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LETTRE IX

Einsiedeln , ce 1x août.

Joli lac d’'Egeri. — Champ de bataille de Morgarten. — Aloys Réding. — Vue magnifique de l'Ober-Alpe.— Le Monastère d’Einsiedeln ou Notre-Dame-des-Ermites. — Description du Monastère. — Bourg d’Einsiedeln. |

J’ai à vous raconter, mon ami, une des plus laborieuses journées de mon voyage, mais aussi l’une des plus fécondes en Impressions agréabies et en magnanimes souvenirs. Une marche de sept à huit lieues de pays, par une chaleur intolérable et par des chemins pénibles, sur le dos de montagnes àpres, stériles, qui n’offrent aucun ombrage; voilà pour la fatigue. Un enchainement de collines et de vallées, embeilies

EINSIEDELN. IOT

de la végétation la plus riante; un petit lac romantique, au sein d’une contrée sauvage, au pied de rochers escarpés, que surmontent dans le lointain les pics neigeux des Hautes-Alpes ; le champ de bataille de Morgarten, tant de fois teint du sang des généreux défenseurs de la Liberté helvétique; et le vallon solitaire d’Æinsiedeln, dans une région inculte que la religion seule à peuplée et rendue féconde ; voilà ce qui dédommage amplement des fatigues de la route, et change même la lassitude en plaisir.

Parti à six heures du matin de la capitale du canton de Zug, j'en atteignis à huit le dernier village, et J'avais cependant traversé la république dans le sens de sa plus grande étendue. Je ne m’arrêtai à Æsgeri, que pour y contempler un lac peu vanté, quoique, dans sa forme et dans son encadrement, il soit un des plus pittoresques de la Suisse. Son bassin ovale se prolonge au pied de la chaine des rochers nus et rougeûtres du Xaiserstock et du Rossberg, qui le bornent au sud-ouest; l’autre rive s’élèéve en amphithéätre par une pente douce et verdoyante, qui aboutit au plateau de Horgarten. Au midi, les monts se rapprochent et s'escarpent d’une manière sauvage, et ne laïssent apercevoir, au-dessus des parois élevées du f'glerflue et du Sattel, que les sommités

neigeuses des pics d’'Ury et d’Unterivald; et la pureté et la belle couleur verte des eaux du lac forment, au sein de. cette contrée mélancolique, comme un miroir destiné à en réfléchir tour à tour les images imposantes et gràcieuses. \

Un sentier étroit conduit , sur la rive orientale du lac, à ce fameux défilé de Morgarien, où les guerriers des trois cantons primitifs scellèrent, pour la première fois, de leur sang le pacte de leur confédération naissante. La nature, qui semble avoir destiné ce pays à être la demeure d’un peuple libre, l’avait entouré de retranchemens inexpugnables. La main de l’homme y travailla de son côté au soin de sa propre défense; et l’on voit encore, au lieu nommé Schornen, desrestes d’une tour, et d’un mur qui de là se prolongeait jusqu'au sommet du Xaiserstock. Mais le temps ne signale ici son pouvoir que sur des ruines insensibles ; et, tandis qu'ailleurs les vieux monumens et les vertus antiques s’écroulaient d’une chute commune, l’ancienne énergie des Suisses veillait encore à l'entrée du défilé de Morgarten. Lorsque, après la chute de Berne, les vils agens du Directoire français, répandus désormais sans obstacie dans l’'Helvétie opprimée, y promenaïent à la pointe de leurs sabres une con-

stitution hbérale, les guerriers de Schaytz et d'Ury, retranchés derrière ces thermopyles de la Suisse, arréterent seuls le torrent qui inondait l’Europe. A l'intervalle de cinq siècles, une même injustice produisit la même résistance ; et, pour que tout fût semblable dans ce nouveau triomphe de la valeur helvétique , ce fut encore un Réding qui conduisit ses compatriotes à la victoire; ‘et les anciens héros de Morgarten se retrouvèrent sur le même champ de bataille avec le nom et le courage de leur ancien général. Ni l’âge, n1 le sexe, ne se crurent dispensés de tenter cette lutte inégale. Les femmes de Schwytz, attelées d’elles-mêmes aux canons, les transportérent de Lucerne à Rothenturm, à la distance de huit lieues, de rochers en rochers ,d’abimes en abimes. D’autres, armées de massues, et vêtues, en guise d’uniforme, de la souquenille des bergers, intimidaient l'ennemi par leur aspect martial, par leurs mouvemens rapides, et soutenaient la constance ou prenaient la place de leurs époux, de leurs fils, de leurs frères. On vit, à défaut des munitions quis'épuisaient avec leur sang, des guerriers renvoyer à l'ennemi la balle arrachée de leur corps: Ce généreux: désespoir étonna l'audace des satellites du Directoire ; Aloys Réding obtint, pour le faible reste de ses

