des sympathies de la nation, et par une grande modération. Quelques critiques l'ont accusé de dénaturer, et, si je puis {n'exprimer ainsi, de dénationaliser notre langue en y faisant entrer une phraséologie étrangère, en y mêlant des gallicismes. Ra? ramsin, avec sa large intelligence, ne pouvait agir autrement. Il lui fallait de nouvelles expressions pour exprimer de nouvelles idées. Une fois entrés dans la famille européenne , nous devions parler la langue de l'Europe , et ajouter plusieurs pages à notre dictionnaire.

« La preuve que les innovations de Karamsin étaient justes et nécessaires, c'est qu'elles ont été adoptées et sanctionnées par le temps, et, pour me servir de la, spirituelle expression du prince Kozlo^ski : Autrefois nous parlions russe, à présent nous parlons la tangue de Karamsin.

« La vie tpute littéraire de pet écrivain a été pour nqn& un enseignement moral et intellectuel de la plus grande importance. Son ftpie à la fois candide et anjente, son caractère noble et indépendant , sa bienveillance inaltérable, la simplicité de ses mopnrs et de ses relations sociales, donnaient un charme de plus à son talent , e\ se reflétaient dans ses écrits coinme dans un miroir fidèle. Ses leçons et son exemple, sa vie et ses œuvres, formaient en lui un tout d'une harmonie parfaite. Son travail historique, interrompu par une mort prématurée, a le grand mérite de nous avoir révélé à nous-mêmes les époques inconnues de notre existence, de nous avoir fait retrouver une vie et une patrie dans notre passé. C'est lui qui a porté ta lumière dans le chaos de nos annales les plus reculées ; c'est lui qqi a éveillé cet esprit de recherches et d'investigations critiques qui distingue aujourd'hui plusieurs de nos jeunes écrivains, ceux qui se sont formés

à son école et lui sont restés fidèles, et ceux qui, par un ambitieux esprit d'opposition, ont voulu se créer un système à eux. Comme il Ta lui-même annoncé dans l'introduction de son ouvrage, il a rendu service à ses juges les plus sévères et à ses détracteurs, car il leur a aplani les difficultés les plus ardues des explorations historiques. »

Sous les successeurs de Catherine, la littérature russe a pris un rapide développement. Le relevé des catalogues bibliographiques en offre une preuve mathématique. En 1787, on ne comptait pas plus de 4,000 ouvrages en langue russe et slavonne. En 1818, ce nombre était doublé. Deux ans après, on publiait en Russie 3,800 livres, dont 800 traduits du français , 483 de l'allemand et 100 de l'anglais. Mais c'est là, il faut le dire, une année unique dans les fastes jje l'imprimerie russe. En 1824, elle ne publia que 264 ouvrages; en 1831, elle en a inscrit dans ses catalogues 479. Enfin, depuis le commencement de ce siècle, le terme moyen de ses publications, y compris les œuvres originales et les traductions, est environ de 400 : c'est bien peu , si l'on compare ce chiffre à celui de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre ; c'est énorme si l'on songe à ce qui paraissait en Russie il y a cinquante ans.

En examinant ces diverses publications, il serait difficile de leur assigner, dans les manifestations de l'esprit moderne, un caractère distinct. « Notre littérature, me disait un écrivain russe, n'a pas une de ces physionomies originales et fortement marquées qui puisse s'encadrer dans une définition spéciale. C'est principalement une littérature d'imitation, et parfois une littérature d'instinct, l'expression non de la société, mais de quelques individualités, de quelques élus, qui, se détachant de la foule , ont devancé leur époque, et préparé eux-mêmes avec spontanéité et de prime abord leurs moyens de succès ,

leur langue et leur public. Nos grands écrivains ont de l'analogie avec nos grands souverains, réformateurs, législateurs et conquérants. Lomonosoff, Karamsin,Pouschkin, n'ont été ni une suite, ni une conséquence de leurs devanciers. De même, Pierre I er et Catherine la Grande, ou Catherine le Grand, comme l'appelait le prince de Ligne , ont été de ces accidents heureux qui font la fortune des nations. »

