‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 29 sur 36 · VARSOVIE · texte numérisé non relu

VARSOVIE

A PAUL GAIMARD.

Le même directeur des postes qui a établi sur la route de Pétersbourg à Moscou un excellent service de voitures, en a formé tout récemment un semblable sur celle de Varsovie. Une large et belle route réunit à présent la capitale de la Pologne à la capitale de l'empire russe. Grâce à la célérité des postillons de ce pays, on irait facilement en trois jours d'une de ces villes à l'autre ; mais les visas de passeport, les haltes obligées aux forteresses et à la douane allongent considérablement ce trajet. On ne le fait qu'en cinq jours et cinq nuits.

A peine a-t-on quitté Pétersbourg qu'on se retrouve dans les mêmes plaines inanimées, dans les mêmes solitudes sombres et tristes que j'avais déjà observées sur les autres côtés de la grande cité impériale. Des champs de sable et des marécages, des forêts de sapins qui étendent leurs maigres rameaux sur un sol humide et fangeux, quelques rares villages mornes et sans vie, quelques bourgades

qu^ portent le titre de villes, et où Ton ne voit pas une lanterne, pas une trace de pavé, pas une maison en pierre, rien enfin de ce qui annonce ailleurs l'entrée d'une ville, un horizon plat et monotone, voilé par des brouillards, et un silence de mort, voilà ce qui fatiguait nos regards, ce qui attristait notre pensée au début de notre voyage. Pour établir un service régulier sur ce chemin à demi désert, le gouvernement a fait construire, à des distances de six a sept lieues, des stations de poste. Quelquefois il a été forcé de se charger lui-même de ces constructions ; quelquefois il a prêté de l'argent à des particuliers qui se sont établis dans ces édifices isolés, et qui remboursent peu à peu les avances qu'ils ont reçues. Ces maisons, bâties en pierres ou en briques, sur un plan uniforme, forment, par l'élégance et la largeur de leur structure, un singulier contraste avec les champs arides où elles s'élèvent et les obscures cabanes qui les entourent.

Sur la route, on ne rencontre que de loin en loin un groupe d'ouvriers cheminant à pied, une charrette de paysan. Le seul mouvement qui apparaisse aux yeux du voyageur est celui du télégraphe. A chaque instant on voit surgir sur la plaine déserte de hautes tours en bois, pareilles à celles qui, en Hollande, portent les ailes d'un moulin à vent. Sans cesse les longs bras du messager gouvernemental s'étendent, se replient, se croisent. La nuit même, ces entretiens hiéroglyphes se continuent par des signaux de flamme qui tournent et scintillent comme ceux d'un phare. En une heure et demie de temps, l'empereur sait jour par jour tout ce qui se passe, tout ce qui se dit à Varsovie, et transmet l'arrêt de sa volonté à l'infortunée nation qu'il a vaincue. Dans les contrées soumises au régime absolu, les œuvres de l'art et de l'industrie ne servent que les intérêts du despotisme. C'est la pensée du peuple qui les a créées, et c'est le maître qui les emploie pour le dompter et le châtier. Que de fois, en regardant les hautes

tours des télégraphes de Pologne, ne me suis-je pas dit : Quels ordres ces instruments d'une volonté suprême doivent-ils transmettre si loin ? Portent-ils sur leurs ailes la paix ou la guerre, comme le sénateur romain dans les plis de son manteau? Vont-ils récompenser un acte d'obéissance ou punir une parole imprudente? Et tandis que je me laissais aller à mes vaines conjectures, Tordre était déjà exécuté, l'orgueil rayonnait sur le front d'un fonctionnaire dévoué, ou le deuil entrait dans une famille.

A partir de la station de Catejnoe, le paysage est plus riant et plus varié. Des collines couvertes de sapins et de bouleaux traversent la plaine ; des champs ensemencés, des vallons fleuris, sillonnés par des ruisseaux limpides, se déroulent au loin de chaque côté de la route. Bientôt nous rentrons encore dans une enceinte de forêts imposantes et profondes, pleines d'ombre et de silence comme les forêts de la Suède ; puis nous voilà de nouveau jetés sur un terrain sablonneux, mouvant, où nos chevaux traînent avec peine notre légère voiture. Au milieu de ces sables, parsemés de quelques bruyères, de quelques arbres rabougris, s'élèvent deux rangées de maisons en bois, de hangars, de magasins, que l'on prendrait pour des caravansérails bâtis dans le désert. C'est la ville d'Ostrow, pauvre ville nue et morne, établie dans ce district comme un réservoir pour recueillir les denrées de cette terre si peu féconde, les produits de l'industrie étrangère, et les répandre de côté et d'autre.

Nous arrivons dans les provinces qui ont appartenu jadis à la Pologne, et il semble qu'on entre tout à coup dans une autre zone. A la place des maigres bruyères, des plaines arides et fangeuses, voici un sol ferme et riche : des enclos remplis d'arbres fruitiers, des champs où le blé doré ondoie aux rayons du soleil. Ah! l'avide Catherine n'a que trop bien connu, sans les avoir jamais visitées, le prix de ces provinces. Elle les a vues de loin, riantes et fécondes,

auprès des stériles domaines où s'arrêtait son pouvoir héréditaire ; elle les a vues dans ses rêves de splendeur et ses désirs ambitieux, elle les a fatiguées et assujéties par la ruse et la violence, par les machinations de l'intrigue et de la galanterie. Dans le même boudoir où elle se retirait avec ses favoris, elle tissait le réseau d'astuces diplomatiques qui devait envelopper une contrée longtemps plus puissante que la sienne, et de la même main qui s'appuyait timidement sur le bras d'Orlof, elle signait l'arrêt de mort de tout un peuple. Trois fois elle a lacéré ce pays, et, chaque fois qu'elle en détachait une part, elle se relevait avec plus d'orgueil sur son trône de souveraine, et livrait comme un hochet à la fantaisie de ses amants les dépouilles d'une race illustre. Il me souvient d'un chant funèbre conservé dans les traditions de l'Islande, du chant de Regnar Lodbrok, enfermé, sur le sol anglais, dans une tour pleine de vipères. Comme le héros Scandinave, la pauvre Pologne a été trompée par son courage, enfermée dans un cercle inextricable, où elle ne trouvait plus d'issue, épuisée par les vipères du mensonge et de la trahison , et livrée comme une proie sans force aux vautours qui la convoitaient. Son dernier cri était encore un noble cri de noble orgueil, et les soldats de Kosciusko ont chanté, les armes à la main, son chant funèbre. L'Angleterre égoïste ne s'est point émue de cette spoliation d'un royaume, de ce rapt d'une contrée, qui ne compromettaient ni les intérêts de sa navigation, ni les calculs de son agiotage politique. La France, livrée aux orages de sa première révolution, mise au ban des États absolutistes, et forcée de faire face à la coalition qui la menaçait de toutes parts, ne pouvait intervenir dans la cause d'un peuple honteusement opprimé. Et la Russie, qui avait été jadis maîtrisée jusque dans les remparts de Moscou par le glaive polonais, la Prusse, qui n'était encore, un siècle auparavant, qu'un fief de la Pologne, l'Autriche, qu'un héros de Pologne avait sauvée de l'invasion

des Turcs, se sont paisiblement partagé les plus belles provinces de ce royaume, 'qu'un sentiment de justice, de loyauté ou de reconnaissance devait à jamais leur faire respecter.

Quelque temps avant de mourir, Catherine disait à un de ses confidents avec une merveilleuse satisfaction d'ellemême : « Je suis venue pauvre dans ce pays, mais je lui laisse deux trésors, la Grimée et la Pologne. » Parmi les taches qui souillent l'histoire moderne, il en est deux surtout qu'on s'indigne de voir : l'oppression de l'Irlande par l'Angleterre et le partage de la Pologne. L'homme ne peut que flétrir ces monstrueux abus de la force; Dieu, il faut l'espérer, les vengera.

