‹ Lettres sur la SuisseChapitre 27 sur 54 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

AU MÊME

Glarus ( Glaris ), ce 14 août.

Voyage d’Einsiedeln à Glarus. — Le Teufets- Brücke; Paracelse. — Vue admirable du mont Etsel; lac de Zürich; RapperschwytU; Lachen. — Vallée de Glarus; bourg de Næfels ; réflexions historiques. — Bourg de Glarus. — Excursion aux glaciers du Dœdi-Horn; le Linththal, le Panten-Brucke; la Sand-Alpe; superbes cascades du Linththal. |

an ae 20

Me voici de nouveau dans les Hautes-Alpes ; j'habite l’une des vallées les plus extraordinaires de la Suisse ; mais, quoique préparé par degrés à la grandeur des objets qui m’environnent, jai l'esprit encore trop ému de l’impression de ces monts prodigieux, et j’éprouve le besoin de familiariser mes yeux avec leurs

GLARUS. t19

formes colossales, avant d'essayer de les décrire. Je commencerai donc ma relation par l'itinéraire du pays que j'ai parcouru pour me rendre d’£insiedeln à Glarus.

À peu de distance d’£insiedeln, je traversai la Sihl sur un fort beau pont, récemment construit, etdontle nom de T'eufels-Brücke, Pont du Diable ,me parut si peu conforme à sa structure et à sa situation dans une vallée assez riante, que je ne pus m'empêcher d’en témoigner ma surprise. L’imagination frappée des traditions mystiques dont ce pays abonde, je cherchais à m'expliquer une dénomination si bizarre , au moyen de quelque légende du vieil âge, lorsque mes guides me montrerent à peu de distance une maison habitée jadis par un fameux magicien, qui s'appelait Paracelse. Telle est la réputation qu’a laissée dans le pays qui le vit naître, ce médecin, dont la carrière si courte donna un démenti si cruel à sa doctrine, et qui plus habile, en effet, à prolonger sa renommée, que sa vie, n'a guere fondé sa célébrité que sur ses erreurs. Il était né au bourg d’£insiedeln ; et ce fut dans cette habitation solitaire, au sein de cette contrée sauvage, que, livré toute sa jeunesse à des contemplations mélancoliques , il exalta par l'étude son imagmation ardente, et unprima dans l'esprit de ses compatriotes

une admiration, qui, avec le temps, est devenue une sorte de terreur superstitieuse.

Une route superbe conduit en quelques heures sur le sommet du mont Ztzel, d’où l’on jouit d’une des plus belles vues du monde. C’est près de la chapelle, qui, suivant une tradition du pays,a remplacé la cellule de Saint-Meinrad , que cette vue se développe dans toute son étendue ; et c'est aussi en contemplant le lieu de.sa retraite, que Je perdis l’idée que je n'étais faite des rigueurs et des mérites de sa pénitence; jamais, en effet, ermite put-il mieux se consoler de l’absence ou de l’éloignement des hommes ? Le lac de Zrich OCCUPE le premier plan de ce tableau, semblable à un. vaste miroir , d’une pureté, d'une transparence et d’un éclat inimitables, où se réfléchissent les beautés champèêtres He l'ile romantique d’Ufenau; et l'agrément, la richesse, la variété de ses belles rives, offrent, dans-un espace de dix lieues, y aspect véritablement enchanteur. Tout visà-Vis, la ville de HRapperschwyi, pittoresquement située à l'endroit où le lac se partage en deux bassins d’inégale grandeur, apparait avec ses tours gothiques et son pont de bois qui la joint au rivage opposé, et qui, vu.de cette hauteur, ressemble à un long cordeau tendu sur le lac. Les fertiles campagnes des cantons de Zü-

