SOURCE ET CAUSE DE LA SYPHILIS
opposées aux expériences de Hunter,, d'Harisson, aux faits rapportés par Bell, aux expérimentations de Hernandez, et, pour cela, je cherchai d'abord à bien constater l'état des tissus auxquels j'allais emprunter la cause réputée spécifique.
Il ne pouvait plus me suffire, en effet, que, comme le disait autrefois Petronius, une femme fût réputée gâtée; il ne s'agissait plus de prendre au hasard une sécrétion morbide venant des organes génitaux de la femme et d'en faire, selon l'expression pittoresque d'Alexander Benedictus, une teinture vénérienne répandant une couleur uniforme sur tous les accidents qui pourraient en résulter. Non, les tendances scientifiques des esprits de mon temps et les exigences de ma propre raison me commandaient l'emploi d'une méthode plus probante et de procédés plus rigoureux.
Je ne veux pas m'appesantir sur la facilité avec laquelle on concluait des effets à la cause. Mais qui pourrait n'être pas surpris que, dans une question comme celle des maladies vénériennes, où l'ignorance et la fraude, selon les expressions de Hunter, sont des causes si fréquentes d'erreur ; que, dans une maladie, qui, après tout, et presque toujours, est une preuve flagrante d'immoralité, les observateurs, même les plus judicieux, s'en rapportent si souvent au dire des malades et invoquent sans cesse la considération morale du témoignage?
Le témoignage ! mais, en pareille matière, est-il rien de plus décevant? et surtout à l'égard des fem-
mes!... Que je vous en cite deux petits exemples où vous verrez un observateur des plus rigoureux pris au piège du témoignage féminin.
Babington veut détruire cette loi posée par Hunter, que, lorsqu'il n'y a ni pus ni sécrétion puriforme, la maladie ne peut être communiquée ; de sorte que l'infection n'est point possible avant l'apparition d'une gonorrhée, ou après la cicatrisation d'un chancre. « Cette conclusion n'est pas sans dangers, s'écrie Babington, comme on peut le voir par les faits suivants, qui sont loin d'être rares.
« Une femme mariée fut prise des symptômes ordinaires de la gonorrhée, ce qui la surprit beaucoup, car son mari était exempt de toute maladie. Toutefois le mari, ayant été questionné, avoua qu'il avait eu commerce avec une femme suspecte, huit jours environ avant que sa femme se sentît, malade; mais il affirma positivement qu'il n'avait eu aucun écoulement ni aucune sensation morbide, et certainement alors il n'offrait aucun signe de maladie. Au bout de quatre jours, c'est-à-dire à peu près une quinzaine de jours après le commerce impur, et une semaine après l'époque où il avait dû communiquer la maladie à sa femme, il se manifesta chez lui un écoulement gonorrhéique.
a Un voyageur s'exposa aux chances d'une infection syphilitique, et arriva chez lui au bout de trois jours. Quatre jours, environ, après son arrivée, sa femme fut atteinte de gonorrhée; ce ne fut que dix jours après l'infection qu'il s'aperçut, pour la première
FAITS DE BABIKGTON. S 5
fois, d'un écoulement, et qu'il fut pris des autres symptômes de gonorrhée (1). »
Si, en présence de faits semblables, Babington eût cherché, non pas à obtenir des aveux complets (il est des aveux que les femmes ne font jamais, même, comme je n'ai eu que trop d'occasions de le voir, sous l'imminence des plus graves dangers), mais à s'assurer par une inspection sérieuse du véritable état des choses, il aurait certainement vu que, dans ces cas, la cause infectante n'était pas dans Jes organes génitaux de ces candides maris.
II n'était donc plus possible de penser à fonder une vérité pathologique quelconque, en fait de syphilis, sur la moralité du témoignage des malades ; je n'avais plus confiance aux doctrines et aux faits basés sur des récits de cette nature.
Il fallait s'éloigner des mystères de l'alcôve pour mettre au grand jour de l'expérimentation la cause que je voulais trouver.
Cette cause, où devais-je d'abord la chercher?
A sa source même, c'est-à-dire dans les organes génitaux de la femme, dans leurs parties externes, comme dans leurs replis les plus profonds.
L'occasion était pour moi propice. L'hôpital du Midi recevait alors dans ses salles les malheureuses créatures que le dispensaire y envoyait.
