‹ Lettres sur la Russie, la Finlande et la PologneChapitre 33 sur 36 · SUR U EU^SIE · texte numérisé non relu

SUR U EU^SIE

}an4as de fleurs et d'emblèmes mythologiques. Si , comme Ta dit Bernardin de Saint-Pierre, le paysage est le fond du tableau de la vie humaine, la demeure de l'individu est le cadre de son existence, des caprices de son esprits, des mœurs de son temps. Chaque ornement dont il aimait à s'entourer peut devenir un nouveau sujet d'étude, chaque objet dont il s'est servi peut conduire l'observateur sur la voie d'une révélation biographique. Que si cette demeure a été occupée par un homme de génie, de quels sentiments de vénération ne se sent-on pas pénétré en la visitant! Que de souvenirs et de pensées éveille dans l'âme l'aspect seul de la table où il s'est assis dans ses veilles glorieuses , des livres sur lesquels il a médité, du foyer auprès duquel il se reposait de ses travaux dans un cercle d'amis! Et tout entier livré à ce sentiment de respect, à ces pensées errant à travers une époque lointaine, je promenais un regard avide sur ces voûtes, ces meubles et ces tentures, cherchant partout quelque trace d'un jour de triomphe, d'une heure de joie cm d'un instant de fantaisie. Je me disais : C'est ici qu'il aimait à rapporter les trophées de ses merveilleuses campagnes x c'est ici qu'il essayait d'oublier les rivalités fatales fie §e§ grands seigneurs, les luttes orageuses des diètes. Il a passé par cette porte quand il revenait de sauver, sqqs les murs de Vienne , la chrétienté de l'invasion des Turcs; quand un prédjeateur, interprète d'ipe population enthousiaste, le saluait par ces paroles évangéliqyes : Fuit bpxrw missm # Deo, 9 mi nomen eraf Johannes. Ces parois opt p.té les témoins de ses prqjets audacieux , et ce ht a reçu §on dernier soupir. Pauvre roi , combattu, sans cesse dans son aijtqrité de souverain par une aristocratie jalouse et inflexible! pauvre grand homme, qui envia plus d'une, fojs peut-être la paisible indifférence de ses plus obscurs sujets! Paiivre architecte d'urçe œuvre gigantesque qui devait s'écrquler après lui! héros courqnné de lauriers, cœur généreux et tendre , blessé dans ses plus douces af-

fections! Ah! quand on pénètre dans le secret de sa vie, et quand on songe à tout ce qu'il a souffert , comme citoyen dévoué à sa patrie, comme époux et comme père , voudrait-on gagner sa célébrité au prix de ses douleurs ?

La première salle du palais est tapissée de portraits en pied représentant les principaux personnages de la noblesse du pays, les Sapieha, les Jablonowski, et quelques rois et reines de Pologne ; c'est comme une introduction à l'histoire de Sobieski. Une autre salle est pleine de vases ciselés, d'armures, de trésors du moyen âge. C'est là que l'on conserve la magnifique armoire que le pape envoya au valeureux Jean après la campagne de Vienne. Elle est du haut en bas sculptée avec une rare perfection, et revêtue d'incrustations , d'arabesques légères, d'images symboliques en écaille et en ivoire.

La reine, la belle Marie d'Arquien , se souciait peu, à ce qu'il m'a paru, de ces ciselures du moyen âge. On n'en trouve pas la moindre trace dans ses appartements. Tout son salon est simplement revêtu de tentures en soie lilas, parsemé de glaces et de guirlandes. A côté de ce salon est un cabinet d'une nature bien moins sévère. Il est couvert de boiseries peintes, représentant les amours de Jupiter depuis Danaé jusqu'à Léda. Au plafond , Marie d'Arquien est représentée elle-même avec les attributs de la déesse du printemps, voltigeant entre des essaims de petits amours armés de carquois et répandant une moisson de fleurs sur son chemin. J'ai vu dans une salle voisine un autre portrait d'elle et son buste en marbre. C'était bien, comme vous l'avez dit, monsieur, « une beauté altière avec des grâces touchantes : » le nez grec, la bouche petite et fine, de grands yeux noirs à fleur de tête , des cheveux noirs partagés sur le front en bandeaux bouclés, les lignes les plus correctes , les contours les plus suaves. « Mais entre ces deux sourcils arqués je distingue un pli creusé par une

pensée ambitieuse, el dans ces yeux noirs si doux une expression de langueur qui m'explique plus d'une phrase sagement contenue, plus d'une réticence discrète de l'historien de Sobieski.

