‹ Lettres sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 2 sur 7 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Première Lellre.

Mon cher confrère et ami ,

La doctrine nouvelle sur la syphilis éprouve le sort de toute découverte scientifique. Depuis bientôt vingt ans, par mon enseignement et par mes ouvrages, je cherche à la faire pénétrer dans l’esprit de mes contemporains ; je vois qu’elle n’est pas cependant également comprise par tout le monde ; certains adversaires lui font encore des objections que cent fois j’ai réfutées ; et, chose plus curieuse, certains autres reprennent des objections soulevées par moi-même, et s’imaginent, un peu naïvement peut-être, me battre avec des argumens par moi-même introduits dans cette discussion.

De cela, je ne suis ni étonné ni indigné. J’y trouve, au

contraire, une excitation nouvelle pour continuer mon œuvre; et, loin de me plaindre de mes adversaires, je les remercierai plutôt de ne pas laisser s’allanguir mon zèle en le tenant en éveil.

Aussi, viens-je vous demander la permission de remettreerr lumière, par le concours de votre journal si répandu, les véritables doctrines de l'hôpital du Midi. C’est vous dire que c’est moins une réponse individuelle qu’une exposition générale que j’ai l’intention de faire. Sur mes pas, je rencontrerai les objections et je lâcherai d’y répondre; je me préoccuperai aussi, et autant que je le dois faire, d’une publication récente due à la plume d’un de vos habiles collaborateurs, qui, pour trouver des élèves, n’avait pas besoin d’aller les chercher modestement en province.

Je vous présenterai, mon cher ami, une réflexion préliminaire inspirée par celte publication à laquelle je faisais tout à l’heure allusion. De ce qu’il n’est pas donné à un observateur de voir l’ensemble des faits de toute une partie de la pathologie, et de coordonner un système général, il n’en faut pas conclure que cet observateur n'a rien fait, rien vu, rien établi ; que ses études et scs recherches doivent être regardées comme non avenues, et qu’il faut faire table rase de son enseignement. Cette façon de philosopher en médecine, peut-être un peu trop commune aujourd'hui, est commode et expéditive, mais elle n’est ni vraie ni juste. En syphilographie surtout, ce procédé conduirait à des erreurs déplorables. Une étude sérieuse de l’histoire de notre art commande plus de modération dans le langage, plus de justice dans l’appréciation. Pour mon compte, je me plais à reconnaître et à proclamer que, bien loin que tout soit à dédaigner dans la littérature syphilographique, on y rencontre, pour qui sait les y voir, de belles et de curieuses observations, de bons préceptes et même quelquefois des velléités doctrinales que d’aucuns trouvent bon d’exhumer tout en discréditant la source. Certainement, les longues discussions sur le mercure, sur le gavac, sur la salsepareille, etc., ne sont pas complètement dépourvues d’utilité; l’histoire delà blennorrhagie peut êtr<

éclairée par l’observation de ceux qui nous ont précédé. Sans doute, l’esprit de spéculation et le charlatanisme ont laissé des traces trop fréquentes de leur passage, mais vous y trouverez souvent aussi l’empreinte d’esprits judicieux, d’une véritable tendance scientifique et d’efforts louables pour arriver à une systématisation et à une doctrine. Ces travaux, d’ailleurs, n’auraient-ils d’autre intérêt que celui de réfléchir les idées et les opinions des temps passés, qu’ils ne mériteraient pas le dédain, selon moi injuste, que l’on a voulu jeter sur eux.

Je ferai la même profession de foi quant aux observateurs modernes. La critique, je le sais et je crois l’avoir prouvé, trouve de fréquentes occasions de s’exercer sur leurs travaux. Mais est-ce à dire qu’il faille n’en tenir aucun compte? Loin de moi cette injurieuse pensée. Je tiens en grande estime au contraire, les travaux de Bell, de J. Hunter, de Swediaur; le temps est venu de rendre complète justice aux Cullerier, à M. Lagneau surtout, dont la réputation fut légitimement populaire, à tous ces intelligents et laborieux ouvriers de notre science qui, par de consciencieuses études, nous ont péniblement ouvert la voie dans Laquelle nous pouvons marcher plus librement.

