‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 28 sur 36 · SUR LES SLAVES · texte numérisé non relu

SUR LES SLAVES

« Tu as posé bien haut ton nid, aigle des Slaves ; du « Nord tu as largement étendu tes ailes, tu t'es élancé bien ce haut dans les cieux? Plane, mais dans l'océan azuré de « la lumière où ta poitrine puissante est réchauffée par le « souffle de h liberté, n'oublie pas tes jeunes frères ; porte « tes regards sur les plaines du midi et sur l'occident loin- « tain. Il y en a beaucoup (de tes frères) là où roule le « Danube, là où les nues ont couronné les Alpes, dans les « flancs des rochers, dans les sombres Carpathes, dans les « déserts et les bois du Balkan, sous la domination des « Teutons et dans les chaînes des Tartares. Ils t'attendent, « tes frères cpptifs ; quand pourront-ils entendre ton ap- « pel? Quand viendra le jour où tu étendras tes ailes pro- « tectrices sur leurs têtes fatiguées? Oh! souviens-toi « d'eux, aigle du Nord ; envoie-leur ton cri sonore, et que « dans la nuit de leur esclavage la brillante lumière de t<} « liberté et de ta félicité les console. Nourris-les de la « nourriture de l'âme, de l'espoir des meilleurs jours, et « réchauffe de ton amour ardent le coeur de tes frères. Ce « jour viendra. Leurs ailes se relèveront, leurs griffes « pousseront ; il jetteront un cri, et de leur bec de fer ils « briseront les chaînes de la violence »

Parmi les écrivains dont les œuvres ont dans les derniers temps occupé l'attention du public russe, nous devons nommer encore Jasikoff, remarquable par son style mâle et vigoureux ; Benediktoff , dont on recherche les tendres et faciles inspirations ; Wenevitinoff, doux et aimable jeune homme enlevé par une mort prématurée à ses fraîches et touchantes rêveries, à ses accords mélancoliques, à l'affection d'un frère dévoué, le prince Wiasemsky,

que nous avons déjà cité, homme du monde spirituel et attrayant, voyageur instruit, critique fin et habile, poète rêveur, sensible et insoucieux de ses succès.

Deux femmes se sont fait aussi un nom dans ces nouvelles pléiades poétiques. L'une est M me Pawloff, de Moscou, qui écrit avec une incroyable facilité, et quelquefois avec une certaine élévation d'esprit, en russe, en français, en allemand ; l'autre est la comtesse Rostopschin, jeune femme gracieuse, muse charmante.

La prose est encore peu cultivée en Russie. Un écrivain de Pétersbourg à qui j'en demandais la cause, me répondit :

« Les ouvrages en prose exigent du temps, de l'étude, de la persévérance, et parmi nous il y a peu d'hommes de lettres proprement dits ; la plupart de ceux qui écrivent et publient des livres suivent en même temps la carrière des armes ou de l'administration. Pour eux le travail littéraire n'est souvent qu'une distraction. Leur muse est une nymphe légère qu'ils vont consulter au crépuscule du soir après avoir satisfait aux devoirs de la journée. Notre littérature et notre société n'exercent pas l'une sur l'autre l'action que l'on remarque ailleurs. Nous avons peu d'artistes et beaucoup d'amateurs ; il n'y a pas vingt-cinq ans que l'élément industriel de notre littérature était entièrement nul. On ne gagnerait rien ou presque rien à faire des livres; à présent on commence à reconnaître que ce travail peut devenir un assez bon métier. Si c'est là un progrès, bientôt nous serons en pleine voie de progrès. »

Après Karamsin et Joukowski, les premiers écrivains en prose de la Russie, il lui reste encore quelques hommes dignes à plusieurs égards d'être mentionnés : tels sont entre autres Mourawieff, Ratuschkoff, Sagoskin, qui le premier a introduit dans les salons russes le roman composé d'après des traditions nationales; le prince Odojewski, auteur de plusieurs nouvelles élégantes, poétiques, pleines

d'intérêt; Pawloff, qui, par l'éclat de son style, par ses images nuancées, a mérité d'être appelé le Balzac de la Russie; le comte Sollagoube, qui, tout jeune encore, s'annonce avec une verve originale, et Bulgarin, dont on a traduit en français plusieurs romans de mœurs très-curieux à lire.

