LETTRE XXX
AU MÊME
Simpelndorf, village du Simplon, ce 14 septembre.
Description de la route du Simplon, de Brieg a Domo-d’Ossola ; maïsons de refuge dégradées ; l’hospice non achevé. — Chalets de Bérisaal; galeries de Schalbet et des Glaciers; vue admirable du Col-du-Simplon. — Village du Simplon. — Sauvage vallée de Gondo; grande galerie; FWal-d’Isellu; premiers villages de l’lialie; Domo-d’Ossola; réflexions générales.
ER
Il faudrait un volume entier pour décrire ce que la route du Simplon offre de remarquable sous le double rapport de la nature et de l'art ; mais je ne puis que jeter, en courant, quelques
idées, moins encore pour satisfaire votre curiosité, que pour soulager mon admiration, comme un voyageur qui s’allège, chemin faisant, d’une partie du fardeau qui l’embarrasse.
Le passage du Simplon na rien, dans les travaux des hommes, qui lui soit comparable.
C'est, sur un espace de quatorze lieues, de Brieg à Domo-d’Ossola, une sorte de champ de bataille, où la nature et de l’art sont perpétuellement aux prises, sans que l’une ou l’autre, en déployant toutes ses ressources, y perde aucun de ses avantages. On n’y peut faire un pas, sans être frappé des combats qu'ils se livrent, et l’on admire comment , en se choquant sans cesse, ils se surpassent toujours, comment, dans cette longue et terrible lutte, la nature à pu rester toujours également re et l’art toujours également victorieux.
Ce qui étonne surtout, de la part de celui-ci, c'est que régulier, autant qu'imperturbable dons sa marche, il ne ‘cède nulle part aux difficultés qu’il affronte, et cache une extrême audace, sous cette audace même. J'ai vu ailleurs des sentiers taillés dans le roc ou suspendus sur des abimes, tantôt s’élevant, tantôt s’abaissant avec le sol, se pliant à toutes ses inégalités, et s’asservissant, pour ainsi dire, à tous ses caprices. Mais ici, c’est une voie sûre et commode,
d'une largeur ét d’une pente constamment égales , qui poursuit son cours majestueux à travers tous les obstacles, attaque de front les rochers, perce les monts, franchit les précipices, et conduit sans effort, comme sans danger, au dessus de la région des orages, à la naissance même des glaciers; on se trouve dans les nues sans s’'apercevoir qu’on ait quitté la plaine, et l’on court la poste sur le chemin des avalanches.
Presque partout, la route est bordée d’épouvantables précipices; presque partout aussi, des murs ou des barrières en défendent lapproche et en permettent la vue. Souvent, au fond d’un abime où le regard ne plonge qu'avec effroi, l’on aperçoit un hameau; et jusqu'à des hauteurs que l’on frissonne d’envisager, sur des pentes te'lement rapides qu’elles semblent Imabordables, sur des arêtes si aiguës qu’on les dirait faites au ciseau, apparaissent de loin en loin des cabanes. On s’élève par la pensée à la cime des monts, que la foudre seule semble pouvoir atteindre; et par de là les derniers mélèzes, aux endroits où toute végétation expire, on découvre encore des chalets : ici, l’homme ne manque que là où lui manque la nature.
On rencontre, de distance en distance, des maisons destinées à servir d'asile au voyageur fatigué et d’abri au troupeau surpris par l’o-
rage. Ces maisons, d’une construction uniforme et solide, n’ont pour inscription, que ce mot r'efuge,qui en explique suffisamment l’usage et devrait en consacrer éternellement la durée. Que j'étais fier d’être Français, devant ces ouvrages de la France | que j'aimais à trouver ces asiles offerts par l’humanité, dans la langue de ma patrie ! J’en ai compté onze sur toute .la route. Mais habitées seulerment du côté du. /’ülais, et désertes du côté de l'Italie, ces maisons déjà considérablement dégradées semblent menacées d’une destruction prochaine, parce qu'ici, comme chez nous, les hommes ne songent guère à conserver, Ce qui n'est qu'à Pas des hommes.
