VINGT-SEPTIÈME LETTRE
Du bubon (suite).
Mon cher ami,
Cette lettre va peut-être vous paraître un duplicata des discussions de la Société de chirurgie, dontl' limon médicale a rendu compte ; mais vous savez que ce n'est pas ma faute, si on m'oblige à redire souvent la même chose : cela tient à ce qu'on ne veut pas comprendre, car je ne dirai pas qu'on a intérêt à ne pas comprendre. A mes adversaires, je ne sup pose qu'un intérêt, celui de la science et de la vérité; mais j'ai le droit aussi qu'on ne m'en suppose pas un autre. Je vais donc continuer à vous parler des bubons.
Après avoir nié, de la manière la plus absolue, par le raisonnement, l'observation et l'expérimentation, l'existence du bubon vénérien essentiel de quelques syphilographes, ou bubon dit d'emblée, je dois vous dire, aujourd'hui, ce que sont les adénopathies vénériennes, telles que je les comprends. C'est certainement un des points les plus clairs de la patholooie, pour ceux à qui il reste une pupille transparente, une rétine sensible et un cerveau sans préjugés. Il faut d'abord faire la part du malade, puis celle de la maladie; il faut savoir quels sont et dans quel état
se trouvaient les ganglions qui appartenaient, avant le délit, au sujet inculpé, pour les distinguer de ceux qui ne sont devenus malades qu'après un accident réputé vénérien. Gela posé, d'après la loi qui veut que les maladies vénériennes ne soient pas les seules causes des affections ganglionnaires, qu'elles peuvent compliquer, ou qui les compliquent souvent, voyons ce qui arrive réellement sur les sujets qui n'ont pas d'autre prétexte pathologique.
Dans la plus grande acception du mot, les accidents vénériens, virulents ou non, la blennorrhagie et le chancre, peuvent donner lieu à des adénopathies sympathiques; le mot est bien ici à sa place, pour des maladies qui sont elles-mêmes,, dans leurs causes premières, le résultat de malheureuses sympathies. Ces bubons sympathiques, de nature essentiellement inflammatoire, ne siègent ordinairement que dans un seul ganglion superficiel ; ils obéissent assez facilement aux antiphlogistiques et aux résolutifs, et dans les cas rares où ils suppurent, ils ne donnent jamais un pus inoculable. Ce sont les seuls qui puissent accompagner la blennorrhagie, quand celle-ci n'est pas symptomatique d'un chancre urétral. De telle façon qu'on peut dire : Qu'une blennorrhagie, qui, dans tout son cours, n aura jamais fourni de pus inoculable, ne donnera jamais naissance à un bubon virulent. C'est encore une de ces lois contre lesquelles les anarchistes ne pourront rien, et que la puissance de la lancette, qu'ils viennent de reconnaître, leur fera subir au besoin.
Mais ces bubons sympathiques, ces adénites inflammatoires, que tant d'autres causes peuvent produire, telles que des cautérisations mal faites ou inopportunes, ou tout autre irritant, ne constituent par conséquent pas un accident spécial; les maladies vénériennes ne sont pour elles que des causes communes, et elles ne leur appartiennent qu'indirectement, ou comme simple complication.
Les bubons spéciaux, que nous avons à étudier ici, distincts des autres maladies des ganglions lymphatiques, ne peuvent être que la conséquence des affections vénériennes virulentes, c'est-à-dire de la syphilis. Ils sont ou le produit médiat successif, si vous le voulez, de la contagion, ou bien le résultat de l'infection constitutionnelle; ce qui constitue deux espèces parfaitement différentes et très-importantes à connaître.
La première espèce de bubons syphilitiques renferme deux variétés, presque toujours confondues, par la plupart des syphilographes. Vous pourrez surtout vous convaincre de cette déplorable confusion dans certains traités récents.
La première variété du bubon médiat ou successif, est celle qui suit le chancre non induré et ses différentes variétés phagédéniques. Ce bubon d'absorption n'est pas fatal. Tout chancre non induré n'y donne pas rigoureusement lieu. On pourrait même dire qu'il y a plus de chancres non indurés sans bubons qu'autrement. Ces bubons sont les aboutissants obligés des lymphatiques directs, dont les ex-
trémités baignent dans le chancre, soit du même côté, soit du côté opposé, quand les vaisseaux croisent la ligne médiane. Ce rapport est nécessaire, et lorsqu'il ne se rencontre pas, les bubons n'ont pas lieu. On peut ainsi expliquer leur fréquence à la suite des chancres du frein, par exemple, et comprendre pourquoi je n'en ai jamais vu survenir à la suite des nombreuses inoculations que j'ai faites à la partie supérieure de la cuisse.
