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LETTRE XXIV

AU MÊME

Zurich, ce 28 août.

Hommes illustres que Zurich a produits ; Salomon Gessner ; Lavater ; M. Henri Meister. — Constitution ancienne de Zurich ; état florissant de cette république. — Sa constitution actuelle ; principaux changemens qu’elle a apportés à la condition du peuple; salutaire influence exercée par Zurich au sein des Diètes helvetiques. — M. le conseiller Ustéri ; M. le Bourguemestre de Reinhard ; M. Niüscheler. — Détails sur les mœurs publiques et privées des habitans de Zurich.

Zurich est bien véritablement l’Zthènes de la Suisse , et je me hâte d'ajouter que c’est uniquement sous Le rapport des études littéraires; car, s’il s'agissait aussi des mœurs, un pareil éloge lui serait trop injurieux. Dès le XIII siècle,

alors que l’Europeentière était barbare, Zurich avait déjà obtenu le surnom de Savante;le modèle et le patron des Winnesingers de cette époque, l’illustre Roger Maness , rassemblait, dans son château près de Zurich, l'élite de ces poëtes: l’Anthologie helvétique qu’il rédigea lui-même est un des plus précieux monumens de la littérature du moyen âge. Plus tard, lorsque la réforme se fut introduite à Zurich, le goût des plaïsirs de l'esprit s’y soutint en présence et dans la chaire même de Zwingli; les rigueurs de ce sombre génie, l’austérité de sa secte , qui, partout ennemie des chants, des fêtes et des jeux, sembla vouloir APCE l'imagination de tous ses prestiges, comme pour en faire un temple à son usage, ne purent ni décourager ni flétrir les muses zurichoises ; une foule d’artistes continua de fleurir chez ce peuple d’iconoclastes ; et, parun RAMICSE que je crois unique , Z 0 a produit jusqu'à nos jours presque autant de poëtes que de théologiens.

La simple liste des hommes célèbres que Zurichavu naître, formerait un gros volume: ce qui n’est pas sans RE un médiocre avantage, dans un siècle où l’on ne fait guère de livres, qu'avec d’ autres livres. Actuellement même que tous ces rares génies qui ilustrèrent Zurich au dernier siècle, ont disparu, sans laisser d’héritiers,, sice

n’est de leurs noms, du moins de leurs talens, cette ville compte encore, sur une population d’à peu près onze mille âmes, soixante-quinze hommes de lettres, écrivant, tant bien que mal, sur toutes sortes de matières; et l’on m'a montré, dans la bibliothèque publique, un rayon exclusivement réservé à ces productions nationales, où les rangs se pressent avec une rapidité tout à fait satisfaisante.

Et ne croyez pas que ce luxe de l’esprit soit à Zurich le partage de quelques familles opulentes, et une sorte de privilége aristocratique; ici, une instruction saine est généralement répandue dans toutes les classes de la société , et il n'est peut-être pas en Europe de peuple , qui lise autant que le peuple zurichois. J’ai vu dans cette ville vouée à l’industrie et au commerce , un livre sur chaque comptoir et presque dans chaque main; et je ne sérais pas surpris que le dernier artisan de Zurich eût plus de littérature, que tel de nos beaux esprits de Paris. Avec cela, comme on n’écrit pas en ce pays seulement pour écrire, et que les mots instruction et esprit n’y expriment pas deux choses différentes, le bel esprit non-seulement ne constitue pas à Zurich une profession particulière , mais il n’y distingue même dans aucune; et le titre d'homme de lettres, que prennent

chez nous ceux quin’en ont pas d'autre, ne s’y donne à personne, parce que chacun y exerce quelque honnête industrie. Les citoyens étant tous classés par tribus d'arts et métiers, un homme qui ne saurait faire que des brochures ou des opéras, ne trouverait nulle part à se placer; il ne pourrait prétendre à rien, il ne servirait à rien, pas même à amuser les loisirs de la populace , attendu qu'il n’y a non plus à ZLurich, mi comédiens, ni bâteleurs, n1 gazetiers.