L’hospice, qui devait être construit sur le Co du-Sinplon et dont le plan avait été tracé avec tant de magnificence , ne s’est point élevé au dessus de son premier étage, et cet édifice, enveloppé dans les destinées d'un grand empire, tombe déjà en ruines, avant même d’être terminé. Esp: un quart de lieue plus bas, l’hospice qu'a ouvert la munificence d’un particulier, a triomphé, des assauts de deux cents hivers ; la maison fondée par un Stockalper est debout; et un Etat ne pourait faire aujourd'hui ce qu'un deses citoyens fit il ya deux siècles : quelle honte éternelle pour le Y’alais ! Mais
que dis-je ? Au temps où l’Europe était barbare, les sommités des monts se couvraient d’asiles toujours ouverts au malheur, à l’imdigence, au repentir; des moines venaient habiter des déserts, pour y recueillir des hommes; et une colonie de pieux cénobites s’établissait au milieu des glaces du Saint-Bernard. Aujourd'hui que par toute l’Europe civilisée, la philantropie est dans tous les écrits et dans toutes les bouches; aujourd’hui que, pour ainsi dire, la société toute entière est divisée en bureaux d'industrie et en comités dé bienfaisance, Fhospice du Saint-Bernard tombe de vétusté; celui du Sinplon reste interrompu; et l'humanité de notre siècle, loin de suffire à réparer les monumens qu'éleva la charité des vieux âges, ne peut même achever les siens ! | De Prieg, au sommet du Sénplon, dans un espace de six lieues, la nature présente à chaque instant des scènes, où la magnificence n'exclud point la grâce, où des contrastes inattendus et des aspects immenses,excitent perpétuellement l'attention et raniment l’admiration même qui s’épuise. Vous voyez des monts habillés de forêts que dominent d'énormes rocs décharnés, au dessus desquels étincellent encore des glaciers. Quelquefois les monts qui s'ouvrent par la base, vous laissent apercevoir, à une prodigieuse pro-
fondeur, leriant vallon de Brieg'etses belles campagnes et ses dômes resplendissans ; d’autres fois, vous ne découvrez au-dessus de l’étroit horizon de monts gigantesques qui vous entourent, que des glaciers quise détachent surle ciel et semblent ne poser que sur la nue. Tel est surtout l'énorme glacier d’Aletsch qui, du côté du Valais et directement au dessus de Brieg, descenddureversdelaJungfrau,sous la forme d’un courant rapide. Jai vu ce glacier éclairé des premiers rayons du soleil, alors qu'enveloppé moi-même dans l’ombre qui couvrait toute la nature, je commençais à monter le Snplon.Je Vai vu s’'animer tout à coup d’un éclat extraordinaire, et ces neiges, jusqu'alors d’une blancheur matte et livide, rougir et étinceler de mille feux; et en admirant pour la centième fois ce spectacle magnifique, jaireconnu à mes anciennes impressions autant qu’ à ses formes immuables, cette Jungfrau, dont deux années écoulées n'avaient pas altéré en moi l’image fidèlement empreinte.
La première station est placée près des chalets de Bérisaal, dans un des sites les plusremarquables de toute la route. On passe avant d'y arriver,lepontdelaKanter,quitraverseune gorge infestée par les avalanches; c’est près de-là, que s’ouvrait jadis la premiere galerie, que des
accidens causés par des chutes de pierres, ont obligé de détruire. Rien de plus äpre, que ce site de Périsaal. À l’est et au sud, l’œil peut suivre le cours de la végétation sur des monts habillés de mélezes qui vont s’éclaircissant , jusqu’à ce qu'enfin cesse tout signe de vie et toute apparence de verdure. À gauche, la montagne de Borcle et, à droite, celle de Firkombaum , élèvent leurs cimes aiguës chargées de neiges, tandis que, directement au nord, le sauvage Gliss-Horn dresse à pic ses flancs noirâtres et profondément siilonnés.
La première galerie que l’on rencontre maintenant, est celle de Schalbet: sa longueur est de trente pas. La route, à mesure qu’elle s'élève, est presque partout taillée dans le roc, où l’on remarque de nombreux vestiges du travail de la mine. L’abime dont on suit constamment les bords, prend de momens en momens une physionomie plus sombre, et déjà l’on aperçoit le col de la montagne, au-dessous duquel végétent tristement quelques mélèzes, rares et der- niérs hôtes de ce désert. Puis, à l’un des angles de la route, on découvre subitement l'immense glacier de Kalt-Wasser, qui descend presque au niveau du chemin, et dont les nombreux rameaux, comme autant de bras énormes , semblent tout à la fois étremdre la montagne et
menacer le ciel. Cette partie de la route est dangereuse par les coups de vent d’une excessive violence auxquels on y est souvent exposé; et ce nest qu’en se collant contre le roc que le voyageur, au moment où la tourmente s'élève, peut éviter d’être précipité dans l’abime.
