CRACOVIE
A M. J.-P. PATEL.
Vous avez lu le sonnet de Filicaja, épitaphe de l'antique Italie, vous avez lu les strophes de Byron sur l'asservissement de la Grèce , et votre âme s'est associée à la pensée des deux poètes, et vous avez compris le deuil des peuples dépouillés de leur royale couronne, paralysés dans leurs efforts, courbés comme des esclaves sous un joug étranger. Ah ! il n'est pas de plus grande douleur à contempler en ce monde que celle d'une nation qui a été forte et puissante, et qui a vu sa force domptée, sa puissance anéantie, qui, dans le cours de plusieurs siècles consacrés par l'histoire, a brandi son glaive victorieux sur les champs de bataille, et qui tout à coup a senti entrer dans son cœur, avec un frisson mortel, le glaive d'un ennemi qu'elle avait mainte fois subjugué et vaincu. Que sont les élégies de nos heures de doute et l'aveu plaintif d'une de nos déceptions comparés aux cris lamentables d'un royaume qui s'affaisse, d'un peuple qui succombe , d'un pays tout en-
tier qui, hier encore, jetait son épée de fer dans la balance, qu'une signature de diplomate raie aujourd'hui du rang des nations, et qui recueille ses derniers accents pour chanter son hymne funèbre, la tête penchée sur un tombeau?
Cette douleur, je l'ai observée dans sa plus profonde expression : j'ai traversé la Pologne et je suis entré à Cracovie.
Gracovie est l'une des cités les plus majestueuses et les plus désolantes qui existent. C'est le berceau d'une monarchie et la tombe d'un peuple, la ville qui couronnait les rois et qui les a ensevelis, la capitale d'un vaste empire et l'impuissant chef-lieu d'un étroit district, la première page d'une héroïque époque, et la dernière ligne d'une désastreuse histoire, Vienne et Venise, Reims et Saint-Denis, tous les contrastes les plus frappants réunis dans la même enceinte : la splendeur et le néant, l'idéal le plus noble et la réalité la plus pesante. La nature même ajoute à l'effet de ces contrastes par sa fraîcheur et son éclat. En venant de Varsovie, on n'aperçoit qu'une large vallée verte et féconde comme notre Touraine, parsemée d'arbres fruitiers comme notre Normandie. La Vistule la sillonne, la Vistule serpente à travers les moissons dorées, s'éloigne , revient, se précipite par bonds impétueux, puis s'endort mollement sous un berceau de feuillages ; fleuve incertain et capricieux, tantôt ardent et emporté comme l'eâu du torrent, tantôt si faible qu'à peine l'entend-on murmurer; véritable image du peuple enthousiaste et mobile dont il baigne le sol. A l'horizon s'étendent les lignes azurées des grandes chaînes de montagnes qui se déroulent de la mer Noire aux bords du Danube, ces pics de granit qui jadis ont vu la Pologne triomphante, et qui semblent aujourd'hui la contempler avec douleur dans le silence de sa ruine.
Au milieu de cette vaste vallée, au bord de cette onde qui reflète dans son bassin l'éclat d'un ciel riant et pur,
s'élèvent les flèches gothiques des églises de Cracovie, les murs noircis de ses remparts, les tours crevassées de son château, œuvres décrépites de l'homme auprès de l'éternelle jeunesse, de l'étemelle beauté des œuvres de la nature. Dans l'enceinte de cette ville, dans les campagnes qui l'environnent, il n'y a pas un monument qui ne soit illustré par quelque noble souvenir, pas un ruisseau, pas une colline qui ne rappelle une tradition historique ou une légende fabuleuse. Sur la cime escarpée du Wawel, Cracus, fondateur de la monarchie polonaise, construisit une forteresse et donna son nom à la ville qui s'étendait autour de lui. Près du village de Mogila repose la première reine de Pologne, la fille de Cracus, l'héroïque Wanda, belle comme les anges, disent les chroniques (*), courageuse et fière comme une valkyrie. Elle monta noblement sur le trône de son père et gouverna ses sujets avec une mâle fermeté. Rithiger, prince des Allemands, séduit par tout ce qu'il entendait raconter des charmes de la jeune reine, et surtout par le désir de devenir maître de son royaume, lui envoya une députation pour la demander en mariage. Wanda repoussa dédaigneusement cette demande. a Jamais, s'écria-t-elle, je ne me marierai ; j'ai hérité seule de l'empire de mon père, et je le conserverai seule; j'aime mieux être souveraine que la femme d'un souverain. » Rithiger irrité lui déclare la guerre. La jeune fille appelle ses soldats, et s'avance intrépidement sur le champ de bataille. Mais les troupes ennemies, séduites à sa vue, fascinées par son regard , vaincues par le prestige de son courage et de sa beauté, refusent de combattre et déposent les armes devant elle. Rithiger, après avoir en vain essayé de
(') Le mot vient ou de Wendes, qui désigne une des peuplades du Nord, ou de Wenâa, qui signifie une ligne avec un hameçon. On dit que Wanda était si belle, qu'elle prenait tous les cœurs comme on prend des poissons à la ligne.
