INTRODUCTION
A Monsieur Ricord.
Mon cher ami ,
Mon premier mot doit être une expression de gratitude.
Le journal dont la direction m’est confiée a été heureux et fier de recevoir vos précieuses communications, et, personnellement, je suis encore confus de l’honneur que vous m’avez fait en associant mon nom obscur à la popularité, à la gloire du vôtre.
Vos Lettres, mon cher ami, ont obtenu un des plus beaux succès dont notre littérature médicale ait gardé le souvenir. Je sais bien , et je dois vous en prévenir, que quelques personnes ayant, hélas ! de bien légitimes motifs pour n’aimer ni l’esprit, ni le style, blâment vivement et le style et l’esprit de vos lettres. Que vous êtes heureux de n’en être pas à vos débuts professionnels! vous seriez mort comme praticien, mon cher ami. Un médecin, homme d’esprit, qui ose écrire dans sa langue correctement et avec grâce, assez impertinent pour donner du trait et du
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piquant à scs récits ; qui ne recule pas, le malheureux, devant l’anecdote et qui ne craint pas, l’imprudent, de faire sourire son lecteur ; c’en était fait de lui, c’est-à-dire de vous, mon ami , qui vous êtes révélé comme écrivain spirituel et lin, comme critique d’un atticisme charmant et comme conteur aimable au milieu des graves sujets que vous ave/, gravement traités. Pour le médecin qui aspire à la pratique, il n’est pas de pire réputation que celle d’homme d'esprit. A telles enseignes, mon ami, que dans un des derniers concours de la Faculté de Paris, un candidat heureux, quoique éminemment spirituel, fut obligé de recevoir à brûle-pourpoint d’un de ses juges amis ce compliment bizarre : Je suis content de vous ; vous n’avez pas eu de l’esprit.
Certes, Guy-Patin fut heureusement inspiré de n’adresser ses délicieuses lettres que sous le couvert confidentiel de l’amitié. Si d’autres que ses amis, Spon et Falconnet, se fussent doutés de sa verve originale et piquante, le vigoureux et spirituel ennemi de l’antimoine et du Mazarin n’eût joui ni de sa riche clientèle, ni des honneurs du déca nat, ni de sa chaire au Collège de France.
Et cependant, cher ami, — croyez-en ma petite expérience d’horticulteur, et je vous cite d'ailleurs comme exemple — les fleurs, les plus belles fleurs et les plus rares, pour s’épanouir dans leur corolle brillante, réclament une terre plus riche encore que les plus précieuses céréales.
Donc, bien vous a pris de débuter par de solides mémoires, par un gros livre in-8°, de vous élever jusqu’au lourd in-folio tout rempli de belles images, d’avoir annoté le grave et savant Hunter dans la belle traduction dont notre docte et modeste ami Richelot a doté la littérature médicale française, avant d’écrire vos Lettres. Sans ce bagage tout à fait respectable, vous risqueriez fort de n’être pas un homme st'rieux auprès d’un grand nombre de vénérables confrères qui n’estiment le succès qu’au poids et au volume. Vous en sûtes bien quelque chose quand vous frappiez à la porte de notre Académie, à cette porte qui aurait dû vous être ouverte à deux vantaux, et que deux fois on vous fit si étroite, que votre mérite ne put y passer. Avez-vous bien su ce qu’on
vous reprochait alors ? Votre enseignement, mon ami, cet enseignement si instructif et si amusant à la fois, vos improvisations de l’hôpital si pittoresques, si colorées, vos leçons si attrayantes et imagées, dont vos Lettres sont un reflet si fidèle. Au lieu d’endormir votre auditoire, vous le tenez constamment en éveil par le double attrait de la science et de l’esprit. Or, il est beaucoup de gens qui ne veulent pas être dérangés de leur sommeil. C’est ce qui faisait dire à un mien ami qui, avec de l’esprit comme quatre, avait le bon sens de ne le produire qu’en comité secret, que les imbéciles seuls en médecine avaient de l’esprit.
Il est vrai, mon cher maître, que cet ami-là vous plaçait au premier rang des.... imbéciles.
