VINGT-NEUVIÈME LETTRE
De la syphilis constitutionnelle.
Mon cher ami,
J'arrive à une question, comme on le dit, toute palpitante d'actualité : il s'agit de la constitution ! Mais, n'ayez crainte de messieurs du parquet, il ne s'agit, bien entendu, que de la constitution syphilitique. Hélas ! pour celle-ci, on n'est pas plus d'accord que pour l'autre; et tous les efforts que j'ai faits, jusqu'à présent, pour arriver à une fusion, n'ont fait qu'entraîner les opposants à la négation même des principes qu'ils ont toujours professés. Oui, mon cher ami, les prétendus conservateurs, les classiques, ceux qui ne veulent croire qu'aux dogmes posés par les Pères de la vérole, sont devenus hérétiques; ils-nient aujourd'hui ce qu'ils ont écrit hier; ils renieront demain ce qu'ils écrivent aujourd'hui. Véritables révolutionnaires rétrogrades, faisant table rase des immortels travaux des Fernel, des Hunter, etc.; nous replongeant dans les ténèbres, dans le désordre et dans la confusion du xve siècle, ils veulent nous reporter à cette époque où la vérole, activée par un génie épidémique jusqu'alors inconnu, frappa malades, médecins et le monde entier d'une
stupeur profonde, et fit croire aux choses les plus
merveilleuses. Protée aux formes indéfinies et insaisissables ; caméléon aux couleurs sans cesse changeantes et sans eessetrompeuses ; dernier fléau sorti de la boîte de Pandore, ou tombé des astres, selon le politique et poétique Fracastor(l), la syphilis alors se propageait, agissait, infectait, détruisait sans frein, sans mesure, sans règles, sans limites ni de temps ni d'espace, et traînait à sa suite le désolant cortège et les innombrables théories de toutes les infirmités humaines. Mais, mon cher ami, sommesnous aujourd'hui en 1851? Agréez que je reste de mon temps et de mon siècle, et que j'étudie la vérole avec d'autres méthodes et d'autres procédés que ceux dont se servaient les historiens de l'épidémie de la fin du xve siècle. Or, que voyons-nous aujourd'hui? C'est que si la teinture d'Alexandre Benedicti ne s'est point effacée, elle a au moins perdu, grâce aux progrès de l'hygiène et de la thérapeutique, de sa vivacité, et l'œil moins troublé peut en saisir toutes les nuances.
Si j'ai été un de ceux qui ont le plus résisté aux entraînements de l'école physiologique, pour sauver le virus syphilitique de la tempête de Vinflammation qui menaçait de tout emporter, je lutterai avec la môme énergie contre ces révolutionnaires à reculons, qui ne veulent plus de lois en pathologie, qui, cherchant atout livrer aux caprices du hasard, apportent dans cette partie du domaine médical je ne
(1) La Syphilis, poëme.
sais quel amour de cette anarchie empruntée à d'autres dogmes fort étranges.
Bien que je sois souvent forcé de mettre un long intervalle entre ces lettres, que j'ai tant de plaisir à vous adresser, vous n'avez pas oublié, ou perdu de vue, l'ordre logique, qui est l'ordre clinique, dans lequel se sont jusque-là produits les premiers accidents vénériens que nous avons eu à examiner; j'ai bien insisté sur leur nature différente qui en constitue deux ordres : les non virulents et les virulents ; et les variétés de ces derniers, qui appartiennent seules à la syphilis.
Je vous ai déjà dit, et c'est ici, surtout, qu'il faut que je vous redise, que l'empoisonnement syphilitique général, la syphilis constitutionnelle, la diathèse vérolique, comme vous le voudrez, ne pouvait s'établir qu'à la suite du chancre, quel que fût le siège de celui-ci, ou par voie d'hérédité. Je ne vais point, reproduire, rassurez-vous, tous les arguments sur lesquels je me suis appuyé pour établir cette importante proposition et séparer définitivement la blennorrhagie proprement dite, de l'ulcère qui constitue le premier accident obligé de la syphilis de contagion, et qui ne manque que dans celle que produit l'hérédité.