Pendant mon séjour en Russie, j'ai tenté de pénétrer, autant que je le pouvais, dans le mouvement et dans les tendances de cette littérature. J'ai interrogé successivement les hommes qui la connaissent le mieux, ceux qui y occupent par leurs travaux un rang honorable, et ceux qui la jugent à l'écart, sans se mêler à ses luttes, sans entrer dans ses rivalités. Grâce à l'obligeance parfaite avec laquelle ils ont accueilli mon désir de m'instruire et aux leçons qu'ils m'ont eux-mêmes données, je puis essayer de retracer ce qu'il y a de plus saillant dans cette littérature.

De même que la littérature allemande , suédoise, c'est dans la poésie lyrique surtout que la littérature russe est attrayante à voir et intéressante à étudier. Les poètes les plus illustres de cette contrée sont des poètes lyriques , et ceux d'un ordre inférieur ont tous plus ou moins de mouvement lyrique dans la pensée et dans la forme. Celte qualité tient au caractère même du peuple russe et au génie de sa langue. Il y a du lyrisme dans l'âme de cette nation et dans son histoire, de l'enthousiasme et de la foi dans les belles pages de sa littérature comme dans les plus grandes phases de son existence nationale.

Les Russes ont la prétention d'agir spontanément dans les circonstances décisives, de se laisser entraîner par leur fidélité pour leurs maîtres ou par leur foi religieuse ; ils ne veulent pas qu'on leur attribue dans la marche des événements politiques une arrière-pensée ou une prémé-

ditation, et ils retracent en termes très-poétiques ces habitudes de dévoûment et de spontanéité : « La plupart de nos œuvres, me disait l'un d'eux, ne sont que des improvisations. Dieu parle en nous, et nous chantons et nous marchons au sacrifice ou à la victoire, sans calculer ce qui pourra en advenir. Frères cadets dans la famille européenne, nous n'avons point connu, comme nos aînés, les épreuves du moyen âge. Nous sommes nés à une époque où tout était organisé ; force nous fut de prendre les choses telles qu'elles avaient été faites sans nous. C'est un mal sous le rapport de notre nationalité, qui a dû nécessairement se façonner à l'imitation de l'étranger, et se plier à des formes parfois contraires à notre élément ; c'est un bien par la célérité de notre action. La vie est courte, et quand on n'a pas pu se lever aux rayons de l'aube pour préparer soi-même l'œuvre de la journée, il est bon en se levant à midi de trouver la besogne déjà très-avancée. »

Les Russes ont des poèmes épiques, des comédies, des tragédies, mais ils n'ont, à vrai dire, ni drames ni épopées. Leurs pièces de théâtre ne sont, de leur aveu même, que des œuvres factices embellies avec un certain art, des mosaïques, des marqueteries qui parfois ne manquent ni d'élégance, ni d'éclat, mais qui n'offrent rien de monumental. A voir ce qu'ils ont fait jusqu'à présent, il semble qu'ils ne sont pas doués du génie inventif et de la faculté de création. Leurs romans sont, pour la plupart, faiblement tissus et peu dramatiques. Pouschkin est, de tous leurs écrivains, celui qui avait le plus de force de conception et le plus d'habileté à mettre en scène des personnages, à nouer des événements. Il n'a produit aucun roman complet, mais quelques-unes de ses nouvelles sont pleines d'intérêt et annoncent une rare connaissance du cœur humain. C'est à lui aussi que les Russes doivent leur meilleur drame historique, le drame de Boris Godounoff, calqué pour la

forme sur le théâtre de Shakspeare, mais empreint d'unp vive couleur nationale. C'est 1 histoire mise en scène, et, comme l'époque qu'il dépeint, les personnages qu'il représente ont un caractère éminemment dramatique, le poëte, pour donner cette qualité à son œuvre, n'a pas eu besoin d'amplifier l'histoire, il en a fait seulement ressortir quelques détails encore obscurs et l'a colorée avec art.