concitoyens, une paix honorable; et Schw)tz n'y mit plus d'autre condition, que de ne jamas voir dans ses foyers l'étranger qu'il avait repoussé de ses frontières. | Magnanime Aloys Réding, tu reposes maintenant parmi les cendres de tes frères, sans distinction, comme tu vécus et combattis au milieu d'eux | J’ai vu, dans le cimetiére de Schwytz, tatombe modeste, qui n’a d'autre ornement que ton nom. Quelques fleurs croissent à l’entour, et l’orgueil ne s'y découvre que dans les traits du citoyen qui la montre au voyageur. Puisse ce simple monument recevoir long-temps les hommages d’un peuple Hbre! Puissent les deux fils d'Aloys Réding, monumens vivans d’un nom cher à la Suisse, en soutenir l'honneur et en perpétuer la durée! La route d’Ægeri à Einsiedein est presque partout d’une äpreté fatigante et d’un aspect monotone. J'en excepte les hauteurs de l’Ober- Alpe, à peu près à mi-chemin, d’où l’on découvre une dés plus belles vues de la Suisse. Audessus d’un entasssement de collines agréablement arrondies, s'ouvre, à une immense profondeur, un horizon encombré de monts g1gantesques, habillés de noires forêts ou cuirassés de neiges étincelantes , et dont les plus rapprochés, tels que le Mytien de Schwrytz,

et la Frohn- Alpe, au canton de Glarus, se distinguent par un port singulièrement hardi, et par les formes et les mouvemens les plus sauvages. Sur cette hauteur aride de lOber-Alpe, et dans une région inhabitée à plusieurs lieues à la ronde, il n’existe qu’un chalet, que je trouvai fermé, et une chapelle, toujours ouverte à la dévotion des passans. Un capucin, seul hôte de ces déserts, m'y offrit le seul rafraichissement dont il püt disposer, de l’eau qu'il venait de puiser à une source éloignée; et j'admirai ici combien, au sein des privations les plus dures, la religion peut offrir de consolations et de ressources.

À mesure que nous approchions d’Æinsiedeln, toutes nos idées prenaient d'avance une direction conforme à la sainteté de ce lieu célebre. L'air qu’on respire ici, l'atmosphère même dont on est environné, ont je ne sais quoi qui dispose à la dévotion et commande le recueillement. Il nous semblait voir le signe révéré du christianisme dans chaque tronc blanchi, étendant ses vieux rameaux sur nos têtes, et un pélerin dans chaque voyageur; et en cela même, nous nous trompions rarement. Des groupes d'hommes et de femmes de toute condition et de tout âge, d’air etde costume également variés, se succédaient par les chemins,

le visage et le maintien recueillis, et récitant à haute voix des prières, qu'interrompait à peine l'obligeante salutation dont ils ne manquaient jamais de nous prévenir. Nous venions de gravir un mont escarpé, quand tout-à-coup la profonde vallée d’Ærnsiedeln nous apparut directement sous nos pieds, et, dans un éloignement encore assez considérable , immense édifice sacré couronnant de sa majestueuse ordonnance, de ses dômes resplendissans et de ses croix multipliées , les nombreuses habitations répandues au loin dans la plaine. Ce fut là, au terme d’une course longue et pénible, une des sensations les plus agréables que J’eusse éprouvées; et nous livrant sans crainte à une pente extrémement rapide , nous descendimes dans la vallée, presque remis de nos fatigues à la seule vue d’Einsiedeln.

L'origine de cette abbaye est aussi respectable aux yeux des hommes qu’à ceux de la religion même. Un ermite , d’une naissance illustre, se fixa d’abord dans ce pays, alors inhabité; sa vertu, qui dans le monde lui eùt suscité des ennemis, luiattira des compagnons dans ce désert; d’autres hommes jadis puissans, puis désabusés comme lui, vinrent à son exemple s'y consacrer au service de Dieu. Bientôt le bruit de leur piété produisit ou accrédita des mer-

