‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 32 sur 36 · A M, LE COMTE DE SALVANDY · texte numérisé non relu

A M, LE COMTE DE SALVANDY

Monsieur ,

Par un beau jour d'été, je m'en allais de Pétersbourg en Pologne, relisant le long de la route votre Histoire de Jean Sobiesky. Il y a un charme singulier que vous aurez peutêtre éprouvé plus d'une fois vous-même, un charme entraînant et triste, à dérouler les annales d'un grand peuple, à voir retracer la vie d'un héros sur les lieux mêmes où ce peuple a perdu sa grandeur, où ce héros est mort. Tandis qu'on jette autour de soi un regard inquiet et mélancolique sur des châteaux en ruine, sur des populations opprimées , sur la décadence et la misère du présent, les riantes et glorieuses époques évoquées par la parole de l'historien surgissent sous le voile du passé et brillent au milieu des ombres sinistres qui les entourent ; des noms illustres éveillent l'enthousiasme de la pensée, des heures de victoire et de triomphe enchantent l'imagination. Tantôt on se sent saisi d'une douloureuse émotion en songeant à

ce qui fut, à ce qui a cessé d'être, et tantôt, oubliant une fatale transformation, on se rejette gaîment en arrière à la suite d'une fée invisible qui de sa main magique reconstruit à chaque pas l'édifice des temps anciens. Les champs que l'on traverse ne sont plus soumis à la verge du despotisme ; un peuple libre et fort les féconde par son travail , les défend par son courage ; les châteaux élevés sur les collines ne sont plus déserts et silencieux ; sur les remparts j'entends sonner le cor du gardien qui annonce l'arrivée d'une troupe d'hommes d'armes ; sur le pont-levis , les chevaliers passent fièrement avec leur armure de fer, leur casque empanaché et leur glaive étincelant. Dans les villes, les cloches résonnent, les églises sont parées comme pour un jour de fête, les fifres et les cymbales retentissent avec les chants nationaux. Une foule joyeuse , bruyante , inonde les rues et les places, et se précipite vers les portes couvertes de guirlandes de fleurs et les arcs de triomphe ornés de signes symboliques. Sur le chemin , on voit de loin flotter un nuage de poussière, et à travers ce nuage on distingue les Hetmann avec leurs chevaux fougueux et leurs larges cimeterres revêtus de pierres précieuses, les palatins avec leur ceinture d'or et leur aigrette de diamants, et des cohortes de grands seigneurs plus riches que des rois , et des légions de gentilshommes rapportant en triomphe les dépouilles de leurs ennemis, traînant captifs après eux ou les chefs des tribus tartanes ou les princes russes. Salut à vous, jours heureux de la Pologne , jours de magnificence et de bataille, de triomphe et de galanterie, où l'amour de la gloire palpitait dans tous les cœurs, où le sourire de la beauté se mêlait à toutes les victoires I Salut à vous, nobles enfants de cette contrée, Sobieski, Kosciusko, vous tous qui avez vaillamment combattu pour l'honneur de votre patrie, vous qui l'avez soutenue sur le penchant de sa ruine, et qui l'auriez sauvée si elle eût pu être sauvée !

Hélas ! un prestige trompeur m'emporte vers une époque qui n'est plus, et cette illusion d'un instant s'évanouit à l'aspect d'un Juif trafiquant de haillons, ou d'un agent de police russe qui m'observe d'un air soupçonneux. En vain le voyageur, épris des héroïques actions d'autrefois, s'écrie en traversant les plaines de la Pologne : Sobieski ! Sobieski ! L'écho solitaire des forêts répond seul à ce grand nom, et je ne serais pas étonné de voir venir le jour où, de par le tsar tout-puissant, ce nom fût proscrit comme une parole dangereuse, comme un appel illégitime aux souvenirs de l'indépendance et de la nationalité polonaise. Mais la gloire véritable, la gloire qui jaillit du courage et du patriotisme, n'est pas un symbole d'honneur passager; c'est une vertu surhumaine, une émanation d'en haut. Dieu lui-même lui donne un des rayons de sa splendeur et quelques siècles de son éternité, et quand toutes les chancelleries impériales réuniraient contre elle les proscriptions de leurs ukases, elles ne parviendraient pas à l'anéantir. Si le peuple intimidé n'ose en parler hautement , il en garde la trace lumineuse au fond de son cœur, il l'évoque en secret dans l'enceinte de ses foyers. Semblable à cette étoile qui se lève dans les parages les plus froids, dans les nuits les plus sombres, la gloire nationale brille comme un phare éternel aux regards du peuple opprimé, et lui indique le but qu'il doit atteindre.

Dans le voyage que j'ai fait à travers la Pologne, j'ai retrouvé partout le souvenir voilé, mais profond, des traditions illustres de ce pays et de ses héros, le souvenir de ce grand roi dont vous avez raconté l'histoire, et lorsqu'en arrivant à Varsovie, j'ai témoigné le désir de voir sa demeure de Willanow, j'ai vu que ce désir éveillait en ma faveur une touchante sympathie.

Le château de Willanow est situé à trois quarts de lieue environ de la capitale de Pologne. On traverse la grande

et belle rue appelée le Nouveau-Monde, on passe devant la statue de Kopernic, devant le palais occupé, avant 1830, par l'Académie des Belles-Lettres , et transformé, par une amère ironie, depuis la dernière révolution, en un bureau de loterie. A l'extrémité de la ville, est le splendide édifice où le grand-duc Constantin fit d'un sceptre royal une verge de fer, où cet homme, composé des éléments les plus étranges, faisait donner le knout au cheval qui bronchait sous lui, et pleurait comme un enfant après ses accès de colère sauvage.

