‹ Lettres sur la SuisseChapitre 12 sur 54 · Ÿ] AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

Ÿ] AVERTISSEMENT

tire. Un Génevois à certainement bien le droit de se plaire dans son pays, si J'ai eu le malheur de m'y déplaire; et d’ailleurs, le patriotisme est un sentiment si légitime, que je l'honore même dans ses écarts.

Dans l'intervalle qui s’est écoulé depuis l'époque de mon second voyage en Suisse, il s'y est passé, notamment à Berne, quelques événemens dont l'esprit de parti s’est emparé : car de quoi ne s'empare-t:il pas aujourd'hui? L’abjuration de M. de Haller et son expulsion des conseils de Berne, ont donné lieu à des reproches, pour le moins très-hasardés, contre le gouvernement bernois, de la part de personnes qui ne pouvaient avoir sur les motifs et la conduite de ce gouvernement, des notions assez précises; Jen parlerais peut-être avec plus d’exactitude, si je ne croyais que le silence sur cette affaire est désormais dans l’intérêt de la vérité et dans celui de M. de Haller lui-même. |

Mais du moins, ce que je puis et dois

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faire, sans craindre de manquer à la sincérité dont j'aitoujours fait profession, c’est de rendre un éclatant hommage à la sagesse et aux principes du gouvernement de Berne.

ILest certain, pour quiconque examine sans prévention les actes de ce gouvernement, qu'il marche avec une constance et une fermeté toujours bien rares, et aujourd’hui plus que jamais, dans la route de l'intérêt général et de la prospérité publique. Les plaies que notre révolution a faites à son pays se cicatrisent de jour en jour; dans la capitale même, jadis livrée à des préjugés trop exclusifs, l’esprit de famille est remplacé peu à peu par le véritable esprit aristocratique. Le nouveau code de procédure civile, dont la rédaction est due à mon savant ami, M. le professeur Schnell, membre du Grand Conseil, a fait faire à la législation un pas immense, et le nom de M. le colonel Koch, qui sert aujourd’hui son pays desa plume, conime il l'a défendu de son épée en 1708, s’est associé à l’hon-

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neur de cette importante conception lésislative. Des travaux publics, tels que la route nouvelle qui doit être ouverte jusqu’au sommet du Gessenay, attestent le génie et presque les ressources d’un grand empire, dans une petite république que quelques personnes regardent encore comme une étroite oligarchie. Enfin, ce gouvernement qu'on a si mal à propos accusé d'intolérance, $S'est tout récemment distingué par des établissemens généreux en faveur du culte catholique; une église catholique a été affectée dans une capitale toute protestante, à l'usage des membres de la communionromaine ; deux prêtres catholiques aussi libéralement traités que les ministres réformés, ont été attachés au ser:

vice de cette église; et le nombre des catholiques de Berne n'excède pas sept cents, et J'ajoute que l'État a seul supporté tous les frais de ces établissemens dans lesquels il a imprimé le caractere de noblesse et de dignité qui lui est propre.

AVERTISSEMENT. IX Ïl est encore d’autres erreurs , concernant Berne et la Suisse entière, qu’on a récemment essayé d’accréditer, et que j'ose me croire également fondé à combattre. J'avoue que cette partie de ma tâche est plus difficile à remplir, et je n’y mettrai pourtant pas moins de franchise.

Un écrivain, dont j’honore avec toute la France les talens et le caractère, et dont j'ai personnellement éprouvé plusieurs fois la bienveillance, M. de Bonald, dans un article de journal où il plaidait éloquemment la cause des Grecs, a attaqué l’indépendance des Suisses. Il doit m'être permis de faireici contre M. de Bonald , ce que lui-même à fait contre les Turcs ; c’est-à-dire, de défendre le parti le plus juste et Le plus faible.

« On demande (cest M. de Bonald qui » parle) si les républiques helvétiques ne » sont pas des gouvernemens légitimes.