les rallier, se tue de désespoir, et l'armée polonaise rentre en triomphe dans les murs de Cracovie. Wanda fait préparer un grand holocauste pour remercier les dieux, et dans la crainte qu'un jour cette victoire mémorable ne soit entachée par quelque défaite ignominieuse, qu'elle-même ne succombe aux tentatives d'un autre prince plus puissant ou plus heureux, elle se dévoue, victime volontaire, au destin inflexible dont elle redoute l'inconstance. Le sacrifice fini, selon les rites anciens, elle distribue des présents à ses fidèles serviteurs, et se précipite dans les flots de la Vistule.
Près de la rivière du Prondnik est l'arène où Leszek II gagna par son habileté la couronne. La race de Cracus était éteinte. La Pologne, inquiète et agitée dès les premiers . temps de son organisation comme elle l'a toujours été depuis, avait remplacé l'autorité monarchique par un gouvernement républicain. Elle s'était partagée en douze districts régis par douze chefs qui portaient le titre de voiévodes. La division ne tarda pas à éclater entre ces hommes investis du même pouvoir, jaloux l'un de l'autre, tourmentés du besoin de s'agrandir aux dépens de leurs voisins. La guerre civile éclata dans les Etats confédérés; la guerre étrangère les menaçait. Un citoyen rusé, un simple forgeron nommé Pzzemyslaw , sauva son pays de l'invasion en présentant aux yeux des ennemis une quantité de mannequins couverts de casques et de cuirasses qu'ils prirent pour une armée vivante , pour une armée nombreuse dont ils eurent peur, et , pour récompense de son heureuse astuce, le forgeron fut élu roi de Pologne. Il mourut sans héritier, et, afin d'échapper à l'ambition des riches, aux brigues des grands, le peuple résolut de donder la couronne à celui qui le premier arriverait au but dans une course solennelle. L'arène est tracée. Des juges choisis parmi des anciens du pays en fixent eux-mêmes les limites et déterminent les conditions de la lutte. Un Polo-
nais, pour assurer son triomphe sur ses rivaux, s'en va le soir semer des pointes de fer sur toute l'étendue de terrain qui doit être parcourue, laissant seulement un étroit espace de côté pour y galoper le lendemain sans entraves. Il venait d'achever son œuvre, et s'en retournait chez lui fort content d'une telle invention , lorsque deux jeunes gens, en traversant l'arène, reconnurent ces perfides préparatifs, remplirent de pointes de fer le sentier que leur déloyal concurrent avait réservé pour lui , et se séparèrent en se jurant l'un à l'autre de garder le secret sur leur découverte. Le lendemain la foule accourt en tumulte autour de la lice. Les juges montent sur leur siège. Le trône royal s'élève avec ses tentures de pourpre près du but. La barrière s'ouvre au bruit des trompettes, des cymbales. Les concurrents se précipitent dans l'arène , et à peine ont-ils fait quelques pas que les chevaux , blessés par les pointes de fer qui leur entrent dans le pied, se cabrent, s'emportent, reviennent en arrière, renversent leurs cavaliers. Au milieu de ce désordre, de cette confusion, des accents de colère de celui qui ne peut maîtriser son cheval, des cris de douleur de celui qui roule sur le sable, des cris de surprise de la foule, deux rivaux poursuivent intrépidement leur route ; l'un, emporté sur un coursier ardent , s'en va droit au but comme une flèche ; l'autre court à pied, à droite , à gauche, pour éviter les pointes de fer, et arrive auprès du trône longtemps après son rival. C'étaient les deux jeunes gens qui la veille avaient reconnu ensemble les pièges de l'arène. Les juges se réunissent autour du cavalier, et remarquent que les jambes de son cheval sont revêtues d'une épaisse courroie. Le peuple croit que c'est lui qui a parsemé la lice de clous meurtriers, et le massacre dans sa fureur. Celui qui était arrivé le second au but, en courant prudemment à pied , est proclamé roi. Les chroniqueurs le citent comme l'un des monarques les plus nobles, les plus vertueux de la Pologne. Le hasard pro-
duit parfois de singuliers miracles. La postérité de Leszek n régna glorieusement pendant plus de cent ans, et s'éteignit à la mort d'un prince dénaturé, indigne de porter le nom de ses généreux ancêtres.
