A MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DE L'UNION MÉDICALE
« Le même délétère pris d'un pus vérolique « que fournissaient des chancres, inoculé au « bras à l'aide d'une lancette, y a fait naître « deux ulcères vénériens, et il s'en est suivi « la guérison sur un soldat miné par une « syphilis ancienne, rebelle à toutes les me'- « thodes. »
Petit-Radel.
Monsieur le rédacteur,
Il en est des idées justes comme des bonnes gens. Elles gagnent à être connues. Or, M. Bicord a prêté à la syphilisation, bien involontairement, sans aucun doute, un mauvais entourage et un faux air dans sa trente-deuxième lettre. Permettez-moi donc de la faire simplement connaître à vos lecteurs.
La syphilisation n'est pas un virus ni une maladie, à Fexemple du vaccin ou de la variole. C'est un état analogue à celui dans lequel nous met une atteinte de variole. En effet, après avoir eu la variole, nous en sommes préservés; de même, après avoir subi la succession d'un nombre suffisant de chancres, nous sommes syphilisés, c'est-à-dire assurés contre toutes les formes de la syphilis. Le syphilisme, de son côté, c'est l'aptitude à être syphilisé. Sans doute que nous en jouissons tous à des degrés divers. C'est donc une qualité naturelle, tandis que la syphilisation est une propriété acquiseen vertu de cette qualité. Enfin, nous acceptons sans peine le qualificatif syphilisateur né sous la plume de M. Diday. Aussi bien, on
disait autrefois les circulateurs, les inoculateurs. Cette analogie ne nous déplaît pas.
Mais arrière les mots de saturation, iï imprégnât ion et {['infiltration, si on veut les prendre à la lettre ! Nous ne voulons pas plus être saturés, imprégnés ou infiltrés du virus de la syphilis, que de celui de petite vérole; nous ne voulons pas, en un mot, être des foyers d'infection et la pourriture elle-même ! Ce que nous prétendons, c'est d'avoir, quand nous sommes syphilisés, subi en peu de temps l'évolution de la syphilis et d'en être quittes, comme nous sommes quittes de la petite vérole quand nous ne l'avons plus. Nous accepterions toute autre explication rationnelle de la syphilisation, mais nous repoussons énergiquement une théorie qui serait aux yeux de tous une source de préventions.
Pour faire comprendre la syphilisation, je suppose un voyageur parcourant les deux flancs d'une montagne, d'abord de la base au sommet, puis du sommet à la base. Il représente la personne qu'on syphilise. Les chancres correspondent aux différentes portions de sa route ; ainsi le chancre induré, indice de la syphilis constitutionnelle, répond à la crête de la montagne, et la syphilisation au terme du voyage. Ce voyageur se rapproche par ses premiers chancres de la syphilis constitutionnelle. Celle-ci atteinte, il la dépasse par d'autres chancres qui le mènent à la syphilisation. Il doit donc, pour se soustraire à la syphilis constitutionnelle, ne pas s'arrêter au milieu de sa route.
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Tout le monde,.avant d'avoir èiè'syphil is'é, se trouve apte à contracter la syphilis constitutionnelle, mais elle est évitée par la plupart de ceux qui ont des chancres, soit parce qu'ils n'arrivent pas jusqu'à elle, soit parce qu'ils la dépassent. Nul doute qu'on ne puisse donner artificiellement la syphilis constitutionnelle à quiconque ne l'aurait pas eue, comme on peut en préserver tout le monde.
On comprend bien, par ce que je viens de dire, qu'il n'est pas possible d'arriver à la syphilisation sans traverser l'état de syphilis constitutionnelle. L'essentiel est de le traverser assez rapidement par des inoculations en quelque sorte précipitées, pour qu'il n'ait pas le temps d'endommager nos organes. Le chancre induré n'est donc autre chose que l'indice d'un arrêt dans cette période réellement inévitable, mais qu'on peut rendre aussi courte qu'on le désire. Disons par conséquent, n'en déplaise à Dubois et à M. Ricord : « Qui veut avoir, peut avoir la vérole. » Mais ajoutons : Non bis in idem. Il y a peutêtre une exception pour ceux dont les parents avaient la vérole, et qui, à cause de cela, peuvent y être héréditairement réfractaires. Un certain degré de syphilisation chez les parents serait, à plus forte raison, une source d'immunité pour les enfants.