Voudrais-je être injuste envers mes contemporains? A Dieu ne plaise, cher ami! Quelles que soient nos dissidences, c’est avec plaisir et spontanément que je rends le plus sincère hommage aux travaux de MM. Baumès, Gibert, Cazenave, Cullerier neveu, Bottcx, Batier, Puclve, Diday, Beynaud, Payan, Lafont Gouzi, Venot, en France ; de Wallace, Carmichael, Babington, et de mes élèves Àcton et de Méric en Angleterre ; Thirv, Hérion, en Belgique ; aux publications remarquables de la laborieuse Allemagne et de l’ingénieuse Italie.

Je n’éprouve donc, soit envers le passé, soit envers le présent, aucun sentiment d’injustice ou de dédain. Vous m’excuserez de le déclarer très explicitement avant d’entrer en matière. Je tenais à dire que je ne partage en aucune façon l’opinion de ces critiques exigeans et difficiles pour qui la littérature syphilographique ancienne ou moderne n’est qu’un

fatras indigne d’atlenlion. Je crois au contraire que celte branche de la pathologie est aussi fertile qu’aucune autre en travaux utiles et en recherches précieuses.

Cependant les travaux des anciens et des modernes n’avaient pu préserver celte partie de notre science de la révolution générale imprimée à la médecine par la doctrine physiologique. L’école de Broussais, en faisant table rase du passé, avait tout remis en question. Y avait-il un virus syphilitique? La vérole existait-elle? Vous savez comment le physiologisme avait résolu ces questions. La confusion la plus extrême régnait dans la science et se traduisait dans les publications du temps. Le doute était partout, la certitude nulle part.

C’est à cette époque que, devenu chirurgien par concours du bureau central des hôpitaux, le hasard des mutations me lit entrer à l’hôpital du Midi. J’y rencontrai un homme honnête et loyal, praticien sérieux et sévère, M. Cullerier qui, lui aussi, abandonnant des traditions de famille pour ainsi dire, se prenait à douter de sa propre observation et paraissait ne plus croire à ce qu’il avait vu.

Partout le doute avait remplacé la croyance; on doutait de la cause de la syphilis, on doutait de ses effets, on doutait par conséquent de sa thérapeutique.

Et remarquez-le, ce qu’on appelait la doctrine nouvelle se présentait entouré d’un grand appareil scientifique. M. Bichond des Brus avait écrit un livre énorme tout rempli de laits, M. Desruelles appuyait les nouvelles idées sur des statistiques qui passaient pour rigoureuses, tous s’efforçaient à l’envi de combattre la spécialité de la maladie et la spécificité du remède.

L’histoire était largement mise à contribution par un des écrivains les plus érudits de notre siècle, par M. Jourdan, qui, dans un dos ouvrages les plus remarquables de notre époque, s'était plu à prendre les observateurs corps à corps, et à les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Triomphe facile si le critique, dans une austère et impartiale analyse, ne sai. nas établir une différence tranchée entre les idées propres ue l’auteur, celles qui résultent de ses recherches et

de son observation, et celles qu’il puise dans le milieu scientifique de son temps. Les unes sont des matériaux utiles et qu’il faut conserver ; les autres constituent les préjugés de l’époque et n’ont qu’une valeur historique. Jourdan n’a pas fait ce départ, il lui suffisait, pour combattre la spécialité de la syphilis , d’indiquer la confusion des opinions contradictoires de nos devanciers, cl il l’a fait avec un luxe d’érudition qui aurait pu être rehaussé d’une critique plus saine.

Tel était donc l’état des esprits et de la science lorsque j’entrai à l’hôpital du Midi. Il y avait à reconstituer un édifice détruit pour quelques personnes, il y avait au moins à le consolider pour quelques autres.

Ce qu’il fallait surtout, c’était reprendre l’étude de la cause de la syphilis.

Y avait-il une cause spéciale, un virus? Ou bien les accidens vénériens naissaient-ils d’une cause commune?

Pour cette recherche et celte étude, deux moyens d’investigation s’offraient à moi.

Le premier était l’observation pure et simple des phénomènes, de celte observation telle que l’avaient pratiquée nos devanciers et qui les avait conduits à des opinions si divergentes, à l’observation pareille à celle de Devergie, tout à fait analogues aux faits rapportés déjà par Vigaroux , par Blegny, etc.; à cette observation, par exemple, relative à trois officiers, qui eurent des rapports avec la même jeune fille atteinte d’un écoulement et se trouvèrent infectés tous les trois : l’un d’une uréthrite, le second d’un chancre et le troisième de poireaux. Il est vrai que Devergie a privé l’histoire d’un tout petit renseignement, celui de l’état précis dans lenuel se trouvait cette jeune fille , qu’il n’avait pas examinée au spéculum.

