‹ Lettres sur la SuisseChapitre 24 sur 54 · ZUG · texte numérisé non relu

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sible illustration de cette famille forme peutêtre le trait le plus honorable du caractère des républicains de Zug. De simples paysans, affranchis du joug de la noblesse autrichienne, consacrérent par leurs propres suffrages les droits d’une noblesse toute nationale; pendant quatre siècles, les Zur-Lauben soutinrent dans les camps et dans les diètes helvétiques l’honneur de leur pays, comme ils en dirigeaient les conseils ; et la reconnaissance d’un peuple libre leur a érigé des tombeaux près des autels de ses dieux ion

Mais un intérêt plus touchant :s attache 1CI aux somptueux orneinens qui décorent le lieu des sépultures publiques. Fai vu dans les auires cantons catholiques des cimetières ornés avec une sorte de pompe et de profusion ; nulle part, je n’en ai été aussi frappé que dans ce petit canton de Zug, dont le territoire est si borné.et les ressources si modiques. Chaque tombe, couverte d’un frais gazon et de fleurs toujours nouvelles , est surmontée d’une croix dorée avec plus ou moins de magnificence , d'inscriptions et de symboles pieux. L’éloge du défunt est ordinairement accompagné de son portrait, et si l’on peut juger de l’un par l'autre, sa mémoire n’y est sans doute pas plus flattée que sa ressemblance. Du moins Part

du peintre n’y brille-t-1l que bien rarement aux dépens de la vérité; et je dirais même, si je ne craignais de plaisanter sur un sujet aussi grave, qu'il faut avoir l'excellent esprit de ce peuple pour s’attendrir, comme il le fait, devant d'aussi grotesques images. Mais que ce mélange de verdure, de fleurs, d’emblêmes sacrés; cet or qui reluit de toutes parts et sous mille formes différentes dans cet asile de la mort; ces croix multipliées, signes de salut et d'espérance; tous ces trésors de la piété, tout ce luxe des tombeaux, le seul qu’on connaisse ici, attestent, en effet, la sagesse et lhumanité de ce peuple! Et qu'il y a loin, de ce culte si tendre qu’il rend à la mémoire de ses pères, de cette profusion rustique avec laquelle il décore leur dernière demeure, à laustérité philosophique, ou plutôt, à Findifférence barbare qui règne, à cet égard, dans les cantons protestans! Là, pas un Monument pieux, pas une parole , pas un signe de regret , d’attachement ou de souvenir , n'indique l’asile des générations éteintes. Un cnmetière ne s’y distingue d’un champ ordinaire, qu’en ce que les troupeaux n'en viennent point brouter l'herbe haute ‘et épaisse; et cette parure même est un don de la nature et n’est point l'ouvrage de l’homme. Que j'aime encore, chez les catholiques suisses, ce

LOEB . w soin de placer, au centre même du bourg où du hameau , sépultures de leurs parens , afin dé pouvoir, à leurs heures de loisir, y cultiver des fleurs, et y verser à la fois des larmes et des prières! Il semble que par-là lés coups que la mort à frappés, leur deviennent moins sénsibles ; que les générations, en se succédant, demeurent toujours présentes l'une à l’autre, et que ceux qui survivent, en gardant ainsi au milieu d'eux ceux qui ne sont plus, se con-.

sidèrent encore, par une douce illusion, comme dés contemporains et des frères.

Lé canton de Zug fait partie de la confédération helvétique, depuis lan 1355, et, depuis cetté époque , son territoire n’a pas recu plus d'extension que sa liberté : il est resté jusqu'à nos jours le canton le plus petit et l’un des plus populaires de la Suisse. C’est qu’au XIV® siècle la liberté n’était que la justice même, appliquée aux droits des peuples, et non pas, comme dans lé siècle des lumières, le droit d’attenter à la liberté d'autrui. La maniere dont la villé de Zug éntra dans la ligue des Suisses caractérise, mieux que tout ce que je pourrais dire, les mœurs ét les opinions dé cette époqué. Les confédérés assiégeaient cette ville , alors soumise à la domination autrichienne, et remplié dé nobles, dévoués à ses