Vous comprenez bien que ce n’est pas seulement pour vous remercier et pour vous complimenter, que je me suis hasardé à vous écrire cette lettre, flon, et je ne sais même comment concilier mon début avec ce qui va suivre, car j’ai à vous adresser un reproche et à vous signaler une lacune.
Le reproche que j’ai à vous faire n’est pas seulement l’expression de mon opinion personnelle, il est encore la traduction du sentiment d’un grand nombre de nos confrères, hommes de goût, de science et de prudence, et dont vous avez pour habitude de tenir en grande estime l’opinion et les avis.
Eh bien ! mon ami, écho fidèle de ce que j’ai entendu dire, je vous reproche d’avoir donné trop d’importance à quelques idées récentessur la syphilisation et sur le syphilisme (1).
Il est dans les sciences des idées et des prétentions auxquelles il faut
(1) Je dois dire cependant que ce reproche ne doit pas incomber tout entier à M. Ricord. Le comité de rédaction de I’Union Médicxie reçut la lettre de M. Auzias- Turenne, et se demanda ce qu’il en fallait faire? Ne pas la publier, c’était donner prétexte à l’auteur de crier à l’étouffement systématique de ses doctrines. La publier sans réflexions et commentaires, c’était assumer une sorte de responsabilité qu’aucun des membres du comité, et que le rédacteur en chef surtout ne voulait pas accepter. C’est ainsi que M. Ricord fut invité à répondre, et je considère comme fâcheux que cette invitation se soit trouvée trop conforme à ses désirs.
laisser faire un bout de chemin avant de s’en occuper. Les critiquer trop tôt, c’est leur donner un petit air de martyr dont elles ne manquent pas de profiter. Les sciences sont pavées de ces génies incompris, de ces inventeurs persécutés qui courent après l’inquisition de Galilée. Vous savez bien que c’est invariablement derrière ce grand nom que s’abritent toutes les folies et toutes les extravagances de l’esprit humain ; mais vous savez aussi que pour un Galilée on trouve mille Cyranos de Bergerac.
C’est un des plus grands et des plus incontestables principes de la philosophie baconienne, qu’en critique scientifique, une idée, une assertion, une théorie n’est rien sans la démonstration, sans la preuve, sans le fait. Or, ce fait que vous demandiez, on ne le produisait pas; c’est tout ce que vous aviez à constater. Entrer sur le terrain spéculatif et dogmatique, c’était s’exposer à être battu par des adversaires qui auraient manié mieux que vous, homme de science pratique, l’arme perfide et si souvent décevante de la dialectique. Avec le raisonnement, on prouve tout ce qu’on veut prouver. Notre savant et spirituel ami Malgaigne — un autre imbécile — nous prouva bien un jour, à l’aide d’un syllogisme irréprochable, que la partie était aussi grande que le tout. Etaient présens des hommes fort savansqui se révoltaient in petto contre cet audacieux paradoxe, mais qui restèrent bouche close, tant le paradoxe était logiquement inattaquable.
Vous cultivez la chirurgie générale avec le même succès que la chirurgie spéciale , et il n’est pas , mon ami , que vous n’ayez été un peu piqué de la tarentule qui piqua, il y a quelques années, les chirurgiens de l’époque à l’endroit du strabisme. Avouez que vous avez aussi sur la conscience quelque section des muscles de l’œil. Mais comme vous êtes un praticien loyal et sincère , je suis sûr qu’à cette heure vous reconnaissez avec moi que la myotomie oculaire a fait plus de strabismes qu’elle n’en a guéri. Eh bien ! moi, qui par goût et par devoir, m’occupe un peu plus que vous des maladies de l’esprit, j'en ai découvert une que je nomme le strabisme intellectuel.
Fixez un louche, vous ne savez jamais s’il vous regarde.
Écoutez ou lisez un louche intellectuel, je vous défie de deviner s’il parle, s’il écrit de raison ou de conviction. Que si vous cherchez à redresser un raisonnement qui paraît de travers, vous ne faites que déplacer la difformité. Il louchait à droite, il va loucher à gauche. Absolument comme ce qui arrive après la myotomie oculaire dans le strabisme visuel.