On arrive bientôt à la seconde galerie, celle des Glaciers. La neige, dont elle est souvent obstruée, et les gouttes d’eau qui, s’infiltrant dans les rochers, y forment une pluie continuelle, en rendent la traversée pénible et quelquefois aussi laspect singulièrement pittoresque. Lorsque j'y repassai, à mon retour, une tempête, qui avait eu lieu dans l’intervalle et dont la montagne ; toute couverte d’innombrables plaques de neige, gardait encore les traces récentes , avait avancé sous cette galerie les effets qu'y produit ordinairement l'hiver. Les parois en étaient ornées de pilastres et de colonnes de glaces ; de brillantes aiguilles pendaient à la voûte en forme de stabactites le sol, auparavant humide et détrempé, était ferme et gercé comme la surface d'un glacier ; et la cascade, qui tombe à gros bouillons à l'extrémité de la galerie, formait alors une nappe majestueuse, qui se développait lentement sur un lit de cristal. |
La hauteur absolue du col est de 6174 pieds
au-dessus de la mer. On n’y rencontre plus au. cun vestige de végétation, si ce n’est de celle des lichens, qui, s’attachant aux feuillets extérieurs des gneiss et des schistes micacés , hâtent euxmêmes la décomposition de ces roches. Le mélèze, dont les proportions colossales se trouvent progressivement réduites à celles d’un humble arbrisseau, à tout à fait cessé de paraitre ; et la rose des Alpes , fuyant elle-même devant le soufle glacé des vents, ne végète plus que dans quelques crevasses de rocher. Au-dessous des crètes dont la montagne est couronnée, le sol jonché d’énormes blocs ou façonné en petits monticules, qu’à leur couleur uniformément verdâtre on distingue à peine les uns des autres, n'offre qu’un théâtre de ruines peu imposantes. Mais le coup-d’œil des hantes sommités dont onest de toutes partsenvironné, est aussi étendu que magnifique. Au nord, lavue se promène sur une grande partie de la chaine des Alpes bernoises, depuis le glacier d’4letsch jusqu'aux pics aigus du Loetsch-Thalet aux cimes jumelles de la Ghemmi; à l’est , les pics de Mæder et de Hips éblouissent vos yeux par l'éclat des neiges qui les couronnent, et les deux pointes du Pitschener-Horn, qui se dressent immédiatement devant vous, au-dessus du Col-du-Simplon, conduisent, par une longue
ligne de créneaux jusqu’au sommet du Æletsch- Horn , entièrement cuirassé de glace, et l’un des plus superbes monts de la chaine méridionale des Alpes.
La descente, à partir du col, jusqu’au village du Simplon, ouS'impelndorf, estde deux lieues, dans le cours desquelles on voitse ranimer lentement une végétation ; trop faible encore pour lutter contre l'hiver, et qui semble elle-même se débattre sous le poids de la caducité des Alpes. Rien aussi de plus mélancolique que l'aspect de ce village, dont les hautes et épaisses murailles, les fenêtres étroites et basses, témoignent assez les violens assauts que lui livre la fureur des vents. Les maisons y sont toutes bâties et couvertes en schistes micacés, sur lesquels végète et meurt le lichen qui s’y attache et qui leur donne une couleur jeaunûtre ; quelques mélèzes desséchés et à demi dépouillés de leurs rameaux , croissent de loin en loin sur les deux rives d’un torrent écumeux ; et la hauteur des monts , qui cachent ici la vue du soleil, bien avant qu'il ne soit arrivé au terme de sa course, n'y laisse pénétrer qu’un jour triste et sévère. J'ai passé une nuit dans ce village,
sans pouvoir fermer l’œil, au milieu des effroyables coups de vent qui faisaient à tout moment craquer les vitres et trembler toute
la maison. À cette époque de l’année, les fe: nêtres, qui ne doivent plus s'ouvrir, tant que durera la froide saison, sont déjà hermétiquement fermées; partout les gros pôèles sont allumés; et, en ce moment où je vous écris, le foyer de la cuisine est assiégé par une multitude d'étrangers qui s’y réfugient contre le froid , au grand mécontentement de lhôte et probablement aux dépens de leur appétit.
