VINGT-DEUXIÈME LETTRE
Période de réparation et de cicatrisation du chancre.
Comment se réparent, comment se cicatrisent les chancres ? Laissez-moi vous dire quelques mots sur ce sujet qui a son importance.
La période de réparation s'annonce par la disparition de l'auréole de l'ulcère. Ses bords se dégorgent, s'affaissent, en s'inclinant sur le fond, et le décollement cesse, s'il avait existé. La marge devient d'une teinte pâle, gris perle, et finit par reprendre la coloration normale des tissus voisins. Le fond se déterge, la couche diphthéritique grise, lardacée, est d'abord comme transpercée de bourgeons charnus qui, plus tard, la remplacent partout, et donnent à l'ulcération un aspect granuleux et une teinte rosée de bonne nature. Le pus alors devient moins abondant, il est bien lié, crémeux, louable, comme on peut le dire ici avec une juste raison, car il cesse de pouvoir être inoculé. A mesure que les parties se comblent, l'épiderme s'épanche de la circonférence au centre, et la cicatrisation s'achève comme dans toute plaie qui a suppuré, ou comme après toute autre ulcération qui n'a plus de raison d'être.
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La cicatrice des chancres peut rester plus saillante que les parties voisines, quelquefois au niveau, et plus fréquemment déprimée, selon l'épaisseur des tissus entamés. Elle est indélébile dansungrand nombre de circonstances ; tandis que dans d'autres elle disparaît complètement, comme cela arrive souvent à la suite du chancre induré, ou lorsque le chancre siège sur une muqueuse.
Mais, comme les hommes qui ont beaucoup vu le savent, la période de réparation peut avoir ses écarts, ses irrégularités. Dans le chancre serpigineux, une extrémité se cicatrise souvent, tandis que l'autre continue à croître ; tantôt c'est un côté qui guérit, et l'autre s'ulcère encore ; fréquemment, enfin, la guérison s'opère dans un ou plusieurs points du centre, lorsque la circonférence augmente sans cesse son cercle vicieux.
Vous savez enfin que, sur certains individus, alors qu'un traitement intelligent n'est pas intervenu, lorsqu'on n'a pas su réprimer les bourgeons charnus par des cautérisations, ou que de sots préjugés ont empêché de le faire , ces bourgeons deviennent, comme on le dit, luxuriants, végétants, et donnent à l'ulcération certains aspects qui lui ont valu les noms de chancres bourgeonnants, fongueux, végétants. De véritables végétations, variées dans leur forme, peuvent alors se produire ; tissu épigénique accidentel, elles n'en sont pas pour cela de nature syphilitique, comme nous le verrons plus tard.
Enfin, à cette période, je vous l'ai déjà dit, lors-
que le chancre a infecté l'économie, il peut subir luimême une transformation sur place, et finir par présenter les caractères des papules muqueuses (pustules plates humides, condylomes plats, pustules muqueuses, tubercules plats ou muqueux), et justifier ainsi l'opinion de ceux qui, faute d'analyse, n'ont pas connu ces métamorphoses, et ont admis que ces accidents pouvaient être tantôt primitifs ou secondaires, et que, dans tous les cas, ils étaient con tagieux ; opinion que j'ai déjà combattue.
Mais voici un point de doctrine sur lequel j'insiste et que je dois vous rappeler, c'est que le chancre qui peut subir des recrudescences, à différentes reprises, ne récidive jamais une fois cicatrisé. Si un nouveau chancre inoculable se montre plus tard, après la cicatrisation complète , on peut affirmer qu'il est le résultat d'une nouvelle contagion.
D'après tout ce que je viens de vous dire, il est bien certain qu'en tenant compte de la moralité des malades, autant qu'on peut la peser et la mesurer, en sachant les conditions dans lesquelles ils se sont placés, en se rappelant le siège de prédilection des chancres, leur nombre le plus souvent restreint, en sachant, aussi bien apprécier, les diverses variétés de la période de progrès et de statu quo spécifique, la marche, la durée et les divers aspects qu'ils peuvent présentera la période de réparation et même après la cicatrisation, ainsi que l'influence plus ou moins prononcée du traitement mercuriel, en certains cas,
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on peut arriver le plus souvent à un diagnostic rationnel presque absolu.