Evidemment, ce mode d’investigation était usé et ne pouvait conduire qu’à la stérilité ou à la confusion des résultats.

Le second mode satisfaisait davantage ma raison ; il était d’ailleurs plus en rapport avec les exigences de la science moderne ; il me paraissait ouvrir une voie sûre à l’étude et

devoir conduire à des résultats incontestables, je veux parler de I’expérimentation.

Je me posai les conditions suivantes :

Puiser la cause de la syphilis à une source connue ;

La déposer sur une région visible, facile à observer ;

Noter les effets.

Vous le voyez, l'expérimentation seule pouvait remplir ces conditions..

Mais déjà l'expérimentation avait été interrogée, et par elle on était arrivé à des conclusions contradictoires. Quand J. Hunter disait oui , Caron , Bru, Jourdan , Devergie et M. Desruelles disaient non. À quoi pouvaient tenir des affirmations si opposées après remploi de la même méthode d’investigation? Je ne le savais pas alors, je l’ai appris depuis. Ce que ma raison me disait alors, c’est qu’une expérimentation bien faite et rigoureuse, devait conduire à des résultats précis, et les dissidences des expérimentateurs ne me rebutèrent pas.

Ces recherches étaient difficiles et délicates. Il fallait de la conviction, et, j’ose le dire, du courage pour les entreprendre ; il fallait être sûr de bien apprécier les circonstances dans lesquelles on allait agir; il fallait s’appuyer sur les expérimentations antécédentes ; il fallait surtout s’appuyer sur la pureté des intentions et sur le témoignage de la conscience.

Je ne mécontentai pas, en effet, du grand nom de Hunter, des expérimentateurs cités par Bell, de l’ouvrage de Hernandez, couronné cependant par l’Académie de Besançon ; de l’autorité de Pcrcy cl de quelques autres grands noms aussi recommandables ; mais je voulus étudier la question en ellemême, me placer dans les conditions d’un véritable inventeur afin d’assumer sur moi seul toute la responsabilité des résultats.

Comment fallait-il procéder à cette expérimentation?

On pouvait inoculer d’un malade à un individu sain ;

On pouvait expérimenter sur le malade lui-même.

Le premier mode d’expérimentation, c’est-à-dire l’inoculation d’un malade à un individu sain, m’a paru devoir être tou-

jours repousse par le médecin. Je ne crois pas qu’on ait le droit de l'aire des expériences semblables. Non seulement le médecin ne peut pas faire servir son autorité naturelle pour exciter qui que ce soit à subir des expérimentations de celte nature; mais je crois encore que le médecin doit résister aux désirs des individus qui, séduits par un généreux dévoûment, veulent volontairement s’exposer aux chances de l’expérimentation. Je ne jette aucun blâme sur ceux qui ont agi différemment. Je répète seulement que, pour mon compte, je n’ai pas voulu procéder ainsi. Restait l’expérimentation sur le malade lui-même.

Cette expérimentation pouvait-elle présenter des inconvéniens et des dangers pour le malade?

Cette expérimentation, dans le cas d’innocuité, pouvait-elle conduire à des résultats concluans ?

Voici ce qu’apprenaient à cet égard l’histoire, l’ observation et l’expérience.

Il était généralement admis qu’une première contagion n’en empêchait pas une seconde, et le vieux dicton clc vérole sur vérole avait encore toute sa puissance. On sait aujourd’hui ce qu’il faut entendre par là.

Quant aux inconvénient et aux dangers, nous voyons tous les jours qu’il est rare que les accidens primitifs soient isolés, qu’ils se multiplient avec une grande facilité, et que, sérieusement, la gravité de la maladie n’est pas en rapport avec le nombre de ces accidens.

Donc, pour éclairer une aussi grave question d’étiologie et de pratique, l’art pouvait, sans inconvénient, faire ce uc a nature fait le plus habituellement.

Une question beaucoup plus grave se présentait ici : les aceidens profondset consécutifs d’infection à redouter, devaientils être en raison du nombre des lésions primitives ?

L’observation rigoureuse, l’observation clinique de tous les temps, a prouvé et prouve tous les jours que la vérole constitutionnelle n’est pas en raison du nombre des accidens primitifs existant dans le même temps , développés à la même époque.