A mesure qu'on s'avance vers le centre de la Pologne , la route devient plus animée, le pays plus riche el plus peuplé. Bientôt les chênes majestueux succèdent aux bouleaux chétifs ; les épis d'orge et de blé, l'herbe des prairies, couvrent la surface du sol ; des collines ondulantes, des bois mélangés de diverses nuances de verdure donnent à tout instant au paysage un caractère nouveau , un aspect pittoresque. Par malheur, en même temps que cette Pologne s'offrait à nous si féconde et si belle, il fallait en voir les plaies; il fallait passer par ces malheureuses cabanes où les paysans gémissent dans la douleur héréditaire de l'indigence, et, ce qui est pis encore, il fallait traverser les villages de Juifs. J'avais déjà souvent entendu parler de l'aspect hideux de ces villages, mais l'idée que je m'en faisais était encore loin de la réalité, et je ne sais à quoi les comparer pour en donner une juste idée. C'est plus misérable que les cabanes en lave des pêcheurs islandais, plus sale, en vérité, que les tentes des Lapons. Je vois encore ces frêles maisons en planches, éclairées par quelques vitres, partagées en soupentes, coupées par des cloisons où des familles entières s'entassent à l'étroit dans un air méphitique, ces ruisseaux fangeux où des enfants à moitié

nus barbottent comme des animaux immondes, ces rues où Ton ne rencontre que des hommes et des femmes en haillons, regardant d'un air hébété le voyageur qui passe, ou se pressant à ses côtés pour exercer sur lui les ruses d'un mesquin trafic.

L'établissement des Juifs en Pologne remonte jusqu'au règne de Boleslas le Grand (792-1027). Leurs premiers privilèges leurs furent accordés en 1096 par Wladimir I er . Bientôt on les vit se répandre à la surface du pays, accroître d'année en année leur fortune et leurs relations, et, au xiv e siècle, Casimir le Grand contribua puissamment à augmenter leur prospérité. Séduit comme Assuérus par les charmes d'une autre Esther, il accorda à cette race errante un droit de protection qu'elle ne trouvait pas alors, dans les autres contrées de l'Europe.

Les Juifs forment plus d'un cinquième de la population de Pologne. Ils occupent à eux seuls des villes et des villages tout entiers. Isolés au milieu d'un peuple catholique, méprisés et honnis, ils n'en restent pas moins attachés à ce sol qui est devenu pour eux comme une autre patrie, à ces campagnes qu'ils pressurent par leurs ruses et leur instinct de lucre. Dans les villes, ils attendent le voyageur à la porte des hôtels, et le poursuivent de leurs offres de service. Dans les villages, ils exercent divers métiers. Ailleurs ils afferment des cabarets, et malheur à la commu* nauté où ils viennent s'établir avec le monopole d'un débit d'eau-de-vie! Us démoralisent, ils ruinent les paysans en excitant leur penchant à l'ivrognerie, en leur donnant à crédit les boissons pernicieuses qu'ils se font ensuite chèrement payer. Quelques seigneurs indolents ont eu parfois la fatale pensée de leur abandonner, moyennant une redevance annuelle, la gérance de leurs terres, et ces terres ont été bientôt desséchées, appauvries, et ceux qui les cultivaient écrasés de dettes et ruinés. Il y a des villages où, par suite de ce trafic incessant, de ces crédits funestes,

meubles et maisons, tout est engagé aux Juifs. Le commerce est leur œuvre de prédilection, leur élément, leur orgueil. C'est en se livrant au commerce qu'ils déploient toutes les ressources de leur esprit ingénieux et rusé, et toute leur activité. Ceux qui ne sont pas assez riches pour tenter quelque spéculation importante se dévouent volontiers à un trafic de hasard plutôt que d'entreprendre une tâche régulière qui leur donnerait une existence assurée. Sur les frontières, ils font intrépidement la contrebande. Dans l'intérieur, ils vendent ou achètent tout ce qui se présente, aujourd'hui des meubles, demain une pièce de bétail, un autre jour de vieux habits, n'importe, pourvu qu'ils troquent leur argent ou leurs denrées avec l'espoir de gagner seulement quelques kopecks. J'en ai rencontré plusieurs dans les rues de Varsovie qui rôdaient du matin au soir portant sous le bras une vieille paire de bottes ou une robe de chambre qu'ils offraient à tout venant. S'ils parvenaient à s'en défaire, on les voyait reparaître le lendemain avec une timbale en argent ou une méchante cassette en bois ciselée, et si un passant réclamait leur office, ils étaient prêts aussitôt à lui servir de commissionnaires et de valets de place.

Ces Juifs n'ont point pris, comme ceux de France et d'Allemagne, le costume de la population au milieu de laquelle ils vivent. Les hommes portent la longue barbe, le cafetan noir noué sur les flancs par une ceinture de la même couleur, des culottes et des bottes. Leur tête est rasée ; ils ne laissent croître que deux mèches de cheveux vers les tempes, qui leur retombent sur les joues et se rejoignent à leur barbe. Sur leur crâne nu, ils ont une calotte noire, et sur cette calotte un chapeau à larges bords ou un bonnet en drap entouré d'un énorme bandeau de peau de loup ou de renard. Les femmes portent sur la tète un mouchoir plissé en forme de turban. Celles qui sont mariées cachent leurs cheveux sous leur coiffure, les au-

très les laissent pendre en longues tresses sur le dos. Tout ce costume pourrait être fort pittoresque,, mais il ne se compose que de lambeaux d'étoffe éraillés, déchiquetés, souillés par une crasse dégoûtante. La beauté des femmes, la beauté héréditaire et ineffaçable du type oriental disparaît sous leur saleté et les insignes de leur misère. S'il y a parmi elles des Rachel et des Rébecca, le pieux Tobie et le galant Ivanhoe auraient de la peine à les reconnaître sous les haillons hideux qui les enveloppent. Les Juifs qui habitent dans les villes, et ceux surtout qui se dévouent au service des étrangers, sont seuls soigneux de leurs vêtements, et les jeunes marchandes juives de Varsovie ou de Cracovie affectent dans la coupe de leurs robes, dans les tresses ondulantes de leurs longs cheveux, une coquetterie digne d'une modiste de Paris.

Il y a pourtant, parmi les Juifs des campagnes, si honteusement vêtus, des gens riches, des usuriers qui pourraient étaler de belles piles de ducats, des agioteurs qui perçoivent chaque année le produit le plus net de tout un village. Mais il semble que cette race si souvent persécutée, bannie, spoliée, conserve aux xix e siècle le souvenir des rigueurs du moyen âge, et qu'un sentiment continu de défiance lui inculque des habitudes profondes d'avarice. Les moyens fallacieux par lesquels elle s'enrichit, ne l'encouragent pas non plus à faire parade du fruit de ses rapines, et elle cache sa fortune avec autant de soin que nos négociants en mettent ordinairement à montrer la leur.

Depuis la révolution de 1831 , les Juifs sont devenus plus odieux que jamais à la population polonaise. Tandis que cette population se soulevait en masse pour recouvrer son indépendance , tandis que du palais des grands seigneurs jusque dans la chaumière du paysan un même cri retentissait dans tous les cœurs, et qu'un même rayon de liberté fascinait tous les regards, les Juifs restèrent à l'écart immobiles et impassibles au milieu de ce mouve-

ment généreux qui entraînait une valeureuse nation à reconquérir sa place parmi les nations de l'Europe. Quelques-uns d'entre eux, non contents de garder cette froide neutralité, entreprirent un métier infâme. Un officier supérieur polonais en a fait pendre plusieurs qu'il soupçonnait de vendre les secrets de l'armée insurgée au quartier de Diebitsch ou de Paskewitch. C'est un Juif aussi qui révéla à l'autorité russe la retraite de Konarski, ce jeune el audacieux chef de la conspiration de Wilna. Pour prix de ses honteux renseignements , il a reçu une récompense d'argent, une médaille d'or qu'il a la lâcheté de porter, et un titre de noblesse !