C’est au-delà du village du Simplon, que se déploient dans toute leur étendue, les magnifiques horreurs de cette route étonnante; et c’est 1ci que je désespère le plus de rendre avec des paroles mes impressions, toutes vives, toutes récentes qu’elles sont. La route souple et légère, qui se replie à chaque instant sur elle-même, tantôt vous laisse brusquement au bord de labime, et tantôt se développe loin devant vous, comme un large ruban jeté sur les rochers et sur lequel vous voyez réguliérement imprimées les traces des roues qui la sillonnent. Pres du misérable hameau de Gsteipg, s'ouvre la troisième galerie, dite de Gabbio et longue de plus de deux cents pieds. La Dovera, que vous ne devez plus quitter, roule à votre droite, déjà blanchissante d’écume, et derrière vous, l’éncelant glacier de Lavin jette une clarté sinistre sur l’effroyable gorge de
Gondo, où vous allez pénétrer. Bientôt, les monts qui se rapprochent et se perdent dans les nues, ne laissent plus qu'un étroit passage au torrent, dont la violence redouble avec les obstacles, qui s’avance par bonds terribles, et dont chaque vague forme une cascade. Vous sautez rapidement d’une rive à l’autre, et là, où un énorme roc remplitabsolument le creux du vallon, vous pénétrez dans les entrailles mêmes de la montagne. C’est la quatrième galerie , la plus longue, la plus magnifique de toutes; elle est éclairée, non-seulement à ses deux extrémités, mais encore par deux ouvertures latérales qui donnent sur le noir abîime, et vous en sortez par un pont jeté sur la superbe cascade du Frassinone. Arrêtez-vous ici pour admirer ce que la nature luttant contre elle-même , et l'art rivalisant avec elle, ont pu produire de plus grand; tàchez de plonger jusqu’au fond du gouffre,ou vas’engloutirtoutun fleuve d'écume;d’arrêter vos regards sur ces rocs si horriblement fracassés et d’attemdre au moins par la pensée à la hauteur de ces monts sublimes; voyez partout empreinte, sur ces masses de granit, la main de l’homme qui les perça; calculez, sil est possible, l'immense quantité de bélidre, qu’absorba cette œuvre de géant, et représentez-vous, sans le ressentir au-dedans de vous-
même , l’ébranlement de toute la contrée. Peignez-vous le bruit du ciseau , se mêlant à celui des torrens, et les échos des montagnes, retentissant au loin du fracas des explosions; où si votre âme n'est point émue à de pareilles images, SI VOS yeux restent secs et votre cœur paisible, hâtez-vous , précipitez vos pas; déjà le char rapide qui emporte le voluptueux citadin, est au bas de la montagne, et la chaise de poste de Italien qui vous suit, ne laissera sur le Sinplon,comme le Simplon, dans votre mémoire , qu'une trace insensible et fugitive.
On aperçoit enfin, en approchant de Gondo, quelques habitations, un peu d’ombrage et de verdure. Mais que ces habitations sont tristes | que ceite verdure est pale encore, et cetombrage rare et sévère! une haute tour carrée, qu'on prendrait pour un énorme rocher, si ses huit étages , ses petites fenêtres grillées, ne la faisaient plutôt ressembler à une prison , attire d’abord vos regards (1). C'est un hospice. dont la grande quantité de neige qui tombe en ce pays, explique seule la bizarre architecture ; mais , quelque part qu’il habite 1c1, l'homme n'est-il pas emprisonné au sein de cette sauvage nature ?
(1) La vignette du frontispice représente le site de
Gondo.
Gondo appartient encore au ’alais ; une demi-lieue plus bas, on trouve Saxi-Marco , le premier village italien. Mais écartez les riantes images que ce nom d’/falie peut élever dans votre esprit; 11 semble, au contraire, que la nature ait redoublé d'efforts pour semer de plus d’horreurs l'entrée de cette région favorisée d’un ciel si pur, d’un climat si doux et d’une langue si harmonieuse. Le F’al-d’Isella, qui succède à celui de Gondo, surpasse, en scènes de désolation, tout ce que la vue même de cefui-ci a pu vous faire imaginer. Ce ne sont de toutes parts qu'horribles rocs fracassés, que vastes éboulemens, et ce qui ajoute au sentiment de terreur dont on est ici pénétré, c’est de reconnaitre, dans le couronnementmêémede ces effroyables monts, la place encore tendre d’où se détachèrent, à une époque probablement peu éloignée , les énormes quartiers de roche qui encombrent le lit du torrent. Rien, d’ailleurs, ne vous indique ici la présence de l’Ztalie. À Isella même ,' où l’on arrête le voyageur, pour le fouiller, vous n’êtes reçu que par des Autrichiens ; et les premiers accens'que vous entendez sur le seuil de l’/talie, sont encore en allemand.