Ne vous y trompez donc pas, mon ami, vos réflexions sur la syphilisation n’auront rien produit sur les inventeurs et les propagateurs de cette idée, si ce n’est un peu plus d’irritation contre vous, qu’ils accuseront de vouloir étouffer la vérité.
Quant aux faits que vous demandez, prenezgarde ! Rien de plus décevant, de plus fallacieux, de plus perfide que le fait médical. Voilà bien longtemps que, dans mes élucubrations de journaliste, jedemande ce que c’est qu’un fait , qu’on veuille m’en donner la définition , la caractéristique ; nos grands philosophes n’ont pas encore eu le temps de satisfaire ma curiosité, et j’en suis réduit comme devant, à admettre ou à rejeter un fait d’après les seules et peu vives lumières de mon intellect. Vous savez cependant le nombre d’erreurs et de bêtises qui ont été mises en circulation dans les sciences médicales à l’aide de prétendus faits. La syphilographie, mieux que personne vous pouvez le dire , a sa bonne part dans le contingent d’absurdités appuyées sur les faits.
Et remarquez que ce n’est pas seulement un fait médical déjà passablement complexe que vous aurez à apprécier, mais encore un fait expérimental, ce qui complique singulièrement le problème, et ce qui doit faire ériger toute votre pulpe nerveuse qui préside à l’attention.
Mais que fais-je? je prêche un converti, n’est-ce pas? Vous qui avez fait preuve d’une critique si pénétrante et si incisiveà l’égard des inoculateurs des accidens secondaires, vous ne laisserez pas vaciller dans vos mains cette vaillante épée, quand l’heure sera venue, si elle vient jamais, de combattre la théorie du syphilisme. Le public qui vous aime et qui estime vos travaux, se repose sur vous, à cet égard, avec confiance. Mais vous le dirai-je? Oui, mon affectueux dévoûment m’y autorise, il s’est inquiété, le public, de quelques expressions de vos der-
nières lettres. Il a vu un peu de complaisance, un peu de faiblesse, peutêtre, pour le syphilisme dans cet aveu naïf qu 'il est né de votre école, qu’d est le fils de vos doctrines, que vous avez été le prophète du vaccin syphilitique, etc. Tout cela est vrai ; mais à cause de cela même vous êtes tenu à une plus grande réserve, à une plus grande sévérité pour reconnaître vos enfans. Vous n’en devez avoir que de légitimes; et si vous tenez absolument à être le saint Jean précurseur du syphilisme, vous contractez par cela même l’obligation de n’annoncer que le véritable Messie.
Or, je ne crains pas de l’écrire ici, la théorie de la syphilisation, telle qu’elle s’est produite à Turin et à Paris, ne méritait pas encore de fixer l’attention sérieuse d’hommes tels que vous. Elle pourra faire, elle a déjà fait des victimes; raison suprême pour que vous ne lui donniez pas, par une critique intempestive, un semblant d’importance. Car, vous le savez, une théorie qu’on ne conteste pas, reste à l’état de théorie; critiquez là, elle passe à l’état de religion, et toute religion a ses martyrs. Ne pensez- vous pas que la syphilis en fait assez?
Vous connaissez incontestablement mieux que moi , cher ami , l’histoire et la littérature syphilographiques; mieux que moi vous savez aussi que cette partie de la science médicale a été, depuis la fin du xv' siècle, un terrain fertile où plantureusement ont poussé les idées excentriques et les opinions bizarres. N’avez-vous pas été surpris, dans vos lectures, de voir que toutes ces bizarreries, avec quelque fracas qu’elles aient été produites, ont en définitive infiniment peu enrayé les idées vraies et positives? Ne serait-ce pas précisément à cause du peu d’attention que leur prêtèrent les hommes véritablement sérieux?
Un seul exemple — car j’ai horreur de tout apparat dans l’érudition ; l’érudition ne doit être qu’une jouissance intime et de for intérieur; je dirai d’elle ce que Voltaire disait de l’amour-propre , qu’il comparait à l’organe générateur, qui fait plaisir, qu’on est bien d’aise d’avoir, mais qu’il faut cacher.