Ceux qui, dans le cours de la révolution polonaise, se sont montrés attachés à la cause de la Russie, n'ont pas été oubliés dans les rémunérations que les agents de l'empereur distribuaient à ses fidèles sujets. Quelques-uns ont reçu de l'argent, d'autres ont été décorés de l'ordre de Saint-Stanislas. En vérité, on ne peut pousser plus loin le déluge des décorations qui inonde la Russie. La population juive, glorifiée ainsi dans quelques-uns de ses membres , a obtenu en même temps d'autres privilèges. Il lui a été permis d'acheter des terres et de s'implanter dans certains districts qui , jusqu'alors, lui étaient interdits. Quelques bons services d'espionnage , quelques trahisons de plus , et elle pourra marcher de pair avec la population polonaise. En attendant, elle est encore, malgré ses nouveaux privilèges, soumise à d'austères règlements, et gênée dans les actes de sa vie journalière par d'injurieuses restrictions. Dans les villes, les Juifs ne peuvent fréquenter ni lés cafés» ni les promenades et jardins publics , et s'ils prennent place dans une diligence , il est permis à tout voyageur de les répudier et de les faire descendre de voiture. Pour restreindre leur habitudes de contrebande, on les oblige à se fixer à six lieues au moins de la frontière. À Cràcovie, ils sont relégués de l'autre côté de la Vistule,

et les jours de fêtes ils ne peuvent ouvrir avant midi leurs magasins, ni quitter leur quartier sans une permission spéciale. Un dimanche matin, j'avais pris, pour me servir de guide dans cette ville , un Juif qui faisait dans mon hôtel le métier de valet déplace. Au milieu de la rue, il fut arrêté par un soldat qui le somma d'exhiber sa permission. Le Juif avait négligé d'y faire apposer un nouveau visa, et je ne le revis que le lendemain. Ceux d'entre eux qui ont une profession d'artisan, ou qui possèdent quelque fortune, obtiendraient facilement l'autorisation de s'établir dans l'intérieur des villes , où ils ne peuvent entrer qu'à certains jours et à certaines heures; et ils échapperaient à la plupart des formalités rigoureuses auxquels ils sont astreints, s'ils voulaient se raser la barbe, quitter leur cafetan, se dépouiller enfin, autant que possible , de leur apparence de Juifs ; mais il en est bien peu qui consentent à se transformer ainsi, et cette fidélité à leurs coutumes traditionnelles , ce respect pour les signes extérieurs de leur nationalité, l'état de contrainte et de suspicion dans lequel ils vivent, éveilleraient en leur faveur un vif sentiment d'intérêt et de compassion , si souvent ils n'étouffaient eux-mêmes ce sentiment par les lâches perfidies dont ils se sont rendus coupables en de graves circonstances , par leurs habitudes journalières de vol et de fourberies, par le contentement qu'ils éprouvent eux-mêmes dans leur humiliante situation, chaque fois qu'ils trouvent un moyen d'amasser quelques florins ( ! ).

(') Un écrivain polonais, après avoir lu cette lettre insérée dans a Revue des Deux Mondes, a exprimé en des termes dont je le remercie le regret de me voir faire une si sombre peinture des Juifs de Pologne. A Dieu ne plaise que je prétende insulter à la misère de cette population déjà si honnie et si maltraitée 1 J'ai raconté simplement ce que j'avais vu dans le cours de mon voyage, ce que j'avais appris par le témoignage, non pas de quelques nobles polonais, mais de tous les Polonais, j'ose le dire,

Trois jours après notre départ de Pétersbourg , nous arrivions à Kowno. On y comptait autrefois plusieurs riches couvents ; maintenant ils sont en partie ruinés, en partie abandonnés. On sait que le clergé polonais prit une grande part à la révolution de 1831. L'humble pasteur du hameau et le prêtre de la cathédrale tendirent les mains au peuple enthousiaste qui s'armait au nom de la religion et de la liberté. Les pauvres religieux, qui, dans le silence de leur retraite, avaient eu mainte fois l'occasion de méditer sur la grandeur passée et la décadence de la Pologne, tressaitlirent à l'idée de voir leur chère patrie reprendre son rang dans le monde, et leur culte affranchi de la domination d'un culte schismatique. Us secondèrent de leurs vœux, ils aidèrent de leur appui ceux qui leur promettaient cet affranchissement de la terre et de l'Eglise , et la Russie leur a fait expier ces manifestations d'opinions , ces témoignages de sympathie. Quelques couvents ont été abolis, d'autres dépouillés de la plus grande partie de leurs biens. A Kowno, j'ai visité celui des pominicains. Il renfermait autrefois une quarantaine de religieux ; il n'en a plus que sept , qui vivent pauvrement et péniblement. L'un d'eux m'a montré sa modeste cellule. Hélas! quelle différence avec ces cabinets élégants , ces salons ornés de tableaux, revêtus de tapis, que les moines de Troïtza appellent aussi leurs cellules ! Le culte catholique a été relégué dans une église délabrée, bâtie en 1440 par Witold, grand-duc de Lithuanie, et le culte grec s'est emparé d'un élégant édifice construit par les jésuites. Les Russes ont été si pressés d'y poser leur iconostase, qu'ils n'ont pas

qui m'ont parié de l'état des Juifs de Pologne. Cependant je ne puis que m'associer aux idées de commisération exprimées par M. Czynski, dans les Archives Israélites (juin 1843), en faveur de cette pauvre race d'exilés , et, comme lui, je voudrais de grand cœur la voir affranchie du joug qui pèse sur elle, émancipée et plus heureuse.

même pris le temps d'enlever les statues des saints, les groupes d'anges des colonnes et des chapiteaux, selon les règlements du rite grec, qui ne tolère aucune sculpture dans ses temples.

Kowno est une position stratégique considérable. Le gouvernement russe Fa compris, et Tannée dernière il a fait de cette ville le chef-lieu d'un gouvernement.

Le Niémen sépare ici l'empire de Russie des huit palatinats transformés, depuis 1837, en gouvernements, que Ton désigne encore par une expression parfaitement illusoire, sous le titre de royaume de Pologne. C'est par là que, le 23 mai de l'année 1812, Napoléon s'avança sur le sol moscovite. A six heures du soir, trois ponts furent jetés sur le fleuve ; à minuit, deux divisions du premier corps le traversèrent et rejoignirent les voltigeurs de la division Morand, que l'on avait fait passer sur des barques pour protéger l'établissement des ponts. Les troupes défilèrent pendant le reste de la nuit et la matinée du lendemain. On avait dressé les tentes impériales sur une des hauteurs qui dominent la route de Moscou, et Napoléon était là qui regardait se dérouler dans la plaine ses innombrables légions. L'enthousiasme était alors dans tous les cœurs, la joie brillait dans tous les regards ; chaque régiment marchait fièrement sous les yeux de celui dont le nom seul annonçait la victoire ; les drapeaux de vingt peuples réunis s'inclinaient devant l'aigle de France, et l'air retentissait au loin du bruit des tambours, du son des clairons, des cris de : Vive l'Empereur! répétés par cinq cent mille hommes. Six mois après , dans cette méftne ville, au bord de ce môme fleuve, on voyait revenir les débris de cette grande armée, si belle naguère , si pleine d'espoir et d'ardeur, hélas ! et en si peu de temps épuisée par tant d'épouvantables souffrances, paralysée par le froid et le besoin , harcelée sans cesse par un ennemi impitoyable, soutenue encore cependant par un invincible courage, et

dans son deuil profond, dans son affreuse misère, plus admirable peut-être à voir que jamais. Avec quelle émotion j'ai parcouru les deux rives de ce fleuve témoin d'une telle splendeur et d'une telle désolation! Non, jamais rien de pareil n'apparut dans le monde , et jamais un Français ne passera par ces plaines du Niémen sans les contempler avec une amère douleur et un noble orgueil.

M. le duc de Fezenzac, dont nous avons déjà cité l'intéressant journal, raconte ainsi Je passage de notre malheureuse armée à Kowno.

«Les magasins,* qui avaient été respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et ce nouveau genre de désordre entraîna de nouveaux malheurs. Beaucoup d'hommes ayant bu sans modération du rhum qu'ils trouvèrent dans les magasins, furent engourdis par le froid et moururent. Cette liqueur était pour eux d'autant plus dangereuse qu'ils en ignoraient les effets, et que, n'étant accoutumés qu'à la mauvaise eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi grande quantité. Les tonneaux étaient brisés, le rhum coulait dans les magasins et presque au milieu des rues ; d'autres soldats enlevaient les biscuits ou se partageaient les sacs de farine ; les portes des magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits jetés pêle-mêle, chaque soldat, en passant, prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revêtait au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans s'arrêter , ne songeaient qu'à fuir cet horrible séjour. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui marchaient devant eux , ils se pressaient au risque de s'étouffer sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le Niémen sur la glace.