La culture des esprits n'étant point séparée ici de l'exercice des arts utiles, cette culture s’est naturellement dirigée vers tout ce qu’il y a.de noble et de grand. Le nom de savans qui ne s'applique chez nous qu'aux moins capables et aux moins nécessaires de tous les hommes, distingue à Zurich les ministres de la religion, c'est-à-dire ceux qui enseignent au peuple la science la plus élevée et la plus indispensable de toutes. Un naturaliste n’y est pas seulement un naturaliste, ni un géomètre, un géomètre; ce sont des hommes utiles, des citoyens actifs ; et Lavater, dont nous avons fait un philosophe à notre manière , et que nous ne connaissons que par son or était curé de la maison des orphelins, et n’a laissé à Zurich Lg le sou-

venir du bien qu'il a fait. | . Vous me permettrez donc de vous ppeler

ici les noms de quelques-uns de ces hommesrares qui ont honoré Zurich; un Conrad Gessner, cette grande lumière du XVI' siècle, que la nature semble avoir placée elle-même entre Aristote et Linnée;uxi Josias Simmler, quifitrevivre pour sa patrie l’élégante simplicité d'Hérodote dans la langue de Jules César; les Bourguemestres Leu et Ott, laborieux historiens de leurpays; Hott'nger, un des plus vigoureux champions de la réforme et des restaurateurs de l’érudition orientale; un Bullinger, un Zimmermann , et tant d’autres vertueux et éloquens ministres ; un Breitinger, qui eut, l’un des premiers, la gloire de rappeler à l’étude de l’antique et de la vé-! rité la littérature allemande qui s'égarait encore dans les ténèbres du moyen âge;et ce: Bodmer, surtout, dont le nom, attaché à cette heureuse révolution, a laissé dans son pays de si tendres et de si respectables souvenirs; et ce Salomon Gessner, limmortel honneur des muses helvétiques, qui sut attendrir la civilisation moderne à la peinture naïve des mœurs antiques ; et ce Lavaier,; enfin, qui sembla fait pour unir tous les contrastes aussi bien que toutes les'vertus; philosopheisensible etthéologien religieux; sincère et de bonne foi dans’ses sermons comme daus ses systèmes, et qui, passant sa vie à étudier les hommes'et à les servir, en fut peut-être

le meilleur etle plusinconséquent, puisqu'il put tout ensemble les connaître et: les aimer.

Désormais, à Zurich, on ne converse plus qu'avec les ombres de ces hommes illustres; car leurs écrits sont partout, et leurs noms ont rempli le monde. Mais j'ai vu à Zurichun sage, formé à leur école, un homme qui. fut leur ami, et qui m’a accueilli comme le sien. Écrivain ingénieux et poli, philosophe indulgent et:aimable, M. Henri Meister a été, par ses travaux, le lien de. deux littératures, comme il es, dans toute sa: personne, le lien: de deux sièclés déjà: étrangers l’un à l’autre. Je ne l'ai presque point. quitté tout! le temps que j'ai passé ici, et j'ai appris à connaître, pendant mon séjour à Zurich, lurbanité qu’on trouvait jadis à: Paris.

Le gouvernement de Zurich aété long-temps et-est encore aujourd'hui l’un des: plus aristocratiques de: la Suisse, quoiqu'il ait été, dès l’origine, dirigé contre l'aristocratie: même ; tant:il est:naturel-à l’homme-de: chercher dans: l'état social un apput contre ses propres passions! Denobles maisons dela Souabe,, de l’Alsace et.dé l’'Helvétie, qui dominaient à Zurich, virent tout:arcoup,.en 1356, s'élever: contre: leur puissance féodaleiles intrigues et/les talens: d’un homme nouveau, Rodolphe Brun. Ge ré-

ZURICH. 270 formateur, moins digne, peut-être, de son siécle que du nôtre, eut l'art de se substituer aux nobles qu'il avait chassés; à l'aristocratie du sang ét de la naissance, il fit succéder une arisiocratie toute bourgeoise dés arts ét des métiers; un asile fut ouvert, dans une des tribus : x tous les nobles qui se soumirent ; on se délivra Lbéralement des autres par FEU le fer ét la corde. Du reste, il n°y eut guère de da el dans le gouvernement, que les personnes ; ; les mêmes maximes continuèrent sous d’autres noms; ét même on remar qua que cétte noblesse Sn ŸÈtE et populaire ne fut ni moins vaine nl moins ofpueilleuse que celle qu'ellé avait remplacée ; cé qui n’est pas ; sans doute, un trait exclüsivément propre à la léstation: de 1336.

