‹ Lettres sur la SuisseChapitre 16 sur 54 · EL · texte numérisé non relu

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La Suisse, visitée par l’homme qui n'estime que les monumens de l’art ou les productions de l’industrie humaine, ne lui paraîtra certainement pas sous un aspect aussi favorable qu’à celui qui ne s’extasie que devant les grands phénomènes de la nature. L’antiquaire, pour Qui un vieux pan de mur oublié, bien plutôt que respecté du temps, rassemble plus d’attraits que la plus verdoyante cime des Alpes, un de ces hommes qui vont sans cesse fouillant dans les décombres des empires, et trépignent de joie et de ‘tendresse à chaque moëllon qu'ils en retirent, n'aura guère vu dans toute l’Helvétie que les ruines d’AÆugst, de Windish et d’Avenches, tandis qu'une autre espèce de savans qui n’en sort que chargée de pierres, se sera à peine aperçue qu'on y voyage sur les plus beaux lacs et à travers les plus délicieuses vallées du monde. J'ai vu des gens venus en Suisse pour admirer la nature, qui ,négligeant son plus bel ouvrage, restaient sans émotion au souvenir de Winckelried et, ne cherchant à Sempach qu'un joli lac, ne se seraient pas détournés d’une heure pour contempler le théâtre d’une action héroïque et la sépulture d’un grand homme. Que dirai-je du philosophe atrabilaire qui, n’estimant qu’en francs ou en livres sterlings le mérite des nations, ne sourit

que de pitié à la vue des lieux et des plaisirs chantés par Gessner, ou de ces dédaigneux citadins, étrangers à tous les goûts simples, à toutes les douces habitudes de la vie champétre, qui, fachés de ne pouvoir trainer au sommet des Alpes le luxe de leurs chevaux .et de leurs laquais, ne trouvent en Suisse que de mauvais chemins, des chalets malpropres, un peuple qui se nourrit de fromage, et pas de Bourse, ni d’'Opéra? Mais parmi ceux-là même qui recherchent avec raison, et qui apprécient avec goût ce que ce pays offre de réellement admirable, combien y en a-t-il encore, qui gâtent par une exagération ridicule et par un a te siasme déplacé tout le fruit de leur voyage, se passionnent pour une chüte d’eau, ou se prosternent devant un caillou? Je voudrais gager que, de tant de: personnes des divers pays de l’Europe qui parcourent chaque année la Suisse, il ne s’en trouverait peut-être pas deux qui, si elles se rencontraient, se montrassent affectées des mêmes objets dela même manière, et qui, après s'être communiqué leurs impressions, se séparassent également satisfaites de la Suisse et d’elles-mêmes. |

Après avoir fait assez libéralement, à ce que je crois, la part de travers de mes devanciers, il est juste que je fasse la mienne; et je n’y

mettrai pas moins de franchise. L’estime que javais conçue pour la nation helvétique, en étudiant son histoire, est devenue un sentiment de prédilection depuis que j'ai vu son pays : eh! qui pourrait connaître la Suisse, et ne pas l'aimer? Mais peut-être que ce sentiment, si légitime à tant d’égards, s’interposant toujours entre la nature et moi, me Pa fait voir quelquefois sous de plus brillantes couleurs ; peutêtre que, dominé tout à la fois par des souvenirs trop profonds et par des impressions trop vives, j'ai peint les mœurs actuelles de la Suisse de traits qui pourraient convenir, en effet , davantage à des temps plus anciens. Mais ce que je crois du moins avoir saisi avec lPexactitude, et rendu avec l'énergie dont je suis capable, c’est le trait principal qui lui reste de son ancienne physionomie, je veux dire cet accord si intéressant et si rare, entre une nature grande ét austère et une liberté immense et forte comme les monts qui la protègent, 4nnoeente et pure comme l'air qu’on y respire; c’est cette harmonie générale de tons et de couleurs répandue sur le tableau des Alpes comme sur le caractère du peuple qui les habite, et dont l'effet est tel que, par une sorte desympathie, il agit à-la-fois sur l’âme et sur les sens du voyageur qui les observe. Sans doute, la déca-

dence des mœurs politiques, qui afflige notre vieille Europe, n'est pas tout-à-fait étrangère à la Suisse. Là aussi, des marchands transformés en démagogues, et des agioteurs en publicistes, travaillent à refaire à neuf la société, comme on recompose une machine, et poussent à la barbarie, qu’ils appellent civilisation. Mais, du moins, la nature à imis 101, à ces envahissemens de l’industrie, des bornes qu’ils ne sauraient franchir. Il semble même, qu’attentive au maintien de son ouvrage, à proportion que l’homme travaille à le détruire, elite fui oppose un nouvel obstacle à chaque tentative nouvelle, D’année en année ; les glaciers s'étendent , comme pour arrêter les progrès du luxe,digne auxiliaire de la civilisation ; et l’industrie sera bien forcée de rétrogader , tôt ou tard , devant la ligne des neiges éternelles.

Je passe donc, aveé vous, mon ami, condamnation sur ce point: j'ai trop favorablement peut-être apprécié l’état moral de la Suisse. Que ne puis-je de même avoir à me justifier d’un excès d'enthousiasme, pour là manière dont j'ai retracé ses beautés naturelles et ces foules de sites pittoresques, de ravissans aspects qu'on y rencontre à chaque pas! Les Alpes sont sans contredit cequ'il y a de plus beau, de plus grand sous le ciel; et qui n’éprouverait, à l'aspect de ces monts

sublimes, la tentation, mais aussi l’impuissance de les décrire! Les Alpes ! Quel trésor immense d'observations et d'images! Que d’inimitables couleurs pour l'artiste, que de ravissans accords pour le poète, que d’irrécusables faits pour le philosophe la nature à rassemblés dans les Alpes! Que de sacrés témoins de la création, que de pages immortelles de l’histoire du globe elle y expose à nos veux, dans les énormes masses, dans les innombrables feuilles des minéraux qui les composent ! Concevez-vous que Jules César qui, le premier , mit la grandeur romaine en présence de cette imposante nature, n’ait vu les Alpes qu’en conquérant, sans émotion, sans surprise ? Et, si quelque chose peut étonner après cela, concevez-vous que le philosophe qui écrivit les Époques de la nature n'ait jamais aperçu les Alpes que des fenêtres du château de Montbar ? |

Mais tandis que je me livre au plaisir de vous écrire, comme à mon enthousiasme pour la Suisse, je m'aperçois que le temps s’est éclairci. Déjà la scène des Alpes s’est découverte à mes regards, et je vous quitte pour recomrencer des courses où je dois vous retrouver au milieu des douces fatigues et des agréables souvenirs qu’elles vont me procurer encore.

Je suis; etc. .

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