Les meilleures comédies russes qui aient paru jusqu'à présent ont une tendance satirique e} touchent à la politique. Von Wisina fait, dans une de ses cpmédies, une vive critique de l'éducation, des préjugés et des abus de pouvoir des petits gentilshommes de province, de pes despotes de village qui croupissent dans 1 ignorance et s'abandonnent sans, réserve à leur caprice vulgaire ou à leur passion brutale. Kapinst, dans sa pomédie intitulée la Chicane, a fait une énergique peinture des actes fie vénalité, des exécutions arbitraires qui souvent sp cachent, eu Russie, sous le voile de la justice et que tout homme honnête doit flétrir de son mépris, et tout écrivain courageux sir gnaler à l'animadversion du public.

Récemment Gogol a exposé sur la scèrie les palcujs scandaleux et les ridicules qui entachent encore la plupart des administrations de l'empire. Cette pièce acerbe, pleine de vérité et pétillante d'esprit, a obtenu u n grand succès. Nous ferons observer en passant que cps procès publics intentés par des écrivains aux vices des fonctionnaires, que ces pièces, qui devaient nécessairement froisser beaucoup de vanités et soulever de nombreuses répriiuinations, ont été non-seulement tolérées, mais encpjjragées et protégées par le gouvernement. Ainsi la Russie n'e§t pas entièrement privée d'une certaine publicité, et il est permis à ses écrivains de penser tout haut quand ils attaquent des abus administratifs et les signalent de bonne foi à la vindicte publique. Gribogiedoff, qui a été massacré par la populace de Téhéran, où il remplissait les fonctions de iqinistre

plénipotentiaire russe, a écrit aussi une comédie satirique un peu exagérée, mais vive et piquante, où il raille avec gaîté les formes prétentieuses des salons de Moscou.

Parmi les poètes les plus distingués de cette époque, il faut citer en première ligne Joukowsky, auquel la Russie doit une quantité d'excellentes imitations ou traductions des principaux poètes d'Allemagne et d'Angleterre. Personne ne manie mieux que lui la langue et les vers russes; il a fait connaître à son pays, par une élégante et fidèle interprétation, Gœthe, Schiller, Byron, Walter Scott, Thomas Moore. Ces poëmes, empruntés à un idiome étranger, ont dans le travail intelligent de Joukowsky une saveur particulière et pour ainsi dire un parfum de poésie originale ; il a lui-même composé aussi plusieurs morceaux mélodieux et tendres, expression d'une âme pure et d'un noble caractère. Ses ballades ont une grande popularité, ses hymnes guerriers ont un accent élevé et solennel, son vers est sonore et harmonieux, son expression énergique et vraie. Ses descriptions champêtres prouvent qu'il a étudié la nature en peintre et l'a comprise en poëte. Sa prose est, après l'histoire de Karamsin, celle qui offre le plus de qualités classiques. Kryloff est le patriarche actuel de la littérature russe; on vient de célébrer le cinquantième anniversaire de son existence littéraire. Ses fables lui ont acquis une grande célébrité. Finesse d'observation, malicieuse bonhomie, sentences proverbiales, images simples et naturelles, voilà ce qu'on aime à rechercher, ce qu'on trouve à chaque page dans ses œuvres, ce qui le distingue entre tous les poètes modernes de la Russie. Plusieurs autres écrivains se sont du reste fait remarquer dans ce pays par le même genre de composition. Il y a dans l'esprit du peuple russe un penchant inné pour l'allégorie et la parabole. Un grand nombre de ses proverbes traditionnels pourraient servir de canevas aux fabulistes.