Cracovie, fondée par Cracus à la fin du vu* siècle, fut la résidence des rois jusqu'au commencement du xyii* siècle, époque à laquelle Sigismond IIÎ alla s'établir à Varsovie, et jusqu'en 1764 elle a conservé le privilège de couronner les souverains de Pologne.
Tout dans cette ville porte un caractère imposant d'ancienneté ; tout rappelle un nom, une date, un fait mémorable. Un rempart entoure encore cette cité des princes comme au temps où elle était le bouclier de la Pologne. Les rues sont pour la plupart tortueuses et sombres comme celles des villes du moyen âge, les maisons portent des pignons festonnés comme celles d'Augsbourg ou de Nuremberg. Ici on aperçoit des portes ornées de colonnettes et couronnées d'un cep de vigne, comme dans les joyeuses bourgades des bords du Rhin, là des statues de saints, les mains jointes sous leur dais ciselé, comme celles qui décorent le portail de nos vieilles cathédrales ; plus loin, voilà le palais de l'évèché dont les rois briguaient jadis la faveur, et la maison de l'université, la plus ancienne université des contrées slaves après celle de Prague. De tous côtés, je vois aussi surgir des flèches aiguës , des croix dorées. Il n'y a pas moins de trente-huit églises à Cracovie, presque toutes remarquables, les unes par leur architecture, d'autres par leurs pieuses traditions. Celles de Notre-Dame date du commencement du xm e siècle ; elle renferme trente autels de marbre et une quantité de tombeaux historiques; celle de Saint-Pierre et Saint-Paul a été reconstruite par Sigismond m sur le modèle de Saint-Paul de Rome ; celle des Dominicains, fondée en 1230, possède une double rangée de stalles en chêne sculptées avec un art admirable.
Les longues vicissitudes politiques qui ont désolé et accablé le peuple de Cracovie n'ont pas encore éteint en lui le sentiment religieux. Un dimanche, j'ai vu les artisans de la ville, les paysans de la campagne avec leurs larges redingotes bleues ornées de bordures rouges, les femmes avec des draps de toile blanche qu'elles jettent sur leurs épaules comme des écharpes, courir d'église en église, se prosterner dans le parvis et baiser le pavé de la nef. Un jour, je traversais la place du marché au moment où un prêtre allait porter les derniers sacrements à un mourant; il était sous un dais porté par des marguilliers, quatre soldats l'escortaient le fusil au bras, un enfant de chœur marchait devant lui, agitant une clochette. Au son de cette clochette, tous les passants s'arrêtaient, se découvraient la tête, et la plupart se jetaient à genoux. Je suivis le pieux cortège jusqu'à la demeure vers laquelle il se dirigeait. Les quatre soldats se mirent en faction à la porte, et plus de cent personnes étaient là, les mains jointes sur la poitrine, les genoux en terre, priant à voix basse et attendant le retour du prêtre. Quand on se rappelle tout ce que ce pauvre peuple a souffert, il est doux de penser qu'au milieu de ses souffrances il a conservé la piété qui console le cœur, la foi qui le raffermit.
