LETTRE VOL
AU MÊME
Zug ( Tsouck ), ce 10 aout.
La ville et le lac de Zug. — L'Eglise dédiée Lauben.— Réflexions sur les cimetières des cantons catholiques. — Aperçu de la constitution actuelle du canton de Zug et du caractère de ses habitans.
La position de Zug est charmante, Elle occupe un espace étroit et inégal, entre le lac qui baigne le pied de ses murailles et la montagne qui les domine. Cette montagne, nommée le Zuger-Berg, offre par sa belle culture une richesse égale à celle du lac, réputé l’un des plus poissonneux de la Suisse : ainsi le plaisir de la vue se fortifie du sentiment de labondance, dont la terre et les eaux apportent 1
‘a Saint- Oswald, — Tombeaux des Zur-
les tributs. Du côté du couchant et du nord, le lac est bordé de plaines et de collines d’un aspect monotone, qui ne fait que mieux ressortir la grandeur et la majesté des objets dont les rives opposées sont embellies. Directement au midi, la forme pyramidale du /ghr se dessine avec une admirable netteté, dont l’effet est surtout magique à l'heure ou, projetant son ombre immense sur le mobile tableau du lac, limposante attitude de la montagne contraste avec la perpétuelle agitation de son image. En tirant un peu vers le couchant, on reconnait à ses traits sauvages, un peu adoucis par l'éloignement, à ses formes brusques et sévères, le Pilate, presque toujours enveloppé d’une ombre vaporeuse; et, dans l'intervalle qui le sépare du Aighi, apparaissent les Hautes-Alpes de l’Unterwald, au-dessus desquelles s'élèvent encore les sommités brillantes de Grindelwald et de Lauterbrunnen ; et le miroir du lac réfléchit à la fois la riante verdure de ses rivages et l'éclat des neiges éternelles qui le couronnent.
La ville de Zug est bâtie d’une manière triste et gothique. L’extérieur des maisons est chargé de peintures grossières et d’ornemens de mauvais goût; c’est, en un mot, une ville du XV° siècle, où l'on est surpris de trouver
ZUG. 91 le langage, les manières, et presque les modes du XIX°, Ce bizarre contraste est un des fruits du séjour des Français, dont les conquêtes ont laissé ici des monumens de plus d’un genre.
Pour leur plaire, les femmes ont d’abord renoncé à leur vêtement national; et maintenant que, privées de la présence de ces hôtes aimables , si nécessaire au perfectionnement de leur toilette, elles ont abandonné les habitudes de leur ancien costume, sans avoir encore acquis les grâces du nôtre, on ne s’aperçoit guère que de ce qu’elles ont perdu à cette métamorphose incomplète.
Zug possède du moins encore ses fortifications gothiques, ses vieilles tours, ses épaisses murailles, monumens de son antique indépendance, qu’elle fait sagement de conserver, et plus sagement encore de n’estimer que ce qu'ils valent. La sûreté des villes helvétiques dépend maintenant moins que jamais de la force des murailles qui les enferment, ou du savoir de leurs écoles d'artillerie. C’est dans l’union des cœurs qu'est la meilleure garantie de leur existence; et le boulevard même des Alpes vaut encore moins pour la Suisse que celui des mœurs.
L'église cathédrale n’a rien de remarquable, si ce n’est qu'elle est dédiée à un roi breton,
Saint-Oswald. J'ai cherché la raison d’un pareil choix, et n'ai pu la trouver que dans le caractère même d’un peuple qui, jaloux à l’excès de sa liberté, ne voulut long-temps obéir qu'à des magistrats d’un autre canton, et qui crut sans doute assurer de même lindépendance de son culte en le plaçant sous l’invocation d’un Saint étranger. Le premier habitant de Zug, en faveur duquel s’adoucit cette jalousie nationale , fut le landamman Pierre Collin, tué avec son fils à la bataille de Zellinzona en 1421. Une innovation, si bien justifiée par le dévouement d’un grand homme, devint dès-lors la règle de l'État; et le peuple se jetant, suivant l’usage, de l'excès de la défiance à Pex-" trémité opposée , laissa, durant plus de trois siècles, dans la même famille, la première char: ge de la république. Mais si la liberté change impunément ses maximes, la religion est 1mperturbable dans les siennes; et l'anglais Oswald est resté jusqu’à nos jours Île patron d’un petit canton helvétique.
J'ai vu dans cette église les tombeaux de l’ancienne et noble famille des Zur-Lauben, dont le dernier rejeton, avec lequel elle s’est éteinte à la fin du XVIII siècle, fit réfléchir sur sa patrie le double éclat de la gloire des armes et de celle des lettres. La longue et pai-