Cependant, au milieu des horreurs de la route que J'ai décrite , le génie italien et la
piété valaisanne, qui semblent le plus fortement s'unir, à l'endroit même où ils se séparent, fixent par des objets moins sévères l'œil et l'attention du voyageur. On aperçoit, sur des rochers voisins de la route ou sur des crêtes inaccessibles, de petites chapelles bâties avec un art grossier et décorées avec un gout rustique; et quand le pouvoir de la Divinité n’éclate ici que par d’effroyables désastres, ces chapelles font du moins sentir sa présence d’une manière consolante et douce. Des croix, plantées de distance en distance, invitent encore le voyageur à des pensées religieuses; mais ce sont , le plus souvent, de sinistres monumens élevés sur la place même de quelque mort tragique et imprévue. Tel est partout le génie valaisan ; 1l plante une croix, à l’endroit où le voyageur a péri, emporté par une avalanche, comme au-devant des débris de la montagne qui vient de s’écrouler, comme au-devant du torrent qui menace de tout engloutir; il semble qu'il se fasse de la croix un abri contre tous les coups du sort, un rempart contre tous les fléaux de la nature.
Au sortir du }’al-d'Isella , la vallée s’élargit enfin; les monts abaissent leurs crêtes menaçantes et forment au-dessus du village de F’arzo une enceinte circulaire, qu'embellit une végé-
tation riante , au voisinage des frimats éternels. Déjà vous reconnaissez le sol et la culture de TZtalie , à ces jardins plantés en terrasses , à ces vignes dressées en berceaux. Le costume des femmes du ’al-di-F'edro a pareillement changé avec la nature. Une jupe bleu de ciel, bordée en bas d’une large bande écarlate, découvre des jambes ordinairement nues, ou dont les bas ne vont pas au-delà de la cheville. Un mouchoir rouge jeté autour de la tête , en fait tout l’ornement ; et ce costume, où le luxe italien ne se montre encore que dans l'éclat rustique de ses couleurs , ne manquerait pas de grâce , si les femmes qui le portent, n'avaient la poitrine écrasée sous une large et lourdeceinture.
Je termineraiici, mon ami, le récit de mon voyage. Je me suis reposé à Domo-d’Ossolu, et j'ai visité le Lac Majeur et les célèbres iles qu'il renferme; mais je ne veux pas mêler d'images étrangères aux souvenirs que J'emporte des vallées et desmonts del’Helvétie. Un jour sans doute, je verrai l’/talie; j'y chercherai dans ses monumensles traces desa grandeur détruite etde sa puissance éclipsée; j'irai sur les bords du Tibre et sur les ruines du Colisée, interroger le génie de ces anciens maîtres du monde, et je tâcherai de retrouver quelques souvenirs des Romains, parmi les habitans de Rome. Hélas! l’Ztalie ne
mw'offrira guère , dans sa population dégradée comme ses monumens, que les tristes effets d’une civilisation aussi vieille qu’elle; des temples où l’on admire les merveilles de Part, et non plus celles de la piété; des cabinets et des musées, où l’héroisme et la vertu n'existent plus que dans les antiques images; partout des tableaux, des statues, des bas-reliefs, et rarement des citoyens; et des villes souterraines, comme pour s’y réfugier contre la présence d’une domination étrangère ou le tumulte des complots domestiques.
Pardonnez, mon ami, à l’amertume de ce peu de mots que je trace sur le seuil de l’Zralte; ; je l'aime dans ses souvenirs, je la plains dans son abaissement ; je m'en suis approché et je m'en éloigne en gémissant. Mais c’est sans regret pourtant que j'ai laissé derrière mot ces plaines fertiles et ces cités industrieuses de la Lombardie, où domine le pesant Germain; c’est sans regret que J'ai perdu de vue les iles Borromées , ces merveilles de l’art, de la symétrie et du compas : j'allais , en repassant le Simplon, revoir des hommes et rentrer dans la nature.
Je suis, etc.