DIX-HUITIÈME LETTRE
Pathogénie du chancre.
Mon cher ami,
Je crois avoir fait aux singes une part assez belle; provisoirement, je ne m'occuperai plus d'eux. Si, plus tard, on parvient à me prouver qu'ils peuvent contracter autre chose que ce que je vous ai dit, on me trouvera toujours prêt à le reconnaître. Jusquelà je ne vois pas de motifs de changer d'opinion.
En attendant, revenons à la pauvre espèce humaine, à laquelle aujourd'hui personne ne conteste son droit à la vérole comme nue-propriété, ou tout au moins comme usufruit.
Toutefois, avant d'aller plus loin, permettez-moi, d'après tout ce que je vous ai déjà dit, et peut-être même en raison de ce qu'on a pu récemment dire, d'établir la proposition suivante qui me paraît inébranlable :
Le chancre (ulcère primitif) a la période de
PROGRÈS OU DE Statu qiJLO SPÉCIFIQUE, EST LA SEULE SOURCE DU VIRUS SYPHILITIQUE ( POISON MORBIDE INO- CULABLE).
Déjà, je vous ai dit dans quelles conditions devait être le pus virulent pour agir, vous connaissez aussi
celles dans lesquelles doivent se trouver les parties pour en subir l'action. Étudions maintenant les effets de cette action, en d'autres termes, la pathogénie du chancre.
Ce sujet est grave, mais un peu aride. Je compte sur toute votre bienveillance pour suivre mes développements; veuillez ne chercher ici d'autre intérêt que l'intérêt même de la question.
Si, avec une lancette chargée de pus virulent, on fait une piqûre sous l'épiderme, cette piqûre, qui doit saigner à peine, rougit bientôt, devient saillante, son sommet est soulevé par de la sérosité qui ne tarde pas à se troubler pour prendre ensuite les caractères du pus.
Ainsi, piqûre, rougeur, papule entourée déjà d'une auréole, vésicule, vésico-pustule et pustule enfin : telle est la série, la succession constante des phénomènes produits par l'inoculation.
Tout cela se succède sans interruption, sans temps d'arrêt, d'une heure à l'autre, d'un jour à l'autre, c'est un ruban pathologique qui se déroule incessamment, pour arriver à un terme régulier et fatal, c'est-à-dire à la production d'une pustule d'ectkyma la plus parfaite, la mieux typée possible.
Cette pustule est souvent déprimée à son sommet, ombiliquée même dans le point qui correspond à la piqûre, et sur lequel on aperçoit le plus ordinairement une petite gouttelette de sang desséché.
Si la pustule n'est pas rompue, le pus qui l'a formée se dessèche pour donner naissance à
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une croûte conique, brune, verdâtre ou noirâtre.
Cette croûte tend à s'agrandir par sa base ; car elle recouvre une ulcération dont la circonférence tend elle-même à s'accroître.
Dans cet accroissement de l'ulcération sous la croûte, l'épiderme de l'aréole qui l'entoure et la borde est successivement soulevé par la suppuration ; celle-ci se dessèche à son tour pour former un nouveau disque de croûte, tandis qu'une nouvelle aréole se forme à sa circonférence, et ainsi de suite.
Dites-moi sans façon, mon cher ami, si je suis suffisamment clair dans cette description ; il m'importe beaucoup d'être bien compris.
Le cercle rouge (l'aréole) qui borde la croûte est ordinairement tuméfié et l'enchâsse comme le cercle d'une montre enchâsse le verre. Seulement, . comme il y a ici une ulcération croissante et toujours du nouveau pus produit, comme la circonférence de la croûte est toujours moins dure que son centre, cette croûte n'est pas ordinairement trèsadhérente.
Quelquefois la croûte se forme de bonne heure ; d'autres fois la pustule persiste à l'état purulent pendant un temps plus ou moins long.
Cette pustule peut ne pas acquérir un très-grand volume ; elle n'a souvent au début que l'étendue d'une lentille ; plus tard, sa surface peut égaler celle d'une pièce de 25 centimes et même celle d'un franc ; mais il n'est pas rare de lui voir acquérir des dimensions beaucoup plus considérables.
La pustule offre alors ces transitions qu'on observe si souvent dans d'autres formes et qui lui donnent l'aspect du rupia, soit avant la formation de la croûte, soit quand la croûte est formée. Il n'y a ici, du reste, comme quelquefois dans le rupia, qu'une différence de volume.'
Si on rompt la pustule dès le second ou le troisième jour, dans les cas d'évolution rapide; si on la rompt plus tard dans les cas ordinaires ; ou si la croûte se détache, on trouve au-dessous une ulcération occupant toute l'épaisseur de la peau, parfaitement arrondie, à bords taillés à pic, comme si elle avait été faite avec un emporte-pièce.
Les bords de cette ulcération, un peu décollés, tuméfiés, serretés et renversés, restent entourés de l'aréole rouge qui en constitue la marge; ils sont couverts d'une couche diphthéritique, membrane pyogénique spéciale adhérente.