« Le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner à ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi , et pour protéger la retraite du roi de Naples , qui avait pris la veille la route de Kœnigsberg par Gumbinen. Un ouvrage en terre qu'on avait construit

à la hâte en avant de la porte de Wilna lui parut une défense suffisante pour arrêter l'ennemi toute la journée. Dans la matinée, l'arrière-garde rentra dans la ville ; deux pièces de canon, soutenues par quelques pelotons d'infanterie bavaroise, furent placées sur le rempart, et ce petit nombre de troupes se disposait à soutenir l'attaque qui déjà se préparait. Le maréchal, ayant pris ces dispositions, avait été se reposer dans son logement ; à peine était-il parti que l'affaire s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos pièces ; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre. Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville , quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait failli nous perdre , sa présence suffit pour tout réparer ; il prit lui même un fusil, et fit feu sur l'ennemi. Les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint jusqu'à l'entrée de la nuit, qui commença la retraite. Ainsi ce dernier succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit lui-même en soldat la position qu'il avait mis tant de peine à conserver.

« Vers le soir, l'ordre du départ arriva. Le troisième corps devait ouvrir la marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, à la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues, quelques soldats qui nous regardaient passer avec indifférence, et quand on leur disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi , qui nous suivait de près, ils baissaient la tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés sur notre passage , nous regardaient d'un air insolent; l'un d'eux s'était armé d'un fusil ; je le lui arrachai. D'autres soldats qui s'étaient traînés juqu'au Niémen étaient tombés morts 6ur le pont, au moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le pont à notre tour, et tournant nos regards vers l'affreux

pays que nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.

a De l'autre côté du Niémen, la route de Gumbinen , que nous devions suivre, traverse une haute montagne. A peine étions-nous au pied de cette montagne , que les soldats isolés qui nous précédaient revinrent précipitamment sur leurs pas, et nous annoncèrent qu'ils avaient rencontrés les cosaques. A l'instant même , un boulet de canon tomba dans nos rangs, et nous acquîmes la certitude que les cosaques, ayant passé le Niémen sur la glace, s'étaient emparés du sommet de la hauteur avec leur artillerie, et nous fermaient le chemin. Cette dernière attaque, la plus imprévue de toutes , fut aussi celle qui frappa le plus vivemgnt l'esprit du soldat. Pendant la retraite, l'opinion que les Russes ne passeraient point le Niémen s'était fortement établie dans l'armée. Tous de l'autre côté du pont se croyaient en parfaite sécurité, comme si le Niémen eût été pour eux ce fleuve des anciens qui séparait l'enfer de la terre. On peut juger de quelle terreur ils durent être saisis en se voyant poursuivis sur l'autre bord, et surtout en trouvant la route incerceptée par l'artillerie ennemie. Les généraux Marchand et Ledru, qui nous conduisaient, parvinrent à former une espèce de, bataillon en réunissant au troisième corps tous les isolés qui se trouvaient là. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des soldats ne partaient pas, et euxmêmes n'osaient avancer. Il fallut renoncer à toute tentative, et rester sous le feu de l'artillerie sans oser faire un pas en arrière , car c'eût été nous exposer à une charge , et notre perte alors était certaine.

« Le maréchal Ney parut alors , et ne témoigna pas la moindre inquiétude d'une situation si désespérée. Sa détermination prompte nous sauva encore et pour la dernière fois. Il se décida à descendre le Niémen et à prendre la

route de Tilsitt , espérant regagner Kœnisberg par des chemins de traverse. Il ne se dissimulait pas l'inconvénient de quitter la route de Gumbinen, et de laisser ainsi le reste de l'armée sans arrière-garde, inconvénient d'autant plus grave qu'il était impossible d'en prévenir le roi de Naples, mais il ne lui restait aucune autre ressource, et la nécessité en faisait un devoir. L'obscurité de la nuit favorisa ce mouvement. A deux lieues de Kowno, nous quittâmes les bords du Niémen pour prendre un chemin à gauche au travers du bois qui devait nous mener dans la direction de Kœnigsberg. Ce mouvement nous fit perdre beaucoup de soldats, qui, n'en étant pas prévenus et marchant isolément, suivirent le Niémen jusqu'à Tilsitt. Pendant la nuit et toute la journée suivante, nous ne prîmes que quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions à poil l'un après l'autre nous fut d'un grand secours. Le 14 au soir, un assez bon village nous servit d'abri. Là je perdis deux de mes officiers. L'un mourut dans la chambre que j'occupais , l'autre disparut le lendemain. Ce furent nos derniers malheurs, car, à dater de cette journée, notre situation changea de face. La rapidité de notre marche nous avait donné une grande avance sur les cosaques, qui, d'ailleurs, s'occupaient à poursuivre les autres corps sur la grande route. Depuis la montagne de Kowno nous cessâmes de les rencontrer. Les pays que nous traversions n'avaient point été ravagés , et nous y trouvions des vivres , des traîneaux pour transporter nos malades. Le maréchal Ney se rendit alors directement à Kœnigsberg, où nous le rejoignîmes le 20, conduits par le général Marchand , après avoir logé successivement à Neustadt , Pillkahlen , Rohr, Salian et Trapian. »

Les rives du Niémen, théâtre de tant de scènes grandioses et terribles, sont à présent occupées par deux bureaux de douane établis tout exprès pour favoriser les intérêts industriels de la Russie et paralyser ceux de la

pauvre nation conquise. Les denrées que la Pologne pour rait exporter sont arrêtées de l'autre côté du fleuve, si la Russie n'en a pas un besoin rigoureux. Les denrées russes, au contraire, doivent être débonnairement acceptées en Pologne. Il y a telle marchandise, même prohibée dans ce pays, sur les frontières de l'Autriche et de la Prusse, et qui n'est plus frappée que d'un droit léger lorsqu'elle arrive par la Russie, comme si, en passant par les domaines de l'empereur, elle se purifiait de son caractère de prohibition. Ce généreux tarif date de 1832, et il n'est pas difficile d'en apprécier les résultats. En 1832, la Pologne expédiait annuellement des draps pour une valeur de trente millions de florins. Dans l'espace de dix années, le chiffre de cette exportation est tombé à trois millions Les autres branches de l'industrie sont à peu près au même point de décadence. Il faut que de toute façon , dans sa vie commerciale et sa vie intellectuelle, dans ses désirs d'études et ses spéculations matérielles -, la Pologne se résigne à courber la tête sous l'aiitorité supérieure de la Russie, à subsister par son bon vouloir.

La douane polonaise de Kowno nous arrêta et me prit une boîte de cigares que notre aimable et généreux chargé d'affaires en Russie, M. Casimir Périer, m'avait donnée à mon départ de Pétersbourg. Pauvre douane î je ne lui en garde pas rancune. Le tabac est, je crois, la seule denrée qu'il lui soit permis de saisir, la seule qui lui laisse quelque occasion de faire un acte d'autorité. Pour le reste, elle n'a qu'à écrire des acquits et percevoir de légers droits.

Nous continuâmes notre route à travers des plaines chargées de fruits et des villages misérables , à travers les champs d'Oslrolenka, inondés en 1831 du sang des Russes et des Polonais, et couverts à présent d'une riche moisson. La nature suit pas à pas les traces de l'homme , et répare d'une main bienfaisante les dégâts qu'il a commis dans sa

haine et son orgueil. Elle met une couronne de verdure au front des monuments en ruine, elle répand une semence féconde sur les terres dévastées, elle fait d'une tombe un tertre de gazon , un champ de fleurs d'un champ de bataille. On cherche les sillons sanglants creusés par le canon , le sol où des armées entières ont été ensevelies, et l'on n'aperçoit plus que des gerbes de blé dorées par un beau soleil. L'orage de l'homme, l'orage d'un jour de colère, d'une heure de vengeance, a cessé, et la nature a repris son immortelle beauté. Ainsi l'œuvre de la destruction est l'élément d'une œuvre de vie. Nains superbes et impuissants, nous n'avons pas même la force d'anéantir ce qui fatigue notre envie, ce qui irrite nos caprices. Nous* parlons aveuglément de notre haine et de nos ravages ; la nature, fille de Dieu , se rit de notre vaniteuse faiblesse et chante son chant éternel d'amour et de résurrection.