Plusieurs années avant que l’école physiologique, reproduisant la théorie oubliée de Bru, songeât à nier l’existence du virus syphilitique.
en 1811 , parut une brochure intitulée : Sur la non-existence de la maladie vénérienne, ouvrage dans lequel il est prouvé que cette maladie , inventée par tes médecins du xve siècle, n’est que la réunion d’un grand nombre d’affections morbifiques de nature différente, dont on attribue faussement la cause à un virus contagieux qui n'a jamais existé (1). Certes, c’était là un titre émouvant, — et par parenthèse , vous voyez qu’il est cousin germain du titre de l’ouvrage plus célèbre de M. Richond des Brus. — Cette brochure tombait en pleine doctrine, je pourrais dire en pleine religion du virus vénérien. Il fallait plus que de la témérité pour oser braver ainsi toutes les croyances médicales de son époque. L’auteur le sentait bien ; aussi voyez l’orgueilleux dédain de son début :
« Qu’on place sur une tour élevée, dit-il, un de ces incrédules qui ne » croient que ce qu’ils voient, ou un de ces hommes disposés à tout » croire ; qu’on leur fasse examiner le soleil depuis le matin jusqu’au » soir : ils verront le soleil se lever d’un côté et disparaître du côté op- » posé, et ils seront bien persuadés que tous les jours il fait la même » promenade.
» C’est aussi ce que croyaient les philosophes de la Grèce et de Rome, » les savansde la Judée, de l’Arabie et de la Chine; et ce que nous » croirions encore, si des hommes de génie, s’élevant au-dessus des » opinions généralement adoptées, n’eussent prouvé que le soleil reste » toujours à la même place, et que c’est la terre qui se meut devant .» lui.,,»
» On sait » — voici Galilée qui arrive — « quelles persécutions a
» éprouvées Galilée pour avoir annoncé cette vérité Je me trouve
» à peu près dans le même cas que Galilée ; etc. »
Aussi l’auteur s’attend-il à toutes sortes de persécutions. Mais rassu-
(() A Paris, chez Gabon ; Strasbourg, de l’imprimerie de Levrault. In-8° de xh- 179 pages. — Je dois d’avoir pu lire cette curieuse brochure , extrêmement rare, à l’obligeance de M. J. -B. Baillière.
rez-vous sur son compte : ce prudent Galilée ne se fit pas connaître, et sa brochure resta anonyme.
Quel bruit fit-elle ? Quelle émotion suscita-t-elle ? Je n’en sais rien ; je n’en ai trouvé trace, ni souvenir, ni mention dans l’histoire littéraire du temps; leRicord de l’époque, Cullerier l’ancien, ne la lut peut-être pas . mais certainement n’en parla pas. Et cependant ce travail n’est pas sans valeur, je vous l’assure ; comme forme, il y a du trait, du style et une grande énergie ; et, au fond, on trouve plusieurs idées qui, paradoxales à cette époque, sont devenues des vérités entre vos mains, et par exem pie, la distinction entre la blennorrhagie bénigne et la virulente. Je crois même, Dieu me pardonne, que Jourdan n’a fait que développer et étendre les divers chapitres de notre anonyme.
Toujours est-il que cette doctrine s’éteignit dans le silence et dans l’oubli. Il fallait toute la puissance révolutionnaire de Broussais, tout Tardent prosélytisme de son école, pour la faire revivre quelques années «après ; heureuse résurrection pour vous, mon ami, qui avez eu la gloire de la refouler dans le néant, et d’asseoir la doctrine de la virulence sur les bases solides de l’observation et de l’expérimentation.
Mais j’ai aussi, et toujours au nom de vos plus fervens lecteurs, à vous exprimer le regret d’une lacune sur un sujet qui, ce me semble, était de convenance et d’à-propos dans vos Lettres.
Où contracte-t-on aujourd’hui principalement la syphilis?