Un accident de plus n’ajoutait donc aucune chance d’infection de plus, en sachant diriger l’expérimentation.

Restait la question de surface, à savoir si une ulcération étendue expose plus à l'infection générale qu’une ulcération de médiocre surface. Eh bien, encore ici, l’observation avait démontré que la surface plus ou moins étendue de l’ulcération primitive n’a aucune influence sur la production des accidens consécutifs. Un tout petit chancre expose tout aussi bien à l’infection générale qu’un chancre très étendu, et réciproquement une vaste ulcération n’expose ni plus ni moins qu’une petite.

Restait enfin la question du siège de l’ulcération, du lieu d’élection des piqûres expérimentales. On avait bien dit, et Boerrhaave entr’autres, que les accidens vénériens contractés par d’autres voies que les voies génitales présentaient un plus haut degré de gravité ; mais l’observation clinique avait déjà prouvé, et elle m’a démontré depuis, que cette opinion était erronée.

Je sais bien que sur ce point on a fait grand bruit des maladies contractées par des médecins, des sages-femmes , à la suite d’explorations , de piqûres, etc. Il y a de très bonnes raisons, mais que je neveux pas indiquer ici, pour que ces accidens aient eu un grand retentissement. Ce que je puis dire, sans blesser aucune convenance , c’est que les gens de l’art, à qui de pareils accidens arrivent, n’ont aucun motif pour les cacher, tandis que les syphilitiques ordinaires en ont toujours d’excellcns pour les taire.

Je restai donc convaincu que le siège de l’ulcération non seulement ne pouvait avoir aucune influence défavorable sur la production des accidens consécutifs, mais même qu’il pouvait diminuer ou annihiler certaines chances fâcheuses, par exemple la production des bubons. Ainsi, l’observation avait déjà prouvé que les chancres primitifs de la cuisse n’étaient presque jamais suivis d’adénite ; et, en effet, dans mes nombreuses expériences, je n’ai jamais vu survenir d’adénite après les piqûres d’inoculation sur la cuisse.

Donc,.mon cher ami, par l'histoire, par 1 observation clini-

que de tous les temps, par les expérimentateurs qui m’avaient précédé, par le témoignage de ma conscience sévèrement interrogée, j’arrivais à cette encourageante conclusion, qu’en expérimentant sur le malade lui-même :

Je ne lui donnais pas en réalité une maladie de plus ;

Je n’augmentais pas la gravité des aceidens dont il était déjà atteint ;

Je ne l’exposais pas davantage aux chances d’infection consécutive.

Ces premières et capitales conditions étant trouvées, il fallait rechercher celles qui offriraient à la science et à l’art toutes les garanties désirables.

Cette exposition fera le sujet de ma seconde lettre.

Agréez, etc.

Ricord.

Deuxième Lettre.

Mon cher confrère et ami ,

Je n’écris pas un ouvrage didactique ; j’en aurais bien le désir, mais, vous le savez, je n’en ai pas à cette heure le pouvoir. Je vous adresse des Lettres familièrement écrites, et pour lesquelles je réclame tous les bénéfices de la forme épislolaire, c’est-à-dire la liberté du genre et la spontanéité de la pensée. Aussi, ce que je n’aurai pas dit dans ma précédente lettre, je le dirai sans façon dans celle qui suivra, sans un trop religieux respect du plan, de la méthode et des autres artifices de composition ailleurs si utiles.

Ainsi, pour que ma première lettre fût complète dans la rapide indication des essais tentés dans la voie de l’expérimentation, j’aurais dû ne pas omettra de rappeler le fait des. tentatives d’inoculation de la syphilis de l’homme aux animaux. Soit pour se soustraire aux inconvéniens qui pouvaient résulter de l’inoculation pratiquée sur l'homme lui-même, soit pour résoudre le curieux problème de la transmission de la syphilis aux espèces animales, limiter et Turnbull avaient déjà tenté, mais vainement, celle inoculation de l’homme aux animaux. J’avais répété toutes ces expériences, cl j’étais arrivé aux mêmes résultats négatifs. Cependant, dans ces derniers temps, un jeune et laborieux confrère, M. Auzias-Turenne, a repris t es expériences, il les a variées, il a employé d’autres procédés que ceux qui étaient connus, et il a cru être arrivé à la démons-

iration expérimentale de la transmissibilité tle la syphilis de l’homme à certaines espèces animales. J’ai dû, dès-lors, reprendre ces expériences, cl je me suis convaincu de nouveau que lasypliilis n’était pas décidément communicable aux animaux, et que les faits invoqués par M. Auzias étaient illusoires. M. Cullerier, à l’hôpital de Lourcine, a étudié ce sujet avec beaucoup de soin, et est arrivé aux memes conclusions que moi. Mon collègue ,M. Vidal (de Cassis), a expérimenté à son tour, et ses résultats, je crois, ne diffèrent pas des miens.