Au centre de la ville, sur un large roc qui domine au loin la plaine, s'élève l'ancien château des rois, rebâti par Casimir Je Grand, enrichi par ses successeurs, dévasté par les Autrichiens. Lelaboureur qui accompagna Marie de Gonzague en Pologne, et qui nous a laissé une intéressante relation de son voyage, parle de cet édifice avec admiration : « Le château est, dit-il, une pièce d'architecture aussi accomplie que l'on puisse voir, et très-digne de la majesté d'un monarque puissant. Il a beaucoup de rapport au dessin du château Saint-Ange à Rome et me semble plus esgayé, mais il a moins d'étendue. C'est un grand corps de logis de pierre de taille, avec deux ailes autour d'une cour
carrée, décorée de trois galeries où se dégagent tous les appartements. Ces galeries sont, comme les chambres, parquetées de carreaux de marbre blanc et noir en rapport ; elles sont décorées de peintures et de bustes de Césars, et rien ne se peut égaler à la beauté des lambris des chambres du second étage, qui est le logement des rois et des reines. C'est véritablement la plus belle chose que j'aie vue pour la délicatesse de la sculpture et pour les ornements d'or moulés et de couleurs très-fines. Dans la chambre principale sont les trophées du roi Sigismond, avec mille patergnes et mille enjolivements au ciseau qui sont admirables, d'où pendent en l'air plusieurs aigles d'argent qui sont les armes de la Pologne, que la moindre haleine de vent fait voltiger doucement, leur donnant une espèce de vie et de mouvement si naturel, que l'imagination en est aussitôt persuadée que les yeux. »
En gravissant les escaliers, en parcourant les galeries de ce château, on n'y retrouve plus aucun des ornements décrits par notre naïf compatriote ; mais ses murailles épaisses, ses vieilles tours, lui donnent encore un aspect imposant, et les héroïques souvenirs qui peuplent son enceinte lui impriment un caractère auguste. Ce château a vu passer sous ses voûtes six dynasties puissantes. Il à vu un de nos princes s'asseoir sur le trône des Jagellons, et deux femmes de France, Marie de Gonzague et Marie d'Àrquien, porter le sceptre de Pologne. Les descendants du grand Gustave Wasa y ont reçu les insignes de la royauté, puis les descendants des électeurs de Saxe, puis le noble Stanislas Lesczynski, dont une de nos provinces bénit encore la mémoire, et enfin le léger amant de Catherine. Ce château a vu les princes et lés ministres étrangers courber la tête sous ses lambris dorés, il a vu défiler dans sa grande cour les starostes et les palatins avec leurs vêtements étincelants de pierreries et leur cortège fastueux. Les nefs de son église ont été tapissées de fleurs, inondées de parfums ;
ses autels ont été décorés d'étendards victorieux, ses arceaux ont retenti des hymnes du sacre, des cris d'amour et dedévoûment d'un peuple enthousiaste. A présent, c'en est fait de ces jours de splendeur, de ces fêtes nationales qui attiraient les regards de l'Europe entière. Le château a été dépouillé de ses richesses, l'église des couronnes des rois, elle n'a gardé que leurs cercueils. Là reposent sous le doigt de la mort ces cœurs agités dont le trône excitait les battements impétueux; là se déroule sur la pierre sépulcrale toute une histoire de cinq siècles, souvent funeste et souvent sublime. Là sont les monuments de Boleslas, de Casimir le Grand, d'Etienne Batori, du valeureux Jean III, et la chapelle des Sigismond revêtue encore d'un dernier éclat par la piété de leurs successeurs et le ciseau d'un habile artiste. Dans les caveaux sont les restes des héros auxquels la Pologne a voué un éternel sentiment d'amour et de vénération. Conduit par un sacristain sous ces voûtes souterraines, à la lueur d'une lampe vacillante, je lis sur un sarcophage noir le nom de Sobieski, sur un autre celui de Kosciusko, sur un troisième celui de Poniatowski, glorieux assemblage de trois noms impérissables séparés par le temps, réunis par la tombe, derniers trésors d'un peuple auquel on a tout enlevé. Àh ! que la Pologne les garde avec un religieux respect, ces trésors de son honneur et de sa liberté, comme une âme surprise par le malheur garde dans ses jours d'angoisse la riante pensée qui anima sa jeunesse, le sentiment qui l'ennoblit, l'illusion qui lui donne encore une lueur d'espoir.