Exterminant cette rapide énumération d'écrivains, nous devons au gouvernement russe un éloge qu'on lui accorde rarement. On sait fort bien que ce gouvernement exerce une censure rigoureuse, inquisitoriale, sur les journaux et les livres qui sont publiés en Russie ou qui viennent des pays étrangers. Cependant on est injuste envers lui quand on l'accuse d'obscurantisme. Il veut mettre, il est vrai, des limites aux manifestations publiques de la pensée, il veut régenter la presse, la mutiler quand elle prend un essor trop hardi, la bâillonner quand elle exprime une opinion qu'il réprouve, mais il encourage les travaux de la science et les œuvres sérieuses de la littérature. Il a fait faire à ses frais de grands et importants voyages de découvertes ; il a su récompenser les expéditions scientifiques de Krusenstern, de Dawidoff et de Wrangel, ce courageux savant qui a pendant deux années exploré avec tant d'habileté et de résolution les parages les plus reculés de la Sibérie. Les écrivains russes nous ont mainte fois vanté la libéralité de ce gouvernement à leur égard, et nous ne craignons pas de rapporter ce que le prince Wiasemsky nous en a dit. C'est un homme d'un esprit élevé, d'un cœur loyal et indépendant, qui, nous en sommes sûr, ne songeait pas à faire un acte de courtisanerie en nous exprimant son opinion à cet égard.

« Dans ce temps-ci, nous disait-il, on a le tort de vouloir tout juger sans appel, d'après des théories arrêtées, sans faire la part des circonstances, des positions et des différentes natures qui modifient la marche de l'esprit humain, des œuvres qui constatent ses progrès. Cette manière

de procéder, quoique basée sur des prinoipes libéraux, est souvent très-étroite et très-arbitraire dans son application. On oublie qu'il n'y a rien d'absolu et rien d'infaillible, et une fois que les faits contredisent les conditions d'après lesquelles ils auraient dû se développer, on les nie ou on les rejette. C'est l'histoire du médecin qui, voyant un malade guérir à la suite d'une eure contraire à son système, dit : c'est égal, il devait mourir. Certainement tout ne se passe pas chez nous comme ailleurs, mais néanmoins bien des résultats satisfaisants ne manquent pas à l'appréciation de l'observateur impartial et consciencieux.

« Sans parler des universités, académies, écoles, établissements publics pour l'éducation de la jeunesse des deux sexes, sociétés savantes, littéraires et artistiques, expéditions scientifiques dans toutes les directions de notre vaste empire et dans les contrées les plus reculées du globe, sans parler de tous ces foyers et agents de lumière et de civilisation, on ne saurait disconvenir que nos grands talents littéraires n'aient été toujours distingués et protégés par nos souverains.

« Pierre I er , ce grand réformateur et civilisateur de la Russie, n'a négligé aucun des moyens humainement disponibles pour arriver à son but. Il avait, entre autres, institué, pour ainsi dire, un bureau de traduction qui faisait comme partie intégrante de sa vaste administration. La presse périodique lui doit, chez nous, sa naissance. Théophane, un des meilleurs orateurs sacrés de notre église, était admis à son conseil et dans son intimité. Le prince Kan ternir, imitateur d'Horace et de Boileau, et ami de Montesquieu, fut son ambassadeur à Paris et à Londres. L'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, fondatrice de l'université de Moscou, protégea tout particulièrement Lomonosoff, le Malherbe de notre poésie, le premier de nos poètes, législateur de notre école poétique, grand physicien (bien avant Franklin il avait désarmé le ciel et trouvé

le paratonnerre), grand chimiste, historien artiste (c'est lui qui a fait les premiers tableaux en mosaïque en Russie)) grammairien» rhéteur, il a ainsi embrassé de son vaste esprit tout le cercle des connaissances humaines. Pierre I er de notre littérature, il a partout laissé de fortes traces de son amour ardent pour la science et de son activité laborieuse et infatigable.

« Catherine la Grande non-seulement recherchait les auteurs et les admettait dans sa société intime, mais ellemême, pour prêcher d'exemple, et stimuler les essais littéraires, se délassait de ses conquêtes et de ses travaux législatifs en écrivant pour le théâtre et les journaux. Certainement ses productions littéraires n'ont point aujourd'hui de grande valeur sous le rapport de l'art, mais bien mieux, elles ont exercé dans leur temps une grande influence, et aujourd'hui encore la postérité reconnaissante les contemple, avec attendrissement et admiration, comme elle contemple la chaloupe construite des mains de Pierre I", bien qu'elle aussi ne soit point appelée à figurer dans les cadres de nos forces navales.

« L'empereur Alexandre a beaucoup fait pour la civilisation du pays. C'est à sa protection, à ses encouragements, que nous devons Y Histoire de ïhwie de Karamsin, qu'il avait nommé historiographe de l'empire. Ses relations personnelles avec l'homme de lettres ont eu un caractère tout particulier. Il l'a honoré de son amitié, et le dévoûment et la tendre affection que lui portait Karamsin se rattachaient autant au monarque qu'à l'homme. Pendant nombre d'années, ils se voyaient journellement dans la belle saison, et les ombrages des jardins de Tsarskoe-Selo ont recueilli plus d'une conversation qui, connues du monde, eussent révélé tout ce qu'il y avait de pur, de noble et d'humanitaire dans ces deux âmes si bien faites pour s'entendre.