La physionomie de l'ulcère primitif est ordinairement si expressive, passez-moi le mot, à la période spécifique, qu'en le voyant on lé nomme. Il faut même se méfier de cette première impression; elle peut faire commettre des indiscrétions qu'on a de la peine à réparer. Vous m'avez permis l'anecdote pathologique, j'use de votre permission ; heureux si je puis vous dislraire un peu de l'aridité de mes précédentes descriptions :
Un jour, un de nos savants très-sérieux entre dans mon cabinet, et sans aucun préambule il me montre. . , un organe malade, en me disant : Qu'est-ce que c'est que cela? — Je réponds aussitôt : C'est un chancre. — Eh bien ! Monsieur, c'est ma femme qui me l'a donné. — Alors, Monsieur, ce n'est pas un chancre. — Et pourquoi pas, s'il vous plaît? — Parce que, repris-je, ce qui distingue les ulcérations simples ressemblant au chancre, des véritables chancres, c'est la source à laquelle on croit les avoir puisées. Mon malade ne fut pas dupe d'un argument qui aurait suffi à certains médecins que vous savez, et se contenta de me dire avec beaucoup de dignité et de résignation : Guérissez-moi.
Mais le diagnostic est-il toujours aussi facile qu'on le croit, que le professent quelques-uns de nos classiques ? J'en appelle à M. Lagneau, qui les a de nos jours si dignement représentés. Voyez plutôt si, malgré tout le soin qu'il y met, il parvient à distinguer
ie chancre primitif de ce qu'il appelle encore, avec tant d'autres, le chancre secondaire. Jetez encore un coup d'œil sur le tableau synoptique et comparatif qu'il a fait des ulcères qu'on peut confondre avec ceux qui sont causés par le virus syphilitique, et vous me direz s'il arrive, et surtout s'il vous fait arrivera établir cette différence avec certitude.
Le mercure, cette pierre de touche si infaillible aux yeux des croyants, et qui a été la base de la division de la vraie et de la pseudo- syphilis en Angleterre est un réactif trompeur. Il guérit souvent des accidents non syphilitiques, alors qu'il aggrave ceux qui le sont et qui guérissent quelquefois seuls.
Que de chancres méconnus par des praticiens habiles ! Que d'erreurs commises surtout dans les différentes variétés du chancre induré, le plus dangereux de tous ! Tantôt on croità de simples excoriations, tantôt on a pu se tromper au point d'admettre de véritables dégénérescences cancéreuses. Mon confrère et ami, M. le docteur Vitry, de Versailles, doit se rappeler un malade pour lequel un médecin de Paris m'avait fait appeler, non pas pour juger delà nature delà maladie, mais pour faire l'amputation de la verge. Je reconnus l'existence d'un chancre induré, avec exagération considérable de l'exsudation plastique, et des pilules deproto-iodure remplacèrent le couteau.
Un de nos savants professeurs de la Faculté de Paris, qui connaît aussi bien la syphilis que les autres maladies, dans le diagnostic desquellesil excelle,
doit avoir en mémoire l'histoire d'un grand seigneur russe que nous vîmes ensemble chez notre honoré et regretté maître Marjolin, et chez lequel il ne voulut pas reconnaître un accident primitif, parce qu'il ne restait que l'induration spécifique et que ce seigneur ne s'expliquait pas et ne nous expliquait pas comment il avait pu contracter cet accident qui, peu de temps après, ainsi que je l'avais prédit, donna les preuves les plus éclatantes d'une infection constitutionnelle.
Si vous me laissez aller, je vais encore vous raconter une petite histoire. Gullerier neveu m'envoya un jour un écrivain à la mode pour me demander mon avis sur une ulcération qu'il portait à la couronne du gland ; ulcération à base indurée et qui ne présentait pas alors les caractères de bords et de fond exigés classiquement pour constituer un chancre. Je n'en reconnus pas moins l'ulcération aux caractères spécifiques de l'induration que j'ai dernièrement décrite et au rayonnement ganglionnaire que nous aurons à étudier bientôt. Gullerier ne fut pas de mon avis, attendu qu'il avait examiné les deux seules femmes accusées et qu'il les avait trouvées saines. Gullerier neveu n'adoptait pas la contagion médiate ni la syphilis spontanée, et comme il avait foi dans le dire du malade,, il ne pouvait pas admettre l'existence d'un ulcère primitif. Moi qui doute souvent, jusqu'à preuve plus certaine, et qui admets toutes les voies rationnelles de la contagion, je restai convaincu que le malade avait été trompé, qu'il se
trompait, ou qu'il nous trompait. En effet, six semaines s'étaient à peine écoulées que des accidents constitutionnels très-caractérisés, trop caractérisés, car ils furent très-difficiles à guérir, se montrèrent. Mais tandis que Cullerier était encore à se demander comment et pourquoi ce malade avait la vérole, on me faisait appeler dans une maison de grande dame.