Dirai-je maintenant ce qu'est devenue cette ville enrichie jadis par tant de rois, illustrée par tant de pages historisques?En 1795, quand les trois puissances qui entourent la Pologne comme des oiseaux de proie lacérèrent pour la troisième fois cette contrée, victime d'un dernier élan de patriotisme, vaincue sur le champ de bataille où tomba Kosciusko, l'Autriche s'empara des palatinats de Cracovie,
de Sandomir, de Lublin et autres districts adjacents. En 1809, la vieille cité des souverains fut incorporée avec la Gallicie occidentale au duché de Varsovie. En 1815, elle fut, au congrès de Vienne, l'objet de plusieurs notes de chancellerie. L'Autriche la réclamait comme position stratégique, et la Russie, comprenant toute l'importance de cette situation, ne voulait pas l'abandonner. Le congrès de Vienne, qui, tout en dansant, comme Fa dit le prince de Ligne, morcelait pourtant assez vivement les Etats condamnés par lui, traînait cette affaire en longueur, quand tout à coup la nouvelle du débarquement de Napoléon, tombant comme un coup de foudre au milieu du conclave diplomatique, fit sentir aux puissances rivales le besoin de s'entendre et de se rapprocher. De part et d'autre, on se fit des concessions, et cet accord de deux empires despotiques enfanta, devinez quoi? une république. Cracovie fut déclarée chef-lieu d'un district renfermant environ cent trente mille habitants, et investie du titre de ville libre. En lui donnant ce nom, qui impliquait nécessairement un caractère d'indépendance, l'Autriche et la Russie ne crurent pas devoir cependant abandonner à ses propres forces et à sa sagesse l'Etat qu'elles venaient de proeréer. Elles le traitèrent comme un enfant qu'on tient à la lisière, et réglèrent comme de graves précepteurs les conditions de son existence matérielle et politique. Le prince Adam Czartoricki rédigea lui-même dans le cabinet d'Alexandre la constitution de la république cracovienne, et cette constitution était, il faut le dire, très-libérale. C'était le temps où les souverains, agités parles guerres orageuses de l'empire et tremblant encore sur leur trône, essayaient de regagner l'affection de leurs sujets, qui seule pouvait les raffermir. Le congrès avait les mains pleines de projets généreux et de chartes superbes. A en croire ses missionnaires, le monde entier allait entrer dans une merveilleuse voie de quiétude et de prospérité. Les vieux abus, battus en brèche, allaient
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cesser, et le pauvre peuple, longtemps opprimé, devait jouir des plus douces prérogatives. L'empereur Alexandre se faisait remarquer parmi ces diseurs de belles paroles. Il briguait les honneurs de la popularité, et manifestait le désir de conquérir l'amour et la confiance de la nation polonaise.
Ce fut donc lui qui fit rédiger, par un homme pour lequel il professait une estime particulière, la constitution de Cracovie, qui la fit accepter par le congrès de Vienne, et sanctionner par le traité additionnel du 3 mai 1815. Aux termes de cette constitution, la souveraineté de la nouvelle république était répartie entre trois pouvoirs : pouvoir législatif, exécutif et judiciaire. Le premier, formé par la chambre des représentants, avait dans ses attributions le contrôle de l'exécution des lois, l'examen des comptes de l'administration, la nomination des sénateurs et des magistrats, la faculté de les mettre en accusation et de les traduire à sa barre, et le droit exclusif de statuer sur le budget. Le sénat, ou pouvoir exécutif, dirigeait l'administration, la police, la force armée, et possédait seul l'initiative des projets de lois. Le pouvoir judiciaire était composé de magistrats inamovibles, jugeant les affaires civiles et criminelles en dernier ressort, et ne pouvant être nommé que par la chambre des représentants et destitués par la diète. La liberté de la presse, la publicité des débats judiciaires et politiques, l'introduction du jury en matière criminelle, stipulées expressément dans la charte de Cracovie, complétaient le système de garanties accordées au peuple.