« L'empereur Nicolas acheva ce que son frère avait commencé. A son avènement au trône, il accorda à Karam-

sin une pension viagère de 50,000 roubles, réversibles après lui sur sa veuve et ses enfants. Cet acte de munificence vraiment impériale fut reçu par Fauteur sur son lit de mort, et adoucit ses derniers moments, car il put mourir en pensant qu'il laissait sa famille dans une noble aisance. Plusieurs de nos grands noms littéraires ont été appelés à de hautes fonctions administratives. Les poètes Derjavin et Dmitrieff furent ministres de la justice. Le grand chancelier Romantzoff, chef du cabinet de la politique extérieure sous le règne d'Alexandre, bien qu'il n'ait point été homme de lettres actif, a rendu les plus grands services à la science et aux lettres en Russie. Ils sont suffisamment connus du monde civilisé. Bien des hommes d'Etat de nos jours ont dû leurs premiers titres, leur première célébrité, à des succès littéraires, comme Daschkoff, que la mort vient de ravir au pays au moment où de vastes travaux législatifs venaient de lui être confiés ; Blowdoff, ci-devant ministre de l'intérieur, ministre de la justice, et aujourd'hui successeur de Daschkoff en qualité de président de la commission législative; Ouwaroff, ministre de l'instruction publique.

« Bientôt après l'hommage solennel rendu au talent et à l'homme de bien dans la personne de Karamsin, l'empereur Nicolas fit encore preuve d'une sympathie élevée et toute nationale. A son avènement au trône, il trouva Pouschkin exilé à la campagne pour quelques écrits, fruits d'une jeunesse ardente et de J'esprit du temps. De son propre mouvement, il le rendit à la liberté, l'appela à lui, s'engagea à être son unique censeur, et plus tard le chargea d'écrire l'histoire de Pierre le Grand, après lui avoir fait ouvrir toutes les archives de l'empire et assurer un traitement de 5,000 roubles. Quand la fatale catastrophe qui nous enleva Pouschkin eut lieu, ce fut au milieu de la nuit que l'empereur apprit ce qui venait d'arriver. Au môme instant, il lui envoya son médecin avec un billet

écrit de sa propre main, au crayon, et conçu à peu près en ces termes : a Si nous ne devons plus nous revoir dans « cette vie, recevez mes adieux et mon conseil de mourir « en chrétien. Quant à votre femme et à vos enfants, ne « vous en inquiétez pas, je me charge de leur avenir. » Le souverain tint fidèlement rengagement pris par l'homme d'une manière si touchante et si humaine. Les fils de Pouschkin, encore en bas âge, furent nommés pages de la chambre (ce qui leur assure une éducation aux frais du gouvernement, et plus tard une entrée avantageuse au service) ; les dettes de Pouschkin furent payées, sa veuve et tous ses enfants reçurent une pension viagère, une édition complète des œuvres du poète fut publiée au nombre de dix mille exemplaires pour être vendue au profit de la famille. La Russie reconnaissante et la postérité n'oublieront pas le beau rôle joué par l'empereur Nicolas aux deux lits de mort de nos deux plus grands écrivains.

« Tous ces exemples et faits prouvent assez que la culture des lettres n'est point chez nous une vocation ingrate, et surtout un objet de défaveur aux yeux du pouvoir. »

Le temps est venu où la littérature russe doit prendre une nouvelle direction et s'élancer dans de nouveaux domaines. Après avoir passé par l'étude des modèles étrangers, par les œuvres de tradition et d'imitation, les écrivains russes doivent tendre désormais à doter leur patrie d'une poésie neuve et vraiment nationale. Pour inspirer leur génie, pour enrichir leur pensée, ils ont là toute une histoire imposante, variée, dramatique , des trésors de traditions populaires, des mœurs toutes nouvelles à observer, des contrées inconnues à décrire, les tableaux les plus étranges à retracer, et les idées les plus larges à formuler. Déjà Karamsin, Pouschkin et d'autres écrivains modernes ont donné l'exemple de ces études nationales. Des savants explorent les anciennes chroniques russes avec un zèle

ardent, et plusieurs recueils périodiques, entre autres le Moscovite, signalent avec un louable empressement tous ces travaux, et encouragent sans cesse tous ceux qui s'y livrent. L'impulsion étant ainsi donnée, on doit espérer qu'elle sera suivie, et l'époque n'est peut-être pas éloignée où la Russie, si longtemps disciple obscur des autres peuples, énumérera à son tour avec orgueil ses poètes, ses artistes, et étonnera ses premiers maîtres par l'éclat et l'originalité de ses productions.

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