veilles sans nombre; et le premier de ces miracles, aux veux du peuple, toujours superstitieux, fut sans doute cet exemple même de renoncement aux grandeurs du monde, donné par des hommes dont les passions l'avaient si souvent troublé. Dès le milieu du X° siècle, le monastère de Votre-Dame-des-Ermites, riche à la fois des dons et des vertus d’une foule de pieux cénobites, dominait, à ce double titre, tous les établissemens religieux de la contrée. Dans le cours des âges suivans, l'étendue de ses domaines s’accrut avec la renommée de ses miracles. Des pélerins de toute condition s'y succédaient sans cesse; chacun d’eux y laissait quelque témoignage de sa reconnaissance; les richesses du sanctuaire égalèrent enfin celles dés rois : alors les fidèles ne croyaient pas acheter trop cher les fruits du répentir qu'ils remportaient de leur pieux voyage, au prix de ces biens que nous prodiguons si philosophiquement aujourd'hui dans les jeux incertains de la Bourse et dans les spéculations hasardeuses d’une Tontine.

Le concours ét la vénération des fidèles n’éprouvèrent qu'une atteinte faible ct passagère de l'orage excité par la réforme. Le fameux Zwingli avait été curé d’£insiedeln : et ce fut sur les nombreux pélerins qui venaient y cher-

cher des indulgences , qu'il fit le premier essai de sa doctrine; en cela du moins, bien différent des réformateurs de notre âge, qui ne dissertent ou n’écrivent guère contre les abus dont ils profitent. Mais le genre humain a fait bien du chemin depuis le XVI° siècle; et la révolution a dignement achevé l’œuvre de la réforme. La troupe de philosophes que commandait le général Schauenbourg entra, au mois de mai 1798, dans la vallée d’£insiedeln, après un combat, où tous ceux qui défendaient leur liberté, furent massacrés par la main de ceux qui la proclamaient. Les vainqueurs purent alors se livrer sans obstacle à leur zèle régénérateur, et accomplir leur expédition libérale. Les offrandes de la piété de dix siècles devinrent en un moment la proie d’une soldatesque effrénée. Les reliques des Saints, seuls ennemis qu’elle eùt ici à combattre, furent dépouillées des riches ornemens qui en faisaient à ses yeux tout le prix et tout le crime, jetées au loin ou dispersées sur le pavé du temple. L'or et lPargent qui brillaient sur les autels, sur les murs et jusque sur les voûtes du majestueux édifice, ne furent pas moins héroïiquement attaqués.

Le bronze même recut de nobles atteintes; 1l n’y eut d'épargné que la pierre et le marbre. L'antique chapelle de la Vierge, consacrée par

tant de miracles, respectée par les nombreux incendies qui avaient détruit et le village entier et l’église même dans la nef de laquelle elle était enfermée, disparut sous les efforts de ces braves; on ne réserva que la statue de la Vierge,et parce qu’elle était de bois, et parce qu’elle devait subir à Paris des outrages plus relevés. Mais en cela du moins, Dieu trompa Pattente de ses ennemis, et ne livra à leur rage impuissante qu’une image aussi vaine qu'elle. La vé-. ritable statue, sauvée à temps par des mains prudentes, avait été transportée et cachée dans le fond de la Souabe, et les agens du Directoire n'enlevérent qu'un vain simulacre : trophée digne de pareils vainqueurs, et présent digne de pareils maitres!

J’ai visité ce matin l’église, le monastère et les vastes bâtimens qui en dépendent. L'église, rebâtie en 1704, à la suite d’un de ces incendies si fréquens et si désastreux en ce pays, est le plus bel édifice que j'aie vu dans toute la Suisse; son architecture noble et régulière reçoit un caractère plus imposant encore de sa situation dans une vallée solitaire, et au milieu d’humbles et fragiles habitations, qu’elle protège en les dominant : image touchante et sensible de l'appui qu'offre la religion aux faiblesses qui se réfugient sous son aile!

L'intérieur de l’église excite l’admiration, autant par la grandeur et l'étendue des dimensions, que par l’exact rapport et la belle ordonnance tle toutes les parties de l'édifice. Les marbres les plus précieux ‘y ont été prodigués ; les peintures du chœur et de la'sacristie, par François Kraus; une Madeleine, de Singler, quise voit dans la chapelledu confessionnal , et surtout les fresques de la coupole, représentant une Cène et une Vatvité, par Asam, sont certainement au nombre des meilleurs morceaux que possède la Suisse, si riche en beautés naturelles, si pauvre en productions de Vart. Mais le principal objet de la vénération publique, est la sainte chapelle qui renfermait jadis la cellule et la Madone de Saint-Meinrad, le premier hôte d’Æ#insiedeln. Détruite par les Français, les marbres en ont été depuis rassemblés dans leur disposition primitive, mais sur un espace moindre dé quelques pieds ; et c’est sur les restes encore sensibles de l’ancien pavé, que se presse et s’agenouille de préférence la foule à chaque instant renouvelée des fidèles. À auelque heure du jour qu’on entre dans l'église, on est sûr d'y trouver prosternés, au pied de la ‘sainte image, des pélerins de tout: sexe et de tout âge, venus des régions lointaines de la Suisse, de la France et de PAlema-