La surface de l'ulcération sécrète un pus mal lié, séro-sanieux, souvent roussâtre et chargé de détritus organiques : c'est le pus virulent inoculable. Quand on déterge cette surface, on trouve une couche diphthéritique plus prononcée que celle des bords, et qui est aussi constituée par une membrane pyogénique spéciale, de couleur grise, d'aspect lardacé et qu'on ne peut pas détacher.
Du reste, le fond de l'ulcération repose sur unebase plus ou moins épaisse, plus ou moins engorgée, selon la marche que va suivre l'ulcération, marche, surtout déterminée par la nature du ter-
rain dans lequel la graine syphilitique a été semée.
L'ulcération que je viens de décrire, et qui a suivi une marche croissante, peut s'arrêter à l'étendue que j'ai déjà indiquée, y persister longtemps, un mois, six semaines et plus, ou bien continuera croître pour prendre de plus grandes dimensions,et présenter aussi d'importantes modifications.
Dans les nombreuses inoculations que j'ai pratiquées, les choses se sont toujours régulièrement passées ainsi. Évolution incessante à partir de la piqûre, production constante d'un ecthyma dont le fond ulcérant présente à son tour, par excellence, les caractères classiques et typiques du chancre : ulcération à tendance croissante, ou persistant dans un statu quo spécial.
Vous voyez déjà, mon cher ami, Finoculation artificielle renverser tout ce qu'on était habitué à professer et à se répéter les uns aux autres depuis des siècles; vous la voyez battre en brèche le physiologisme de Broussais; vous la voyez réduire aussi à sa juste valeur la doctrine de la contagion physiologique de date plus récente.
Et d'abord, la théorie de l'incubation peut-elle se soutenir en présence de ce que produit l'inoculation, de ses résultats que vous pouvez répéter tous les jours; car, remarquez-le, ce n'est pas un fait unique, exceptionnel, que je vous raconte, ce sont des masses de faits identiques, donnant toujours lieu aux mêmes phénomènes, et dont tout le monde a la preuve sous sa main.
C'en est fait du mode électrique expansif de Bru ; il n'est plus possible de croire que le virus syphilitique pénètre l'économie comme un éclair, que ce soit un choc de Findividu infectant à l'individu infecté. Le chancre, l'ulcère primitif, n'est pas non plus le résultat d'un choc en retour.
On ne peut admettre aujourd'hui, à moins d'être aveugle, que le pus virulent traverse nos tissus par une solution de continuité ou autrement, pour aller d'abord infecter l'économie tout entière, se faire couver à distance, pour revenir ensuite sur ses pas, éclore dans le nid où il avait été d'abord déposé.
Graine spéciale, le virus syphilitique pousse là où il a été semé; ferment particulier, ce sont les parties qu'il touche immédiatement qui entrent d'abord en fermentation. Tout cela se fait plus ou moins vite, comme nous l'avons déjà dit, selon les dispositions du terrain, selon les aptitudes ferroentescibles, mais tout cela a lieu rigoureusement, absolument dans un point d'abord très-circonscrit, dans une sphère très-bornée, que nous parviendrons peut-être plus tard à limiter.
La non-existence d'une période d'incubation, fait si évident, si vrai et si logique, n'est cependant pas encore acceptée; les préjugés contraires ont trop vieilli pour ne pas avoir force de loi et pour qu'il soit facile de les renverser.
Ceux qui veulent de l'incubation quand même et qui croiraient la virulence de la syphilis compromise
si elle n'existait pas, m'ont fait une première objection. Ils m'ont dit :
Si vous obtenez des effets instantanés et non interrompus par l'inoculation artificielle, si vous n'avez observé qu'une évolution locale, si vous avez été frappé d'un silence apparent de Forganisme et que vous n'ayez rien aperçu qui traduise une participation générale au drame syphilitique, c'est que vous opérez sur un organisme déjà imprégné, infecté ; vous inoculez des malades, et ces malades sont déjà inoculés.
Cette objection, vous le voyez, mon cher ami, rentre dans la fameuse théorie des outres virulentes. Je l'ai réfutée déjà; je vous ai dit ce qu'il fallait penser de cette opinion à l'occasion des plaies, des blessures, des opérations faites sur des sujets syphilitiques; je ne peux pas sans cesse y revenir ; permettez-moi de vous renvoyer à ce que j'ai déjà exposé sur ce sujet. Mais j'ai une autre réponse à faire à cette objection en dehors des expériences pratiquées sur les malades eux-mêmes. J'y répondrai parles expériences faites d'individus malades à des individus sains, et j'invoquerai surtout les inoculations récentes pratiquées sur l'homme à l'occasion de l'inoculation des singes. Eh bien ! dans ces cas les résultats de l'inoculation ont été identiques à ceux que je viens de vous décrire, c'est-à-dire, action immédiate, évolution non interrompue et production de la pustule ecthymateuse.