Celte question, si vous aviez pu la poser, vous conduisait à traiter un des points les plus graves et les plus délicats d’hygiène publique et de police médicale. Je vais indiquer le problème sans pouvoir le résoudre, heureuxsije parvenais à vous faire prendre une fois encore la plume pour exposer au public ce que votre position spéciale et si favorable a pu vous apprendre à ce sujet.
Deux faits également importans, mais entre lesquels on n’aperçoit aucune corrélation, frappent aujourd'hui tous ceux qui s’occupent de la syphilis, au point de vue de l’hygiène publique.
D’un côté, — et je parle surtout de la population civile , car il parait
que clans l’armée il n’en est pas tout à fait de même, depuis l’emploi de certaines mesures ordonnées en 1842, — d’un côté, le nombre des syphilitiques hommes ne diminue pas sensiblement.
D’un autre côté, le chiffre des prostituées malades baisse dans une proportion considérable.
A tel point que d’après une communication officieuse que me faisait dernièrement le savant M.Trébuchet, chef du bureau sanitaire à la préfecture de police, le dispensaire rencontrerait à peine aujourd’hui une fdle malade sur quatre cents.
D’où peut venir ce résultat contradictoire en apparence, de l’affaiblissement de la maladie à ses sources mêmes, et du nombre des syphilitiques à peu près égal aujourd’hui qu’autrefois?
C’est, assure-t-on de tous côtés , que les sources de la syphilis sont aujourd’hui déplacées. La maladie traquée dans la prostitution publique par les mesures si intelligentes et si efficaces prises par l’administration, tendrait à se concentrer tout entière dans celte population de plus en plus nombreuse de femmes qui exercent la prostitution clandestine , contre laquelle la police se croyant sans autorité, laisse le public sans protection.
Qui plus que vous, mon cher ami, placé comme vous l’êtes , observant à la fois dans une vaste clinique nosocomiale et dans une immense clientèle civile, pourrait dire ce qu'il y a de fondé dans cette assertion ?
Si tout cela est vrai, n’y a-t-il pas lieu, dans l’intérêt de la morale et de la santé publiques, d’étendre et d’élargir la définition de la prostitution?
N’y a-t-il pas lieu d’appeler l’attention la plus sérieuse des vigilans magistrats de la cité sur la nécessité d’atteindre cette prostitution mille fois plus dangereuse , car elle est plus attrayante , et où la syphilis se contracte et se propage avec une effrayante généralité ? -
On appelle cette prostitution clandestine ; singulière clandestinité, cher ami , qui s'exerce dans les coulisses des théâtres , dans les bals publics, dans tous ces lieux de plaisirs qui ne sont plus aujourd’hui que d’immenses lupanars? Quoi! la police se croit le droit de renfermer à Saint-Lazare, sans procès, sans jugement, une malheureuse fille inscrite
qui aura contrevenu à quelque point du règlement sévère qui la régit, et elle se trouve désarmée devant cette cohorte de femmes qui peuvent compromettre impunément la fortune et la santé des jeunes gens ? Quoi, la police a le droit de pénétrer à toute heure dans ces maisons où des imbéciles et des dupes se livrent aux chances aléatoires du baccarat ou du lansquenet, et elle s’arrête indécise sur le seuil d’une courtisane qui empoisonne dix et douze amans par jour? Qu’est-ce donc que la prostitution, si ce n’est « le commerce notoire de ses charmes? » Il faut, diton, qu’il y ait provocation sur la voie publique. D’abord c’est là un très mauvais caractère de la prostitution. Les maisons de tolérance les mieux hantées se gardent bien de la provocation directe, elles seraient immédiatement délaissées de leur prudente et riche clientèle, et cependant la police ne les tient pas moins sous sa bienfaisante surveillance. Et puis, qu’esl-ce donc, si ce n’est la provocation la plus ostensible et la plus manifeste, ces danses étrangement lascives des bals d’Asnières et de Mabille, ces nuits de l’Opéra où la provocation est dans tout, dans le costume, dans le geste, dans la voix ; ces orgies nocturnes dans les salons privés de quelques cabarets fameux dont la description fait pâlir ce que les Romains de la décadence ont laissé dans ce genre de plus affreusement complet !