Ici, vous me permettrez de rappeler, mon cher ami, qu'avant mon entrée à l'hôpital du Midi la m:i-
(1) John Hanter, Œuvres complètes , Paris, 1843, t. îî, p. Ï67; notes de Babington, traduction de M. Rickelot.
nière d'examiner une femme consistait à ia faire asseoir sur le bord d'une chaise, à écarter les organes génitaux externes, et si on ne trouvait là aucune lésion de tissu, toute sécrétion morbide venant de plus haut était banalement rapportée à un écoulement blennorrhagique : à l'anneau vulvaire mes prédécesseurs semblaient avoir placé les colonnes d'Hercule du chancre.
Je ne pouvais ni ne devais me contenter de cet examen superficiel et incomplet. Nous n'étions pas éloignés de l'époque où Récamier avait si heureusement exhumé le spéculum de Tarmamentarium chirurgical. On sait les belles applications que ce praticien célèbre en fit au diagnostic des maladies de l'utérus. Mais cet instrument précieux n'avait pas encore servi au diagnostic des maladies syphilitiques; son emploi, dans ces cas, paraissait même devoir être rejeté. Je ne tins pas compte de cette opinion très-répandue. Je généralisai, au contraire, l'emploi du spéculum sur toutes les femmes du service.
Je ne sais si la postérité partagera Fopinion de l'un de mes critiques qui réduit à peu, à bien peu de chose, ce qu'il m'a été donné de faire en syphilographie. Cependant, mon cher ami, quand je me souviens des obscurités profondes qui enveloppaient le diagnostic des maladies syphilitiques avant l'application du spéculum; quand je compare les embarras des praticiens de cette époque pour fixer leur opinion à la facilité vraiment merveilleuse des praticiens
LE SPECULUM EN SES AVANTAGES. â7
actuels pour poser un diagnostic irrécusable; quanti se représente à ma pensée le souvenir de tous les services que le spéculum a déjà rendus à cette partie de la pratique, je crois qu'alors même que là se bornerait ma participation au progrès, je crois, dis-je, que cette opinion pourra paraître un peu sévère.
L'emploi du spéculum me permit d'examiner avec le plus grand soin toutes les surfaces vénériennement affectées, et de constater avec précision l'état des tissus qui fournissaient les sécrétions.
Ces conditions établies, je dus étudier tous les accidents réputés vénériens, et comparativement d'autres sécrétions morbides.
Les expériences de Hunter et de Bell étaient oubliées et les vérités qu'elles renferment s'étaient, pour ainsi dire, obscurcies au milieu des idées erronées et dangereuses qui régnaient dans la science. Je reprismes expériences en 1832 (1) et j'y soumis chacun des points de la doctrine syphilitique. Les résultats de l'inoculation des différentes sécrétions fournies par les accidents de la vérole, joints à l'observation clinique, me permirent d'établir une distinction très-tranchée entre la blennorrhagie et le chancre. Plus tard, la découverte du chancre urétral me donna l'explication des accidents syphilitiques que l'on avait attribués aux accidents urétraux. Je démontrai que le virus syphilitique agit toujours localement en premier lieu, que son action peut se
(1) Mémoires de l'Académie de médecine, t. II.
Ricord. 3
borner là, et que, lorsque des accidents généraux se manifestent, c'est toujours consécutivement à un chancre. Je fis, néanmoins, une exception pour la syphilis héréditaire. Je divisai les symptômes syphilitiques en primitifs, successifs, secondaires, de transition et tertiaires ; j'assignai à chaque série d'accidents la médication qui lui convient ; je prouvai que le chancre guérit, le plus souvent, sans être suivi de syphilis constitutionnelle; je démontrai enfin que, de tous les accidents, le primitif est seul inoculable.
Vous comprenez, mon cher ami, que je dois supposer parfaitement connu de mes lecteurs l'état de la question concernant la blennorrhagie à l'époque où j'entrepris mes expériences. Encore une fois, je n'écris pas ici des volumes avec historique complet, mais une simple et rapide exposition des faits qui me sont propres.
Je cherchai d'abord à résoudre par l'expérimentation ce problème déjà diversement résolu par l'observation que vous savez :
La blennorrhagie reconnaît-elle une cause spécifique?
Hunter avait appris que le pus du chancre inoculé produit le chancre. Si la blennorrhagie reconnaît une cause spécifique, me disais-je, le muco-pus qu'elle sécrète, venant à être inoculé, produira sans doute des phénomènes semblables à ceux que produit l'inoculation du pus chancreux.
Mais, pour bien préciser le résultat, pour l'isoler