GLARUS. | 117

rich etde St.-Gall, parsemées d’éminences sans nombre , qui s'élèvent par degrés jusqu’au pied des Alpes de lÆppenzell, forment à une profondeur infinie, le fond: de ce tableau, tandis que, de Pautre côté, l'œil attiré par les sommités chenues de la grande chaine des Alpes, voit s’élancer , au-dessus de la ligne longuement prolongée des neiges perpétuelles, des foules de monts gigantesques, qui, sôus mille formes étranges, semblent accablér l'horizon, depuis le sauvage Haggen, jusqu'au Titlis, roi des Alpes de PUnterwald. À Le pays, à partir de Lachen , petite ville du canton de Schwytz, située au bord du lac de Zürich, où je n'arrêtai quelque temps, ne m'a rien offertd@bien remarquable. Ce pays, qu’on nomme la March, fut conquis au XV‘ siècle par les Appenzellois, à peine délivrés du joug de l'abbé de Sr.-Gall ; nouvelle preuve de cette inconséquence des hommes, de n’user de leur liberté, que pour attenter à celle d’autrui.Ilest vrai que cette conquête des Appenzellois fut cédée à leurs alliés de Schwytz, en récompense de leurs services ; Ce qui prouve encore que la méthode de donner despeuples, en dépit d’euxmêmes, n'est pas une découverte de notre siecle, et qu'en ceci, comme en beaucoup d’autres choses, nos conceptions Les plus savantes

ne sont guère que des emprunts faits à la vieille politique de nos pères. Le pays de {a March fut administré par le canton de Schæytz à titre de sujet, et ce n’est que sous les nouvelles constitutions helvétiques, qu'il a été admis à faire partie intégrante de ce canton, et à jouir des droits et des avantages assurés à chacun de ses membres.

Près des frontières du canton de Schwrytz, la nature prend tout-à-coup un caractere plus sauvage; le terrain se renfle et s'élève; des monts, d’un aspect rougeûtre et d’un escarpement hardi, sur lequel le sapin ne peut plus se fixer que par intervalles, se dressent à perte de vue. D'énormes blocs de brèche font gémir le sol de leur poids et trembler lifffagimation à l’idée des convulsions qui les détachèrent du sommet des Alpes. Bien loin de Poil et de la pensée du voyageur, sont déjà les rivesenchantées du lac de Zurich. loi, toutesles formes de la matiere sont âpres, rudes et colossales ; le calcaire primitif remplace les montagnes de brèche; et l’on dirait que laterre elle-même s’ossifie en approchant des Hautes-Alpes. Droit au sud , la vue est arrêtée par les cimes dentelées de la Frohn-Alpe, pareilles aux créneaux à demi détruits d’'uneimmense forteresse; vers lagauche, se dessine dans toute sa majesté, l’imposante

GLARUS. 119

pyramide du Schennis, dont les couches régulièrement disposées et mises à nu par le temps, ressemblent aux gradins d’un amphithéâtre. A mesure qu’on avance, de ravissantes échappées de vue se succèdent sur le lac de F’allenstadt, sur l’énorme enceinte des monts sourcilleux qui le dominent, sur la belle et fertile montagne d’Æmimon, toute couverte dans la région des nues de chälets et d'habitations alpestres; et l’on arrive ainsi à l'ouverture de la vallée de Glarus, en suivant toujours le pied du Æirzliberg, haute montagne, richement habillée de forêts.

Le premier endroit digne de remarque, que l'on rencontre à l’entrée de cette vallée, est le village de Næ/els, si célèbre dans les fastes de la valeur helvétique. Les habitations en ont un air délabré, qui répond bien mal à l'éclat des souvenirs que ce lieu rappelle; et ce n’est que par un difficile effort de la mémoire , que l’on peut retrouver à présent les héros de Næ/els dans des bergers déguenillés. Un de ces bergers me conduisit, à travers des rues sales, étroites et tortueuses, aux dix pierres posées enmémoire des dix attaques des Autrichiens , aux endroits mêmes où le plus grand nombre de victimes attestait la plus vigoureuse résistance ; ces pierres portent, pour toute inscrip-

tion , le millésime 1388, profondément imprimé en caractères déjà anciens, quoique rajeunis à plusieurs reprises. Ah! que n'est-elle, cette époque de gloire et d'indépendance, gravée aussi profondément dans le cœur des Suisses | Que n’ont-1ls pu du moins, en contemplant ces pierres éloquentes, retrouver encore assez de force, pour éloigner d’un territoire si longtemps imviolable, lantique ennemi de leur liberté! Næféls a vu, après plus :de quatre siecles, des Autrichiens aux prises avec.des Français, se choquer en de nouveaux comibats, dont les Suisses n'étaient plus que les témoins et les victimes. L'année suivante, 1799, une armée russe, poursuivie par une autre armée française, a troublé, jusque dans leurs plus maccessibles retraites, les pasteurs de ces profondes vallées, à qui l'existence même des guerriers du nord était encore inconnue; les noms de Souwarof et de Masséna ont tout-à-coup remplacé dans le souvenir de l’habitant ceux des anciens héros de son pays; et les plus hardis chasseurs'se sont étonnés de voir des Français combattant des Russes, sur des hauteurs où jusqu'alors ils n’avaient aperçu que des chamois.