Le bubon qu'on observe avec le chancre non induré, non-seulement ne précède jamais celui-ci, ce qui devrait avoir lieu souvent, ou au moins quelquefois, s'il pouvait arriver sans lui, mais il ne se montre ordinairement qu'après le premier septénaire, dans lecours du second, et, dans certaines circonstances, beaucoup plus tard : après des mois de durée, des années même, pourvu que l'ulcère primitif persiste encore à la période spécifique. Chez un malade de mon collègue, M. Puche, ce fut après trois ans de durée d'un chancre serpigineux, que se manifesta un bubon virulent. C'est toujours la loi : ce n'est qu'alors que l'ulcération arrive plus tôt ou plus tard, à rencontrer les rapports voulus, ou qu'elle ne les a pas détruits par ses progrès, qu'elle laisse passer son pus virulent dans les vaisseaux lymphatiques, qui le portent directement aux ganglions, sans s'infecter eux-mêmes, ou qui se contagionnent en le charriant.
Avec le chancre non induré, patent, ou caché dans l'urètre, dans l'anus, dans le vagin, l'adénite est le
plus souvent mono-ganglionnaire, quand le chancre est unique : elle n'affecte jamais que les ganglions superficiels, de telle façon que cette division de bubons en superficiels et profonds, ne peut nullement s'appliquer aux bubons virulents. L'adénite d'absorption virulente, symptomatique du chancre non induré, est inflammatoire et ordinairement très-aiguë ; elle doit fatalement tendre à la suppuration. Que le pus virulent, fourni par le chancre à la période spécifique, se soit arrêté dans un lymphatique, ou qu'il soit arrivé à un ganglion, c'est une sorte d'inoculation qu'il produit et qui, en raison des dispositions individuelles, donne lieu à des accidents analogues à ceux dont il émane; c'est-à-dire à des chancres des lymphatiques ou des ganglions, àtendance croissante et suppurative. Mais dans cette inoculation intra-lymphatique et par absorption, si je puis m'exprimer ainsi, il survient, comme dans les inoculations sur la peau et sur les muqueuses, une inflammation commune du voisinage ou de périphérie. Et tandis que les lymphatiques et les ganglions infectés vont spécifiquement suppurer, leur atmosphère phlegmoneuse ne fournira que du pus simple. Ces deux deux couches si distinctes, si indépendantes d'abord, si faciles à comprendre, n'ont pas été toujours connues; vous vous rappelez môme qu'un de vos récents correspondants a trouvé étonnant qu'on les distinguât, lui qui aime tant à tout confondre. Eh bien ! ces deux couches concentriques ont des propriétés différentes que vous prévoyez déjà et qui
vous expliquent comment quelques expérimentateurs, tels que Cullerier oncle et neveu, avaient pu soutenir que le pus des bubons n'est jamais inoculable. En effet, si le jour de l'ouverture d'un bubon dans lequel le pus n'a pas séjourné trop longtemps, on inocule avec le premier pus qui s'échappe, c'est-à-dire avec le pus de la couche phlegmoneuse, le résultat est négatif; tandis que si on arrive à prendre le pus des couches profondes, c'est-à-dire le pus virulent fourni par les ganglions, le résultat est positif.
J'ai rencontré des cas dans lesquels les ganglions infectés, sortes de kystes virulents, étaient disséqués et mis à nu par la fonte phlegmoneuse périphérique ; je pouvais alors inoculer le pus d'entourage sans résultat, ouvrir ensuite le ganglion et obtenir un pus à action spécifique. Quand on a beaucoup tardé d'ouvrir un bubon virulent, de manière à ce que le pus ganglionnaire ait eu le temps de s'épancher dans le pus phlegmoneux, et de s'y mélanger, comme aussi quand il est ouvert déjà depuis un certain temps, tout le pus qu'il fournit est inoculable.
Hunter, ce prophète de la syphilis, avait déjà constaté que le pus virulent du bubon d'absorption est identique au pus du chancre, et que, comme lui, il est inoculable : le bubon, dans ce cas, étant un chancre ganglionnaire , contagieux à la manière des autres chancres. C'est même le pus d'un bubon virulent qu'il a comparé au pus d'un accident réputé secondaire, dans l'observation citée à la Société de Ricord. 1 9
chirurgie, et dont on a si commodément désarticulé la fin.
Mais chose remarquable, le pus virulent, primitif, ne se rencontre jamais au delà des premiers ganglions en rapport direct avec les chancres qui ont été la source de cette contagion. Jamais, dans les ganglions profonds, dans les lymphatiques qui en émanent, ou dans leurs aboutissants, on ne trouve de pus inoculable; il y a une barrière que le pus primitif n'a. jamais franchie ; c'est l'expérimentation, mon cher ami, c'est l'inoculation artificielle qui a enseigné tout cela, n'en déplaise à ceux qui, après l'avoir tant calomniée, l'invoquent aujourd'hui. Ici donc encore, s'il arrivait qu'on fût dans le doute, si ce que produit le pus du fond d'un foyer sur les lèvres des ouvertures spontanées ou artificielles d'un bubon, ne suffisait pas pour établir un diagnostic certain, dans la très-grande majorité des cas, l'inoculation négative, pour les bubons inflammatoires et scrofuleux, et positive dans le seul cas de bubon virulent, fournirait le signe pathognomonique incontestable.