Le lendemain, nous arrivions en face de Varsovie. Avec quelle émotion j'ai vu cette ville , illustrée par tant de grands noms, si fière et si puissante autrefois, si dégradée à présent, celte ville où deux femmes de France ont porté la couronne, où Napoléon trouva dans sa gloire une ardente sympathie et dans ses revers une généreuse alliance, cette ville troublée par tant de tumultes, ensanglantée par tant de discordes et ennoblie par tant de grâces charmantes et de vertus chevaleresques! La première chose qu'on aperçoit, en approchant de la capitale de la Pologne , est la nouvelle citadelle construite à ses portes. Elle n'était pas encore achevée, lorsque, en 1836, l'empereur Nicolas reçut une députation de Varsovie, et, sans lui permettre de proférer une parole, d'exprimer un vœu, lui dit avec un accent de colère : « Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante et de toutes ces chimères, vous ne ferez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je

vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville, je détruirai Varsovie , et certes ce n'est pas moi qui la rebâtirai. »

Cette citadelle a vraiment un aspect effrayant. De loin, on la voit surgir au milieu de la plaine avec ses hautes murailles en briques et ses terrassements. Ses remparts s'étendent sur les deux rives de la Vistule. Ses canons tiennent sous leur gueule béante toute la ville ; Ton assure qu'elle est assez vaste pour renfermer au besoin quarante mille hommes.

Non loin de là sont les débris de la forteresse élevée par les Polonais pendant leur dernière révolution. Vieillards, jeunes gens, enfants, tout le monde travailla avec ardeur à cette œuvre patriotique. Les femmes elles-mêmes charriaient le sable et transportaient les moellons. En quelques mois, elle fut finie et présentait un moyen de défense redoutable. Les Polonais , tout en déplorant les suites de leur malheureuse révolution, racontent pourtant leurs jours de lutte avec orgueil, et ils ont raison. Abandonnés à leurs propres forces, sans secours étranger, seuls en face d'un empire immense, entravés dans leur résistance par l'Autriche et la Prusse, qui ont menti à leur promesse de neutralité, ils ont tenu en échec, pendant près d'une année, les forces de la Russie, ils ont battu l'armée de Diebitsch, et arrêté pendant trois jours, aux portes de Varsovie, celle de Paskewitch, le vainqueur d'Erivan. Qu'il me soit permis de rappeler en peu de mots les principaux faits de cette dramatique histoire.

La Pologne commença sa révolution avec 35,000 hommes, et résista, dans les plaines de Grochow, à 180,000 Russes soutenus par 360 canons. L'ennemi lui abandonna le champ de bataille. Au mois de mars, l'armée polonaise se signala par de nouveaux exploits à Wawr, à Dembe, battit encore les légions de Diebitsch , et ne sut pas user de sa victoire. Deux mois après, les Polonais tinrent sous

le feu de leurs artnes la jeune et la vieille garde impériale, composée de 22,000 hommes. Un effort de plus, et ce redoutable corps était anéanti.

Au mois de juillet, l'armée russe, décimée par les combats, par le choléra , par les désertions , ne se cqm posait plus que de 120,000 hommes, et celle des Polonais, qui de jour en jour grandissait et se fortifiait, en comptait 85,000. Paskewitch avait rangé 80,000 soldats devant Varsovie. Les Polonais ep avaient 40,000, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour défendre la ville, 23,000 Russes périrent dans ces derniers jours de combats. Enfin, dans l'espace d'une année, la Pologne, en commençant une guerre contre des forces cinq fois plus nombreuses que les siennes, remporta la victoire dans onze batailles rangées, soixante-huit combats, quarante-quatre engagements, et à la fin de la lutte son armée était presque aussi considérable que l'armée russe. Qu'q-t-il donc manqué à ce malheureux pays pour rompre les derniers liens de sa servitude, pour reprendre la place qu'il a jadis occupée parmi les autres nations de l'Europe? Il lui a manqué l'union politique qui dirige les efforts d'un peuple et affermit ses succès , il lui a manqué un homme puissant et éclairé, qui eût étouffé sous sa forte main les germes de discorde, les divisions de partis, qui eût pu poursuivre intrépidement au conseil et sur le champ de bataille l'œuvre commencée, ne pas s'arrêter à un demi-succès, ne pas perdre les fruits d'une victoire.

Praga , qui était autrefois une ville considérable , n'est plus à présent qu'un assemblage de maisons de chétive apparence, habitées en grande partie par les Juifs. En face de ce faubourg, ravagé plusieurs fois par les Russes, est Varsovie, élevée sur une hauteur, étagée sur la rive gauche de la Vistule. Son aspect me rappelle celui de Bâle. C'est la même ligne d'édifices ondulant le long des eaux, le même mélange fie maisons, d'arbres, de flèches de clo-

chers. On arrive à la capitale de la Pologne par un pont en bois dont les poutres disjointes, les rondins mobiles, tremblent et gémissent sous le pied des chevaux comme des tuyaux d'orgue. La Vistule est large, mais souvent desséchée et coupée par de larges bancs de sables qui arrêtent toute navigation, et on ne la traverse pas sans faire d'abord une longue station à un bureau de police où trois Russes en uniforme, élevés à je ne sais quelle école, travaillent une heure à épeler et à inscrire le passeport du voyageur; un peu plus loin on trouve encore un autre bureau, puis un troisième dans l'intéreur de la cité. De Stockholm jusqu'ici, en passant par huit villes, mon passeport a été inscrit sur trente registres , revêtu de vingt-quatre signatures de chancellerie , de seize cachets rouges, et il m'en a coûté 160 francs pour obtenir cette sauvegarde de mon innocence ; encore n'ai-je payé que la taxe légale. Plusieurs de mes compatriotes n'en ont pas été quittes à si bon marché. J'en ai rencontré un à Pétersbourg qui courait depuis deux jours à la recherche d'un commissaire de quartier, et qui, l'ayant enfin trouvé, ne parvint à obtenir son visa qu'en lui mettant un billet de vingt roubles dans la main.

Varsovie n'est pas une ville régulièrement belle. Ses rues ne sont point alignées comme celles de Berlin qu, de Pétersbourg ; ses places publiques ne présentent pas cette symétrie imposante dont s'enorgueillissent d'autres capitales. Ses magasins ne sont ni larges, ni splendides, et ses maisons forment entre elles à chaque pas quelque nouveau contraste. Le palais du grand-seigneur étale sa colonade doriqife , ses volutes et ses chapiteaux, à côté de l'étroite habitation d'un humble bourgeois ; l'élégante boutique ornée des riantes fantaisies de nos modes et de notre industrie s'ouvre en face d'une méchante échoppe. L'hôtel d'Angleterre déroule à ses convives une carte de restaurateur qui figurerait honorablement dans les salons

de Véry, et à quelques pas de là l' habitant d'un cabaret souterrain distribue, sous sa voûte humide et enfumée, l'eau -de -vie de pommes de terre à un cercle de paysans.