Quoi qu'il én soit, ce Rodolphe Brun disait naïvément dé sa constitution, qu'elle était lun des plus réspéctables hospices de la médiocrité ; et je né connais guère, He un gouvernement, d'élogé plus flatteur que celui-la. Aussi cette constitution de Zurich s'était -elle maintenue, à peu'près, sans altération depuis l'an 1336} jusqu'à l’an 1798, quoique lesmœurs eussent passablerérit changé dans cet intervalle ; et sa durée était sans doute là meilleure réponse qu elle püt opposer à ses modernes détracteurs. Les progres toujours croissans du commerce et de

l’industrie , sous le fatal système des corporations et des maitrises; l'acquisition d’un riche et fertile territoire ; un excellent esprit public, fruit de la modération et du travail; des mœurs pures et même sévères, jointes à une culture perfectionnée de l'esprit, étaient encore d’autres argumens dont les partisans de l’ancien gouvernement zurichois pouvaient autoriser leur attachement exclusif aux institutions de leurs pères. Mais nos sublimes législateurs n’étaient pas gens à se payer de semblables raisons; à leurs yeux , il n’y avait point de faits capables de tenir contre le dogme de la souveraineté du peuple; et le Directoire envoya une armée proclamer à Zurich les droits de l’homme, au risque de n’y pas laisser d'hommes pour en jouir. Je n'ai pas le courage de parler de ces tristes combats, qui immortalisérent le nom d’un soldat français , et qui coûtèrent la vie à Lavater; je ne vois point la gloire de mon pays où je vois le deuil de l’humanité. Trois ans encore après, une armée nouvelle apporta sous les murs de Zurich la nouvelle constitution helvétique, et, au défaut du consentement des.. citoyens, qui se barricadaient de leur mieux contre la liberté, cette constitution se fit précéder du bruit imposant et de l'autorité victorieuse de l'artillerie. Zurich vit tomber, dans

cet absurde bombardement, plusieurs de ses plus vertueux citoyens, en même temps que les dernières pierres de l’hospice de Rodolphe Brun ; et la médiation, qui survint dans ces conjonctures, imposa du moins silence aux douleurs du présent et aux regrets du passé.

La constitution actuelle de Zurich se rapproche plus de celle de Rodolphe Brun que de celle de Napoléon, quoiqu’elle participe de l’une et de l’autre; c’est, en quelque sorte, une transaction entre les vieux et les nouveaux. principes. La souveraineté ne réside plus exclusivement dans la bourgeoisie de Zurich ; les anciens sujets sont admis avec les anciens maitres au partage de cette souveraineté, objet d’émulation et d’envie tant qu’elle fut le patrimoine de quelques families, d’indifférence et presque de dédain depuis qu’elle est la propriété de toutes. Le canton est divisé en soixante-cinq tribus, dont treize seulement appartiennent à la ville de Zurich, et le reste est réparti entre un pareil nombre d’arrondissemens politiques. Le seul privilége qu’ait conservé la capitale, c’est. de nommer au Grand Conseil deux membres par chaque tribu, tan-, dis que les cinquante autres tribus (1) n’y sont

(x) La ville de Winterthur forme une tribu, et nomme cinq députés. RSS

représentées chacune que par un seul député.

Si la démocratie résidait exclusivement dans les campagnes, et l’aristocratie dans la cité, on trouverait, sans doute , là part de celle-ci bien faible en comparaison de Pautre. Maïs heureusement que, dans ce pays , lès mœurs servent encore de correctif et de ge aux lois ; la balance des pouvoirs n’y dépend pas d'uné équation , ni le sort de l’État d’une combinaison arithmétique; et l’on peut dire quéles vingtsix voix de Zurichsont encore aujourd’hui Foracle de la nation , commé au témps même où la nation résidait toute entière à Zurich.

Un Grand Conseil, dé deux cent douze membres ,est l'autorité suprême de la république. On yarrive par deux degrés différens d'élection, ét cette élection est assujétié à des conditions de diverse sorte qui pourraiént sémbler rigoureuses, même # ceux qui pensent que les mtérêts de: l’État ne sauraient être remis en dés mains trop éprouvées et trop pures. Il'faut être bourgéois d’uñé commuüñé pour avoir le droit d'y voter, à plus forte: raison d’ y être élu ; il faut aussi payér sor-mème l’impôt. d'une Brbbete qu'on possède soi-même;-et, grâce à cès sages précautions, dhne connait HAEE à Zurich 1e scandale de ces faux députés admis sur de faux titres, de ces législateursintroduits parlafraude

dans le sanctuaire des lois, et viciant à sa source même l’autorité de la raison et de la morale publiques.