L'article 8 du traité additionnel de Vienne , en défendant à la ville de Cracovie d'établir sur son territoire aucun impôt de douane ou d'octroi, en faisait par là même un port franc, lequel port, dit M. Krolikowski, par son étendue de soixante-seize lieues carrées, par sa position géographique plus rapprochée du nord et de l'est de l'Europe que les places de foires les plus renommées de l'Aile-
magne, par les privilèges de son organisation politique, aurait pu, un jour, rivaliser avec Leipzig et Francfort. » L'article 10 du même traité accordait aux habitants de Cracovie tous les avantages octroyés, sous le rapport du commerce, de la navigation, aux sujets de l'ancien duché de Varsovie, partagé entre l'Autriche , la Prusse et la Russie. Le commerce de transit devait jouir d'une pleine et entière liberté, et les habitants de Cracovie, ne pouvant établir aucune taxe sur les produits des puissances limitrophes importés sur son territoire, devaient, par une loi de réciprocité, conserver la même franchise pour leurs propres produits. L'article 15 garantissait l'existence de l'université, le maintien de ses privilèges et de ses dotations, et la liberté aux étudiants des pays limitrophes dans cette université.
Toutes ces conditions fondamentales étant ainsi réglées, les cours d'Autriche, de Prusse et de Russie furent investies du titre de Mutes cours protectrices de la nouvelle république, et formèrent une commission chargée d'organiser l'état politique de Cracovie et de mettre à exécution la charte qui lui était octroyée.
Ici commence entre le pays de Cracovie et les trois puissances, qui n'ont demandé que le droit de protéger ce petit État, une longue et douloureuse lutte. La jeune république essaie de conserver les libertés qui lui ont été données à la face de l'Europe, et la commission chargée de son organisation définitive les viole. Noble et généreuse résistance d'un côté , hypocrisie et mensonge de l'autre ; là, le sentiment de la justice, du droit des gens, de l'honneur national ; ici, la fourberie honteuse, l'envahissement progressif ; puis l'oppression la plus rude, sous un masque scandaleux de légalité, voilà ce qui s'est passé sous les regards des nations signataires du congrès de Vienne, voilà ce que la France et l'Angleterre ont vu et n'ont pas empêché.
Essayons de raconter maintenant les faits. Dans une violation pareille des traités les plus solennels, les faits parlent plus haut que le raisonnement. Nous n'avons qu'à dire de la manière la plus calme ce qui s'est passé, et en appeler à la pensée de nos lecteurs. Leur droiture jugera.
La commission organisatrice passa trois années à remplir la tâche qui lui avait été conférée, et, à la suite de ce long et habile labeur, la chambre des représentants se trouvait dépossédée du droit d'examiner la conduite du sénat sans l'assentiment du sénat lui-même , du droit de discuter le budget, et entravée dans le droit de mettre en accusation les fonctionnaires publics.
L'article relatif au commerce avait été en partie oublié, en partie faussé. Cracovie ne jouissait plus du droit de franchise accordé à ses produits indigènes, et un droit de sortie rigoureux était établi sur les denrées que cette ville tirait de l'Autriche.
L'université, dotée par la munificence des rois de Pologne d'un grand nombre de propriétés montant à une valeur de cinq millions de francs, était dépouillée de la plus grande parlie de ses biens ; le gouvernement russe et le gouvernement autrichien enlevaient à leurs sujets le droit d'étudier dans cette université.
Le premier pas une fois fait dans cette voie de perfidie, les trois cours décorées du nom de cours protectrices n'avaient qu'à marcher en avant; le traité du congrès de Vienne avait été dénaturé, tronqué, lacéré, le rempart de l'inviolabité ruiné en tout sens ; le peuple , qui d'abord l'avait regardé comme une barrière inattaquable, perdait confiance. La lice était ouverte à la cabale et â l'ambition.