Cet aspect de la ville représente l'état de la société polonaise : luxe des grands, pauvreté du peuple, beaucoup de palais et beaucoup d'habitations chétives, peu de situations intermédiaires. Mais ce mélange d'édifices somptueux et de boutiques, de grands hôtels et de tavernes, récrée le regard, intéresse la pensée. A chaque pas, c'est une nouvelle scène de mœurs à observer, une nouvelle image à peindre. Chaque palais a son illustration et ses souvenirs ; les plus beaux noms de la Pologne, les plus belles pages de son histoire, y sont attachés. Celui-ci a été occupé par les rois de Saxe, cet autre par les comtes de Bruhl, dont le nom se retrouve encore sur la magnifique terrasse qui domine à Dresde le cours de l'Elbe. En voici un qui a appartenu à la famille de Sapieha, rival de Jean Sobieski ; plus loin je trouve ceux des Radziwill , des Lubomirski , des Malachowski , des Czartoriski , hommes de guerre et d'État, amis des arts et des lettres, puissants par leur fortune, célèbres par leur valeur dans les combats et leur parole dans le conseil, malheureux par leurs jalousies orageuses et leurs dissensions. A l'extrémité de la ville, il y en a un non moins splendide que les autres, œuvre d'orgueil et de galanterie : Auguste II le fit construire pour satisfaire au caprice d'une de ses maîtresses. Des milliers d'ouvriers y travaillaient du matin au soir, des milliers d'ouvriers y revenaient la nuit poursuivre leur tâche aux flambeaux. Un jour la belle comtesse Orzelska, en passant dans cette partie écartée et abandonnée de la ville , avait dit : « Voilà une riante situation. » Quinze jours après, elle y trouvait un parc, un jardin, un château ; le galant roi la conduisait dans des salons richement meublés, et lui disait : « Tout ceci est à vous. »

Ce château appartient à présent à M. le comte Zamoyski , qui y a amassé une quantité d'objets d'art du moyen âge et une bibliothèque des plus précieuses. Au centre de la ville , au bord de la Vistule , est le château des rois, le Zamek, construit en partie par Sigismond III, agrandi par Auguste II, terminé par Stanislas-Auguste Poniatowski. C'est un édifice d'un caractère sombre, imposant par son enceinte et sa situation. Il m'a rappelé l'ancien château des grands-ducs de Mecklembourg que j'avais vu quelques mois auparavant à Schwerin. C'était là que les nonces et le sénat s'assemblaient à l'ouverture des diètes ; c'était là que les souverains de la Pologne recevaient les ambassadeurs des puissances étrangères dans une grande salle décorée de tableaux qui représentaient les principales époques de l'histoire polonaise. Le maréchal Paskewitch habite à présent ce palais des rois, et les appartements réservés jadis aux serviteurs de la couronne, aux officiers des gardes, sont occupés par les employés de ses bureaux.

Près de là est la cathédrale de Saint-Jean, monument gothique d'un goût exquis. La chaire surtout est un travail de sculpture d'une rare délicatesse. Douze statuettes charmantes, représentant les douze apôtres, ornent la balustrade. Douze dais légers s'élèvent sur leur tête. La rampe et le pavillon gothique qui la surmonte sont dessinés avec la légèreté d'une arabesque, ciselés comme un bijou, brodés comme une dentelle. Sur les murailles des nefs latérales, il y a une quantité d'inscriptions sépulcrales et plusieurs monuments funèbres, dernier témoignage de l'orgueil aristocratique qui se venge par son faste des rigueurs de la mort. Le plus récent est celui du comte Malachowski. C'est une œuvre de Thorwaldsen, bien connue des artistes. Le plus touchant à voir est le tombeau de deux princes de Mazovie, l'un évèque, l'autre guerrier, couchés tous deux sur leur froid cercueil avec leur mitre

et leur casque, leur chasuble et leur armure; l'évêque embrasse son frère dans la mort comme il l'avait embrassé dans la vie. Tous deux semblent s'être endormis du dernier sqmmeil à la même heure, et s'en aller avec la mênie affection et le même espoir dans un autre inonde. A côté d'eux sont gravés plusieurs passages de l'Écriture sainte, expression de leur amour et de leur foi. Une. douce pensée 4 présidé à l'érection de ce tombeau, et l'art clu xvi e sièc}e Va orné de ses gracieuses ciselures.

Dans une petite chapelle de l'église des Capucins, j'ai vu encore deux monuments mémorables : à gauche, un sarcophage en marbre noir, surmonté d'un sceptre et d'une couronne, et revêtu de cette inscription : Servandis prœcordiis invictissri/mi principis Johannis III, Polonwrum régis, ob fusas sœpius Turcorum copias et liberatam Viennam ab obsidione, totius Russiœ imperator, Nicokms. rexPoloniœ, monwnentum hoc fecit. Anno 1829 ( J ); à droite, une urne sépulcrale consacrée à la mémoire du roi Stanislas-Auguste, avec cette poétique inscription : Morte quis fortior? Gloria et Amor ( 2 ). Deux rois de Pologne, le valeureux Sobieski et le galant Stanislas-Auguste, placés ainsi l'un en face de l'autre; deux phases d'une époque de gloire et d'indépendance, et le nom de l'empereur Nicolas au milieu ! Est-ce le hasard qui fait de tels rapprochements?

Les autres églises de Varsovie n'offrent rien de trèsremarquable. Elles ont été ravagées plusieurs fois, reconstruites de différentes façons, et remplies d'œuvres de luxe plus que d'oeuvres d'art. Une foule pieuse s'y presse chaque dimanche et chaque jour de fête. Le peuple de la ville

(') « Aux mânes de l'invincible prince Jean III, roi de Pologne, qui souvent mit en fuite les armées turques, et délivra Vienne assiégée, Nicolas, empereur de toutes les pussies et roi de Pologne, a élevé ce monument. »

(*) Quoi de plus fort que la mort? L'amour et la gloire.

et le peuple des campagnes, qui apporte chaque matin ses denrées sur la place où s'élève la colonne deSigismond III, s'en va , dès que la cloche sonne, vers les temples qu'il vénère. Les hommes, portant encore leur besace sur l'épaule, s'agenouillent au bas de la nef ; les femmes se frappent la poitrine et se prosternent la face contre terre. Presque tous baisent religieusement en arrivant, les pieds, les mains du Christ pu des saints dont les statues en plâtre décorent l'entrée de l'église.

C'est dans l'ancienne partie de la ville que s'élèvent la plupart de ces églises et la plupart des couvents. Quoique cette moitié de Varsovie date de loin, on n'y trouve point ces formes d'architecture pittoresque, ces constructions artistiques du moyen âge qui font l'ornement des vieilles villes de France et d'Allemagne. Incendiée à diverses reprises, ravagée par les discordes civiles et les hordes étrangères, elle a perdu son caractère primitif, et on ne reconnaît guère son ancienneté qu'à ses rues tortueuses et obscures, aux fenêtres étroites, aux corridors sombres de ses maisons. Ce quartier est presque entièrement occupé par la classe bourgeoise et industrielle, les ouvriers et les petits marchands. Les riches familles de la noblesse, les fonctionnaires et le haut commerce sont répandus dans le faubourg de Cracovie , dans la rue Électorale et la rue du Miel , dans la grande et élégante rue qu'on appelle le Nouveau- Moncle. Là est la place de l'Hôtel de Ville , occupé maintenant par une légion d'employés de police , le Jardin de Saxe, auquel il ne manque que des bassins d'eau pour rivaliser avec les Tuileries , la place où l'on a érigé la statue de Copernic, et une autre grande place carrée où s'élève le monument le plus lourd et le plus impopulaire qu'il soit possible d'imaginer. C'est une colonne carrée en bronze ou en tôle vernie, posée sur un piédestal à huit angles et entourée de huit animaux grotesques. En y regardant de plus près, on s'aperçoit que ces animaux sont

des lions, symbole de la force et du courage, et l'explication du symbole est sur une des faces de la colonne, où Ton voit écrits en lettres d'or les noms de huit Polonais massacrés par le peuple pendant les premiers jours delà révolution. L'un d'eux fut tué par hasard, un second par erreur, deux ou trois autres étaient d'infâmes gueux; mais n'importe, ils n'en doivent pas moins être honorés comme des victimes de leur loyal dévoûment à la Russie ; les huit lions représentent leur héroïsme, et la hideuse colonne doit transmettre leurs noms à la postérité. On ne pouvait rien imaginer de plus insultant pour Varsovie que cette glorification officielle de plusieurs noms odieux, et cette perpétuité monumentale d'un instant d'erreur ou de légitime vengeance. Aussi la colonne fut-elle pendant plusieurs mois couverte d'épigrammes acerbes et de placards injurieux. Les sentinelles avaient fort à faire d'empêcher les Polonais de venir là, dans l'obscurité de la nuit, afficher l'expression de leur ressentiment. Il a fallu un renfort de factionnaires pour mettre fin à ces manifestations d'opinions que des regards curieux lisaient chaque matin, que des mains indiscrètes colportaient ensuite par toute la ville. Les fonctionnaires russes ont senti eux-mêmes qu'ils' avaient commis une faute en érigeant ce grossier trophée , et lorsque l'empereur Nicolas vint à Varsovie , il refusa de le voir ; mais, comme l'autorité absolue ne peut avouer qu'elle a eu tort, le monument est resté debout , à l'entrée du Jardin de Saxe , avec ses flétrissures.

