LETTRE XXII AU MÊME
La nille et le lac de Zurich; aspect charmant de l'une et de lautre.—Le palais du Sénat.— La Bibliotheque publique; correspondance originale de Zwingli; manuscrits précieux ; M. Horner. — La tour du Wellenbers. — Fontaines publiques.—Le Platz, promenade au bord de la Limmat; Monument du poëte Gessner.
J'aitrop long-temps captivé l’impatience que j'avais de voir Zurich, pour ne pas céder maintenant à celle que j’éprouve de vous en parler. Mais je ne veux, dans cette premiere lettre, qu'exprimer en peu de mots l'effet qu’a produit sur moi le premier aspect de cette ville célèbre.
La position de Zurich, à l'extrémité d’un vaste et beau lac, sur les deux rives de la Zinmat, qui en sort purifiée, rapide, abondante, etcomme orgueilleuse du nouvel éclat dont elle brille, m'a paru l’une des plus délicieuses qu'on puisse voir. À l’ouest et au midi, le sol de la vallée s’arrondit en collines agréablement ombragées ou couvertes de vignobles, jusqu’à la base de l’Uetliberg et de VÆlbis, dont l’un, richement boisé, l’autre d'unaspectplussauvagerépandent seuls sur ce gracieux paysage , quelques faibles teintes du coloris des Hautes - Alpes. De l’autre côté de la ville et à une distance infinie, s’étendent des chaines de collines d’une pente encore plus douce et d’une plus riante culture, au-dessus dequelles une légion de colosses régulièrement rangés sur une ligne immense déploient leurs magnifiques manteaux de glace. Sans offrir peut-être des masses aussi énormes et des formes aussi imposantes que la chaine des Alpes qu’on aperçoit de Berne, celle-ci présente, sur une étendue à peu près égale, un plus grand nombre encore de ces aiguilles brillantes qui animent.et vivifient ,en quelque sorte, la scène immobile des Alpes. De presque tous les points de la routede Schafjouse, l’œilpeut suivre leurs mouvemens si variés, et, à la faveur du beau temps qui favorisait notre voyage, Je recon-
nus, avec cette douce émotion de surprise et de plaisir qu’on éprouve à revoir de vieux amis, le prodigieux Dœdi- Horn, l'äpre et sauvage Glærnisch et l'énorme Sentis, qui dominent cette longue chaîne des Alpes de Schwytz, d'Ury, de Glarus et d'Appenzell.
Je vous ai déjà parlé de l'aspect enchanteur du lac de Zurich, et c’est encore à présent tout ce que je puis vous en dire. Si l'impression des beautés de la nature nous touche d'autant plus qu’elle est plus fréquemment renouvelée, il n'en est pas de même des images que nous essayons d'en retracer, et qui ne peuvent qu’aller s’affaiblissant à mesure qu’elles se reproduisent. Ce qui nous affecte de cent manières, nous n’en avons guère qu’une seule de l’exprimer; et les paroles manquent bien vite à un sentiment qui ne s’épuise jamais. Le lac de Zurich ne ressemble à aucun de ceux de la Suisse, si ce n’est par les beautés qui lui sont propres; sa forme allongée, sa courbure, pareille à celle d’un arc d’inégale proportion, dont le pont de Rapperschwyl {forme la flèche; son peu de largeur, qui permet d'en contempler de partout, avec une admirable netteté, les rives tantôt graves, salitaires, mélancoliques, le plus souvent riantes, animées, industrieuses ; la couleur même de ses eaux, d’un verd plus tendre et plus uni-
forme, tout concourt à donner à ce lac une physionomie particulière, entre ces nombreux bassins que la nature semble avoir creusés au pied des Alpes, pour reproduire son plus bel ouvrage et l’embellir encore en le répétant.
Zurich est bâtie sur les deux rives de la Zimnmat, qui ne lui porte pas seulement le tribut des plus belles eaux du monde, mais qui, par le rapide courant d’air qu’elle établit sur son passage, l’assainit encore et la purifie. On dirait qu'avant de s'éloigner de ce lac, où elle est redevenue si limpide, la Linmat reconnaissante veuille se charger à son tour des humides vapeurs qui corrompent la salubrité de ses rivages. Des deux parties de la cité, celle qui s'élève sur la rive droite du fleuve, est la plus considérable et, je crois aussi, la plus antique; on y retrouve au milieu des édifices de tous les âges, tous les mouvemens du sol primitif; et, par un juste retour, le temps n’y a guère moins respecté l’œuvre de l’homme, que celui-ci l’œuvre de la nature.