En 1828, l'assemblée législative ayant repoussé pour la présidence du sénat le candidat adopté par les trois cours souveraines, leurs résidents cassent aussitôt l'élection, suspendent les délibérations de la diète, et déclarent qu'ils remettent tous les pouvoirs entre les mains du sénat jus-
qu'à ce qu'ils aient fait aux institutions publiques les changements dont l'expérience leur a démontré la nécessité. Deux années se passent dans cet état provisoire ; la révolution de Pologne éclate ; la vieille capitale du royaume ne pouvait rester indifférente à l'élan enthousiaste de ses frères, à leurs cris de liberté. Sans s'associer à leurs efforts, sans se mêler à leur lutte, elle laissa voir pourtant assez ouvertement de quel côté se tournaient ses sympathies pour donner aux trois puissances qui la gouvernent un prétexte de rigueurs et de récriminations. En 1833, sa constitution est de nouveau altérée, mutilée ; il n'en reste plus que le squelette. En 1836, les trois résidents déclarent que la ville est devenue le refuge d'une foule de démocrates affiliés à des sociétés secrètes dont il faut la purger, et la voilà tout à coup envahie par des troupes autrichiennes, qui entrent dans les maisons des bourgeois les plus inoffensifs comme en pays de conquête. Une milice permanente, composée d'Autrichiens, est organisée dans l'enceinte de Cracovie; un commissaire autrichien est nommé directeur de la police. Alors arrivent les mensonges des délateurs et les inquisitions des sbires. La ville entière est soumise à un système d'espionnage incessant. Chaque jour, on viole la demeure des citoyens, on les jette en prison, on les condamne à l'exil. Les juges des tribunaux ont été dépossédés de leurs sièges, remplacés par des juges plus complaisants, et la torture est déployée comme un moyen de persuasion dans l'interrogatoire.
A présent, ne cherchez plus les traces de cette constitution promulguée par trois souverains, sanctionnée par un congrès européen; elle est écrasée, ensevelie, et, s'il en reste encore quelques paragraphes, ce ne sont que de vaines formules dont les résidents de Russie, d'Autriche et de Prusse se servent comme d'un voile pour donner encore une apparence de légalité à leurs actes arbitraires. La république de Cracovie est tout entière soumise au bon
plaisir de ces trois ministres. Pouvoir législatif, pouvoir judiciaire, force armée, finances et police, tout est sous leur dépendance absolue, et malheur à l'honnête citoyen qui oserait élever la voix contre cette violation honteuse d'un pacte solennel! Les inflexibles résidents ont mille moyens de le réduire au silence et de le faire repentir de sa témérité. S'il est fonctionnaire public, il sera immédiatement destitué ; s'il est négociant, il se trouvera tout à coup arrêté dans ses spéculations par mille entraves et mille formalités indispensables ; s'il est propriétaire, on augmentera ses charges et on lui refusera un passeport pour aller visiter ses domaines à quelques lieues de la ville. N'a-t-on pas vu la demeure d'un honnête particulier, qui avait osé protester contre l'arrestation illégale d'un étudiant, envahie un beau matin par une compagnie de hussards, pillée, dévastée, et occupée militairement pendant près de quatre mois? N'a-t-on pas vu un général autrichien faire enfoncer les portes de la prison où la police venait de renfermer un homme coupable d'avoir insulté un factionnaire, s'emparer de ce malheureux et le punir lui-même?
Le royal château des Piasts et des Jagellons n'est plus à présent qu'une caserne autrichienne. L'université , l'une des plus anciennes et naguère encore l'une des plus riches universités de l'Europe, compte à peine soixante-dix étudiants. La ville de Cracovie, dont la population s'élevait autrefois à cent mille âmes, n'en renferme pas maintenant plus de trente mille. Cernée de tous côtés par les puissances qui devaient la protéger, paralysée dans son commerce et son industrie , trompée dans ses pies chères espérances, humiliée dans ses plus vénérables souvenirs, la pauvre république crut un jour entrevoir encore dans sa misère un moyen de salut. Elle adressa une supplique aux parlements de France et d'Angleterre. Elle exposait ses griefs avec un calme austère, et les justifiait par des
pièces authentiques. A la suite de ce plaidoyer touchant, elle demandait que, si les deux puissances ne pouvaient la secourir plus efficacement , elles lui envoyassent du moins chacune un consul qui, par sa présence, contrebalancerait peut-être le pouvoir toujours croissant des résidents russe , autrichien et prussien. La France et l'Angleterre furent un instant émues de ces accents de douleur, de cet appel d'une cité opprimée. On en parla dans nos deux chambres et dans celles de Londres. On alla môme jusqu'à proposer divers moyens de résoudre cette malheureuse question , puis elle fut un peu négligée, oubliée, et Cracovie retomba plus péniblement que jamais sous le joug qui l'oppresse (').