Occupée et pillée trois fois par les Russes, investie par Catherine d'un faux semblant de pouvoir, asservie complètement par Alexandre , sous la trompeuse sauvegarde d'une constitution , Varsovie a perdu à sa dernière révolution ce qui lui restait encore de son ancienne autorité. C'en est fait du mouvement que les voyageurs aimaient à -remarquer autrefois dans cette ville ; c'en est fait de ces

souverains héroïques qui arrêtaient à la pointe de leurs lances le ravage des hordes tartares et sauvaient le christianisme sous les murs de Vienne , de ces diètes splendides et tumultueuses qui mettaient une couronne sur la tête d'un pauvre moine, de ces grands seigneurs qui traînaient à leur suite une armée de gentilshommes dont chacun pouvait devenir roi ; c'en est fait de tout cet éclat ex de toutes ces rumeurs d'une grande assemblée à laquelle les nations étrangères députaient des ambassadeurs, et que les souverains du Nord et du Sud essayaient de séduire par leurs promesses, ou d'effrayer par leurs menaces. Dans le cours des différentes révolutions qui ont agité, bouleversé le sol de la Pologne , la noblesse polonaise a seulement sauvé du naufrage de sa patrie l'illustration de son nom , que l'histoire consacre , que nul arrêt de despote ne peut lui ravir. Pas un de ces fiers gentilshommes n'exerce le pouvoir de ses ancêtres , et pas un d'eux , si l'on en excepte le riche comte Branicki, ne possède à présent une fortune intacte, une de ces fortunes colossales divisées autrefois comme des duchés entre les principales familles du pays. Les uns ont aliéné eux-mêmes leurs vastes domaines pour satisfaire à leur luxe effréné et à leurs habitudes fastueuses ; les autres ont employé généreusement une partie de leurs biens à la défense de leur nationalité. La plupart ont été spoliés de leur héritage par les conquérants de la Pologne. La dernière révolution a surtout porté un coup terrible à cette noblesse , jadis si fière et si puissante , si coupable parfois dans ses folles dissensions , et si souvent admirable à voir dans les grandes crises de son pays. Les familles nobles sont aujourd'hui ruinées , accablées, et quelques-unes divisées comme les rameaux d'un arbre coupé par la hache du bûcheron. Celles-ci vivent obscurément sur le sol où leurs aïeux déployaient une magnificence royale, celles-là pleurent dans l'exil l'oppression de leur patrie bien-aimée et les charmes éva-

nouis de leur douce Argos. Il y en a qui n'ont fait leur paix avec leur maître qu'en courhant docilement la tête devant lui et en renonçant à toute ambition. C'est une triste chose que de pénétrer dans l'intérieur (Je ces familles, de penser à ce qu'elles ont été, et de voir ce qu'elles sont devenues. Quelquefois on n'y tfouvç plus qu'un seul enfant, dernier rejeton d'une race appauvrie et anéantie ; quelquefois le père et la nière sont assis solitairement au foyer, où leurs regards se reposaient naguère avec joie sur des têfes chéries. Un de leurs fils est réfugié en France, un autre en Autriche; un troisième, peut-être, entraîné comme eux par son patriotisme dans le tumulte de la révolution, achète son pardon en servant comme simple soldat dans l'armée du Caucase. L'inquisition du pouvoir poursuit ces malheureuses familles jusque dans l'intérieur de leur habitation ; un vil agent de police exerce un contrôle journalier sur ces maisons qui ont donné des généraux à l'armée de Pologne, des conseillers à ses diètes, des prélats à ses églises. Il n'est pas permis à la pauvre mère affligée de correspondre avec ses enfants, de leur envoyer une part du revenu dont elle jouit encore, d'adoucir par ses secours et ses consolations les rigueurs de leur exil. La poste ouvrq toutes les lettres, et celles des réfugiés n'arrivent point à leur adresse. Il faut que les Polonais qui ont été compromis dans la dernière révolution, soit par eux-mêmes, soit par leurs parents ou alliés, s'observent soigneusement dans leurs paroles, dans leurs démarches , et vivent de la vie la plus silencieuse ou la plus ouverte à tous les regards, pour ne pas éveiller les soupçons d'une police défiante, et attirer sur eux de nouvelles persécutions. Quel contraste entre la situation à laquelle ils étaient appelés par leur naissance et celle qui leur est imposée aujourd'hui ! J'ai dîné une fois avec quatre gentilshommes dont les ancêtres gouvernaient la Pologne et la Lithuanie , et qui venaient modestement

s'asseoir à une table de restaurateur. Il me semblait que je dînais, comme Candide, avec quatre rois détrônés. Pendant mon séjour à Varsovie, j'ai recueilli de source certaine de douloureux détails sur les rigueurs que fait subir le gouvernement russe à plusieurs nobles familles. La crainte d'aggraver leur situation par un récit indiscret m'empêche de rapporter ce qui m'a été 4it avec confiance. Je n'ose citer aucun nom, et je m'en tiens aux généralités. L'industrie et lq commerce, qui n'onf jamais été trèsflorissants en Pp}ogne, n'ont certes rien gagné au changement de gouvernement. C'étaient les grands seigneurs qui, !>ar leurs fêtes éblouissantes, leur hospitalité libérale et eurs fantaisies çle, luxe, donnaient jadis l'essor aq commerce de Varsovie ; il y avait là une, cour et des ministres, un cortège de hauts dignitaires et des ambassadeurs étrangers, des réunions régulières et extraordinaires de toute la grande et la petite noblesse. Quand les riches familles se retiraient l'été dansjeurs terres, elles faisaient encore venir de Varsovie tout ce. dont elles avaient besoin pour satisfaire à leurs habitudes opulentes et à leurs caprices. Je laisse à penser dans quelle décadence a dû tomber le commerce de cette ville lorsque les grandes fortunes qui l'alimentaient se sont écroulées dans l'orage des révolutions, lorsque cette affluence de riches propriétaires, de princes, de courtisans, a disparu de ses murs comme une source tarie, lorsque enfin elle a passé de son état de ville royale et souveraine à celui de chef-lieu d'un gouvernement russe. La Pologne n'a, du reste, ni élan industriel ni fabriques. Enclavée entre l'Allemagne et la Russie, elle devient de plus en plus tributaire de ces deux pays, et n'entreprend aucune grande spéculation ; elle n'exporte que ses produits territoriaux, ses bois, ses grains, et perd une partie des bénéfices qu'elle pourrait faire en vendant ces denrées à Dantzig , au lieu de les expédier directement aux pays étrangers qui en ont besoin.

La science et la littérature ont été bien plus encore que le commerce écrasées par la dernière révolution. Le gouvernement russe a supprimé l'université, l'école noble des piaristes (*), la société des amis des sciences. Tous les Polonais qui aspirent à obtenir un des grades universitaires, sans lesquels ils ne peuvent arriver à aucune fonction judiciaire ou administrative, doivent désormais étudier à Pétersbourg ou à Moscou. Les livres, les manuscrits de la société des amis des sciences ont été enlevés et transportés dans la capitale de l'empire russe, et un bureau de loterie occupe les salons où se réunissait cette assemblée illustrée pendant trente ans par d'importantes recherches sur l'histoire de Pologne et de précieuses dissertations. À la place de l'université et de l'école des piaristes entachées d'opinions révolutionnaires, s'élève le gymnase, auquel l'esprit éclairé de M. le général OkouuefT, qui remplit à Varsovie les fonctions de ministre de l'instruction publique, a donné, il est vrai, toute l'extension possible. Il y a là un cabinet d'histoire naturelle, une collection de plâtres antiques, une bibliothèque de seize mille volumes, à laquelle le gouvernement envoie chaque année des livres russes. Mais quelle que soit l'étendue de cette institution, elle ne peut remplacelles qui faisaient la joie et l'orgueil de la Pologne. L'enseignement y est d'ailleurs entravé par toutes les réserves d'une censure méticuleuse. La censure de Pétersbourg est un modèle d'indulgence, comparée à celle-ci ; elle met son veto sur toute idée qui frise le libéralisme, elle mutile tous les livres et rature ou déchire tous les journaux.