Pas de vérole constitutionnelle sans chancre, ou sans père ou mère vérole. Voilà une vérité que je peux dire plus consolante que la doctrine que je combats, doctrine qui fait de la vérole un indomptable ennemi du genre humain, présent partout, et partout invisible,
qui, comme le lion des Écritures, est sans cesse en éveil, quœrens quem devoret. Oui, c'est mon espérance, dans un avenir prochain, cette doctrine fantasmagorique sera par tous appréciée à sa juste valeur, elle n'effraiera plus que ceux qui ne voudront pas s'en approcher de près. Ce qui augmente mon espoir, ce sont précisément les efforts tout récemment tentés pour la remettre en honneur, et si vous ne nous donniez pas d'aussi fréquents exemples de polémique courtoise, j'ajouterais que ce sont les dernières convulsions d'une polémique expirante.
Mais le chancre produit-il toujours l'infection générale? S'il ne la produit pas toujours, quelles sont les circonstances dans lesquelles il la détermine, et que se passe-t-il après cela? Ce sont des questions auxquelles je voudrais bien pouvoir répondre in extenso , mais que le cadre épistolaire va étreindre forcément. Et d'abord, vous avez vu que le chancre était le seul accident qu'on pouvait produire avec le pus inoculable, celui que tous les inoculateurs ont produit, et Vidal, lui-même, quand il a inoculé M. Boudeville. Vous avez pu vous assurer aussi que la nature ne fait pas autrement que l'art, quand on sait la prendre sur le fait. Le chancre est donc le premier accident qui suit la contagion, et par conséquent l'accident primitif, malgré les inoculateurs du lendemain, qui inoculent les accidents secondaires de toute pièce, et qui, par conséquent, ne veulent plus de chancre comme accident primitif. Il y a pour eux des syphilis primitives, des bubons d'emblée ; mais d'ul-
cères primitifs, il n'y en a plus ! Lisez leurs livres, lisez leurs journaux ; je ne sais môme pas si, un jour, le coït infectant ne deviendra pas pour eux un accident consécutif!... Ce serait un peu primitif.
Mais en admettant V autocratie du chancre, je vous ai déjà dit que l'observation journalière prouvait que tous les chancres ne donnaient pas plus fatalement lieu aux bubons qu'à la vérole constitutionnelle. Je vous ai déjà dit que le chancre induré seul déterminait infailliblement l'adénopathie, et surtout l'infection syphilitique. Que l'induration était la preuve de l'empoisonnement général, et en quelque sorte la première manifestation secondaire. On m'a fait dire qu'il n'y avait pas de syphilis constitutionnelle sans chancre induré, lorsque j'ai dit seulement, qu'il n'y avait pas de chancre induré qui ne fût suivi d'accidents constitutionnels : ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En effet, on voit quelquefois, mais rarement, survenir des manifestations constitutionnelles dans des cas qui semblent exceptionnels, mais qui ne le sont pas réellement. Je vous ai dit tout ce qui pouvait tromper dans la recherche de l'induration spécifique du chancre, et comment on pouvait compléter le diagnostic par la connaissance de l'adénopathie symptomatique. Le véritable chancre non induré, sans retentissement ganglionnaire, ou avec adénites spécifiquement suppléées, n'infecte jamais l'économie. Ces propositions sont absolues; mais pour les établir, il faut un diagnostic rigoureux, il ne faut pas faire ce que mon savant, confrère, et ancien
disciple, M. Diday, de Lyon, a fait, lorsqu'il a voulu trouver des chancres non indurés, qui pussent donner lieu à la vérole constitutionnelle ; il ne faut pas se contenter d'une statistique faite de morceaux comme ceux que de très-honorables confrères lui ont fournis de mémoire, sans symptomatologie directe ou accessoire, et que la nécessité seule lui a fait accepter : il faut mieux et beaucoup mieux que cela.
11 y a donc des chancres, et c'est peut-être le plus grand nombre, qui n'infectent pas l'économie et qu'on peut le plus souvent reconnaître. Je ne reviendrai pas sur l'ensemble de cette question que j'ai déjà traitée en partie dans mes précédentes lettres ; je veux seulement réfuter ici une objection, qu'on a regardée comme péremptoire, à la doctrine consolante qui veut que le chancre puisse n'être qu'un accident local. On a dit : Comment voulez-vous qu'un poison, qu'un virus, soit mis en contact avec la circulation sans que celle-ci s'en empare? Ne voit-on pas, au contraire, cet empoisonnement s'effectuer dès qu'un point de l'économie est contaminé? Mais ceux qui tiennent ce langage oublient donc les cas nombreux dans lesquels les inoculations de variole ont échoué, ceux dans lesquels il n'est plus possible de vacciner, les nombreuses observations de pustules malignes, de charbons malins, localisés ou détruits sur place ? Pourquoi le virus syphilitique, déjà moins actif, ne jouirait-il pas du même privilège? Mais n'insistons pas, puisqu'on ne veut pas être convaincu, et abordons d'autres questions.
