‹ Lettres sur la syphilisChapitre 69 sur 95 · VINGTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETTRE

Du chancre induré.

Mon cher ami,

Si je me suis bien fait entendre dans ma dernière lettre, vous devez penser que, quoique l'expérimentation n'ait pas encore démontré d'une manière incontestable l'unité du virus syphilitique, j'admettais cependant cette unité ; que je ne cherchais même pas la différence des effets primitifs de ce virus dans son plus ou moins d'activité et d'acrimonie, comme l'ont fait quelques syphilographes ; que ces différences, je croyais les trouver, au contraire, dans les conditions individuelles des personnes qui devaient en subir l'action ; de telle façon, qu'en dépit de quelques observations de Bell et de quelques cas analogues qu'on rencontre quelquefois encore dans la pratique, et dans lesquels il n'y a qu'une simple coïncidence, on ne peut conclure de la gravité de l'accident primitif d'un individu, à la gravité de la maladie de la personne qui le lui a communiqué ; et qu'enfin on ne peut plus dire aujourd'hui à un malade, comme on le disait naguère : Si votre maladie est grave, c'est que la personne qui vous l'a donnée était bien malade, car bien souvent c'est le contraire qu'on observe.

Cette loi de l'unité du virus n'étant pas encore abrogée, je vais m'occuper, comme je vous l'ai promis dans ma dernière lettre, de la variété la plus importante du chancre : du chancre induré.

La connaissance de l'induration, . de celte condition qu'affectent certains ulcères primitifs, n'est pas chose nouvelle ; quelques personnes prétendent intime qu'on pourrait en trouver des traces dans Galien, ce qui ne m'étonnerait pas le moins du inonde, moi qui crois à l'antiquité de la vérole. Ce qui est certain, c'est qu'après la grande épidémie du quinzième siècle, quelques-uns des premiers syphilographes observèrent et notèrent ce symptôme remarquable ; il n'échappa pas surtout à l'observation de Jean de Vigo, qui possède encore d'autres titres à notre estime que l'invention de son fameux emplâtre.

Cependant vous savez que c'est à Hunter qu'on a fait les honneurs de la découverte du chancre induré, qui a même reçu le nom de ce grand physiologiste. Le chancre kuntérien, en effet, n'est autre que le chancre induré. Et pourtant, Hunter effleure à peine ce sujet. Vous vous rappelez ce qu'il en dit : a Le chancre a communément une base épaissie, et, a bien que l'inflammation commune s'étende beauce coup au delà, cependant l'inflammation spécifique a est limitée à cette base (1). » Mais, comme vous le voyez, Hunter ne fait pas de cet épaississement de la

(1) Traité de la maladie vénérienne, traduction de M. Richelot .

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base une condition constante, et il a raison, car le plus grand nombre des ulcères primitifs ne présentent pas cette particularité. Il n'en fait pas non plus la condition de l'infection constitutionnelle, grave et inexplicable omission pour un homme de la sagacité et de l'instinct de divination de Hunter.

Les syphilographes venus après Hunter, Bell même avec sa comparaison de pois cassé, n'ont pas connu toute la valeur de l'induration.

Depuis Bell, la plupart des autres syphilographes ne se sont pas arrêtés à ce symptôme. M. Lagneau (1) ne semble y ajouter aucune importance, M. Lagneau qui, cependant, il faut lui rendre cette justice, avait reconnu, comme Bell et autres, que le chancre pouvait avoir unepériodepustuleuse ; mais, à part cela, vous serez frappé comme moi de cette espèce de confusion qui règne chez lui, entre le chancre qu'il appelle primitif, et ceux qu'il appelle secondaires; dans tous les cas, l'induration ne compte pas pour lui.