L’observation directe, l’expérimentation sur le malade luimême, étaient donc les seules ressources auxquelles je pusse avoir recours ; à elles seules aussi je résolus de m’adresser.

Il fallait d’abord chercher une source sûre à laquelle je pusse aller puiser la cause vers la recherche de laquelle je voulais diriger toutes mes investigations. Il ne s’agissait plus de se fier aux récits des malades; il fallait aussi éviter les objections justement opposées aux expériences de Hunier, d’IIarisson, aux faits rapportés par Bell , aux expérimentations de Hernandez, et, pour cela, je cherchai d’abord à bien constater l’état des tissus auxquels j’allais emprunter la cause réputée spécifique.

Il ne pouvait plus me suffire, en effet, que, comme le disait autrefois Petronius, une femme fût réputée gâtée; il ne s’agissait plus de prendre au hasard une sécrétion morbide venant des organes génitaux de la femme et d’en faire, selon l’expression pittoresque d’Alexander Benediclus, une teinture vénérienne répandant une couleur uniforme sur tous les accidens qui pouvaient en résulter. Non, les tendances scientifiques des esprits de mon temps et les exigences de ma propre raison me commandaient l’emploi d’une méthode plus probante et de procédés plus rigoureux.

Je ne veux pas m’appesantir sur la facilité avec laquelle on concluait des effets à la cause. Mais qui pourrait n’êtrc pas surpris que dans une question comme celle des maladies vénériennes, où l’ignorance et la fraude, selon les expressions de Hun ter, sont des causes si fréquentes d’erreur, que dans une maladie, qui après tout et presque toujours

est une preuve llagrante d'immoralité , les observateurs, même les plus judicieux, s’en rapportent si souvent au dire des malades et invoquent sans cesse la considération morale du témoignage.

Le témoignage! mais, en pareille matière est-il rien de plus décevant? et surtout à l’égard des femmes!.... Que je vous en cite deux petits exemples où vous verrez un observateur des plus rigoureux pris au piège du témoignage féminin.

Babington veut détruire cette loi posée par Hunier, que, lorsqu’il n’y a ni pus ni sécrétion puriforme, la maladie ne peut être communiquée^ de sorte que l’infection n'est point possible avant l’apparition d’une gonorrhée, ou après la cicatrisation d’un chancre. « Cette conclusion n’est pas sans dangers, s’écrie Babington, comme on peut le voir par les faits suivans qui sont loin d’être rares.

» Une femme mariée fut prise des symptômes ordinaires de la gonorrhée, ce qui la surprit beaucoup, car son mari était exempt de toute maladie. Toutefois le mari ayant été questionné, avoua qu’il avait eu commerce avec une femme suspecte, huit jours environ avant que la femme se sentit malade, mais il affirma positivement qu’il n’avait eu aucun écoulement ni aucune sensation morbide, et certainement alors il n’offrait aucun signe de maladie. Au bout de quatre jours, c’est-à-dire à peu près une quinzaine après le commerce impur, et une semaine après l’époque où il avait dû communiquer la maladie à sa femme, il se manifesta chez lui un écoulement gonorrhéique.

» Un voyageur s’exposa aux chances d’une infection syphilitique, et arriva chez lui au bout de trois jours. Quatre jours environ après son arrivée, sa femme fut atteinte de gonorrhée; ce ne lut que dix jours après l’infection qu’il s’aperçut, pour la première fois, d’un écoulement, et qu’il fut pris des autres symptômes de gonorrhée. » (John limiter, Œuvres complètes, tome II, page 1C7; notes de Babington, traduction de M. Richelot.)

Si, en présence de faits semblables. Babington eût cherché,

non pas à obtenir des aveux plus complets (il est des aveux que les femmes ne font jamais, même, comme je n’ai eu que trop d’occasions de le voir, sous l’imminence des plus graves dangers), mais à s’assurer par une inspection sérieuse du véritable état des choses, il aurait certainement vu que, dams ces cas, la cause infectante n’était pas dans les organes génitaux de ces candides maris.