J'arrive ne sachant ni le but ni le motif de ma visite. Cette grande dame était mystérieusement assise dans son boudoir ; et malgré le demi-jour qui régnait en ce lieu, je pus apercevoir sur sa figure des témoignages peu trompeurs d'une affection secondaire. — Docteur, me dit-elle, ce que j'ai à vous dire est bien délicat. Voulant m'empresser de couper court à un aveu pénible : — Je vois ce que c'est, madame, lui dis-je, et votre figure me dit assez pourquoi j'ai l'honneur d'être devant vous. — Qu'est-ce à dire ? reprit-elle avec étonnement. — Que vous êtes malade, madame, et que sans doute vous réclamez mes soins. — Mais pas le moins du monde; et si j'ai réclamé votre visite, c'est pour que vous nous aidiez à sauver M. X... (l'écrivain qui m'avait été envoyé par Cullerier) non-seulement de sa maladie, mais encore de ses dangereuses liaisons. Et voilà cette dame qui se met à me faire un portrait peu flatté des deux femmes que Cullerier avait examinées, qu'il avait trouvées saines, et qui, selon elle, étaient la cause de tout le mal. J'eus beaucoup de peine, comme vous le pensez, à faire comprendre à cette
grande dame que la source où notre pauvre écrivain avait puisé son mal était beaucoup plus rapprochée de moi, et à obtenir l'aveu que le pressant intérêt qu'elle portait à notre malade avait un autre motif qu'une pure affection platonique.
C'est ainsi qu'ils sont tous, mon cher ami; et voici la morale de cette anecdote : c'est que les hommes du monde ne vous font pas toujours des aveux complets ; c'est qu'ayant des relations avec de grandes dames, ou autres, en qui ils ont confiance, leur esprit est à mille lieues de la vérité; leur idée ne s'arrête pas sur la source véritable de leur maladie, et qu'ils la cherchent là où elle n'est pas.
Vous voyez donc combien le diagnostic du chancre est souvent difficile, et combien on aurait tort d'en nier l'existence, alors que les malades ne nous aident pas à trouver la source où ils l'ont puisé.
C'est donc parce que je connais toutes les difficultés du diagnostic dans un assez grand nombre de cas ; c'est parce que j'ai vu les hommes les plus habiles commettre de fréquentes erreurs, que j'ai dit, et que je dis encore, malgré les opinions contraires, que le seul caractère positif, univoque, pathognomonique du chancre, à la période de progrès ou de statu quo spécifique, se trouve dans le pus qu il sécrète, et qui peut être inoculé, d'où je conclus que :
L'inoculation donne le signe le plus certain de la spécificité de l'ulcère.
J'ai dit, dans l'ouvrage que j'ai publié en 1838 (1), que si on devait donner le mercure dans tous les cas où il existe un accident primitif virulent, il faudrait toujours s'assurer de cette virulence en pratiquant à temps l'inoculation artificielle. Mais, rassurez-vous, mon cher ami, cette opération à laquelle quelques personnes peuvent répugner et qu'elles ont même le droit de considérer comme dangereuse, -quand on ne sait pas s'en servir, n'est pas nécessaire pour la pratique, et je ne l'ai jamais conseillée comme règle générale. Le pronostic et le traitement du chancre se basent sur d'autres indications que la virulence, car c'est l'induration et ses accessoires que l'inoculation est inhabile à faire distinguer, qui prédit l'avenir de la constitution et commande le traitement spécifique.
C'est ce que j'espère pouvoir démontrer.
(1) Traité pratique des maladies vénériennes, ou Recherches pratiques et expérimentales sur l'inoculation appliquées à V étude de ces maladies. Paris, 183S.