Mais l'inoculation artificielle donne-t-elle toujours
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lieu à celte série non interrompue de phénomènes? N'y a-t-il pas des circonstances dans lesquelles, entre l'inoculation et la manifestation des symptômes, il s'écoulera un temps d'arrêt, d'inertie, comme dans l'inoculation du virus vaccinal? Dans la contagion par les voies ordinaires, ne semble-t-il pas qu'il y ait toujours un temps assez long entre l'action de la cause et la manifestation des effets ?
Oui, sans doute, et ce sont ces cas-là qui ont pu justifier et légitimer en quelque sorte la théorie de l'incubation. 4Mais quand on prend la peine d'examiner ces faits avec attention, on voit qu'ils ont été mal appréciés; je vais tâcher de les réduire à leur juste valeur et de les ramener aux lois précédemment établies.
J'ai déjà dit que, pour ma part, des cas semblables ne me sont jamais arrivés dans mes nombreuses expériences toujours publiquement faites. Cela tient évidemment à l'uniformité du procédé que j'ai employé. Mon honorable collègue M. Puche, qui a autant expérimenté que moi, et peut-être plus encore, n'a vu qu'une ou deux fois les accidents se manifester du deuxième au troisième jour après la piqûre. Tous ceux qui ont étudié l'inoculation de la syphilis savent que lorsqu'elle ne réussit pas de suite, c'est qu'elle est négative.
Cependant, on conçoit qu'une piqûre trop superficielle, que le pus virulent déposé sur des surfaces à peine dénudées, puissent nécessiter un temps plus long pour impressionner la partie et pour que les
effets se produisent. Voici ce que j'ai observé sur M. Robert de Welz. Il s'est fait une première piqûre très-superficielle qui n'a pas produit d'effet dès les premiers jours, de sorte que là il y avait quelque cbose qui pouvait ressembler à de l'incubation. Mais la seconde piqûre que je lui ai faite moi-même a suivi la marche régulière. — Qu'est-ce à dire? pourraient me répondre les fauteurs de l'influence de l'état général. La première piqûre a eu un développement lent, parce que l'organisme n'était pas encore imprégné. Les effets de la seconde piqûre ont été rapides, au contraire, parce qu'alors le virus avait envahi l'économie tout entière. — C'est fort bien, répondrai-je ; mais voici qui dérange un peu cette belle théorie ; c'est que M. de Welz s'est fait une troisième piqûre, qui, trop superficielle comme la première, n'a donné comme elle que des résultats tardifs.
Là est la clef de l'incubation, mon cher ami. On comprend très-bien, sans son secours, comment, dans la contagion par les modes ordinaires, du pus virulent déposé sur des surfaces plus ou moins dénudées, et par conséquent aptes à recevoir plus ou moins vite l'action virulente, s'affectent aussi plus ou moins vite, et donnent lieu à un travail morbide plus ou moins rapide. Nous savons, et l'observation nous l'apprend tous les jours, et les expériences récentes de M. Gullerier le démontrent d'une manière irréfragable, que le pus virulent peut rester en contact avec des surfaces saines sans les altérer,
sans s'altérer lui-même; mais nous savons aussi que des surfaces constamment baignées par du pus virulent, acre et irritant, finissent par être érodées, et par être mises par ce pus lui-même dans les conditions voulues pour que l'inoculation se fasse. Cette sorte de vésication peut mettre un temps plus ou moins long à se produire avant que les effets spéciaux apparaissent, et simuler l'incubation.
Par exemple, du pus virulent est ramassé dans un repli de la vulve, du vagin, du prépuce, dans l'intérieur d'un follicule ; ce n'est que plus ou moins longtemps après que le pus aura été ainsi déposé que passant par la succession d'action que je viens d'indiquer, il arrive aux effets de l'inoculation* Il n'y a là rien de spécieux, c'est physique et matériel, c'est ce que l'observation de visu démontre tous les jours aux yeux qui savent voir. Que de malades qu'on croit tout d'abord affectés d'une baîano-posthite, et chez lesquels on voit, dans un temps plus ou moins éloigné, des chancres se produire ! Ajoutez à cela l'incurie des malades, l'absence de toute observation en ce qui les concerne, chose si vulgaire dans la pratique, et qui leur fait prendre pour de Yincubation ]e temps qui s'est écoulé entre l'exposition à la cause et ses manifestations apparentes. Dans cette circonstance, mon cher ami, vous trouverez pour le chancre, comme pour la blennorrhagie, l'explication de ces prétendues incubations d'une élasticité de durée si considérable, qu'elles varient entre quelques heures, quelques semaines et même quelques mois.
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Vous voyez que j'entre de plus en plus dans le cœur de ces questions syphilographiques importantes et graves. Dans ma prochaine lettre je traiterai des différentes formes que le chancre peut revêtir.
Que votre bienveillance, mon cher ami, que celle de vos honorés lecteurs m'accompagne encore. Elle est pour moi le plus précieux encouragement.