Aussi suis-je porté, par les faits et le raisonnement, à admettre qu'il n'y a qu'un seul virus, lequel produit, suivant son état particulier, ou suivant l'étal dans lequel se trouve l'organisme, tantôt le chancre simple, tantôt le chancre induré. Si M. Ricord,
comme il le fait pressentir, cessait de tenir haut et ferme le drapeau que Hunter a remis entre ses mains, et sur lequel est écrit: unité du virus, j'en saisirais hardiment la hampe, tant je suis convaincu que dans ses plis se trouve la vérité. Oui, il n'y a qu'un virus syphilitique, et cet unique virus n'est pourtant pas un Protée. Mais il réagit différemment suivant que l'organisme représente à son égard tel ou tel réactif, ou que peut-être ce virus est lui-même à un degré différent de concentration. Je crains qu'on ne le méconnaisse, comme les anciens chimistes faisaient d'un corps simple, dans ses combinaisons variées!
Ne soyez plus étonné que M. Ricord ait vu des chancres simples précéder et suivre des chancres indurés sur la même personne; mais étonnez-vous qu'il soupçonne, pour expliquer ces différences, qu'il existe plus d'une cause virulente. Un seul virus à formes graduées et un organisme diversement modifié par lui, donnent aisément la clef de ces contradictions apparentes.
Pas n'est besoin davantage d'admettre un virus particulier pour expliquer le phagédénisme. Il suffit, en effet, pour rendre raison d'une diminution notable de syphilisme, diminution sous l'influence de laquelle il se trouve, de faire intervenir soit les vices scorbutique, herpétique ou cancéreux, soit l'abus des liqueurs alcooliques ou du mercure, soit enfin une inflammation ou telle autre cause plus ou moins bien appréciée. La théorie est ici d'accord avec la pratique pour indiquer les moyens de combattre ces ten-
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dances antisyphilisatrices, ou pour apprendre à les laisser se dissiper par le temps. Qu'on ne s'y méprenne pourtant pas, car malgré l'étonnement de M. Ricord, on n'a pas à craindre le phagédénisme, quand on syphilise avec intention, et qu'on sait manier le virus.
On conçoit de reste, maintenant, que la syphilisation n'ignore pas et qu'elle explique ces chancres qu'on lui objecte et qui dépassent en vigueur ceux qui les ont précédés, Chacun ne peut-il pas reconnaître là l'influence des modifications qu'a subies l'organisme dans l'intervalle de ces chancres, ou l'intervention d'un virus moins atténué dans sa force que celui qui avait précédemment agi ?
Est-il possible de préciser le nombre des chancres nécessaires à la syphilisation ? Non. Parce qu'il faudrait tenir compte de trop de données pour la solution de es problème. Ce nombre de chancres doit sans doute varier d'après leur siège, leur largeur, leur durée et surtout leur mode de succession; d'après l'état d'intégrité ou de contamination syphilitique antérieure des individus, d'après l'idiosyncrasie ou mieux le syphilisme absolu de ceux-ci; d'après l'intervention du mercure, des liqueurs alcooliques, d'excitants organiques variés, etc. Ainsi par exemple :
1° Des chancres successifs syphilisent plus, à nombre égal, que des chancres simultanés. Mais la syphilisation complète serait trop longue à obtenir exclusivement par des chancres successifs. C'est pour-
quoi je conseille de rapprocher el de multiplier vers la fin les inoculations, parce qu'alors il n'y a plus à courir de chances d'ina'ammation. Car on peut dire en parodiant un adage : Il n'y a que les premiers chancres qui coûtent.