Tout ce qui se lie à une pensée d'indépendance, tout ce qui pourrait éveiller un souvenir de nationalité est sévèrement proscrit. J'ai en vain cherché dans les librairies de

(') Les écoles des piaristes furent fondées par un ordre religieux sous le titre de Schola pi a. De là le nom de piaristes donné à ceux qui les dirigaient.

Varsovie quelques livres sur la Pologne t 'descriptions du pays, récits de voyage, livres d'histoire allemands, anglais, français, la police avait tout fait disparaître. Il m'a fallu un ordre d'un général pour me procurer un petit ouvrage imprimé en 1820 à Varsovie sous le titre de Guide du voyageur en Pologne, et qui est bien le guide le plus pacifique, le plus innocent qu'il soit possible d'imaginer. Le professeur Bentkowski n'a pu réimprimer pour la troisième fois son Histoire de la littérature polonaise avec les considérations générales qui y sont mêlées ; on en a fait à Wilna une sorte de catalogue bibliographique sec et aride, dépouillé de tous ses raisonnements. Un écrivain présente à la censure un ouvrage où il était question dans les termes les moins suspects, de la révolution française de 1793. Ce mot de révolution effarouche le censeur, il le raie et le remplace par les termes de changement politique. Il n'est rien de si ingénieux qu'un censeur absolutiste. Un autre écrivain, M. Bandtkic-Stenzynski, qui avait consacré de lougues années à l'étude des médailles de la Pologne, et qui en faisait une œuvre de dévoûment plus qu'une œuvre de spéculation, publia un jour à ses frais le résultat de ses recherches sous le titre de Numismatique de la Pologne. Le censeur biffe ce nom et déclare que l'ouvrage ne paraîtra que sous le titre de Numismatique du pays. En vérité, si de tels faits ne m'avaient pas été racontés par les hommes les plus sérieux et les plus loyaux, je les eusse repoussés comme des fables triviales ; mais ils ne sont que trop vrais. La censure lit deux fois chaque brochure, chaque journal, chaque livre, en manuscrit et en épreuves. L'auteur ne peut tromper sa vigilance inquiète, et l'imprimeur est tenu, sous les peines les plus graves, de faire les corrections qu'elle indique. Quelquefois un écrivain opiniâtre, condamné en première instance, s'adresse à d'autres juges et obtient de la censure plus hardie de Pétersbourg Y imprimatur qui lui a été refusé par celle de Varsovie. Alors le

livre paraît ; mais les censeurs de Varsovie, défendant pied à pied leurs privilèges, ne permettent pas qu'il soit annoncé ni qu'on en rende compte. Il faut qu'il meure oublié et sorte peu à peu de la boutique du libraire, par la vertu de quelques sympathies silencieuses, sans éclat et sans bruit.

Les Polonais du (juché de Posen n'ont point de telles rigueurs à subir. La mesure qui les régit est plus large et plus libérale ; le gouvernement prussien, loin de chercher à effacer leur caractère de nationalité, favorise au contraire l'étude de leur lapgue et le développement de leur littérature. Il y a là un foyer d'écrivains instruits, laborieux, qui recueillent d'une main pieuse les trésors de gloire de leur vieille patrie, ravivent ses trqditiqns héroïques, et défendent sa cause avec énergie. Qn dit que cette liberté accordée aux Polonais du duché de posen a squvent éveillé la susceptibilité de la chancellerie russe et donné lieu de part et d'autre à mainte correspondance plus ou moins acerbe.

La Prusse, en agissant ainsi, se conforme à ses principes habituels de politique, à ses instincts mesurés de libéralisme. Elle fait pour les provinces polonaises ce qu'elle a fait pour la L\isace, la Silésie et les provinces rhénanes, une propagande à sa façon, un habile mélange d'autorité et de tolérance. La Russie, en étendant son sceptre d'airain sur la Pologne, poursuit les conséquences rigoureuses de son système absolu&tiste. Elle ne tient point compte de ce que ce pays a été jadis, elle Je regarde comme une partie intégrante de ses Etats et le traite comme une province révoltée. La faute en est aux puissances qui ont souffert tant de fois le partage de cette malheureuse contrée (*), et aux puissances qui n'ont pqjnt voulu, pu qui n'ont pu intervenir dans sa 4ernière révolution.

(') Il y a eu, comme on sait, six partages successifs de la Pologne, le premier en 1779, les autres en 1793, 1795, 1807, 1809 et

sur J4 Russie. 379

Toutes les mesures ont été prises pour prévenir une nouvelle révolte : unp forteresse imposante à cinq lieues de Varsovie, une autre dans la ville même, les emplois occupés par des fonctionnaires russes, les casernes par des soldats russes, les soldats polonais envoyés au loin, dispersés dans les divers régiipents de l'empire, un télégraphe sur la route de Pétersbqurg, et une armée d'espions, d'agents de police répandus sur tous les ppjnfs. La, Pologne entière est enlacée dans un réseau inextricable. La lime la plus patienta s'userait sur ces mailles si fortement tissues, la main la plus forte ne les briserait pas. L'énergie contenue de tout uq peuple, favorisée par des circonstances heureuses, peut seule, en un mpment de transport et d'enthousiasme, s'affranchir de ce joug.

Dains l'état de dégradation où la Pologne a été jetée, c'est encore un bonheur pour elle d'avoir des fonctionnaires tels que peux qui la, régissent aujourd'hui. Le maréchal Paskewjtch, qui exerce dans le pays l'autorité de vice-roi, q, dit-on, le langage rude, mais le cœur loyal et compatissant. Il sait ce que vaut la nation polonaise, car il Ta vue sur le champ dp bataille, et s'il condamne la révolte comme représentant de l'empereur, il sait, comme soldat, rendre justice au courage. Les fonctionnaires placés près de lui s'efforcent, tout en exécutant leur mission, d'en adoucir autant qu'ils peuvent les rigueurs. J'en ai connu plusieurs qui m'ont intéressé par leur instruction et séduit par leur affabilité.-

Malgré les arrêts de la censure et les inquisitions de la police, la littérature polonajse a pris dans les dernières années un nouvel essor. Ce qui était jadis pour cette pauvre contrée une étude heureuse et paisible est devenu un adoucissement à ses regrets. La source sacrée de Castalie a souvent, pour ceux qui la lui demandent, la vertu du Léthé : elle donne l'oubli et le repos. De jeunes savants déroulent d'une main laborieuse les livres et les manuscrits

que la Russie ne leur a pas encore enlevés, et se plongent dans la contemplation du passé pour ne plus songer au présent. Des poètes s'en vont sur les rives silencieuses de la Vistule murmurer à l'écart les strophes harmonieuses qu'une muse solitaire leur inspire. Le deuil de leur patrie se reflète dans leurs vers, le nom de la malheureuse Pologne s'échappe souvent de leurs lèvres. La plupart de ces vers, écrits à la dérobée, ne peuvent être imprimés ; mais ils circulent de main en main, et partout éveillent une religieuse sympathie. Il y a maintenant en Pologne un cycle de chants cachés et mystérieux pour toutes les phases de la dernière révolution, des chants pour ceux qui sont morts et pour ceux qui vivent dans l'exil, des chants pour les jours de victoire et les jours de défaite, épopée de gloire et de malheur sur laquelle brille encore un rayon d'espoir. Le Polonais est condamné aux rudes travaux de la Sibérie, et ses frères lui adressent de loin une affectueuse consolation. Le Polonais est assis tristement au foyer désert de ses pères, et ceux qui mangent le pain amer de l'étranger échangent avec lui l'expression de leurs vœux. Les muses sont les messagères compatissantes de l'amour et de la douleur ; elles volent à travers l'espace, elles échappent avec leurs ailes légères aux ciseaux de la censure, à l'espionnage de la police, et répandent parmi ceux qui souffrent la parole qui raffermit le cœur, le baume céleste qui adoucit ses blessures.

Voici deux pièces de vers que j'ai entendu réciter un jour dans une société fermée aux regards suspects, et qui révèlent cet esprit poétique de la Pologne. L'une a été composée par un homme qui a exercé d'honorables fonctions dans son pays ; la seconde, par un jeune écrivain qui a servi comme simple soldat dans la dernière révolution.

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