L'élection directe où populaire produit quatre-vingt-deux membres choisis , comme je Far dit plus haut, parmi toutes les tribus du.canton; lescenttrenteautres membres qui completent le Conseil souverain sont nommés, par ce conseil lui-même ,au scrutin secret et à la majorité absolue, sur une liste triple, formée par une commission: élue elle-même avec de sem:

blables formalités : c'est ce qu'on peut appeler ici, l'élection indirecte ou privilégiée. La plus grande latitude: est laissée auchoïx de: ce conseil , sauf les conditions de fortune, que rierr ne peut éluder, et de moralité, dont rien ne peut dispenser. Le cinquième de ces: élections: est réservé:à la campagne; etttel est l'avantage: des corps: aristocratiques:, que l’on: peut: présumer qu'ici lesouverain se contient rigoureu-) sement, dans les bornes qu'il:s’est prescrites:

Le gouvernement réside dansun Petit Con- ‘seil.de vingt-cinq membres, y compris:les deux: . Bourguemestres | qui sont les chefs de ces con: seils et:-de la: république. Les mêmes:élémens se retrouvent icidanslemême rapport; et delà vient , sans doute; l’action rapide: et sûre qu'on! remarque dans cegouyvernement, et qui , dans

les États régis par des assemblées républicaines, ne peut résulter, en effet , que du parfait accord et de l’exacte proportion de toutes les parties qui entrent dans la composition de ces machines populaires. Les membres de ces deux conseils, aussi bien que les Bourguemestres , sont nommés pour six ans, mais toujours rééligibles; et 1l y a sans doute , dans ceite disposition prudente , de quoi concilier le mouvement et l’activité dont un corps politique a besoim, avec le repos et la stabilité qui ne lui sont pas moins nécessaires.

: Ce qui distingue la constitution de Zurich; de la plupart de ces constitutions helvétiques, si rapidement improvisées en 1814 parmi les cris des factions ‘intestines «et à la voix des: armées étrangéres, C'est qu'elle est encore imparfaite en beaucoup de points: J'admire, quant à moi, la sagesse d’un législateur, qui, recomposant pièce-à pièce un édifice rumé par le temps, ne croit pas qu'on puisse le relever d’un seul coup de main, ni-qu'il sutfise de déclarer une nation constituée sur le papier, pour qu'elle le soit en effet. C’est à cette prudente temporisation qui, préparant lentement des améliorations ‘utiles ; essaie en quelque sorte la raison avant la liberté, et non pas la liberté avant la raison, que le gouvernement de Zu-

À ZURICH. 285 rich a dü. dans tous les temps et particulièment dans le nôtre, l'influence qu'il exerce au sein des Diètes helvétiques. Les circonstances qui ont fait déchoir l’orgueilleuse et puissante Berne du rang que cette ville occupait à la tête de la confédération, ont aussi tourné à l’avantage de la sage et modeste Zurich. Aucune animosité ancienne , aucune prévention nouvelle, ne peut disputer à celle-ci la prééminence que Jui assure la modération de ses conseils, égale à la modération de sa fortune. Zurich est donc bien véritablement le premier canton helvétique; et tant qu’elle conservera l’esprit qui la dirige elle-même, on peut prédire qu'elle conservera, pour l'avantage de la Suisse, non moins que pour le sien, l'empire qui lui fut déféré par la reconnaissance et qu’elle exerce par la raison.

Le principal adoucissement que la constitution nouvelle ait apporté à la condition du peuple zurichoiïs, consiste moins encore dans la part de souveraineté qu'il exerce par ses propres délégués , que dans la liberté de commerce maintenant à tous les habitans du canton. Grâce au bon sens de ce peuple, qui n’estime de cette souveraineté si vaine à force

d'être si générale, que ce qu’elle a de réellement applicable à ses besoins. et d’utile à ses

intérêts, les familles patriciennes sont restées presque exclusivement en possession des emplois politiques; c’est-à-dire qu’elles ont conservé le privilége de se ruiner pour la chose publique ; mais le droit de s'enrichir n’est plus, comme autrefois, un droit exclusif de laristocratle; et ce qu'il y a, sous le régime actuel, de plus populaire à Zurich, c'est l’art de faire fortune.