gene; un même sentiment, comme un même lieu, rassemble tous ces hommes, de langage, de costume et de pays s1 divers; et ce zèle d’une piété toujours fervente, qui contraste avec la nudité actuelle du temple, en fait aujourd’hui le'‘plus Bel et le plus digne ornement.

Le monastère possède un cabinet de physique et d'histoire naturelle, ainsi qu'une trésbelle’ bibliothèque, riche encore, malgré les pértes récentes qu'elle a éprouvées, en manuscrits relatifs à la théologie et à l’histoire helvétique. Parmi ces derniers, Je remarauai surtout un manuscrit d'Égidius Tschudi, le plus ancien et le plus exact historien des Suisses. Je ne dois pas omettre le trait d’un protestant qui sauva cetie bibliothèque du pillage et la racheta du général français, pour la conserver et la rendre à Pabbaye en des temps plus heureux : di- ‘gne action d'un généréux citoyen, qui excitait encore,enme la racontant, l’attendrissement du moine hôspitalier! Je voulus voir Le trésor qui renfermait jadis tant de précieuses offrandes des rois et des princes de la chrétienté; mais il'est maintenant interdit à tous les regards, moins, sans doute, dans la vue d’en mettre les richesses actuelles à l'abri de nouveaux attentehtats, que pour en dérober les déplorables restes à là vaine curiosité, et peut-être à la dérision des étrangers. Ajouterai-je qu’en ma pré-.

sence, aucune plainte, aucun reproche, ne se mélérentaux discours dumoine qui me conduisait ? Imdulgent comme lareligion qu'ilannonce, il soupirait souvent et n’accusait jamais. Hélas! les faits parlent assez; et ces murs mêmes , dépouillés de leur antique honneur, et ces voûtes indignement profanées , élèvent de toutes parts des voix vengeresses, que l’histoire a déjà recueillies. |

L'abbaye, qui possédait autrefois beaucoup de terres en Suisse et en Allemagne, a perdu presque tous ses domaines. L'abbé, qui était prince du Saint-Empire et seigneur temporel du bourg et de la vallée d'Einsiedeln, s'est vu également dépouillé de ses droits utiles ou honorifiques. Le bourg d’Æinsiedeln faitactuellement partie intégrante du canton de Schwytz; et, comme toutes les communes de cette petite république, il est régi par son landamman ; élu dans l'assemblée du peuple, et par un conseil du pays, dans lequel l’abbaye a:seulement conservé quelques voix. Par suite de toutes ces pertes, l’abbaye se trouve maintenant réduite à un nombre moins considérable de religieux, toujours divisés en trois classes, de prêtres, de frères et de novices, et tous choisis indistinctement dans toutes les conditions sociales; aulieu qu'autrefois les personnes nobles étaientseules admissibles en qualité de capitulaires. Mais ce

que les moines d’Etnsiedeln ont perdu en richesse et en puissance temporelles, ils l'ont bien regagné en bienfaits et en instruction religieuse. Quarante pensionnaires, logés dans les bâtimens du monastère , y suivent un cours complet d’humanités; et tous les enfans pauvres de la contrée y participent aux avantages d’une excellente éducation. Le bourg d’Æinsiedeln, uniquement formé des habitations propres à recevoir les étrangers, ne subsiste que par les innocens tributs qu’il lève sur la piété publique; et le concours de cent mille pélerins qui s’y succèdent chaque année, y entretient, au sein d’une contrée sauvage, l’industrie, l’activité et presque l’abondance des villes. Un pays qui ne produit, à plusieurs lieues à la ronde, que de la tourbe, des pommes de terre et quelque peu de blé, et que sa situation élevée, dans le cœur des Alpes, condamne à de longs et rigoureux hivers, trouve ainsi, dans la possession de sa miraculeuse image, une source intarissable de richesses : admirable pouvoir de la religion, qui féconde et peuple les déserts, transforme à son gré les Lieux et les saisons, et triomphe de la rigueur des Alpes, comme des inclinations de l’homme !

Je suis, etc.

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