Baratinski a publié plusieurs nouvelles poétiques qui

décèlent un esprit fin, délicat, et un grand talent d'analyse et d'observation. Il excelle à présenter une idée métaphysique et abstraite sous une forme élégante et poétique. Son talent n'est ni aussi varié, ni aussi souple et abondant que celui de Pouschkin, mais il a plus d'une fois exprimé dans ses odes, dans ses chansons et ses élégies, ces pensées de l'âme qui émeuvent et entraînent le lecteur.

Kamakoff est un poète dramatique et lyrique ; c'est à Paris qu'il a écrit sa première tragédie, Jermak, ou le Conquérant de la Sibérie. Plus tard il a composé divers chants lyriques pleins de verve, d'originalité, et animés par un noble et grand sentiment de patriotisme. Son patriotisme repose sur une croyance nationale, historique, religieuse, qui réunit les traditions du passé au devoir du présent et aux espérances de l'avenir. U parle de son pays avec un pieux enthousiasme et sait rendre justice à la gloire et aux qualités des peuples étrangers. On m'a cité de lui deux pièces que je suis heureux de reproduire ; elles donneront une idée de tout ce qu'il y a d'élevé dans la nature de ce jeune poëte.

« Sois fière, t'ont dit les flatteurs, terre au front couce ronné, terre d'acier inflexible, toi qui de ton glaive as « conquis la moitié du monde. Il n'est pas de borne à tes « domaines, et le sort, esclave de tes volontés, s'empresse « d'obéir à tes ordres suprêmes. Ils sont beaux, les ornece ments de tes steppes ; la cime de tes montagnes s'élève « jusqu'au ciel, et tes lacs sont comme des mers. N'y ajoute « pas foi, ne les écoute pas, ne sois pas fière. N'importe « que les eaux profondes de tes rivières soient semblables « aux eaux bleues de la mer, que les flancs de tes monta- « gnes soient pleins de pierres précieuses, et que le sol « de tes steppes soit fertile en moissons; n'importe que

« devant ton éclat souverain le peuple baisse les yeux avec a crainte, et que les mers de leur bruissement incessant « te chantent un hymne glorieux ; n'importe que tes fouce dres aient jeté de toutes parts un orage sanglant, ne sois « pas fière de toute cette puissance, de toute cette gloire, ce de tout ce néant. Rome, la grande reine des sept collicc nés, a été plus redoutable encore que toi ; Rome, cette ce chimère réalisée des forces de fer et d'une volonté sauce vage. Il était tout-puissant, le glaive qui étincelait entre « les mains des Tartares, et la reine des mers occidentales « était toute ensevelie dans des amas d'or ; et aujourd'hui ce où est donc Rome, où sont les Mongols? Et Albion tremcc blant sur l'abîme ouvert devant elle, forge des pièges ce impuissants, étouffant dans sa poitrine le cri avant-couce reur de la mort. Tout esprit de présomption est infrucee tueux, l'or n'est pas sûr, l'acier est fragile, il n'y a de ce fort que le monde des idées saintes, il n'y a de ce puissant que la main qui prie, et ton héritage, à toi, ta ce mission, le lot qui t'a été décerné par la majn de Dieu, « c'est de conserver pour le monde la richesse des grands ce sacrifices et des œuvres pures, de conserver la sainte ce fraternité des nations, le vase vivifiant de l'amour, les ce trésors d'une foi ardente, la vérité et une justice pure de ce sang. Tout ce qui sanctifie l'esprit est à toi, tout ce qui ce fait entendre au cœur la voix des cieux, et tout ce qui ce recèle en soi le germe de l'avenir. Oh î souviens-toi de ce ta haute mission, réveille le passé en ton cœur, et interce roge en lui l'esprit de la vie qui y est mystérieusement ce caché. Prête l'oreille à cette voix, et embrassant tous les ce peuples de ton amour, dis-leur le mystère de la liberté <c et verse sur eux les rayons de la foi. C'est alors qu'encc veloppé d'une gloire merveilleuse, tu t'élèveras au-dessus ce de tous les fils de la terre, comme s'élève la voûte azuee rée du ciel, cette demeure transparente du Très-Haut. »

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