Cette liberté illimitée de commerce n’est cependant point, comme on l’imagine, un avantage exempt d'inconvénient. Grâce à une concurrence affranchie de toute entrave, une foule de machines se sont élevées, qui n’ont pu trouver toutes une occupation suffisante ni un bénéfice assuré. La principale industrie du canton consiste en filatures de coton, et l’on en compte jusqu’à cinquante-sept; ce qui est beaucoup plus, m'a-t-on dit, que n'en comportent les besoins de la consommation , désormais réduite à la Suisse, par le système de prohibition qu'ont adopté les puissances qui l’environnent. De là des embarras réels , une souffrance qui augmente de jour en jour ; et ce peuple était peut-être plus heureux lorsqu'il travaillait pour le compte des bourgeois de Zurich, que depuis que, travaillant pour luimême, il s’est donné, dans ses besoins nouveaux,

des maitres plus impérieux plus exigeans et bien moins aisés à satisfaire.

Les deux opinions différentes qui partagent aujourd'hui l’Europe, se trouvent ict en présence, comme partout, et s’agitent dans les hameaux aussi bien que dans les conseils de la république zurichoise. Ceux qui appellent à Londres la réforme parlementaire, qui proclament à Naples la constitution des Cortès, et qui invoquent la Charte à Paris (1), demandent à Zurichune représentation du peuple plus étendue : les mêmes gens ne se contenteraient probablement pas de la démocratie de Zug ou d'Appenzell. Ces gens là sont encore en minorité dans les conseils de Zurich ; des concessions salutaires , de justes égards pour toutes les prétentions raisonnables , une modération pleine de force et de dignité de la part de ceux qui administrent l'État, réduisent ici leurs adversaires au rôle ingrat d’une opposition légitime. Le clergé zurichois est, de même, imbu d’excellens principes politiques, comme il est doué de toutes les vertus de son état ;et son

(1) Je suis obligé de rappeler ici que j'écrivais cette lettre le 28 août 1820 , époque voisine de celle où éclatérent la révolution militaire de Naples et les troubles du mois de juin, à Paris.

chef actuel, lAntistes Hess, maintient par l’autorité d’une vie irréprochable , aussi bien que par celle de son ministère, les anciennes doc- . trines d’une église que distingua de tout temps la pureté de ses mœurs et la sévérité de ses maximes. |

Je ne crois pas que M. le conseiller Ustéri me reproche de le désigner ici comme le chef du parti démocratique; car 1l en est certamement l’homme le plus distingué. Je lai vu l’an. née dernière à Lucerne, pendant la session de la Diète ; je l’ai revu cette année à Zurich, au milieu des loisirs de la vie privée, et je ne trahirai n1 la reconnaissance, ni la vérité dans le portrait que je tracerai de cet homme d’État. Sous un extérieur vulgaire et une élocution pénible, au moins dans notre langue, M. Ustéri cache un grand fond de connaissances politiques, un esprit net, étendu, fertile en ressources. Partisan déclaré des idées nouvelles, il est très-versé dans l’histoire générale, non moins que dans celle de son pays ce qui, partout ailleurs qu'à Zurich, pourrait passer pour une inconséquence; car, à qui ne cherche que des innovations sans règle et ne rêve que des institutions sans modèle, qu’est-il besoin des lecons de l’expérience et des exemples de lhistoire ? Il est bien plus commode , en effet, pour

qui ne veut que façonner le présent à sa guise, detraiter le passé comme s’il n’avait jamais été, et 1l suffit souvent, pour être un grand politique, de ne rien savoir ou d’avoir tout oublié. Un autre mérite , ou, si l’on veut, un autre tort de M. Ustéri, est de joindre à des doctrines fort libérales une simplicité de mœurs vraiment antique , une vie pure, modeste , désintéressée ; des missions Do. dé hautes Mabites n’ont ajouté qu’à sa considération personnelle, et peu d'hommes aussi ennemis de l'ancien ordre de choses, savent aussi bien se contenter de l’ancienne médiocrité.

