LETTRE IP
Ne soyez point surpris, mon révérend madtre , que j'aie ajouté au titre de voire livre les mots : un nommé. C'est, peut-être, chez moi un reste de faiblesse, et un préjugé qui tient aux souvenirs de mon enfance ; mais je ne puis m'empècher d'entourer d'un certain respect le nom auguste de Jésus. Je sais bien que votre héros n'est que le Sosie de celui dont j'entendais prononcer le doux nom aux lèvres de ma mère. Mais, voyez-vous, tout le monde n'a pas joui du bienfait de l'éducation universitaire, je n'ai pas traversé les sphères lumineu* ses de l'école normale, j'ignore les grands enseignements de l'École de France, et, surtout, je ne suis pas membre de l'înstitut. Si, donc, j'éprouve encore une certaine hésitation à traîner, de prime abord, dans la boue, le nom de celui que jusqu'à ce jour j'avais été habitué à considérer comme un Dieu, il ne faut pas m'en vouloir pour cela.
Je sais bien — puisque vous le dites — que le nom de Jésus était très-commun en Judée ; que c'était une corruption de celui de Josué ; qu'un tas de gens le portaient; que le vrai nom de Barrabas lui-même était Jésus bar Rabban, « quoiqu'il était disparu de la plu-
part des manuscrits. » (i) — Lacune bien regrettable ! — Tout cela, sans doute, m'ébranle; mais un reste de pudeur me retient encore^ et, si cela ne vous fait rien, nous appellerons monsieur Jésus le grand homme dont vous écrivez la vie : que voulez-vous? on ne devient pas esprit fort en un jour; mais, à votre école , je sens que cela ne tardera pas trop à venir.
Ceci posé, j'entre en matière, je vous suis pas à pas, comme il convient à un humble disciple, vous exposant mes perplexités, à mesure qu'elles se présenteront à mon esprit, à la lecture de votre beau volume.
Ce n'est pas le tout, très-révérend Père, quand on veut démolir une doctrine et en édifier une autre, d'appartenir à l'un des corps savants institués par l'État, il me semble qu'il est absolument nécessaire de dire où l'on a péché les découvertes qui ont servi à la destruction du vieil édifice, et pris les matériaux destinés à construire le nouveau.
Vous l'avez bien compris; et, sur le premier point, vous ouvrez la bouche et nous dites : « Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations (2). » Voilà, mon Révérend, ce qui s'appelle parler. Quand on prétend établir un fait his-
(1) Renan, Yie de Jésw^ p. 406, note. Quand nous ne citerons en note que les numéros des pages, cela se rapportera toiyours à Touvrage précité de Tauteur de la Yie de Jitus, — («) P. viii.
D'uif NOMMÉ JÉSUS.
torique important, il faut s'appuyer sur l'autorité des auteurs contemporains de ce même fait, autant qu'il est possible, a Cinq grandes collections d'écrits nous restent sur Jésus et sur le temps où il a vécu » (i). Ce sont : i* Nouveau Testament, 2° les Apocryphes de r Ancien Testament, 3* les ouvrages de Philon, 4' ceux deJosèphe, 5* le Talmud.
Telle est donc la base sur laquelle s'établit la doctrine nouvelle que vous me proposez, et en vertu de laquelle je devrai croire, désormais, que celui que j'appelais Jésus-Christ n'est plus Dieu, mais un grand philosophe, dont vous êtes Tapôtre. On dira à Paris comme à la Mecque : M. Jésus est M. Jésus, et M. Renan est son prophète. Quel honneur pour vous ! et quel bonheur pour ceux qui auront la chance de vous lirel Grâce à votre livre, nous aurons dépassé les Turcs, qui disent encore : Dieu est Dieu. Il faudra persuader au sultan de se procurer des professeurs de votre espèce pour éclairer ce pauvre monde. Quel service on leur rendrait!
Hais, permettez une petite objection : nous allons avoir sur le dos toutes les communions chrétiennes, mon Révérend : catholiques, protestants... Mais non ; je m'arrête, nous aurons les catholiques contre nous.