Zurich est, sans contredit, la ville la plus fortifiée de toute la Suisse : aussi at-elle été prise plus souvent. On se rappelle encore les furieux combats livrés sous ses murs par ces armées russes, autrichiennes, françaises, qui se disputaient l'empire de l’Europe dans un coin
de l’'Helvétie. Les fortifications de Zurich, qui datent du XVII° siècle, ne sont que vieilles; mais 1l existe, au sein de la cité même, quelques débris vraiment antiques des murailles et des tours qui la protégeaient autrefois ; et dans ces débris, dont la caducité encore empreinte de force et de grandeur, sert d’appui à la faiblesse des constructions modernes, j'ai cru voir une image de la constitution de Zurich.
Des trois ponts par lesquels les deux parties de la cité communiquent entre elles, un seul est praticable aux voitures, et il sert en même temps de promenade et de marché. On y jouit d’une vue magnifique sur le lac, la Zimmat, l’intérieur de la ville et les sommets lointains des Hautes-Alpes. C'est à l'extrémité de ce pont qu'est bâtie l’auberge de l Épée, qui serait, à ce titre seul, la première de da Suisse, si elle ne l'était déjà sous d’autres rapports.
À l’autre extrémité, s'élève le palais du sénat, : bâtiment du X VIL° siècle. La solidité est à peu près le seul mérite qu'on aït recherché dans la construction de cet édifice ; 11n’en convient que mieux au gouvernement dont il est le siége.
L'inscription en est simple et noble, surtout très-claire pour le peuple auquelelle s’adresse; aussi , n'est-elle pas l’ouvrage d’une académie. D'autres sentences latines ornent les murs
et le couronnement de l'édifice; elles rappellent des vertus répüblicaines qui sont 1c1 dans ious les cœurs; et peut-être eüt-1l mieux valu laisser le faste de ces paroles aux peuples qui se consôlent avec des phrases des vertus qui leur manquent.
La salle ou s’assemble le Grand Conseil, ou les Deux Cents, est plus vaste quecelle du parlement britannique, à #’estminster, et des députés dé France : mais ce n’est ici qu'un vain luxe d’architecturé; car le peuple ne jouit point à Zurich de l'avantage d'assister aux débats que sa liberté fait naître. Il ignore apparemment combien la vue de ses législateurs, ivres de vin, d’éloquence et de colère, est propre à rehausser dans son esprit le caractère et l’autorité des lois. La salle du Petit Conseil est tout à fait inaccessible ; l'œil profane d’un étranger ne saurait s’y glisser même furtivement; c’est là que réside la majesté mvisible du peuple souve: rain, qu'ailleurs on a vu plus convenablement placée sur des tréteaux; mais peut-être est-1l en effet plus sagedereléguer ce dogme absurde dans un sanctuaïre impénétrable.
Tout près de là ,‘sur la rive droite de la Zimmat, est la Wasser-Kirche. C'était dans Porigine une chapelle dédiée à trois saints martyrs Félix, Régulus et Exupérans, patrons de la
ville. Le célèbre Waldmann en fit, à la fin du XV° siècle, un temple de la Victoire, où flottaient les drapeaux enlevés au duc de Bourgogne; c'est maintenant la Bibliothèque publique. ilme semble qu'il y a quelque chose d’assez requable dans l’ordre de ces attributions successives; c'est en quelque sorte l’ordre de la civilisation même qui remplace tout aujourd’hui par des livres, et ne met plus , au lieu des images de la piété et de la gloire, que la vaine science des écoles. Cette bibliothèque est, au reste, nombreuse et choisie; elle possède, en- tre autres manuscrits précieux, une partie du Codex vaticanus écrit sur du parchemin violet, et le seul manuscrit original de Quintilien qui ait échappé à la barbarie du moyen âge. On y montre cent cinquante volumes de documens concernant l’histoire de la réforme, lesquels proviennent en grande partie de la correspondance ‘originale de Zwingli; et j'ai frémi en songeant sous quel énorme amas de livres fut presque étouffée par ces sectaires le livre qui, seul, peut tenir lieu de tous les autres.