» J'aurai l'honneur de répondre, et la preu- » ve en. est sous les yeux, que les Cantons » suisses sont dans la chrétienté de gran-

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» des municipalités qui ont le pouvoir civil » auquel leurs sujets doivent certainement » obéir, mais qui n’ont le pouvoir politique » que sous le bon plaisir des grandes puis- » sances; ils ont, comme autrefois quel- » ques seigneurs dans leurs terres, moyen » ne et basse justice, mais la haute est ail- » leurs ; et ce n’est que dans les sociétés tout » à fait indépendantes et qui n’ont pas hors » d’elles-mêmes la garantie de leur stabi- » lité, que se montrent à découvert les vi- » ces ou les avantages des institutions poli- » tiques. »

Je répondrai à mon tour : si les républiques helvétiques ne sont pas, en effet, des souvernemens légitimes, à quel signe, à quel caractère, peut-on reconnaître la légitimité dans les institutions humaines ? Confédérés à la face du ciel et de la terre, pour le maintien des-droits les plus sacrés, les Cantons suisses ont ajouté encore à l'équité naturelle de leur cause, par la justice de leurs procédés au moment même de leur

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émancipation, et par l'innocence de leur

‘conduite dans tous les événemens qui l'ont

suivie. Reconnus successivement comme États indépendants etlibres, par l'Autriche, qui seule possédait chez eux des droits et des domaines féodaux, et par l'Empire,

duquel seul ils avaient consenti à dépen-

dre; leur existence, en cette double qualité, leur a été solennellement garantie par le traité de Æestphalie qui a été pendant deux siècles la base du droit publie de l'Europe. Mais ce traité même n'avait fait que consacrer un fait déjà mis hors de toute contestation, aussi bien que de toute atteinte, par les nombreuses transactions politiques où la Suisse était intervenue comme État libre et indépendant; et je ne sache pas que depuis l'époque du XV siecle, où les Cantons conclurent avec la France leurs premières capitulations militaires , aucun monarque, ni aucun publiciste en Europe leur ait contesté Le droit de conclure des traités, de faire la paix et la guerre, en

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un mot, de se gouverner suivant leurs propres lois, droit qui constitue essentiellement l’indépendance des États libres à l’égard les uns des autres.

Dans quelles chartres anciennes ou dans quels documents nouveaux, dans quels traités du moyen âge ou des temps modernes, a-t-on trouvé de quoi justifier la singulière analogie qu'on établit entre les Cantons suisses et de grandes municipalités, soit qu'on prenne ce mot dans le sens qu'y attachaient les colonies romaines, soit qu'on l’'entende dans le sens plus restreint que lui donnent nos institutions actuelles ? Serait- ce que le Congrès de F’ienne, en intervenant dans la nouvelle composition du corps helvétique, pour assurerson intégrité, maintenirson indépendance et proclamer saneutralité perpétuelle, seserait trompé dans ses intentions, au point de n’assurer à la Suisse, que l'existence d’une grande municipalité,

et non pas celle d'un État libre, indépendant et neutre? Serait-ce plutôt que ces ré-

AVERTISSEMENT. xii| publiques étant plus bornées dans leur territoire et plus faibles de population qu'aucun des empires qui Les environnent, nous devrions, d’après le seul fait de cette faiblesse relative, les regarder comme déchues de leur antique et légitime indépendance?

Mais alors, à quoi tient le droit et sur quoi se fonde la justice, s’il dépend uniquement de circonstances produites par la force, d’altérer, de détruire ce premier principe des sociétés humaines? Ainsi donc qu'une colonie de Huns ou de Cosaques, renversant tout devant elle, vienne, comme au V°siecle, s'établir sur nos frontières et nous envelopper dans ses limites, la France aura cessé d’être indépendante et libre, par cela seul qu'elle sera entourée de voisins plus puissants qu'elle ? Je conçois bien que cette indépendance cesse de fait, comme dans le cas que je viens de dire, et l'histoire n’est pleine que de semblables violences. Mais que l'on transporte le droit dans le fait, que l'on érige en axiôme dé la politique, cet

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