Vous savez déjà que l'infection constitutionnelle n'est ni en raison du siège, ni en raison du nombre, ni en raison de l'étendue, ni en raison de la durée absolue du chancre, et qu'elle ne survient que dans certaines circonstances que j'ai tâché de spécifier. Aussi, n'est-ce pas de cela que je vais vous entretenir : c'est du temps qui sépare les manifestations constitutionnelles de V implantation du virus, ou de la production de l'accident primitif. Quel intervalle y a-t-il entre le chancre et les premiers accidents secondaires ?
Quel que soit le mécanisme par lequel l'infection se fait en traversant d'abord les lymphatiques, ou en agissant immédiatement sur le sang ; que le virus soit un ferment qui trouve dans nos humeurs une matière fermentescible d'où résulte un nouveau toxique qui a perdu la propriété de s'inoculer, ou que l'empoisonnement se fasse autrement, le temps d'incubation, comme l'entendait Jacques Catanée, est-il impossible à préciser? Ici encore, mon cher ami, nous retrouvons la fameuse doctrine de caoutchouc, qui permet aux accidents secondaires de se montrer quelques semaines après la contagion, ou un nombre indéterminé d'années plus tard : de quinze jours à trente ans et plus ! Est-ce là la vérité clinique ? est-ce ce que montre l'observation quand on sait réellement d'où on part et qu'on tient sérieusement à savoir où on doit arriver? Il est bien certain que si l'on ne sait pas reconnaîlre les accidents réputés primitifs, si on ne parvient pas à discerner celui qui seul a
dû produire l'infection, et que l'on considère la vérole constitutionnelle, dans tous les cas, comme la conséquence de tout ce qui a pu précéder, comme la somme ou la résultante de toutes les blennorrhagies, de toutes les ulcérations, de tous les engorgements ganglionnaires qui auront antérieurement existé, à n'importe quelle distance les uns des autres, on arrivera aux résultats auxquels est arrivé l'auteur du Traité des syphîlides, qui, rejetant tout accident primitif, en admet, en définitive, trop et plus qu'il n'en faut. On arrivera, comme point de départ d'une vérole constitutionnelle, chez quelques malades, à avoir cinq ou six blennorrhagies, souvent autant de chancres et de bubons, à des années d'intervalle, de telle façon que l'infection aura pu commencer trente ans auparavant, pour ne se manifester que trente ans plus tard, alors que des additions successives de virus auront produit la quantité nécessaire pour agirs Si vous croyez que j'exagère, lisez les titres de la plupart des observations du livre auquel je fais allusion en ce moment, et vous serez étonné de ce que vous y verrez. C'est absolument, ainsi que je vous l'ai déjà dit, comme si on vous donnait des observations de varioles dues à des contagions, à des infections successives, en traversant diverses épidémies, à des années d'intervalle et ne se manifestant qu'en dernier lieu, après une accumulation suffisante de virus variolique. C'est aussi comme si l'on venait vous dire que la vaccine qui réussit une dernière fois chez un individu qui a été vacciné à plusieurs reprises
sans succès, n'est pas le résultat de la dernière vaccination, mais bien le produit de toutes celles qui avaient été faites antérieurement? Vous répondriez que ceux qui soutiennent de pareilles erreurs ne connaissent pas les lois des affections virulentes, et que c'est probablement pour cela qu'ils les nient, et je dois reconnaître que je serais entièrement de votre avis.
Mais revenons à ce quel'observation clinique enseigne si régulièrement tous les jours, à ce que je prends l'engagement de faire vérifier, quand on le voudra, aux mécréants. Voyons ce qui arrive après le chancre dûment diagnostiqué eï flanqué, passez-moi le mot, de ses pléiades ganglionnaires. Eh bien ! lorsqu'aucun traitement dit spécifique n'a été fait, que la maladie a été abandonnée à elle-même,
il ne se passe jamais six mois, sans qu'il survienne