Avec un esprit moins brillant, moins cultivé, peut-être, M. le Bourguemestre de Remhard exerce, dans les conseils de Zurich, une influence plus sûre, plus étendue, digne, enfin, du rang suprême qu’ il occupe à la tête de cette république et des éminens services qu'il a rendus à son pays. J'ai eu l honneur de le voir et de l’entretenir familièrement; c’est sans contredit un des hommes de notre temps qui apprécient avec le plus de justesse l’état actuel de l’Europe, et qui savent le mieux discerner, dans le mouvement des partis contraires et dans la lutte des opinions extrêmes , les concessions qu’il est utile ou dangereux de faire à ce qu’on appelle l'esprit du siècle. La constitution sous

laquelle Zurich se repose à présent de ses longs malheurs , est en grande partie l’ouvrage de ce Ep itrehe et l’on y retrouve, en effet, l’empreinte de la modération et de la Shut de son caractère. Avec des formes simples et mémes communes, il a fait respecter dans sa personne la dignité de Grand-Landamman de la Suisse, comme il dirige actuellement le gouvernement de son canton ou préside aux délibérations de la Diète. Son grand sens, son fleeme imperturbable, font de lui la hache des discours de M. Ustéri; mais ce qui lui assure des droits éternels à la reconnaissance et à la vénération de ses concitoyens, c’estd’avoir contribué plus efficacement que personne à l’établissement d’une constitution fédérative, qui maintient l’ancienne existence et les libertés particulières des divers États helvétiques, au lieu d’une constitution centrale, qui, soumettant la Suisse entière au pouvoir absolu de trois magistrats suprèmes et d’une assemblée unique , eût détruit sans retour les inégalités physiques et morales de l'Helvétie, et fait passer les Alpes ellesmêmes sous le niveau d’une uniformité absurde. | | L'influence des idées nouvelles se fait pourtant remarquer à Zurich ; mais c’est moins encore dans les formes de Îa constitution que

dans l’affaiblissement des mœurs. Cette ville, qui fut le siége de la réforme helvétique, en conserva plus long-temps qu'aucune autre l’esprit rigide et les principes sévères. L’âme de Zwingli semblait s'être perpétuée , aussi bien que sa dignité, jusque chez ses derniers successeurs, ou plutôt Zwingli lui-même n'avait pas cessé de diriger l’église qu'il avait fondée. On eût eu peine à décider, dans toutes les classes de citoyens, si c'était la croyance ou la conduite, qui se conformait le plus à la simplicité primitive. L’austérité des anciennes lois somptuaires durait encore à la fin du X VIII siecle. Les ‘plus puissans citoyens respectaient dans leur personne, dans leurs vêtemens, dans toutes les habitudes de leur vie privée, le principe de cette égalité, qui n'était pourtant, même en ce pays, qu’une fiction politique. On ne voyait point de carrosses par la ville; les femmes s’abstenaient de pierreries ; et la mode elle-même s’étonnait de subir, à Zurich, le joug qu’elle impose ailleurs. Nulle part, peut-être, l’adultère ne fut si sévèrement réprimé, et, toutefois, si rarement commis; la moindre haison équivoque était punie d’une forte amende ; et ceux qui se trouvaient dans l’impuissance de lacquitter, étaient obligés de nétoyer les rues avec une marque sur le visage, doublement flétris de leur faute et

du châtiment qu’elle attirait à leur personne.

Telle est du moins l’idée que m'a donnée de l’ancien régime à Zurich, un homme qui doit bien le connaître, puisqu'il en est lui-méme;un de ces hommes rares , que le temps semble avoir oubliés , et qui sont restés debout au milieu de la décadence des mœurs, comme ces colonnes isolées que l’on rencontre sur l’emplacement d’un temple antique. M. le conseiller Nüscheler est véritablement un Zurichois du premier âge de la réforme ; une ferveur de zele une rigidité de principes, un ton grave et solennel, et je ne sais quoi d'antique répandu sur toute sa personne, me l'ont fait considérer avec autant de vénération que de surprise. En l’écoutant, j'ai cru converser avec le. XVI° siècle, de même qu'auprès de M. Meister, j'avais cru retrouver la société brillante et spirituelle du XVII. I m'a donné quelques-uns de ses écrits que je garderai toujours comme un des fruits les plus précieux de mon voyage.