Dans une salle du palais il y a une galerie de peinture qui renferme , entre autres productions de l'école du moyen âge et de l'école moderne, plusieurs tableaux intéressants de Lucas de Leyde, de Lucas de Cranach, et un tableau de Rubens représentant la Mort de Sénèqne. Sénèque est debout tout nu dans son bain, la barbe longue et grise, les cheveux en désordre. La tète conserve encore un sentiment de vie, mais on voit que le membres privés de sang sont déjà saisis d'un frisson glacial ; les genoux fléchissent, le corps s'affaisse ; l'œil hagard et terne s'éteint ; la mort s'empare de sa proie. C'est une étude médicale pareille à celle de la Descente de croix, une étude affreuse qui fascine le regard par les émotions qu'elle produit, et l'épouvante par sa vérité. Je n'avais jamais vu ni copie, ni gravure de ce tableau, et je le placerais volontiers au nombre des chefs-d'œuvre de l'illustre artiste.

Le reste des appartements est occupé par la famille Potocki, et décoré avec un faste éblouissant. C'est le luxe aristocratique, coquet et brillant des temps modernes, à côté du luxe plus majestueux des siècles passés ; toutes les fantaisies de la mode, tous les légers chefs-d'œuvre de notre industrie, hélas ! et toutes les douleurs d'une époque récente à côté des douleurs d'une époque plus grande et plus solennelle. Dans un salon décoré comme un des plus gracieux salons du faubourg Saint-Honoré, j'aperçois le portrait d'une jeune femme d'une beauté merveilleuse, d'une expression douce et triste comme celle d'une pauvre âme qui, au milieu des joies qui l'entourent, porte le pressentiment d'une fatale destinée. C'était la fille unique des maîtres de ce château , mariée toute jeune au prince Sangowski, et morte à vingt-quatre ans, morte en pleurant de

quitter si vite le monde qui lui semblait si beau, et son époux chéri, et ses parents désolés. Deux ans après, elle eût peut-être regretté de vivre; deux ans après, son mari, compromis dans la révolution de 1830, était dépouillé de ses titres, envoyé en Sibérie, et de ses deux frères, héritiers légitimes d'une immense fortune et de ce noble nom de Potocki, l'un partait pour l'exil, l'autre faisait sa paix avec le gouvernement russe en occupant une place d'employé subalterne dans une chancellerie de Pétersbourg. Qui aurait dit à Sobieski, quand les prisonniers turcs lui bâtirent ce château de Willanow comme un monument de ses victoires de soldat et de sa puissance royale, qu'un jour ce château serait envahi par la police russe, et peuplé par de misérables satellites ! À quelques pas de là, dans le parc, on voit encore la magnifique tente de Kara-Mustapha, que le sauveur de la chrétienté rapporta du siège de Vienne. Elle est là debout avec ses draperies de pourpre* ses arabesques orientales, ses rideaux de soie, ouverts de tout côté comme pour recevoir un visir de Mahomet ou un roi conquérant. La police russe n'est-elle pas effrayée de voir ce trophée d'une bataille immortelle, ou ne le laisse-t-elle là , exposé aux regards des passants que pour insulter par un amer contraste aux beaux jours de la Pologne ?

Un jeune Polonais qui avait la bonté de me servir de guide dans cette excursion, me conduit auprès de Varsovie dans un autre château historique. C'est l'un des plus riants édifices, l'une des plus charmantes habitations qu'il soit possible de voir, un pavillon bâti dans les proportions les plus légères et les plus gracieuses : deux façades ornées de colonnes doriques, de chaque côté un bassin d'eau limpide où le château se reflète avec ses ciselures, ses corniches, ses statues, et tout autour des berceaux de feuillage, des massifs d'arbres qui semblent, comme les hêtres des bucoliques, inviter aux doubles loisirs et â la poésie, et de

larges avenues ombragées par les rameaux des peupliers de la Vistule :

Ce beau peuplier de qui l'énorme tronc,

Lorsque de cent hivers il a bravé l'affront, Se festonnant de nœuds d'où sort un vert feuillage, Semble orné par le temps et rajeuni par l'âge.

Au milieu d'une de ces avenues s'élève un amphithéâtre arrondi comme les cirques antiques ; une rivière baigne les gradins, et de l'autre côté de la rivière est le théâtre entouré d'une colonnade grecque, et fermé par un réseau d'arbustes. C'est le théâtre d'été, le théâtre où l'on joue en plein air des tragédies antiques, des comédies champêtres, où le véritable azur du ciel, le lit de la rivière, les nacelles flottantes, les rameaux balancés par le vent, remplacent nos décorations factices ; où la nature, dont les artistes es* saient de reproduire ailleurs les effets pittoresques, apparaît dans toute sa vie et sa fraîcheur.