Il n’était donc plus possible de penser à fonder une vérité pathologique quelconque, en fait de syphilis , sur la moralité du témoignage des malades; je n’avais plus confiance aux doctrines et aux faits basés sur des récits de celle nature.

Il fallait s’éloigner des mystères de l’alcove pour mettre au grand jour de l’expérimentation la cause que je voulais trouver.

Cette cause, où devais-je d’abord la chercher?

A sa source même, c’est-à-dire dans les organes génitaux de la femme, dans leurs parties externes, comme dans leurs replis les plus profonds.

L’occasion était pour moi propice. L’hôpital du Midi recevait alors dans ses salles les malheureuses créatures que le dispensaire y envoyait.

Ici, vous me permettrez de rappeler, mon cher ami, qu’avant mon entrée à l’hôpital du Midi, la manière d’examiner une femme consistait à la faire asseoir sur le bord d’une chaise, à écarter les organes génitaux externes, et si on ne trouvait là aucune lésion de tissu, toute sécrétion morbide venant de plus haut était banalement rapportée à un écoulement blennorrhagique ; à l’anneau vulvaire mes prédécesseurs semblaient avoir placé les colonnes d’IIcrcule du chancre.

Je ne pouvais ni ne devais me contenter de cet examen superficiel et incomplet. Nous n’étions pas éloignés de l’époque où M. Récamier avait si heureusement exhumé le spéculum de l’armamentarium chirurgical. On sait les belles applications que ce praticien célèbre en fit au diagnostic des maladies de l’utérus. Mais cet instrument précieux n’avait pas encore servi au diagnostic des maladies syphilitiques ; son emploi, même dans ces cas, paraissait et était réputé être une contre-indication ,

Je ne tins pas compte de celte opinion très répandue. Je généralisai, au çontrairc, l’emploi du spéculum sur toutes les femmes du service.

Je ne sais si la postérité partagera l’opinion de l’un de mes savans critiques qui réduit à peu, à bien peu de chose ce qu'il m'a été donné de faire en syphilopatliie. Cependant, mon cher ami, quand je me souviens des obscurités profondes qui enveloppaient le diagnostic des maladies syphilitiques avant l’application du spéculum, quand je compare les embarras des praticiens de cette époque pour fixer leur opinion à la facilité vraiment merveilleuse des praticiens actuels pour poser un diagnostic irrécusable ; quand se représente à ma pensée le souvenir de tous les services que le spéculum a déjà rendus à cette partie de la pratique, je crois qu’alors même que là se bornerait ma participation au progrès, je crois, dis-je, que cette opinion pourra paraître un peu sévère.

L’emploi du spéculum me permit d’examiner avec le plus grand soin toutes les surfaces vénéricnncment affectées, et de constater avec précision l’état des tissus qui fournissaient les sécrétions.

Ces conditions établies, je dus étudier tous les accidens réputés vénériens, et comparativement d’autres sécrétions morbides.

Je commençai par la blennorrhagie.

Vous comprenez, mon cher ami, que je dois supposer parfaitement connu de mes lecteurs, l’état de la question concernant la blonnorhagieà l’époque où j’entrepris mes expériences. Encore une fois , je n’écris pas ici des volumes avec historique complet, mais une simple et rapide exposition des faits qui me sont propres.

Je cherchai à résoudre par l’expérimentation ce problème déjà diversement résolu par l’observation que vous savez:

La blennorrhagie reconnaît-elle une cause spécifique?

Hunter avait appris que le pus du chancre inoculé produit le chancre. Si la blennorrhagie reconnaît une cause spécifique, «ne disais-je, le muco-pus qu’elle secrète venant à être inoculé.

produira sans doute des phénomènes semblables à ceux que produit l’inoculation du pus chancrcux.

Mais pour bien préciser le résultat, pour l’isoler de toute complication et le soustraire à toute cause d’erreur, je dus d'abord inoculer le muco-pus provenant de blennorrhagies parfaitement simples, je dus puiser ce muco-pus sur des tissus complètement exempts de toute ulcération, et vous voyez combien l’emploi du spéculum me fut précieux; sans lui ces expériences n’étaient pas possibles.

Or , ces premières expériences faites en grand nombre, longtemps continuées avec persévérance, me conduisirent à ce premier résultat fondamental que je formule ici en proposition :

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