Il n'est plus aujourd’hui question de lois somptuaires à Zurich, et le mot et la chose y sont également surannés. Le tribunal de réformation, dont l’incommode surveillance s’exerçait jadis avec tant de rigueur sur la vie privée des citoyens , a éprouvé le même, sort que ces gothiques institutions. On ne voit plus, com-

ZURICE. 203

ne autrefois, le vice scandaleusement obligé de nétoyer les rues; on le relègue maintenant dans les salons. Au lieu d’être confondu avec les plus vils malfaiteurs, l’adultere est à présent enfermé pour quelques jours seulement, dans une prison honorable, et ne cesse pas du moins de se trouver en bonne compagnie. La séduction, dans les campagnes, autrefois contenue par des peines si sévères, n’a plus à redouter qu'une amende de deux louis; et le tribunal matrimonial, d’où les curés fulminent encore de vaines censures, n’a le plus souvent d’autre effet que d’ajouter le mépris dela religion à celui de l'honnêteté. Grâce à la liberté indéfinie du commerce, plus de mille cabarets se sont élevés dans tout le canton, et, d’un autre côté, par suite de la liberté indéfinie de conscience, les lectures publiques de la Bible ont été interdites au peuple. Le magistrat a pensé, fort sagement, sans doute, que dans un pays COMME celui-ci, l’on ne saurait trop encourager la culture de la vigne, et, dans un siècle comme le nôtre, trop appréhender les progrès du fanatisme. | Malgré cet affaiblissement des mœurs, Zurich est encore une ville très-morale, en comparaison de ce qui l'entoure; et il n’existe peutêtre pas de cité, grande ou petite, dans toute

l'Europe, qui ne profität beaucoup d’acquérir ce qui lui reste. L'opinion, ce dernier frein qui contienne encore les mauvaises mœurs, quand la crainte de Dieu s’est affatblie dans les cœurs, n’a presque rien perdu de son ancienne sévérité; les chefs de l'État lui sont soumis, dans leur conduite, comme les plus humbles des citoyens ; c’est par-là, surtout, que se manüent ici l'égalité républicaine, et l’on m'a cité des exeniples récens de magistrats recommandables par leur capacité et par leurs longs services, lesquels ont perdu leurs emplcis pour des fautes qui mènent ailleurs à la fortune.

C’est encore par un reste des anciennes habitudes, plus peut-être que par un attachement véritable aux anciens. principes, que les sexes continuent à Zurich, de vivre séparés et presque étrangers l’un à Pautre, si ce n’est dans Pintimité de la famille. Jai vu dans un lieu public, où presque toute la population se trouvait réunie , des jeunes personnes de tout âge se promener ensemble , sans que jamais les groupes dè sexe divers eussent l’air de se chercher, ou la pensée de se confondre. Il en est de même des réunions domestiques. Les coteries mâles ou femelles ont survéeu à toutes les constitutions qui se sont succédées depuis vingt-cinq ans à Zurich; et l'apparition d’un homme au

milieu d’an cercle de femmes, y serait peut-être un événement ‘aussi mou, que pourrait être chez nous la violation d’un article de la Charte.

Je ne puis donc rien vous dire sur 1 Organi-

sation intérieure de ces comités femelles, où je n’al point pénétré. Le } jeu, les caquets et la médisance , tiennent sans doute beaucoup de place dans ture amusemens; car, je ne crois pas qu'il existe à cet égard de ville privilégiée. Je soupçonne aussi que lon s’y ennuie à plaisir; et Jai été bien tenté de plaindre ces pauvres femmes , en songeant que, réduites à se plaire entre elles , elles ne respirent jamais le parfum de la galanterie que dans la pipe de leurs maris.

Il existe pourtant quelques maisons où la sociabilité a pénétré , et où hommes et femmes se réunissent pour méler et jeter ensemble des cartes sur une table-verte. J’ai été conduit dans l’une de ces maisons, où l’on ne rit guère plus que dans les autres, mais où l’on joue; et j'ai joué moi-même pour faire au moins à Zurich, ce que je ne fais point à Paris.

Quant aux sociétés d'hommes, c’est tout différent. Il y règne une liberté d'action et de discours tout à fait républicaine. Deux outrois chaises au plus forment lameublement d’un salon, oûse tiennent douze à quinze personnes, atten du que l’on s’y promène, en arpentant la chambre

en longeten large, comme sur la place publique. Uneautre pièce non moins apparente, mais bien plus utile, de cet ameublement, c’est une longue rangée de pipes suspendues tout auprés de la porte, sans doute afin d'indiquer que c’est la première chose qu’on doive prendre et la dernière qu'on doive quitter. En effet, immédiatement après les salutations accoutumées, chacun va se pourvoir d’un instrument, qui, nulle part peut-être, n’est d’un usage aussi général et d’une ressource aussi efficace, pour animer la conversation et pour en remplir les lacunes.

