A M. ABEL-RÉMUSAT
Ouchi, près Lausanne, ce 25 juillet 1820.
Vous voulez bien permettre, mon ami, que je vous adresse le récit de mon voyage. C’est une complaisance dont vous porterez toute la peine et dont je recueillerai tout le fruit , puisque c’est sans doute le merlleur moyen de m’engager à bien voir, que cette intention où vous êtes de voir par mes yeux, et qu'outre le plaisir de contempler à chaque instant de beaux sites, j aurai encore celui d’être aussi souvent occupé de vous.
Je dois d’abord vous prévenir des dispositions que je porte à ce voyage, et dont l'in-
fluence ne peut être étrangère au récit que je vous destine. Il me semble que c’est là un prélmimare indispensable de toute relation, et que Île lecteur n’a pas moins d'intérêt à bien connaître les vues de l’auteur, le cours habituel de ses idées, et jusqu’à ces particularités de goût et de sentiment qui constituent sa maniere d’être propre et individuelle, que celui-ci n'en a à se rendre compte à lui-même des sensations qu'il éprouve. Ce qu’on appelle le vrai n'existe presque nuile part d’une façon absolue, en traits qui soient parfaitement incontestables. L'impression des lieux, comme celle des objets, varie au gré de circonstances inappréciables , à raison des divers degrés d’aptitude, de goût, de curiosité suivant lesquels cette impression nous affecte; et nos sens ne nous trompent guère moins que notre raison. Un fait même matériel et sensible, la forme d’une montagne, la disposition d’un terrain, l'effet d’une cascade, donne lieu à une foule de jugemens contradictoires, selon l’aspeet où l'observateur le contemple, ou selon le jour qui Péclaire; et c’est ainsi qu'une vérité locale peut devenir, comme toutes les autres vérités, un sujet de disputes sans fin et d'illusions sans nombre.
Telle est sans doute la cause du secret mécontentement que nous font éprouver la plupartdes
LAUSANNE. 3 relations de voyages. Il est rare que la curiosité n'y soit pas déçue presque en même temps qu’excitée, parce qu'à la description de chaque lieu, chacun substitue involontairement sa mamière de voir à celle de l’auteur, recherche ce qu'il omet, ou néglige ce qu'il préfére; et cette contrariété de goûts, chez ceux qui lisent, est bien plus grande encore chez ceux qui observent. Le même pays, vu dans des circonstances diverses, par plusieurs personnes, peut devenir absolument méconnaissable pour chacune d'elles. Je n'ai point retrouvé, par exemple, sous les épais brouillards qui l'enveloppent depuis huit jours, et qui en inondent les bords de torrens de pluie, ce magnifique lac de Genève, que j'avais vu, l’année dernière, partout étincelant des feux du soleil, couronné de charmans vignobles et de délicieux pâturages, jusqu’à la naissance des frimats éternels; et, sans les soins de l’hospitalité la plus aimable, qui déjà me rappelait l’antique franchise helvétique, je me serais cru encore à Genève (1).
(x) Je commets peut-être une indiscrétion , en nommant ici M. Will, homme respectable à tani de titres, digne et utile citoyen, dans la maison duquel j'ai recu cette hospitalité si douce; mais, dans l'impossibilité où je me trouve d'accorder sa modestie et ma reconnaissance, qui pourrait me blâmer d’acquitter ici l’une aux dépens de l’autre ?