Du haut de la terrasse de Wawel , on aperçoit encore sur trois points différents de l'horizon trois tumulus gigantesques, trois tertres funèbres, pareils à ceux qui , près d'Upsal , portent le nom des trois dieux Scandinaves. Le premier de ces tertres renferme, dit-on , sous ses couches de sable et son manteau de verdure, les restes de Cracus, le fondateur de Cracovie;' le second, ceux de Wanda, l'héroïque reine ; le troisième , élevé pieusement par les mains de tout un peuple, est consacré à la mémoire de Kosciusko. Entre ces sépulcres du législateur , de la jeune femme et du guerrier, entre ces tombeaux séparés l'un de l'autre par un espace de onze siècles, s'élève la ville que par une amère ironie on appelle encore la ville libre de Cracovie, la ville qui est aujourd'hui le plus triste monument, le cercueil des rois , le tombeau de la Pologne.
En racontant la douloureuse impression que m'a fait éprouver l'aspect des deux anciennes capitales de la Pologne , je ne me dissimule point les fautes que ce pays a commises, les divisions constantes qui l'ont affaibli , les
(') Ecrit en 1843. On sait ce qu'il est advenu depuis de la pauvre ville libre de Cracovie.
luttes intestines qui l'ont livré sans défiance à la rapacité de ses ambitieux ennemis; mais à présent, ses erreurs même, ses jours de désordre et d'anarchie, ne doivent inspirer qu'un sentiment de pitié, car il les a cruellement expiés. Il a été roi, et il est esclave ; il a dominé de vastes contrées, et de toutes ses conquêtes il ne lui reste plus un lambeau de terre. Il a été sous les murs de Vienne plus grand que l'Autriche, dans mainte bataille plus fort que la Russie, pendant des siècles entiers plus puissant que la Prusse; et il a été lacéré par la Prusse et l'Autriche, écrasé par la Russie !
Au fond des souffrances humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais , à ceux qui gémissent sur les ruines de leur patrie , et à ceux qui la regrettent sur les rives étrangères.
Les Polonais se trouvent à présent dans une situation analogue à celles des Russes après l'envahissement des Mongols. La même cause peut produire les mêmes effets. La domination des Mongols écrasa sous son joug toutes les rivalités seigneuriales qui divisaient l'empire russe, et fit surgir à la place de tous ces princes jaloux et ennemis l'un de l'autre, une autorité souveraine unique, qui, peu à peu, reconquit le pays et chassa les usurpateurs. Si la Pologne sait profiter de cet exemple ; si, après s'être déchirée elle-même par ses funestes dissensions , elle peut se rallier en silence sous le pouvoir qui l'opprime ; si enfin elle sait attendre le moment opportun de proclamer son cri de liberté, saisir une occasion favorable pour lever de nouveau l'étendard contre sa vieille ennemie , il y a encore pour ce malheureux pays des chances de salut. Il peut encore reprendre le rang qu'il a fatalement perdu ; et si un jour la Russie perd cette conquête si longtemps combinée , si chèrement achetée , de ce jour sa position changera de face. Il faudra qu'elle renonce à son ambi-
tion de puissance occidentale, il faudra qu'elle se retourne vers l'Orient. C'est là que nous voudrions la voir, et c'est là, c'est parmi des peuplades ignorantes et barbares, qu'elle aurait une grande et belle mission de civilisation à a&* complir. Les Russes qui ont le plus vif sentiment de patriotisme et d'orgueil national le disent bâillement « et l'Europe entière devrait s'essocier à leurs vœux*