Vous vous doutez bien que, parmi des promeneurs ainsi armés , l'entretien ne court jamais le risque de devenir trop vif ou trop sérieux;on se forme par petits groupes , qui marchent et se coudoient régulièrement; on est d’ailleurs dispensé de tous frais d'imagination , ou de gaieté, et l’on a toujours assez d’esprit, quand on fume. De là, des conversations particulières, tantôt bruyantes, tantôt silencieuses, dans tous les coins à la fois; des propos vingt fois rompus et repris au milieu des nuages de fumée, qui se croisent de même dans tous les sens et s’épaississent de moment en moment; et, comme pour ajouter au désordre d’un pareil entretien, un mélange perpétuel de mots et de sons divers, et de phrases commencées en français, qui se

ZURICH. 207 terminent en allemand, ou, ce qui est presque équivalent, en une bouffée de tabac.

‘On apporte le gouter, qui réunit un moment tous les esprits, je veux dire tous les appétits. Ce goûter, repas intermédiaire entre le diner et:le souper, consiste en fruits, en pâtisseries, en fromages de toute espèce, en saucissons très-épicés; le tout, largement abreuvé de thé et des vins les plus'âcres de tout le pays, c’està-dire de toute la Suisse. Vous concevez bien qu'après cette légère collation , la conversation ne prend pas une allure beaucoup plus vive.

La fumée redouble, et devient bientôt insupportable , même pour ceux qui l’exhalent, qui, suffoquent en parlant etne peuvent déjà plus se voir,quoiqu'ils se répondent encore. On se dit enfin adieu, et l’on se quitte pour aller souper. En général, les Suisses, et surtout les Zurichois, mangent beaucoup. Tout le monde ici fait ses quatre repas; c’est peut-être même l’article de la constitution, sur lequel on se montre le plus régulier, de usine coterie qu'on soit, à quelque parti qu'on appartienne; et l’on doit croire que ces gens-là ont tous une bien forte tête, à en juger d’après leur estomac.

Les Zurichois n’ont guère d’autres amusemens que ceux dont je viens de vous tracer une légere esquisse, et dont je puis parler en

connaissance de cause. Cependant, un goût très-répandu chez eux, est celui de la musique, dont , au témoignage de M. Meister, le docteur Gall a trouvé sur la plupart de leurs crânes l'organe parfaitement caractérisé. Sans recourir à une pareille preuve, il est facile, même à un étranger, de s’apercevoir de cette disposition générale, et les Zurichois onten cela d'autant plus de mérite, que leur langage est certainement l’un des moins harmonieux qui se parlent dans toute la Suisse. La prononciation en est même tellement rude, qu'il leur est presque Anppssrhie d’artieuler un son sans faire une grimace ; et j'ai cru plus d’une fois entendre jurer le peuple, quand il chantait. Je ne sais si c’est à ce défaut de la langue, qu'il faut attribuer un autre désavantage non moins sensible à Zurich. Les femmes ne m'ont point paru jolies, et l’expression de leur langage n’est guère propre à corriger celle de leurs traits. Toutefois, jé me hâte d'ajouter que si j'avais vécu au milieu d’elles, j'en aurais pris peut-être une idée plus favorable et plus juste; mais si je n’ai pu les juger que superficiellement:et comme à la dérobée, est-ce ma faute ou bien la leur?

Quoique les spectacles ne soient pas expressément défendus par les lois, ces sortes de divertissemens sont néanmoins rares à Zurich. Le

peuple même de la campagné ne danse que pendant huit dimanches de l’année, dans le temps des moissons et des vendanges. Les concerts sont plus fréquens à la ville, à cause de ce goût pour la musique dont je parlais tout à l'heure. Cependant , un opéra italien , que j'avais vu à Lucerne, ne put obtenir des magistrats, pendant que je me trouvais à Zurich, la . permission de donner quélques représentations. Il était pourtant détestable et conséquemment bien digne d’être toléré; à moins que lennui ne soit mis 1C1 au rang des vices qui corrompent les États; et, sur ce pied-là, ce qui serait innocent à Partis pourrait bien être dangereux à Zurich. | |

Je n’en finirais pas sur Zurich, si je voulais vous rapporter tout ce que j'ai remarqué d’agréable, d’instructif, et surtout d’honorable pour cette ville; mais il faut un terme à tout, même aux éloges les plus légitimes; et cette lettre est déjà si longue, que je crains qu'elle ne le paraisse, même à Zurich.

Je suis, etc.

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