Rien de plus äpre, de plus sourcilleux, que la chaine du 'iggis, tout près duquel on chemine, et dont les parois se dressent verticalement à

GLARUS. | 191

vos côtés; rien de plus mélancolique, que la situation du bourg de Glarus, au pied d’une colline, qui semble fermer absolument l’acces de la vallée, à la base de l'énorme Glærnisch , montagne d’un aspect rougeâtre et toute chargée de glaciers. Du‘haut de cette colline , œil embrasse une grande partie de la vallée de G{arus; à gauche, la Frohn-4lpe et le Shilt-Horn, hautes crètes de rochers à pic, qui dominent de belles croupes arrondies de montagnes fertiles, telles que l'Ernetberg ; en face, les monts Freyberg, dont les cimes présentent une ligne bizarrement découpée , au-dessus de laquelle s'élève encore le Ghemsistock noir et chargé de frimats, et sur la droite, Les sommités neigeuses du prodigieux Dædi-Horn. Toutes les masses dont on se voit ici environné, sont taillées sur dés dimensions tellement imposantes, que la pensée n’en atteint que difficilement et par degrés l'élévation réelle; et ces masses, pour la plupart d’unaspect sisauvage, encombrant une vallée si étroite, accableraient l'imagination qui les mesure, sans le charme infini des objets sur lesquels, à leur base même, se repose la vue agréablement rassurée.

Ga croirait qu'on düt trouver dans: une position pareille le siége d’une industrie active et d’une aisance remarquable ? Tel est pourtant

l'aspect que présente le bourg de Glarus ; et l'air animé de ses fabriques , et le mouvement rapide de sa population, contrastent tellement avec la morne attitude des monts gigantesques qui le dominent, qu’il en résulte une impression singulièrement agréable. Cette industrie a d’ailleurs elle-même le caractère alpestre qu’on retrouve ici partout. Elle consiste en grande partie dans la préparation de ce fameux fromage vert, qu’on nomme Chabzieger, et dont les montagnes du canton de Glarus possèdent seules, à ce qu'il paraït, entre toutes les Alpes de la Suisse, les précieux élémens. Les fabriques de Chabzieger sont donc les principaux et les plus nombreux édifices de Glarus ; et lodeur quis’en exhale de toutes parts, comme des montagnes mêmes où croît en abondance l'herbe qui la produit , suffirait seule pour distinguer le bourg de Glarus entre tous ceux de la Suisse.

J’ai pénétré jusqu’à l'extrémité la plus reculée de la vallée de Glarus, jusqu'aux glaciers du Dædi, où elle aboutit. Le sol ne s’y élève guere sensiblement, qu’un peu au-delà du village de Linththal, qui en est la dernière habitation. Là aussi, elle se rétrécit tout-à-coup et se ferme bientôt absolument, au-devant d’une enceinte demi-circulaire, que forment les mas-

GLARUS. 123

ses énormes du Selbstanft , de l'Allenohren et du Baumgarten. Les parois déchirées de ces monts, jadis unis en un seul massif, ne laissent qu’un étroit passage aux flots de la Linth, et c'est sur leur croupe qu'est tracé le sentier plus étroit encore et singulièrement roide par où l’on s'élève dans la région des Hautes-Alpes; puis on arrive, après une heure d’une marche fatigante ,au Panten-Bruücke, Vun des ponts les plus remarquables d’un pays qui n’en offre guère que de tels.