Quelle fée de Pologne a d'un coup de baguette élevé ces arcades, aplani ces terrasses, creusé ces bassins? A quel génie bienfaisant est consacré ce château d'Oberon, ce séjour ravissant digne d'être chanté par Arioste? Non, ce n'est pas l'œuvre d'une fée , ce n'est pas la demeure qui doit être gkrifiée par les poètes. C'est le château de Lasienki. C'est là qu'a vécu cet homme efféminé, ce courtisan débile qui monta sur le trône des Jagellons par la grâce de Catherine, et s'y maintint par un timide accord, jusqu'au jour où son impérieuse souveraine, de la même main qui avait signé son acte de royauté, signa son acte de déchéance et le flétrit comme un valet invalide d'un titre d'antichambre et d'une pension. C'est là qu'il s'oubliait dans de honteuses mollesses, ce Polonais indigne de porter le beau nom de Poniatowski, tandis qu'un agent russe gouvernait la contrée des Baratori, des Casimir, des So-

bieski, tandis qu'à la face de l'Europe l'antique terre des Sarmates était lacérée, partagée comme une proie inerte par ses voisins insatiables, que des soldats russes, assiégeant la salle des diètes, obtenaient par la puissance du glaive un simulacre de contrat, trois fois juré, trois fois trahi, et que le brave Kosciusko tombait sur le champ de bataille avec un cri de désespoir. Ah ! je suis entré avec douleur dans ce château si paré et si riant, et je n'y ai vu que les traces d'une fade galanterie, des portraits de femmes, des tableaux représentant David dansant devant l'arche, et Salomon prosterné devant un cercle de jeunes filles, digne entourage d'un prince qui , pour justifier sa mollesse, invoquait une profanation. Il est des hommes que la Providenee, dans ses impénétrables secrets, envoie aux nations sous une armure d'acier ou une couronne de roses, pour châtier leur orgueil ou précipiter leur ruine. Stanislas-Auguste IV a été un de ces hommes, et l'accuser, c'est accuser peut-être la loi suprême qui en fit un instrument de sa volonté ; mais nous ne sommes pas assez sages pour remonter jusqu'aux sources des prévisions éternelles. Nous ne voyons pas l'arrêt de Dieu, nous ne voyons que la main qui l'exécute, et tant qu'il y aura une voix honnête en Pologne, elle s'élèvera pour flétrir ce roi de parade qui ne régna sur son pays que pour le tromper par ses lâches complaisances et le perdre par sa faiblesse.

Allons plus loin, allons, il y a là-bas sur le chemin qui mène en Lithuanie, au milieu d'une plaine féconde, une autre demeure à laquelle est attaché aussi le nom de Poniatowski ; mais ici ce nom est entouré d'une auréole sans tache, et la douloureuse pensée qu'il rappelle à la mémoire ne lui donne qu'une plus grande consécration. C'est le château de Jablowna, la demeure favorite de ce soldat au cœur héroïque, de cet enfant de la Pologne que Napoléon créa maréchal de France dans les sillons sanglants de Leipzig. Je m'étais arrêté plus d'une fois avec émotion auprès

du mausolée que des mains pieuses lui ont élevé sur les bords de l'Elster. le sois entré avec respect dans l'enceinte austère et paisible où il aimait à venir chercher quelques heures de repos après ses jours de combats, à poursuivre les rêves de sa jeunesse aventureuse, et les espérances de son ardent patriotisme. Tout dans cette retraite indique les habitudes d'un esprit cultivé et les prédilections d'une âme généreuse. Ici je trouve une bibliothèque de livres sérieux, des cartes géographiques, des œuvres d'art choisies, là des esquisses embellies par une pensée d'affection, des portraits de famille ou des portraits d'amis. On a placé le portrait du héros au milieu de cette collection, et on y a fait inscrire les paroles qu'il prononça en s'élançant pour la dernière fois au milieu des légions ennemies : Bog mipourierzil honor Polakow, Bogu go od dam (Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, je vais le rendre à Dieu). Dans une autre salle décorée avec amour par une digne nièce de Poniatowski, héritière de ce domaine, on voit le beau tableau représentant Napoléon au passage du Saint-Bernard. Bl ficher l'avait enlevé, et un fils de Blucher l'a vendu pour 3,000 francs. Il y a dans ce monde de singuliers exemples de justice morale et d'admirables expiations.

Au dehors des appartements, tout a le même aspect imposant et grave : vaste pelouse sillonnée par de larges allées, arbres séculaires, forêt profonde et silencieuse. Point de vains ornements qui insultent aux vraies beautés de la nature. C'est la retraite d'un homme trop occupé de grandes pensées pour se laisser aller à de frivoles fantaisies.

Ces trois châteaux que j'ai été voir avec des impressions si différentes sont comme les monuments des trois dernières époques de la Pologne : à Willanow, l'époque glorieuse; à Lasienki, l'époque d'affaissement; à Jablowna, les derniers efforts et la chute de ce malheureux pays. Entre ces châteaux s'élève à présent la forteresse de Varsovie,

qui condamne tous les souvenirs et proscrit toutes les espérances. C'est sur la porte de ce boulevart du despotisme qu'il faudrait écrire une partie de la devise appliquée à l'histoire de Pologne : Femajwra; et au-dessous ce mot lamentable : Finis Poloniœ.

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