Quant à M. Cazenave, « dont l'ouvrage tout de cir- « constance et qu'on ne peut prendre au sérieux, » expressions courtoises dont il vient récemment de se servir à mon égard, et que je lui renvoie, pour ne rien garder de ce qui lui appartient; — quant à M. Cazenave, vous connaissez sa manière d'apprécier les accidents primitifs. Du reste, y a-t-il pour M. Cazenave des accidents primitifs autres que l'acte

(1) Traité pratique des maladies syphilitiques, 6e édition, Ï828.

infectant? Pour lui, en effet, les autres accidents sont tous ou primitifs secondaires ou secondaires primitifs. Tirez-vous de là, si vous le pouvez, malgré tout l'esprit dont vous nous donnez journellement des preuves. Dans tous les cas, l'induration, ce phénomène capital, ne paraît pas existera Vautre bord de Veau, comme aurait dit Lisfranc, de vigoureuse mémoire.

Et cependant, qui peut aujourd'hui méconnaître l'importance de ce phénomène? Ils ont donc des yeux pour ne point voir, ceux qui le laissent passer comme non avenu, après tout ce que j'ai fait pour ma part, après les judicieuses observations du savant professeur Thiry, de Bruxelles, de mon élève et ami, M. Diday, de Lyon, de M. Marchai (de Calvi), de mon savant ami et trop bienveillant partisan, M. Yénot, de Bordeaux, de MM. Acton et de Méric, de Londres, de mes savants collègues, MM. Puche et Cullerier; enfin, après les observations de mes malades d'hôpital eux-mêmes, dont l'éducation, faite depuis vingt ans, laisse peu de chances aux médecins inattentifs de commettre des erreurs.

L'induration, qui peut doubler les chancres et les border, méritant donc toute l'attention du praticien, permettez-moi de l'étudier avec soin.

Tous les chancres ne s'indurent pas ; ce n'est, assurément, aujourd'hui que le plus petit nombre; et si mes doctrines sont vraies, ce nombre ira toujours en diminuant.

Mais quelle est la cause individuelle, la condition

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nécessaire ultérieure à l'insertion du virus qui fait que le chancre s'indure?

C'est là un des problèmes les plus intéressants que puisse présenter l'étude de la syphilis ; et la solution est aussi l'une des plus difficiles à obtenir.

J'ai cependant la prétention d'avoir dégagé une des inconnues.

Quand on demande à l'âge la raison de l'induration, l'âge ne répond rien.

Le sexe, le tempérament, les habitudes hygiéniques, n'en disent pas davantage.

Les maladies antérieures ou concomitantes, étrangères à la syphilis, pas plus que les médications spéciales subies par les malades, n'arrivent pas à vous éclairer.

Jusque-là, donc, on est obligé de s'en tenir à l'explication banale que vous connaissez, c'est-àdire aux aptitudes et aux idiosyncrasies.

En effet, on trouve que, chez certains individus, un premier chancre ne s'est pas induré, tandis qu'un second s'indure, et que ceux qu'ils peuvent contracter après ne s'indurent plus.

Où est donc la cause de cette mystérieuse et bizarre condition?

Une des raisons de ces différences, passée jusquelà inaperçue, cherchons-la, mon cher ami, dans les lois générales, si constantes, des maladies virulentes; cherchons-la dans les analogies si grandes qui existent entre la variole, le vaccin et la vérole.

Nous voilà sur la voie.

Le vaccin, par exemple, peut échouer une première fois; ce sera par défaut d'une aptitude qu'on ignore; mais vient-il à réussir, l'insuccès ultérieur de nouvelles vaccinations s'explique ; l'effet diathésique du premier vaccin n'est pas encore épuisé ; il faut un laps de temps que l'observation moderne tend de plus en plus à préciser pour rendre l'organisme apte à une nouvelle imprégnation vaccinale.

Eh bien ! voici un fait capital en syphilogénie, un fait qu'une longue expérience est venue me démontrer, un fait qui a été également observé par deux hommes que j'aime toujours à citer, MM. Puche et Diday, c'est que,

Règle générale, un malade qui a eu une première

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