Quelle plume plus autorisée que la vôtre, mon cher ami, aurait pu décrire les ravages de cette prostitution dite clandestine, les malheurs qu’elle occasionne, les troubles qu’elle suscite dans ies familles? Qui mieux que vous aurait pu suivre le poison syphilitique puisé à des sources aujourd’hui si nombreuses, s’infiltrant dans les classes les plus élevées de la société, infectant l’épouse la plus chaste et la plus pure, la rendant inféconde ou inhabile à porter à terme le fruit de la conception ? Qui mieux que vous aurait pu tracer l’émouvante histoire de Yliérédité de la syphilis, sujet, je le sais, de vos plus graves et de vos plus sérieuses recherches? Qui mieux que vous, enfin, aurait pu indiquer à l’administration la prophylaxie la plus sûre , la seule qui soit certaine et efficace, celle que la main de la police doit confier aux investigations de la science médicale ?
je sais bien que tout cela est énormément difficile et délicat à traiter; je sais encore que malgré des travaux estimables, — et en première ligne il faut placer le sage et prudent ouvrage de Parent-Duchâtelet, — il reste encore beaucoup à dire et surtout beaucoup à faire sur la prostitution ; je sais bien que l’administration se trouve trop souvent impuissante à réprimer des abus qu’elle n’ignore pas; je sais bien que la prostitution n’est aujourd’hui qu’imparfaitement et très arbitrairement réglementée ; je sais bien que l’administration demande elle-même un pouvoir moins contestable et une juridiction plus légalement constituée ; je sais bien que de grands et nombreux efforts, dans ce sens, ont été tentés par les gouvernemens qui se sont succédé depuis la Convention ; je sais bien .qu’il est plus que douteux qu’une assemblée législative consente jamais à s’occuper publiquement de ce triste et pénible sujet; je sais enfin que les recherches sur la protitution et sur ses causes se lient aux éludes les plus brûlantes d’économie sociale, de la condition des femmes dans la société moderne, du salariat, etc., et que des exagérations récentes à cet égard ont jeté le trouble et l’indécision dans les consciences les plus généreuses.
Oui, tout cela est plein de difficultés; mais en présence de ce fait immensément grave, savoir que la prostitution que je ne veux pas appeler légale, ni moins encore officielle, que cette prostitution surveillée est aujourd’hui, dans la ville de Paris, un mal social incomparablement moindre que celui qui résulte de ce que l’on peut appeler la prostitution libre et sans entraves, je crois, mon ami , pour employer une formule • banale, mais bien à sa place ici, je crois qu’il y a quelque chose à faire, et ce sont vos idées à cet égard que j’aurais été heureux de pouvoir transmettre aux lecteurs de vos Lettres.
Car, comme moi vous le pensez, la plus belle mission de notre science et de notre art ne consiste pas à guérir les maladies par la thérapeutique, mais à les prévenir par l’hygiène ; aussi je dépose ces idées avec confiance et comme sur une terre propice, dans votre esprit et dans votre cœur. Vous devez à la syphilis , à son étude pathologique et thérapeutique, la plus belle part de votre renommée légitime ; c’est à vous
surtout, par vos conseils si intelligens sur l'emploi du spéculum dans lés recherches dn virus, que revient la gloire d’avoir presque éteint le poison dans la prostitution publique. Eh bien, mon cher ami , il faut compléter cette trilogie véritablement humanitaire ; poursuivez , laites poursuivre cette affreuse maladie jusque dans les boudoirs parfumés de nos Laïs modernes; le poison, incessamment chassé, tend à disparaître chez la Vénus de carrefour ; réfugié dans l’alcôve libidineuse et cupide de courtisanes impunies, il se croit à l’abri de l’investigation du bureau des mœurs. Prouvez, et la morale publique vous en sera reconnaissante, que, pas plus que le vol et le meurtre, le virus syphilitique ne doit jouir du droit d’asile.
A vous d’affectueuse gratitude,
Amédée Latour.