Au delà de cet édifice de sinistre mémoire , qui a vu ces fureurs brutales et qui a vu leur châtiment, nous voici en pleine campagne, au milieu des arbres verts, des sillons dorés , ces deux présents de Dieu , dont l'aspect seul retrempe l'esprit et lui rend l'essor comprimé par la méchanceté des hommes. A droite et à gauche, j'aperçois quelques riants pavillons, résidence d'été, œuvres de fantaisie des nobles familles jadis si riches et si puissantes, et devant moi une église gothique au milieu d'un cimetière où s'élèvent de toutes parts les monuments les plus bizarres. A côté de l'église on trouve une auberge fréquentée par les curieux qui viennent visiter ce lieu historique, et par le peuple de Varsovie qui , aux jours de fête ou le dimanche , aime à se réunir sous un groupe d'arbustes autour de la cruche de bière ou du flacon d'eau-de-vie.

A la porte de l'auberge, deux ménestrels ambulants portant le chapeau à grands bords de leur province, la redingote en tartan brun, la culotte ornée de large boutons de métal , les souliers ferrés , jouent de leur instrument. L'un d'eux promène son maigre archet sur un violon noirci par la fumée, usé par le temps ; un autre fait résonner une cornemuse formée d'un énorme sac en peau auquel sont attachés trois tuyaux, le premier tombant audessous du sac ; le second, que Ton pose, comme un bâton de voyage, sur l'épaule ; le troisième, percé de plusieurs

trous comme une flûte, placé entre les lèvres du musicien qui le tient d'une main, et de l'autre presse à certains intervalles les flancs de son sac pour en faire sortir des sons plus ou ipoins vibrants. Les deux ménestrels jouent l'air national de la Çracoviçnne, et l'accompagnent en frappant du pied , en sautant ep paçlence. Quelques enfants assemblés autour (Jeux écputeflt 4'une oreille attentive ce chant traditionnel. Notrp arrivée au milieu des auditeurs redouble l'ardeur des musiciens. L'aubergiste , qui, debout sur sa porte, les regardait comme un homme habitué à de pareils spectacles , s'émeut à notre approche, ôte son bonnet, fait quelques pas en avant, puis, jugeant sans doute à notre aspect que nous n'étions pas des pratiques pour lui, remet ses mains dans ses poches et reprend sa froide impassibilité. Le poucert continue, et les gestes saccadés, et les tournoiements dp ceux qui l'exécutent. Des fenêtres de son palais, Sobieski avait peut-être contemplé inainte fois une scène pareille , car i} y a longtemps que la musique et la danse cracoviennes séduisent les oreilles et charment les regards du peuple polonais. Nqus jetons quelques pièces de mqunaie dans le phapeau des menpstrels, est les pauvres gens, abandonnant aussitôt lpur violon pt leur cornemuse, viennent, gn §e courbant jusqu'à terre çopune des esclaves de l'Orient, nous embrasser les genoux.

De ces scènes populaires rçqus passons au château royal. Il est bâti au milieu d'une vaste plajnp traversée par un des bras dp la Vistule. De l'autre côté de la rivière on aperçoit les longues avenues d'uu parc qui s'étend à plusieurs lieues de distances, et l'aspect mystérieux de ce parc , et cette rjvière verdoyante et bleue , et pette solitude silencieuse, animée seulement par quelques fermes rustiques, tout contribue à donner à l'ancienne résidence de Sobieski un caractère à la fpis attrayant et sévèrp, gracieux et solennel. Un fossé dp quelques pieds de largeur et une grilie en fer entourent le château ; on y entre par une porte majes-

tueuse surmontée de deux statues en pierre, Tune qui représente un guerrier armé de toutes pièces, l'autre une femme portant à la main les palmes de la paix. Dans le préau s'élève un sépulcre gothique consacré à la mémoire du comte Stanislas Potocki et de sa femme, née Lubomirska, deux noms de Pologne assez nobles et assez illustres pour ne point paraître déplacés dans une telle enceinte. Que si pourtant on demandait comment il se fait que ces deux noms se trouvent là , en voici la raison. A la mort de Jean Sobieski, son fils Jacques vendit le domaine de Willanow à la comtesse Seniawka, qui en abandonna la jouissance au roi Stanislas-Auguste II , puis le légua à la famille des Lubomirski, dont elle descendait. Le comte Potocki, en s'alliant à cette famille, hérita de ce royal domaine , et le sépulcre placé à l'entrée de la cour d'honneur atteste ce droit de succession. Combien de blasons nobiliaires et de titres de propriété inscrits autrefois sur de splendides parchemins, et qui ne se trouvent plus à présent que sur la pierre des tombeaux !

Le palais est construit dans des proportions élégantes, comme une villa italienne ; il se compose d'une façade à terrasse plate ornée de statues en pierre, et de deux ailes parallèles surmontées de deux tourelles, de deux globes dorés, et revêtues sur toute leur longueur de bas-reliefs historiques. Une partie de cet édifice fut bâtie par les Turcs que Sobieski avait ramenés captifs à la suite d'une de ses victorieuses campagnes. Stanislas-Auguste le fit achever sur le même modèle. Je ne veux point me laisser aller à la tentation de décrire dans tous ses détails l'aspect extérieur de cette habitation. Entrons. Les appartements de Sobieski ont été conservés avec un soin pieux tels qu'ils étaient de son temps. Ils ne sont ni très-vastes ni très-riches, mais décorés pourtant avec une certaine recherche, selon le goût du siècle de Louis XIV : tentures en soie, boiseries dorées, fauteuils en tapisserie, plafonds et stores chargés de guir-

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