J’ai lu avec un vif intérêt des lettres latines de Jeanne Gray au théologien Büllinger, qui attestent un rare savoir, un esprit infiniment cultivé et une àme plus belle encore. Mais le principal ornement de cette bibliothèque consiste
en une nombreuse suite de portraits des principaux personnages zurichois, depuis 1336 jusqu'en 1798. Quelques-uns de ces vieux magistrats, dont l’âge se reconnait à la mâle fierté des traits, plus encore qu’à la grossièreté du pinceau, paraissent un peu surpris de se voir à présent couverts de la poussière des livres; on dirait que les théologiens s’en accommodent mieux, ou, ss semblent encore étonnés, ce ne peut être que de leur silence. J’ai remarqué un portrait de Zwingli, d’une vérité frappante, et dont la touche rude et austère s’accorde bien avec la physionomie de ce sectaire, ainsi que le portrait de femme qui l’accompagne. On montre encore dans cette bibliothèque de Zurich, quelques antiquités et des médailles romaines, et vous vous doutez bien que je n’ai pas perdu de temps à les regarder; mais je Mm'exposerais à vos reproches, et je serais moi-même coupable d’ingratitude, s1 j'oubliais de vous dire que le bibliothécaire actuel, M. Horner, homme obligeant, théologien aimable et savant modeste, comme on n’en voit pas beaucoup, même à Zurich, m'a fait voir un recueil considérable de peintures allégoriques chinoises, rapportées par son frère, le célébre voyageur Horner, du voyage autour du monde qu'il a fait avec le capitaine Krüsenstern.
Vis-à-vis de la bibliothèque, sur l’autre rive du fleuve, est le vaste magasin dans lequel une partie dela Suisse vient s’approvisionner de blé; cette remarque doit vous sembler puérile, et peut-être l’est-elle en effet; mais dans une ville aussi lettrée que Zurich, où les alimens de l’esprit sont tout aussi bien de première nécessité que ceux du corps, je ne saurais croire que ce rapprochement de la bibliothèque et du grenier fût purement fortuit.
Au milieu des eaux de la Limmat, s'élève la tour carrée du Wellenberg, où fut enfermé la plus illustre victime que la démocratie se soit jamais immolée en Suisse, Le héros de Horat, Vintrépide et magnanime Waldmann. C’est encore aujourd'hui une prison d’État, et cette tour domine tous les toits de la ville, comme pour rendre à chaque instant présent ä la mémoire de tous les citoyens, ce grand exemple de l’ingratitude républicaine. |
Vous parlerai-je des places et des promenades publiques qui, nulle part peut - être, n'avaient pu sembler aussi inutiles que là, où la nature, attentive à tous les besoins de l’homme, a si libéralement pourvu à l’embellissement des lieux qu'il habite? Aussi le séjour de Zurich ne se recommande-tl pas aux yeux de l'étranger par lesfrivoles agrémens d’une sté-
ZURICH. | 271 rile ou orgueilléuse magnificence. Des fontaines d’eaux jaillissantes sont le seulornement auquel se reconnaisse le luxe de cet État républicain, et ces eaux si pures qui s’'épanchent également pour tout le monde , ne sont qu’un des bienfaits du pouvoir dont elles sont ici l’image. Sur une de ces fontaines et comme à la source même de la reconnaissance publique, est placée la statue de ce fameux Bourguemestre, Rodolphe Stiissi, qui donna ses jours à son pays, après lui avoir consacré ses talens; et, sans doute afin que ce grand exemple de dévouement ne püt être méconnu dans notre siècle, on lui a conservé l’armure et le costume du sien.
C’est encore un sentiment de patriotisme qui fait le principal ornement de la plus belle promenade de Zurich, qu’on nomme le Platz; elle s'étend sur la rive gauche de la Limmat, jusqu’au confluent de la SA. Un art industrieux y a pratiqué de charrnans bosquets, de longues allées solitaires et de vastes pelouses , et le monument de Gessner qui s'élève au sein de ces paisibles retraites, y répand un charme attendrissant, comme les images que son génie a créées et comme les idées que son nomrappelle. Ce monument ne consiste qu’en une simple urne de marbre gris placée sur une large base de pierre: Gessner lui-même ne l’eût pas fait plus
modeste; mais peut être l’eüt-1l voulu plus élé: gant. J'ai vu le Platz désert, et je m’y suis promené délicieusement, sous de frais ombrages, au milieu de doux souvenirs; je l’ai vu plus riant, plus animé, et couvert d’une population nombreuse, le jour où la florissante jeunesse zurichoise, parvenue au terme des études de l’année, disputait, sous les yeux de ses magistrats et de ses parens, les prix d’arquebuse qui sont ici la premiere école du patriotisme et du courage; et je ne saurais vous dire combien j'ai été ému, en contemplant ces jeux de l'enfance et ces images de la guerre, autour du mausolée d’un poëte qui ne chanta que les faciles plaisirs et les innocens combats des bergers.
. Je suis, etc.
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