2° Quand un individu a la syphilis constitutionnelle, il faut moins de chancres pour le syphiliser, toutes choses étant égales d'ailleurs, que pour syphiliser un autre individu. Mais qu'on se garde bien d'oublier que la syphilis constitutionnelle est une cause de délabrement des organes, ou en d'autres termes que la diathèse syphilitique peut engendrer une cachexie syphilitique! Or, cette cachexie peut être, à son tour, une source dephagédénisme, c'està-dire de diminution extrême du syphilisme, surtout lorsqu'il y a eu dans un traitement intervention prolongée ou récente du mercure.
3° Le mercure favorise les progrès du chancre. Il est donc à désirer que les personnes qu'on syphilise soient soustraites à l'influence de cet agent. Mais comme son action est passagère, tandis que la syphilisafion, môme incomplète, est persistante, on peut reprendre des inoculations après une interruption qu'avait motivée la présence du mercure dans Yéconomie.
4° Les liqueurs alcooliques, les fatigues et les excès de tout genre, les inflammations internes, les vices, et l'appauvrissement du sang, etc., sont des coups de fouet pour le phagédénisme ou pour l'engorgement ganglionnaire. Est-il besoin d'insister sur
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l'importance d'éloigner ou de laisser se passer ces influences?
Au milieu de tant de causes qui peuvent agir ensemble ou séparément, il nous est bien moins possible de fixer le nombre de chancres nécessaires à la 5 y phi Usât ion que de dire par exemple d'une manière absolue ce qu'il faut d'opium pour endormir et de vin pour griser.
Mais on peut, sans craindre de se tromper, diminuer au moins des trois quarts les nombres trop libéralement mis en avant par M. Ricord et dont il n'est pas explicitement question dans le mémoire de M. Sperino. Et puis, pourquoi laisser dans l'ombre des phrases de ce mémoire, telles que celles-ci : Chez les femmes qui avaient des ulcères anciens et larges, les premières ulcérations artificielles furent petites, et il ne fut plus possible d'en produire de nouvelles après peu d' inoculations. Le maximum de M. Sperino pourrait d'ailleurs être singulièrement réduit en faisant, comme je l'ai dit plus haut, les inoculations une à une, excepté vers la fin, où cette discrétion ne serait plus nécessaire.
Dispensez-moi aussi de vous dire combien d'années précisément devra durer l'immunité. Combien de temps la vaccine ou la petite vérole elle-même nous préserve-t-elle de la petite vérole? Nous ne le savons pas relativement à l'un ou à l'autre de ces deux préservatifs que nous étudions pourtant depuis si longtemps? Comment pourrions-nous être renseignés à l'égard de la syphilis? Mais je suis sûr d'être
au-dessous de la vérité en évaluant le temps de cette préservation à tout celui de la jeunesse. Je puise cette conviction à différentes sources, dont les principales sont des expériences déjà anciennes et des observations que je possède. Qui empêcherait d'ailleurs des revaccinations syphilitiques, en supposant qu'elles pussent devenir nécessaires? Ces revaccinations se réduiraient à bien peu d'iuoculations, puisqu'elles n'auraient d'aulre but que celui de prolonger une immunité antérieurement acquise et qui ne devrait pas être entièrement épuisée !
Je ne propose d'ailleurs pas de syphiliser, s'ils existent, ceux qui sont à jamais à l'abri de la contagion. Ce serait folie, je le sais, que de vouloir faire assurer contre l'incendie un bâtiment qui ne serait pas susceptible de prendre feu. Qu'on applique, au contraire, le moyen à ceux qui sont très-exposés à la syphilis, et surtout à ceux qui en sont atteints à des degrés divers. La maladie elle-même est le commencement de la préservation et de la guérison. Notre vaccination a cela de précieux et, le dirai-je, de merveilleux, qu'elle produit ses bienfaits avant, pendant et après.
Réduisez donc le nombre des chancres donnés par M. Sperino, en commençant par ne faire qu'une inoculation chaque fois, à huit à dix jours d'intervalle. Mais vers la fin, quand vous ne produirez plus que des chancres sans vigueur, faites plusieurs inoculations tous les deux à trois jours, et même plus souvent. L'essenliel alors c'est d'aller vite. Et puis ces-