intérêts. Après une longue résistance, les assiégés, privés du secours de leur souverain, et sollicités d'entrer dans lalliance des Suisses , firent part, au duc Albert d'Autriche, de ces propositions et de leur détresse; et ce ne fut que sur son refus de les secourir qu’ils consentirent à leur mdépendance. Mais en rentrant dans leurs droits, ils respectèrent ceux de leur ancien seigneur ; et Zur devenu le septième ù canton helvétique, n’en conserva pas moins fidèlement aux ducs d'Autriche leurs prérogatives et leurs revenus : étrange contrat, où le peuple ne gardait pour soi que la liberté, et ne .cédait de ses droits que celui de s’enrichir aux dépens d’un maître ! Ne reconnaissezvous pas à ce trait-là toute la barbarie du moyen àge ?

Vous pensez bien que chez un pareil peuple la constitution a éprouvé peu de changemens; aussi la civilisation a-t-elle fait peu de progrés. Ces braves gens ont cependant payé leur tribut aux lumières du siècle, qui ne croit pas à la réalité d’une constitution si elle n’est dûment couchée par écrit, et qui ne fait cas des libertés publiques qu'autant qu’elles sortent de la presse. La république de Zug a donc, comme nous, une Charte depuis 1814; mais 1l est vrai que les principales dispositions de cette

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charte datent du XIV* siècle, et l’on peut dire

que l’on n’a rien changé aux anciennes coutumés , si ce n'est qu'onles à écrites. La souveraineté pleine et entière réside toujours dans l'assemblée du peuple. Tout citoyen àgé de dixneuf ans en est membre, à moins qu’il ne se trouve dans un des cas d'interdiction fixés par la constitution nouvelle; et j'ai remarqué que là où la loi ne prescrit aucune condition de fortune pour parüciper à la souveraineté, elle détermine sept espèces d’incapad Lé morale : c’est encore là un reste de la barbarié du moyen âge, qui ne plaçait pas toutes les garanties dans l'argent, ni la capacité d’un législateur uniquement dans son coffre-fort, mais qui comptait aussi l'honneur pour quelque chose.

La république est divisée en deux cercles, l’un intérieur, l’autre extérieur. La ville même de Zug apparuént au premier; mails sa part dans les conseils ct dans la représentation nationale, a été calculée de manière à rendre son influence à peu près nulle dans les délibérations publiques. La'jalousie est de l'essence des démocraties; et, comme:il n'y a pas de noblesse dans le canton de Zug, ce sentiment s'attache, faute de mieux, aux bourgeois, ou, comme on dit, aux aristocrates de la capitale. De là, entre les habitans de Zug et ceux des communes ru-

rales, dont les principales sont celles d’'Egert, de Menzingen et de Baar, une lutte secréte et une sorte d’animosité, qui aboutissent quelquefois à des démélés fâcheux. C’estainsi qu’à la dernière landsgemeinde, ou assemblée générale, les bourgeois de Zug voulurent s'opposer à l'établissement d’un impôt indirect, dont le faix retombait presqu'en entier sur eux. Un violent orage accueillit leur réclamation, et dans ce conflit d'intérêts , Les voix de la campagne prévalur 2 cnfin sur opposition des citadins. Ceux-ci se vengerent à leur tour de leur propre impuissance , en destituant leurs magistrats : c'est que trop souvent, la liberté, dans les mains d’une multitude passionnée, est comme un jouet dans celles d’un enfant ; qui le brise quand il ne sait pas s’en servir.

Il y a à Zug un couvent de capucins, et tout le canton est très-attaché à la religion catho- | lique. J’observerai cependant que les moines n'ont pas ici la même influence qu'ils exercent dans les autres petits cantons; et même les ecclésiastiques sont formellement exclus des assemblées communales. Je ne sais si vous approuverez cette exclusion; quant à moi, je n'ai pas le courage de la blämer.

Du reste, au sein de cette démocratie extréme, on jouit d’une égale tranquillité. Un jour

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