C’est une arche longue seulement de douze pas, et sur laquelle deux hommes peuvent à peine passer de front. Mais la nature a marqué ce paysage de si grands, de si inimitables caractères; cette solitude affreuse imprime dans âme un si profond sentiment de recuerllement et de terreur; ces rochers qui s'élancent par-delà votre vue sont contournés et fendus d’une si horrible manière, et cet abime,au fond duquel mugit un torrent d’écume, se perd dans un si prodigieux enfoncement , que ie Panten-Brücke disparait, et que l’on s’oublie soi-même dans la contemplation de tant d'objets extraordinaires. Agenoux, près de l’humble parapet dont le pont est muni des deux côtés, le cœur me battait et la tête me tournait encore quand je m'a- vançais au-dessus de cet effroyable gouffre; et

je m'éloignaï saisi d’une émotion plus forte que celle que j'avais éprouvée même sur le Pont du Diable. |

De-là, jusqu’à la Sand-Alpe supérieure, où se trouvent les derniers châlets sur les derniers degrès accessibles de la montagne, j’eus encore à gravir pendant quatre heures. Je travérsai en plusieurs endroits d’énormés éboulemens presque à pic, sur lesquels on est obligéide,se frayer soi-même un sentier, au risque de tomber dans la Linth avec les pierres qui roulent sous vos ris ou se détachent à vos côtés. La Sand- Alpe elle-même n’est qu'une faible plage de verdure , au milieu des plus affreux monumens de la caducité des Alpes; de quelque côté qu'il se tourne, l'œil n’y aperçoit qu'un chaos de rochers, qu'un monde de débris, sur lesquels des glaciers pendent de toutes parts , et l’on s’étonne que des monts, si élevés encore dans leur dégradation, aient-pu fournir cette masse énorme de décombres, qui pourraient former de nouveaux monts: C’est pourtant dans cétte effroyable solitude , où l'apparition d’un homme est un événement , et dont l'éternel silence n’est guère interrompu que par le bruit des avalanches ; c’est sur ce théâtre d’une destruction permanente, que des bergers passent quatre mois de l’année, dans la seule compagnie de leurs

GLARUS. 195 troupeaux , uniquement occupés à faire le fromage qui les nourrit; et ils y vivent gais, sains de corps et d'esprit, toujours contens de la nature et d'eux-mêmes, autant élevés, par l’innocence et la simplicité de leur vie, au-dessus des tristes passions qui nous agitent, qu'ils le sont par leur position même , au-dessus de l’épaisse atmosphère de nos cités. Je pris au milieu d'eux un repas assaisonné d’un excellent laitage qu'ils m'offrirent; je fus témoin de leurs travaux et de leurs doux ébats; et ce ne fut pas sans regret que je m'éloignai de ces hommes, si heureux au sein des privations les plus dures, si prodigues du peu qu’ils possèdent, et dont le seul aspect nous apprend mieux que tous les livres de nos philosophes, que l’homme, dans un dénument absolu, se suffit toujours à luimême. |

Le canton de Glarus forme une longue vallée transversale, qui coupe presque à angle droit la grande chaîne des Alpes. Cette vallée, depuis son ouverture, près du hameau de Bilten , jusqu'aux glaciers du Dædi, où elle se termine en quelque sorte avec la nature animée, se prolonge l’espace de quinze lieues, sur une largeur d’à peine une demi-lieue, dans toute cette étendue. Trois vallons latéraux, creusés, comme d'énormes crevasses, dans la direction

même des Alpes, y aboutissent, ainsi que les torrens qui les traversent. Une enceinte sourcilleuse de monts, dont la hauteur varie de cinq à onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer , les enferme de toutes paris; et l’escarpement prodigieux de ces monts, presque tous couronnés de glaces, y produit des chütes d’eau d’un volume considérable et d’une inconcevable vitesse. Plusieurs des cascades de cette vallée, le Durnagelbach, un peu en avant de Linththal, mais surtout, le Fetschbach et le Schreienbach, aux extrémités du ZLinththal,et le Limmernbach, quitombe dans la Sard-4lpe inférieure, sont certainement au nombre des plus belles de la Suisse. Toutes les eaux y sont d’ailleurs d’une transparence et d'une limpidité que rien n’égale, et je n’en ai bu encore nulle part d’un goût aussi exquis. Les beautés pittoresques de la vallée de Glarus ont de même un caractère tout-à-fait original. Rien de plus délicieux et en même temps de plus mélancolique que ce vallon du Linthihal, si vert et si frais, entre des masses de montagnes si àpres , s1 colossales; rien de plus sauvage que la région qui le domine; et partout l’aspect étincelant des neiges éternelles répandant sur ce charmant paysage les reflets les plus vifs et les oppositions les plus magiques.

Je suis , etc.

GLARUS. 127

RL BR LS RL ERREUR LE LL LR LR LL RL LL L LL L'L' EL LVL ELLE LEUR VGÈ AR LA

Page 1